‹ La nouvelle française au 15e siecleChapitre 51 sur 98 · M. A. Langfors a bien voulu vérifier pour moi ce fait · texte numérisé non relu

M. A. Langfors a bien voulu vérifier pour moi ce fait

82 ANTOINE DE LA SALE : SES ŒUVRES AUTHENTiaUES

matines ; lorsque tout le monde sera parti, tu apparaîtras devant lui en costume de Notre Dame, tu sauteras de derrière l'autel, le salueras et lui diras que tu es la mère de Jésus-Christ et veux mettre la paix dans le monde, et tous ceux qui voudront être de ton parti porteront des chaperons de toile blanche et une enseigne avec une inscription et ils ne joueront plus à aucun jeu, ni ne porteront vêtements avec pointe aux côtés ni ne feront faux serment. « Et qui jurera en vain le nom de mon filz, ou le mien, ou aussi de nul saint ou sainte, perdera aulcum membre dessoubz le nombril. Et ancore jureront tous ceulx et celles de nostre paix de, à leur pouvoir, destruire tous les ennemys de paix, c'est-à-dire les Rochiers. » Et la Vierge lui adjoint de publier ce qu'elle a dit devant l'évêque et tout le chapitre et par toute la ville en menaçant qu'autrement elle s'en prendrait à eux. « Alors le simple povre Durant de ceste nouvelle et merveilleuse chose fust moult esbahy, et puis se eslaissa de la grant grâce... et puis luy dist : Ma très chiere Dame, je le feray. Mais quant voulez-vous que ce soit ? — Je vœul, dit-elle, que tu y voyses incontinent. » Il part, fait réveiller l'évêque et lui conte tout, et procède en outre comme il lui a été enseigné. L'événement lui procure chez plusieurs le renom d'un saint. Les Rochiers s'enfuient bientôt, mais les « chaperons » deviennetit tellement orgueilleux que Notre Seigneur et sa mère leur font essuyer une terrible défaite contre Luppacius, capitaine des Rochiers, « en laquelle il en tua tant, tant et tant, et tant les percussita que oncques puis ne s'en trouva nul qui osast dire : J'en suis. » A la fin l'auteur rappelle que cette « dissimulée devocion », qui pourtant d'abord avait un but qui semblait consacrer le moyen, n'était pas dans le goût de la Vierge et qu'elle ne la voulait pas « longuement souffrir. » Voilà pourquoi le tout se termina si mal pour les défenseurs de la paix.

Iist-ce bien en toute naïveté — qualité qui ne lui est nullement étrangère — qu'Antoine a accepté et reproduit cette histoire ? On pourrait l'admettre, si l'on ne se souvenait de la bouffonnerie sur le démon de l'île « Bolcan ». II est vrai que La Sale ne se serait guère permis, dans une oeuvre comme celle dont il est question, de se moquer de la religion, et cela cadrerait assez mal avec les autres histoires qu'il allègue comme preuves de ses théories édifiantes. Mais toute la manière habile et anmsante de raconter ce miracle et le ton de satire légère, voilée mais pourtant réelle, tout cela fait voir comme une

ombre de ce railleur qu'était toujours notre bon La Sale, une preuve de ses saillies spirituelles et ironiques au milieu de toutes les moralités sérieuses et arides que nous connaissons déjà de la Salade ; et il nous paraît hors de doute qu'Antoine a souri dans son for intérieur de ces apparitions, de ces croyances anciennes et de ces supercheries du clergé. — Dans le récit, on remarquera surtout les petits bouts de dialogue et l'empressement du charpentier, ainsi que le triomphe du chanoine qui prêche la chose par le pays. Mais l'essentiel est que La Sale fait voir ici les deux aspects de son tempérament d'auteur, qui plus tard léapparaissent si étrangement dans son roman.

Il n'y a que peu de chose à ajouter sur cette espèce d'histoires intercalées dans la Salle. On pourrait encore remarquer que dans la fable du roi Midas, que La Sale a traduite d'Ovide, il a ajouté à l'original quelque chose de plus vif et concret, de sorte que la vieille fable trouve sous sa plume une forme assez agréable et avenante ; cependant le morceau ne saurait servir à prouver un talent d'écrivain supérieur '. Il en est de même du passage où, d'après le témoignage de ses propres yeux, Antoine raconte la mort du prince Pierre de Castille au siège de Naples -. Mais en comparant ce récit à celui des chroniques, on note quelques traits personnels qui donnent de la vie et font ressortir des nuances psychologiques. Ainsi, quand Antoine raconte la scène entre l'infant Pierre et son frère Alphonse d'Aragon, qui va à la messe, tandis que l'autre se rend à la bataille, il souligne une différence dans les caractères des deux frères, à laquelle il est fait allusion dans la chronique. De même la scène où l'on apporte à la reine de Sicile la barrette avec une partie de la tête de l'infant est rendue par lui avec beaucoup de vivacité — il en était témoin oculaire; et la noble attitude de la princesse, ainsi que le dédain général pour le mendiant porteur de ce cadeau funeste, sont exprimés avec bien plus de netteté que dans la chronique. Tout le récit, du reste, est plein de détails. C'est cette profusion d'indications extérieures qui distingue aussi quelques morceaux dont les sujets sont tirés de l'histoire, et qui par ailleurs sont insignifiants. Antoine aime surtout à décrire les gestes, et il prend soin de

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