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saire, l'auteur a pourtant créé plusieurs types variés de maris, tous pleins de vie, quelques-uns même présentés avec une netteté de contours qui en fait des productions d'un art littéraire vraiment élevé. Un trait surtout distingue les maris des femmes : c'est que les premiers ont ce qui manque aux secondes, le sentiment. Il n'y avait, à vraiment dire, guère de place pour cet élément dans les peintures féminines, qui visent exclusivement à relever toutes les qualités négatives dans leur caractère ; et lorsqu'il y était question par exemple de l'amour, c'était d'une manière rien moins que sentimentale. — Si on étudie sous ce rapport la littérature antérieure du même genre, le Roman de la Rose n'offre pas même un essai pour individualiser le mari, pas plus du reste que la femme ; dans les Lamentations de Mateolus le mari parle en son propre nom ; et chez Eustache Deschamps il ne joue plus qu'un rôle tout à fait abstrait, jamais varié, ni individualisé. La manière dont les fableaux traitent le mari n'offre pas non plus de points de comparaison avec les Quin:(e joies ; car les fableaux ne veulent pas être des illustrations variées d'une même thèse applicable à des situations diverses, comme c'est le cas des Quinze joies : seules les circonstances extérieures, telles que la profession du mari, les situations où le place l'action, etc., distinguent les fableaux l'un de l'autre. Si l'on trouve une exception isolée, comme le fableau du Fallet qui d'aise à malaise se met, où l'exposition est dirigée spécialement en vue de décrire le sort du mari en ménage, elle n'infirme pas le jugement général. C'est précisément l'art des Qiiin:(e joies que d'avoir, malgré l'uniformité dans le sort et même le caractère du mari, créé cependant plusieurs types différents.
Au cours de l'exposé qui précède, nous avons eu plus d'une fois l'occasion de renvoyer à des situations particulières où sont présentés les personnages agissants, et nous avons indiqué que c'est précisément l'animation de ces scènes qui produit l'impression de netteté dans le dessin, principale caractéristique de l'art de notre auteur. Il doit suffire ici de renvoyer encore une fois à ces citations pour prouver le bien-fondé de cette appréciation. Mais les scènes de ce genre abondent dans l'ouvrage, et c'est ce qui lui donne partout un cachet si éminemmcni dramatique. Les répliques du dialogue se suivent avec un naturel qui rappelle une pièce moderne, et souvent avec une vérité si frappante
LES aUINZE JOYES DE MARIAGE 6l
et une justesse si surprenante que le lecteur en reste ébahi autant qu'amusé. Et, même lorsque le dialogue n'a pas grande importance, il est simple et aisé, comme s'il était directement copié sur la conversation parlée. Nous citerons comme de purs chefs-d'œuvre de vie dramatique, de ton individuel et de force concentrée les dialogues entre le mari et la femme pendant la nuit (il semble que l'auteur ait senti la valeur de cette situation, puisqu'il l'a répétée deux fois), entre la chambrière et la femme, entre la mère et la fille (surtout dans XI, XIV et XV) et tout le dialogue de la dernière /t)iV.
Avec une virtuosité qui rappelle la technique fouillée d'un réaliste moderne, l'auteur saisit de petits détails extérieurs, surtout des gestes avec lesquels il sait animer fortement telle ou telle scène. Dans la troisième Joie, quel effet produit l'intervention d'une des matrones qui soignent la femme en couches, et qui prie le mari de moins parler, parce que cela est dangereux pour une femme qui a le cerveau vide et « de petite corpulance » (de fiiible constitution), et le geste par lequel elle met fin à la visite : « lors elle tire la courtine ». Comme l'attitude du mari est bien accentuée, lorsque, rentrant à la maison avec des amis, mais accueilli par l'humeur impossible de la femme (VI), il lui reproche poliment, « en se gratant la teste », de lui avoir causé des désagréments. Le pathétique mensonger de la femme n'est-il pas mis en lumière par le geste où elle jure son innocence en posant sa main sur la tête de son mari ? Avec quel art parfait est observée l'attitude du mari dans la dernière /o;V : enfoncé dans son chagrin, il n'a pas mangé; il est assis courbé sur la table ; tout à coup, pour donner carrière à sa colère impuissante, il prend le couteau à découper et le lance sur la table, se lève et va dans le jardin, mais rentre, poussé par son chagrin et son inquiétude. De même c'est avec un excellent choix du détail qu'est décrite la visite des commères au mari ; l'une lui crie dès le seuil : « Que faictes-vous, mon compère ? » et, quand il ne répond rien, elles s'approchent, s'asseoient près de lui et l'une, dont on croit entendre la voix insinuante, répète : « Quelle chiere faites-vous, mon compère ? » Et enfin, par une fine gradation, la mère se précipitant sur lui : « La mère s'en vient plourant, et lui court sus, et fait semblent qu'elle le veille prendre aux ongles, et dict : Ha a ! mauldite soit l'eure qu'elle vous fut onques donnée » etc. '. I. Ed., p. 127-130.
Citons encore quelques scènes où cette observation fidèle des détails est employée pour relever la description. Quelle 1 elle expression l'auteur a trouvée pour la tendresse du mari, quand il le fait écouter si sa femme dort, et regarder si elle a les bras bien couverts, et les couvrir, s'il est besoin (I, une scène semblable V) '. Quelle scène excellente que celle du mari, inquiet des dépenses que causent les visites des commères, descendant à la cave pour voir « comment le vin se porte » ; mais elles ne font que le narguer, faire les maîtresses dans la maison et se moquer de ce qu'il en pense : « L'une lui dit ung brocart, Taultre li gete une pierre en son jardin : briefment, tout se despend ; les commères s'en vont bien coiffées, parlant et janglant, et ne se esmoient point dont il vient ^ » (III). Quand l'amant regarde celle qu'il convoite dans l'église, nous la voyons presque aussi nettement que lui : « Il advise que la dame demeure soullette en son banc, qui dit ses heures, et est bien tiffée proprement, et se contient doulcement comme ung ymage ' » (V). Elle est bien vivante aussi devant nos yeux, quand le mari, après une nuit de plaisir, qui a duré jusqu'à midi, la laisse dans sa chambre, où elle « se tiffe et appareille joieusement, en faisant bonne chère ■♦ ». Quelle idée claire nous nous formons des peines que le pauvre mari est obligé de prendre pendant le pèlerinage de la femme, en lisant cette énumération de tout ce qu'il lui faut : « Maintcnent elle dit que elle a un estref trop long et l'autre trop court; maintenent luy fault son mantel; maintenent le lesse ; puis dit que le cheval trote trop dur, et en est malade ; maintenent elle descent, et puis la fault remonter, et fault qu'il la maine par la bride pour passer ung pont ou ung mauves chemin ; maintenant elle ne peut menger, et si convient que le bon homme, qui est plus crotté que ung chien, trote parmy la ville à lui quérir ce que elle demande... Et pourra estre que l'un de ses chevaulx se recroira... et convient au bon homme en achapter ung aultre, et à l'aventure il n'a pas de quoy ; en ce cas il conviendra qu'il trote à pied, et qu'il soit tousjours quant et quant. Et encore luy demande-elle souvent des prunelles des buissons, des serises et des poires, et tousjours lui donne