‹ La nouvelle française au 15e siecleChapitre 5 sur 98 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Toutes les productions du genre littéraire auquel, pour une raison OU une autre, on peut appliquer le nom de nouvelle, se présentent lors de leur première apparition dans la littérature française sous la forme de récits en vers. Au début, on n'a pas estimé que la prose offrît de forme convenable, pas plus au court récit qu'aux grandes conceptions épiques. Dans un genre comme dans l'autre, elle n'apparaît que plus tard, dans le premier cas pour des motifs peut-être en partie autres que dans le second.

Dans la littérature du moyen âge qui, par la matière traitée, correspond à la nouvelle, on distingue généralement plusieurs groupes, dont les limites ne sont d'ailleurs pas nettement tranchées. Nous avons d'abord les lais. Bien qu'ils soient fortement imprégnés du caractère des épopées bretonnes, et qu'ils accordent une large place au merveilleux, aux superstitions et à d'autres éléments très étrangers à la nouvelle proprement dite, ils offrent cependant bien des traits qui pourraient figurer dans les nouvelles des époques suivantes. Le talent de Marie de France rappelle beaucoup celui d'un novelliste exercé, par la concision et le relief si opposés à la prolixité coutumière aux poètes du moyen âge. Avec quel art elle sait ménager ses dons de conteur par exemple dans le Fraisnc, récit de la femme aimante et soumise, souvent comparée à Griseldis, mais bien plus vraie, car son sacrifice ne va pas jusqu'aux exagérations où le pousse Boccace dans sa nouvelle si extraordinairement goûtée. Notre poétesse ne donne-t-elle pas de la jeune femme une esquisse nette et adorable par cette seule indication : en apprenant qu'elle est abandonnée pour une autre, l'héroïne comprime sa douleur et cache ses sentiments au plus profond de son âme :

Quant ele sot que il la prist, unkes peiur semblant n'en fist :

Sun seignur sert mult bonenient et honure tute sa gent '.

Et le seul acte par lequel « le Fraisne » a l'occasion de montrer son amour et sa soumission — quand elle met son beau « paille » sur le lit de noces pour « hunurer » son seigneur - — ne révèle-t-il pas son caractère d'une manière autrement fine et humaine que toutes les souffrances contre nature auxquelles Griseldis reste si indifférente ? Si nous avons ici uo essai de peinture psychologique dans un cadre étroit, le lai du Laustic nous présente une situation charmante dans le cadre d'une histoire amoureuse : l'observation réaliste des détails, la composition unie et la touche légère de ce poème le rapprochent plus de la nouvelle moderne que l'histoire du Fraisne '. Quant à la composition, elle est encore plus serrée dans la courte et tragique histoire d'Equitan ; mais ici les détails sont sacrifiés à l'intrigue, et le dénouement est peutêtre trop précipité et sanglant pour s'harmoniser avec la forme gracieuse ». Si la nouvelle, comme on a voulu le prétendre 5, sort du développement de la forme raffinée de relations sociales qui s'exprime dans la conversation, nous avons dans le Lai de l'Ombre de Jean Renard un remarquable reflet de cette forme ; mais le poème n'est à proprement parler que la description courte et jolie d'une situation ^.

A la limite entre le lai et le fableau nous trouvons, dans le lai de VEspervier, un motif répété à l'infini dans les nouvelles d'une époque postérieure, et emprunté au cycle des nouvelles orientales : celui du mari revenu trop tôt et berné par la présence d'esprit de sa femme ". Enfin le nom de fabïel est celui que prend déjà Thistoire du Chevalier qui recouvra l'aniour de sa dame ^ ; elle est sans doute fortement empreinte

1. Die Liiis de Mm te de Fnuice herausgcgcbcn von Karl Warnkc. Mit vergleichendcn Anmcrkungcn von Rcinhold Kœhler. 1885, p. 68, v. 561-4.

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