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LES aUINZE JOYES DE MARIAGE 6$
paine : et avant lesseroit-elle choir son fouet ou sa verge, ou aultre chose, afin qu'il les ramasse pour les lui bailler ». Et en rentrant à la maison, elle ne lui donne pas encore de repos, car elle « ne fera rien de XV jours, sinon parler o ses commères et cousines et parler des montaignes que elle a veues, et des belles chouses, et de tout ce que lui est avenu ' » (VIII). — La onzième Joie est pleine de ces petits détails qui donnent du relief; remarquez par exemple la scène, après dîner, où « la dame prend ung chevalier ou ung escuyer, et se siet, et les aultres aussi se séent pour parler et galler ensemble. Le gallant se tient près la fillette, et parlent ensemble ; et quoi que soit, il s'avance et la prend par la main, et lui dit » etc. Et l'entretien suivant est marqué par l'intimité dont le ton se fait sentir déjà à travers la description de ces préparatifs ^
Maintenant, quel est le secret des ressources de style que l'auteur emploie pour créer une œuvre d'une telle fraîcheur et peindre des tableaux de la vie qui dépassent tellement en valeur artistique tout ce qui a été écrit auparavant dans ce genre ? L'élément capital dans son style, c'est le naturel. Mais ce n'est pas assez dire : le style des fableaux est lui aussi naturel ; pourtant il est loin d'être artistique. Ce naturel est ici guidé par le goût et l'esprit : voilà deux autres éléments caractéristiques de ce style. Il s'y joint une grande puissance de concentration, qui permet à l'auteur de trouver toujours sans peine l'expression la plus concise et la plus forte pour ce qu'il veut dire, et qu'il ne se soucie pas de l'orner d'attributs superflus. Sa langue lui est entièrement personnelle, et il a visiblement eu beaucoup de facilité pour trouver les mots répondant aux scènes que son imagination, sinon très riche, du moins toujours en éveil, a retenues des ménages qu'il décrit ; et cela donne au style une saveur et une force expressive qui sont rarement en défaut. Ces qualités se remarquent surtout dans le dialogue, dont le caractère général a déjà été relevé. Pour voir comment l'auteur sait, par le style de ses dialogues, refléter la situation et la personnalité des interlocuteurs, il suffît d'ouvrir le livre au hasard. Que l'on prenne les plaintes que la femme en couches sert à son mari et où elle raconte ses
malheurs (III) : « Par Dieu ! sire, je n'en demande point » etc. Elle se répand en phrases courtes, expressives, coordonnées le plus souvent par et, emploie des exagérations, parle de l'avenir et parle du passé, et termine par une exclamation pieuse '. Peut-on imaginer un langage plus féminin et un flux de paroles plus propre à peindre la résignation simulée sous laquelle perce toujours la nature querelleuse et despotique? Ou bien qu'on étudie les dialogues entre la chambrière et la femme, et entre la chambrière et l'amant dans la cinquième Joie. Trouverait-on dans les nouvelles modernes un dialogue plus expressif, et n'est-il pas permis de le comparer aux scènes analogues de la comédie classique postérieure ? La chambrière éveille l'intérêt de sa maîtresse par de courtes répliques, et l'amène aussitôt à avouer qu'elle est prête. Et quand elle rencontre le jeune homme, elle lui envoie de même quelques allusions bien claires qui le rendent tout feu et flamme. Il demande d'abord d'une voix haletante de curiosité : « Quelles nouvelles, Jehanne m'amie? que fait vostre maitresse? — Par ma foy, fait-elle, el est à l'oustel bien pensive et bien courrocée. — Et de quoy, fait-il, m'amie ? — Par ma foy, mon seigneur est si mal home que elle a trop mal temps.» Il éclate, et l'on voit le geste menaçant : « Ha a ! mauldit soit le villain chatrain ! — Amen, fait-elle : car nous ne pouvons durer avecques luy dans notre meson ». Il revient à son affaire et continue (on est tenté d'ajouter en baissant la voix) : « Or me dites, Jehanne, que elle vous a dit. » Et la cliambrière d'expliquer longuement les difficultés, et l'amant de s'enflammer toujours davantage. Il n'y a pas une parole de trop, et chaque mot a sa valeur, excellemment trouvée, je n'ose pas dire calculée. Enfin, elle compare avec onction sa propre âme de pécheresse avec l'innocence de la femme, — et pourtant elle-même n'a jamais baisé d'autre bouche que celle de son feu mari — ; bref, tout le morceau se distingue par une unité et une gradation remarquables dans le style *. Les mêmes qualités de style se retrouvent dans les parties descriptives et les récits : petites phrases qui donnent de l'élan, expressions pittoresques qui donnent de la couleur,tournurcs spirituelles qui donnent de la vie. Il peut arriver que l'auteur se perde dans une argumentation qu'il veut rendre aussi complète que possible, et que la phrase devienne