‹ La nouvelle française au 15e siecleChapitre 46 sur 98 · Ed., p · texte numérisé non relu

Ed., p

Mais le nom ne fait rien à la chose. Qu'on appelle cet ouvrage satire, peinture de la vie, nouvelles, polémique ou de tout autre nom, on verra que la manière en apparence enjouée de l'auteur cache beaucoup de sérieux, et les nombreuses exagérations une vérité frappante et éternelle. Par sa magistrale peinture de plusieurs des nuances les plus intimes de la psychologie féminine, par sa sympathie pour le mari tourmenté dans toutes les formes de son sort, par ses tableaux simples mais saisissants de la vie familiale intime, par son pessimisme résigné mais sans bornes, l'ouvrage prend les proportions d'une véritable épopée du mariage, où la méchanceté de la femme devient grandiose et où la piteuse situation du mari s'élargit en un symbole de tout un sexe opprimé. En un mot, c'est la première fois que dans la littérature française — et on peut dire dans la littérature en général — la tendance misogyne est fondée sur une véritable étude psychologique de la femme. Combien est vrai le triste résultat auquel arrive cette étude, on peut en juger par les ouvrages modernes qui traitent le même sujet. Et sous la naïveté apparente du style se dissimule une telle puissance d'observation, un tel art d'exposition que les Quin:^e joyes de mariage sont un ouvrage de la plus haute originalité, — car c'est le style et la manière de présenter qui est tout en art — et le plus ancien chefd'œuvre en prose, au sens moderne du mot, qu'offre la littérature française. Son influence s'étend à travers de nombreuses imitations, dont aucune n'atteint de loin sa maîtrise, par Rabelais jusqu'à Molière. Et aujourd'hui encore il produit l'impression d'un précurseur direct de la nouvelle française la plus moderne, éternellement jeun^et frais par le style, éternellement nouveau par ses observations. ^^

Il importe peu que l'auteur, dans sa « conclusion », se désavoue en quelque sorte de lui-même. Il insiste d'abord sur ce qu'aucun mari n'est sauf de ces joies, « mais chacun, endroit soy, croit le contraire, et qu'il est préservé et beneuré entre les aultres », ajoutant ainsi un motif psychologique qui explique l'aveuglement des maris. Mais tout l'ouvrage n'a d'ailleurs été que pour la « louange et honneur » des dames, et il n'est pas dit que ce soient les hommes qui soient toujours les plus mal lotis. Et si les « certaines damoiselles » à la requête desquelles il a écrit le livre ne sont pas satisfaites, il en écrira un analogue sur l'injustice que les maris commettent envers la femme, surtout parce qu'ils

sont les plus forts et elles les plus faibles. Mais en cela ils ont tort, parce que les femmes ne peuvent se défendre, parce qu'elles sont toujours prêtes à obéir et à servir, et parce que sans elles « ils ne sauroient ne pourroient vivre ».

On peut prendre cette apologie pour ce qu'elle vaut ; mais la dernière phrase jette encore de la lumière sur le refrain fataliste des Quinze joies.

Page 1