‹ La nouvelle française au 15e siecleChapitre 49 sur 98 · I. Nève, op. cit., p · texte numérisé non relu

I. Nève, op. cit., p

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sur la proue. Le récit est tellement naturel et plein de bonhomie satirique qu'on ne s'étonne pas que les marins aussitôt ô:ent les trois croix de leurs vaisseaux, pour ne pas paraître ridiculement superstitieux. Sur ce, l'étranger prend congé et se perd dans la nuit tombante : « et lors fut l'entrée de la nuyct, duquel incontinent perdismes la veue, et chascun se retrait » . Mais bientôt un vent horrible se lève, et on est forcé de jeter sept ancres. Le navire n'est sauvé que parce qu'un des compagnons de La Sale, le seigneur de Prully, se jette à la mer, « tout en pourpoint, une bougete sur ses espaulles, et sa teste parmy ung cercle d'or, ceint à campanettes pendans à chaînettes, avecques deux branches de table qui print » ' — accoutrement sans doute un peu surprenant et sur lequel, comme d'ailleurs sur tout cet épisode, on aurait aimé que l'auteur fût plus explicite. — Cependant, les deux autres navires avaient subi pendant la nuit le même sort que ceux dont avait raconté l'étranger, c'est-à-dire ils avaient été détachés de leurs places, et on voyait maintenant que c'était par sa malice et parce qu'on avait ôté les croix. La lettre au capitaine, que le patron avait confiée à l'étranger — qui avait feint d'être à son service — n'atteint jamais son adresse, et quand on obtient enfin la communication avec ce capitaine, il assure qu'on a été trompé par un des esprits des îles, lesquels s'en prennent toujours ainsi aux navires qui ne portent pas de croix. « Et de ce nous compter plusieurs nouvelles, qui sont ou sembleroyent estre mensonges » — c'est ainsi que notre auteur termine son récit, avec une allusion sceptique.

Mais, malgré ce scepticisme, c'est avec la plus complète gravité qu'il expose tous ces détails multiples sur le démon et qu'il le fait parler. Ceux qui s'étonnent de la réunion du sérieux et du plaisant dans le Petit Jehan de Saint rc n'ont qu'à lire ce morceau et à le comparer aux passages purement pédagogiques de la Salade, pour voir combien notre auteur savait déjà dans son premier ouvrage marier ensemble ces deux éléments hétérogènes. Ht ici, comme dans son roman, on croit remarquer qu'il est beaucoup plus à son aise quand il donne libre cours à son imagination et son envie de rire que quand il débite des préceptes sévères ou des exemples historiques. Avec quelle sûreté de main il conduit tout ce récit fantastique, avec quelle habileté il sait nous tenir

I, Ncvc. pp. cit., p. 170.

entre le réel et le surnaturel, et quel être original il a su créer de cet étrange « esprit de Strongol ou de Boulcan » avec son air hideux et son attitude laconique et mystérieuse, ce démon qui ne se révèle que quand il aperçoit les symboles chrétiens, et alors même ne le fait qu'à moitié, et réussit tout de suite après à convaincre les auditeurs du ridicule de leur superstition. Singulier type de démon en effet que celui-là, et intéressant surtout si l'on pouvait constater que dans ses traits essentiels il est une création de notre auteur '. — Ce qui nous intéresse cependant davantage, c'est le style de toute cette description. Comparé aux autres parties de l'ouvrage, il se montre beaucoup plus distinct, expressif, serré. Nous y voyons un grand soin de l'exactitude dans les indications, surtout quand il s'agit de rendre vraisemblables les fantaisies ; il tend à préciser autant que possible l'impression que doit recevoir le lecteur : de là par exemple celte accumulation de notes caractéristiques qui doivent constituer le portrait du démon ; il procède partout par des expressions simples et naturelles et évite absolument toute excursion inutile ; il trouve moyen d'indiquer quelquefois par une tournure habile une nuance psychologique, ou de donner de la couleur à une situation. En somme, cette histoire du démon des îles Lipari nous présente, pour la première fois, Antoine de La Sale comme un écrivain doué d'une imagination florissante et sachant manier l'art de conter dans un cadre apparenté à celui de la nouvelle.

Dans le second ouvrage moralisant de cet auteur, La Salle, on ne trouve, bien que les occasions n'aient pas manqué, aucune description ou peinture ressemblant, pour la vivacité du récit, aux passages cités de la description des îles de Lipari. Il y a d'abord le chapitre sur le mariage, transcription de V Auréole, dont nous avons déjà parlé à propos des Qmn:^e joyes de mariage. Si le style est loin d'y égaler celui de ce chefd'œuvre, il en est de même, et encore plus, dans la plupart des autres histoires qui prétendent servir d'exemples pour les gens mariés. Le sacrifice de la dame napolitaine, qui ne voulait pas abandonner son mari atteint de la lèpre, est assez lourdement raconté ; il y a seulement un passage, une exclamation de la femme, quand ses parents veulent l'éloigner du malade, qui rappelle un peu le pathétique dans l'héroïsme

I. Je n'ai pas trouvé de trace de cette légende dans le folk-lore sicilien. Voy. mes idoles, p. 72.

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de la mère du Réconfort : « Hellas ! mes frères, et vous tous, mes amys, VOUS savez que Dieu le m'a donné et vous tous y avez consenty ; ja Dieu ne plaise que je le laisse, ce que vous tous, et Dieu premier, m'avez donné, et que j'ay en sainte esglise juré. Or ne m'en parlez plus, car en ce je ne suis en rien pour en obeyr à vous. Lasse, il m'a tant amé, et que ad ce très dur besoing je l'abandonne ! Je scay bien que sa vie seroit briefve, ja Dieu ne me le pardoint. » Mais il nous donne presque une image plus nette de l'autre femme, qu'il présente tout de suite comme contraste à celle-là : quand l'épidémie atteignit son mari, elle le quitta immédiatement et sur les reproches qu'on lui faisait « à chiere levée disoit que vrayement ne voulloit pour nulluy morir. » Personne ne la voulait pour femme, mais enfin un « meschant povre gentilhomme » la prit et la traita de sorte que « il n'estoit à peine jour ou nuyt que de bons soufflés et de bastons sa pellice et son surcot ne secouist », si bien que « la très malheureuse » termina ainsi ses jours : petit tableau achevé qui, en dix lignes, montre un dessin plus ferme que toute la longue description qui précède '. L'exemple de la « bonne femme barbière de la cité de Arle en Provence » est beau et touchant, bien qu'il n'excelle pas par les qualités du style. Il s'agit de faire interdire la ville à un lépreux. — Antoine fut viguier d'Arles pendant quelque temps, — mais les plaintes de la femme font hésiter notre auteur entre son devoir et la pitié. Il dépeint très bien l'impression que produit sur ses sentiments d'humanité le dévouement de la femme : « Auquelles douloureuses et piteuses parolles et humbles prières je, plus esmeu à sa pitié que à raison ne à la rigueur de la loy, temporisay aucunement, jasoit c'on porroit dire que soubz ombre de pitié corrupcion fust embuschee lequel pechié ja Dieu ne me pardoint ». Sur les instances des habitants, il est pourtant forcé d'obéir à la loi, mais on voit qu'il est profondément ému du sort de la pauvre femme, dont le deuil toucha chacun et qui « oncques une seulle heure n'abandonna, au moins durant l'an de mon office. » Il raconte qu'elle mourut tout de suite après son mari et demanda à être enterrée à côté de lui. — A cette occasion, Antoine raconte l'anecdote, très répandue dans l'ancienne littérature, de la femme qui ne sentait pas la mauvaise odeur de son mari parce que, n'ayant jamais approché d'un autre

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