CHAPITRE TROISIÈME
ANTOINE DE LA SALE : SES ŒUVRES AUTHENTIQjUES
La première occasion qu'Antoine de La Sale nous fournisse d'apprécier ses aptitudes pour l'art de conter, c'est quand, dans son premier ouvrage connu, la Salade, d'environ 1440, il raconte l'anecdote suivante du célèbre maréchal Boucicaut : « De mon temps je viz le preudhomme messire Jehan le Meingre, mareschal de France, saige et vaillant chevallier, que luy estant pour le roy Charles sixiesme son lieutenant a Gennes, dont ung jour, luy chevauchant par la ville, rencontra deux femmes communes de drap'de soye vestues a la coustume du pays, lesquelles luy firent grans révérences, et luy a elles semblablement. Et quant il les eut ung peu passées, Huguenin de Colligny, qui devant luy portoit l'espee, se arresta et luy dist : Monseigneur, qui sont ces deux femmes a qui vous avez si grans révérences faictes ? Huguenin, dist il, je ne scay. Lors luy deist : Monseigneur, elles sont filles communes. Filles communes, dist il. Huguenin, j'ayme trop mieulx faire révérence a dix filles communes que avoir failly a une femme de bien '. »
L'anecdote semble insignifiante, mais il y a cependant dans la manière de raconter des traits qui méritent de ne pas passer inaperçus. Remarquez d'abord ces indications exactes qui peignent aux yeux la scène : « quand ils les avaient un peu passées », « il s'arrêta et lui dit ». Ensuite, cette façon de Huguenin de tourner sa question : « qui sont ces deux femmes » etc., quoiqu'il le sût ; cela ajoute à l'effet.
Poursuivant son sujet, La Sale dépeint les résultats d'un mauvais accueil d'un ton assez dégagé et personnel, mais il retombe bientôt dans son style pédagogique. Il s'en relève jusqu'à un certain point
I. La Salade. Premier chapitre. Cf. Sôderhjelm, Notes sur Antoine de La Sale et ses œuvres (Acta Soc. Scient. Fennicx, t. XXXIII, n» i, 1904), p. 42,
dans sa fameuse description du Paradis de la Sibylle, quoique, en somme, tout ce long passage de la Salade soit moins vivement écrit qu'on ne l'attendrait. Tout le commencement donne, comme le reste, un bon témoignage du sens réaliste de l'auteur, mais n'a rien à faire avec la nouvelle : le st}'le est en général tout à fait naturel, les choses sont nommées par leurs vrais noms, et s'il s'agit par exemple de donner une idée de la mentalité un peu douteuse de Don Antonio Fumato, curé de Montemonaco, qui dit avoir visité plusieurs fois la grotte de la Sibylle, Le Sale y réussit tout à fait bien. Son propre récit de la visite du chevalier allemand ne nous offre pas beaucoup de traits qui fassent deviner le futur maître de l'observation ni le futur satiriste — malgré ses assertions à la fin que tout cela est écrit pour plaisanter. Cependant il y en a quelques-uns : le premier entretien entre le chevalier et la reine est aisément relaté, mais non mis en dialogue, ce qui lui ôte beaucoup de sa vie ; remarquez pourtant qu'il prend soin de relever que les « révérences » du chevalier furent conformes au code de la chevalerie. Une bonne observation psychologique est la suivante : au moment des adieux du chevalier et de son écuyer, les plaintes et les pleurs des dames furent tellement abondants « que à bien peu que l'escuier ne demoura », tant il était touché, tandis que son maître, bien entendu, devait se contenir ; et l'écuyer, pour se consoler, « sy promist de retourner en brief temps ». Ils vont, en regardant tout droit devant eux, jusqu'à l'ouverture, tenant en main des cierges allumés qui s'éteignent tout de suite quand ils arrivent à la lumière du jour — petit tableau assez bien tracé. A noter ensuite la pitié du cardinal, qui fit venir chez lui le pauvre pécheur « et le plus doulcement qu'il peust fist tant qu'il le mist hors de desespoir et le resconforta de lui faire son pardon ». Et surtout, peu après, le trait assez finement trouvé par lequel est motivé le brusque retour des deux voyageurs dans la grotte. L'écuyer, qui n'a pu oublier les délices du Paradis de la Sibylle (l'auteur prend soin de dire que c'étaient des artifices diaboliques, « la teniptacion de l'anemy, » qui maintenaient chez lui cette envie), essaie de convertir le chevalier repentant et finalement trouve une ruse, « une très grant malice » : il vient chez le chevalier « tout acourant par grant faintise, ainssy que se on les voulsist prendre, disant : Ha, sire, pour Dieu, escappez prestement noz vies, j'ay présentement trouvé pluiseurs de voz amis Ici et tel qui vous quiercnt pour vous cenilfier que le Pappe a
fait le procès et nous fait quérir pour nous prendre et fait mourir. Sire, cuidiez vous que ce soit bourde ? » Et il lui demande s'il ne voit pas bien que si le Pape avait voulu leur pardonner, il l'aurait fait depuis longtemps après tant de prières et de requêtes, mais le fait est qu'il ne veut ni ne peut que les faire mourir. Et si le chevalier ne croit pas ce que disent ses amis, lui au moins va se sauver « et adieu vous diz ». Le chevalier est convaincu et ils partent. Ce petit épisode, dont le début est écrit assez lourdement (il y a peut-être quelque chose de corrompu dans les textes) ne laisse pas de surprendre au milieu d'une description qui par ailleurs sent beaucoup la chronique. Et la peinture de l'écuyer est un bout de psychologie littéraire. — Dans la suite, il n'y a guère à relever d'autres détails que l'attitude du frère du seigneur de Pacques, qui, apprenant que celui-ci s'est perdu pour toujours dans la grotte de la Sibylle, mène un tel deuil que tous ont pitié de lui, et finalement ne trouve pas d'autre remède que de gratter le nom de son frère de la montagne, pour effacer toute trace de sa visite dans ces parages impies ' .
Mais, comme il a été déjà dit, la plus grande partie de ce chapitre ne semble pas annoncer un artiste qui trouvera des accents originaux et personnels. Il y a du réalisme, du sens commun, une naïveté fraîche et spontanée, mais la manière d'écrire est plutôt traînante et aride. Ce style change considérablement quand l'auteur arrive à décrire, dans le chapitre géographique qui suit immédiatement celui du Paradis, les merveilles des îles Lipari et l'excursion qu'il y a faite *. Il raconte d'un ton extrêmement naturel et plein d'entrain les détails du voyage, et on est étonné de lui voir une telle mémoire des moindres circonstances qui ont accompagné ces événements arrivés plus de trente ans avant qu'il les ait mis sur le papier. Mais on a certaines raisons de soupçonner qu'à cette occasion il a pu recourir aussi à sa faculté d'imagination. Car la seconde partie du récit, et la plus étendue, est consacrée à une histoire racontée comme réelle et vécue, mais qui en fait repose sur une pure fiction, éveillée tout au plus par les traditions et racontars populaires qu'il a pu entendre sur place. En tout cas, ce morceau est remarquable.
1. Voy. mon édition du Paradis de la Sibylle dans les Mémoires de la Société Néo- Philologique de Helsingfors, t. II, 1897, p. 120, 125, 126 et suiv.
2. Publié par M. Nève dans son livre précité sur La Sale, p. 159 et suiv.
D'abord, la description de la montagne d'Estrongol, où l'auteur se sert d'images bien vues, quoique simples : « Aussi, par la grant force des pierres ardans, qui sans cesser saillent de ce puis et tumbent, partans de la flambe du feu, dont plusieurs en voilent comme estincelles de feu et tumbent dedans la mer, et semble que ce soit un barreau de fer, ainsi fait que il n'est possible à quelconque soit homme humain, d'en approchier, pour ces étincelles de pierres ardans grandes et petites, pesans et de coulleur de fer, qui ne est harnoys que ne effondrassent ' ». Ensuite, l'ascension et la descente de la montagne de « Bouleau » ; ne les voit-on pas, lui et ses compagnons, dégringolant de la montagne, où « conseil de folle jeunesse » les fit aller mais d'où ils furent chassés par le vent contraire et la fumée puante, quand il dit : « Lors nous faillist descendre tant que jambes nous pouvoyent porter, et mainteffois, de haste, trébuchions et longuement rouller, parquoy laissasmes noz espees atout les fourreaulx que portions pour nous appuier ». Le lendemain, ils cherchent leurs épées et ils les retrouvent « moy especiallement le premier qui la laissay près d'ung buisson, atout le feurre fichée ;;. Après cela « l'ung regarda l'autre, et dismes : Puis que le temps est si très bel et que ja estyons si hault montez, que honte nous seroit, se nous ne allions jusques en hault ; de laquelle chose fusmes tous d'accord ^ ». Comme on voit, il y a aussi de petites indications sur l'état d'âme des voyageurs entremêlées à la richesse des détails extérieurs.
Arrive maintenant l'épisode de la visite de « l'esprit de Boulcan » à bord du navire de La Sale et ses compagnons, épisode décrit avec un sérieux inébranlable. L'auteur prend soin de fixer le moment : « Quant vint sur le bas vespre que le soleil s'en va coucher, nous estant allez sur la suzereinc couverte, apperceusmes ung esquif, auquel estoit ung homme dedans, qui vogoit de deux remes ou avirons, à chascune main ung, venant droit à nous. » N'est-ce pas tout un petit tableau ? Cet homme, de taille extraordinaire, attache, sans rien dire, son esquif au navire et monte très légèrement ; on lui demande qui il est, mais lui, sans répondre, veut voir le patron. Ils s'entretiennent en courtes répliques. Le patron apprend que le « capitaine » de Lypre, qu'il croyait mort, ne l'est pas ; il « se vira à nous tous » et exprima sa joie, fit « mettre une touaille