‹ La nouvelle française au 15e siecleChapitre 52 sur 98 · Nève, Antoine de la Salle, p. 226 et suiv · texte numérisé non relu

Nève, Antoine de la Salle, p. 226 et suiv

nous faire voir comment les personnages se promènent, se retournent, se regardent : « a ces parolles vira les espaulles pour s'en partir », « alors Quincius se retourna le regardant », et ainsi de suite. On trouve presque partout chez lui de ces petitesses techniques ; c'est une particularité qui caractérise son st5'le dès le début et jusqu'à la fin, une preuve qu'en écrivant il avait toujours l'œil ouvert et l'imagination en éveil.

Même dans son traité sur les tournois il y a des passages animés d'un coloris vivant et réaliste. Mais cet ouvrage n'offrant sauf cela rien qui intéresse l'histoire de la nouvelle, nous passerons maintenant à un autre ouvrage de lui, qui au contraire est d'une importance éminente dans le développement de ce genre de littérature pendant la période qui nous occupe : le Récotjjort de Madame de Fresne, ouvrage écrit ou du moins achevé en 1458, très probablement, et contenant deux « exemples » qui doivent servir d'illustration à une thèse morale — la même disposition que dans tant d'ouvrages anciens et la même aussi dont Antoine s'est servie dans ses deux premières oeuvres que nous venons d'examiner. Mais si les histoires racontées par lui auparavant n'étaient pas précisément, eu égard à la forme, des conceptions artistiques — à peu d'exceptions près, qui du reste ne rentrent pas dans la catégorie des exemples — il en est autrement ici, au moins pour la première des histoires de ce livre. Elle tient à plusieurs égards de la nouvelle ; seulement le sujet en est tragique et le ton, par conséquent, tout autre que dans la grande majorité des productions de ce genre à l'époque de sa première apparition en France '.

Le thème fondamental est la lutte, dans le cœur d'une mère, entre ces deux alternatives : sauver la vie de son jeune fils, otage chez l'ennemi et traîtreusement menacé de mort si le père ne rend pas la place dont la défense lui est confiée, ou bien sauver l'honneur guerrier et patriotique du mari en sacrifiant le fils. C'est la seconde alternative qui l'emporte; mais la valeur du récit n'est pas tant dans cette solution même que dans la manière dont sont exposés les différents caractères du mari et de la femme et leur attitude vis-à-vis du grave problème

i. Le Récmfort, publié une première fois par M. Nève en 1881 (voy. plus haut), est réimprimé dans son livre sur La Sale, p. 99 et suiv. — Je l'ai analysé dans mes Notes, p. 127 et suiv.

qui leur est imposé, ainsi que dans la touche profonde et émouvante, dans le dessin riche et clair également répandus sur tous les épisodes de cette histoire.

Le seigneur du Chastel, commandant de la ville et du château de Breth (Brest), ayant appris que le chef ennemi, malgré ses promesses, a l'intention de disposer librement de son fils, si la ville ne lui est pas rendue, convoque ses parents et amis et leur communique la réponse et la décision de son adversaire, en leur demandant conseil. Il les interroge, l'un après l'autre — on voit son impatience — et tous sont fort embarrassés de la « dure responce » à donner. Puis, « l'un regardant l'autre » et chacun priant son voisin de parler le premier, finalement l'un d'eux élève sa voix, mais pour faire une réponse évasive : il est difficile de croire que l'Anglais ne tienne pas sa parole ; mais s'il en était ainsi, on ne voit vraiment pas que faire : « mon sens ne s'y estent plus ». Il n'y a que le capitaine lui-même qui puisse décider ; tous lui ont fait serment et lui obéiront. Les autres sont de son avis, mais font entendre en tout cas qu'ils ne voient pas moyen de rendre la place « sans entier deshonneur ». Le capitaine a compris ; il sort de la chambre, le cœur plein de détresse.

Tout cela, resserré dans une page, est excellent comme exposition. La mauvaise tournure des affaires, l'impression produite sur les défenseurs, l'angoisse du capitaine, la situation pénible des amis, la nécessité d'indiquer leur opinion, que leur chef comprend bien être la juste, — on ne saurait, en eifet, mieux bâtir le premier acte d'une tragédie. Puis, l'action grandit : la mère, personnage principal, entre en scène.

Le second acte s'ouvre par un entretien nocturne entre le mari et sa femme — nous avons vu que depuis la Châtelaine de Vergi et jusqu'aux Qnin:(e joyes de mariage, c'est toujours la nuit que s'échangent les plus grandes confidences entre les époux et que se prennent les résolutions importantes. Le capitaine ne fait que soupirer et pleurer. Sa femme, bien qu'elle ait déjà le pressentiment de grands malheurs et qu'elle en éprouve un chagrin navrant, ne le laisse pas voir — remarquez ce bon trait psychologique ! — mais s'approche du mari et le conjure de lui raconter ce qu'il a. Elle le fait d'un ton qui nous fait aussitôt entrevoir quelles bonnes relations existent entre les époux: « Se prière de femme à son seigneur puelt riens valloir, dittes le moy ». Il ne veut pas d'abord.

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mais, sur les instances de la capitaine, il lui raconte tout. Elle s'abandonne à sa douleur, qui est d'autant plus grande — l'auteur a raison de le relever — qu'elle a pensé, comme tous les autres, que le secours arrivé à la ville sauverait définitivement son fils. Tous les deux sont si malheureux qu'ils doivent faire venir leurs amis pour veiller avec eux.

Le lendemain, la situation s'aggrave. Les hérauts anglais somment le capitaine de rendre la place. Il leur fait entendre ce qu'il pense de la conduite de son ennemi, et convoque un autre conseil de ses amis. C'est une reprise du premier, mais sans devenir une répétition, car l'auteur prend soin de varier les attitudes selon la situation. Le capitaine se montre plus enjoué et plus décidé. Il les prie de ne penser qu'à leur honneur. Il s'adresse d'abord à un sien parent : « Et à vous, mon cousin, je vous en demande le premier ». Encore une fois ils se regardent l'un l'autre, mais ils ne savent donner d'autre conseil que celui de la veille. Le capitaine se contient mieux qu'alors, leur donne à manger et s'en va, mais son cœur est triste. Et la dame est en proie au plus navrant désespoir, elle ne fait que pleurer et maudire le jour et l'heure où ils étaient venus « dans cet hôtel ». C'est bien encore la mère, la femme faible qui se laisse impulsivement aller à ses sentiments naturels. Ce trait est fort bien souligné et sans doute calculé pour faire ressortir d'autant mieux son attitude dans la suite.

Survient la nuit, et encore une fois les époux épanchent leurs chagrins. Mais maintenant il s'agit de prendre une décision. Cette scène, où culmine l'étude psychologique des deux personnages, est conduite avec beaucoup de finesse et contient des accents aussi vrais que profonds. Le capitaine, après avoir si longtemps dompté son désespoir, lui donne maintenant libre cours. D'abord, il n'envisage qu'une possibilité, c'est de rendre la ville et de sauver la vie de son fils. Mais que s'ensuivra-t-il ? C'est ce qu'il essaie de se représenter, et il s'exclame — remarquez ces répétitions, assez caractéristiques du style d'Antoine — : « Où est plus le seigneur qui me advouera ? Où est plus le seigneur qui me vouldra ? Où est plus l'amy qui me chérira? Où est plus le serviteur qui me servira ? Où est plus la terre qui me soustenrra ? » Et il prie Dieu de le délivrer de cette douleur, laquelle ne pourra être évitée que s'il se fait le bourreau de son propre fils. Il est si malheureux que la femme craint qu'il ne rende l'âme sur place. Elle, qui de l'autre côté du lit est plongée dans de sombres méditations,

l'appelle, mais il n'entend rien. Alors elle, s'écriant, le prie d'avoir pitié d'elle et ne pas la laisser seule; mais lui dit préférer la mort à la situation terrible où il se trouve. Sur quoi elle, plus mâle que lui, « tout-àcop changa son cruel dueil en très vertueulx parler » et lui dit résolument qu'il a peut-être raison, mais qu'il faut se ranger à la volonté de Dieu et choisir entre deux maux le moindre. Lequel ? dit le mari. Ah, c'est ce qu'elle ne saurait dire : de telles choses doivent partir des nobles cœurs des hommes et non pas « des femelins cuers » des femmes, car il faut que les femmes obéissent aux hommes et surtout les épouses à leurs maris. Elle le supplie de ne pas la forcer de dire son opinion — c'est comme si elle espérait toujours dans son for intérieur que le mari choisira l'alternative qui lui rendrait son fils. Mais il insiste : mon amour et mon devoir ont exigé, dit-il très joliment, que dans toutes mes affaires importantes vous ayez une part, et je l'ai fait ainsi pour les biens qui sont en vous. Vous êtes sa mère et moi je (ne) suis (que) votre mari. C'est pourquoi je vous prie, sans profusion de mots, de déclarer quel sera votre choix. Alors la dame, très malheureuse, pour lui obéir « renfforca la prudence de son cuer », à cause du grand amour qu'elle lui portait, et parla. Calme, résignée et comprimant sa navrante douleur, elle élève ses sentiments à la hauteur du devoir patriotique qui seul doit guider son mari et raisonne ainsi : D'abord, il faut laisser toute plainte et s'abandonner à Dieu, qui fait tout pour le mieux. Ensuite, une chose apparente, c'est que les enfants sont fils et filles de leurs mères plus que de leurs pères. Ainsi mon fils, de qui vous êtes pourtant le père naturel, est à moi, parce que je l'ai porté dans mes flancs avec de dures angoissses, je l'ai mis au monde avec danger pour ma vie, nourri, aimé et tenu bien jusqu'au jour où il fut livré à l'ennemi. Ce nonobstant, je l'abandonne maintenant dans les mains de Dieu et je me dédie franchement et de bon cœur de toute affection que je lui ai portée, de tout le droit par lequel il m'appartient, et j'en appelle à Dieu, qui nous Ta prêté pour l'espace de treize ans. Tout pour le maintien de votre honneur, que vous devez aimer plus que femme, enfants et toutes les choses de la terre. Vous n'avez qu'un seul honneur et un seul fils. Or, regardez quelle perte est pour vous plus grande. Vraiment, il y a lieu de choisir. Nous sommes assez jeunes pour avoir encore des enfants, mais si vous perdez votre honneur, vous ne le recouvrerez plus. Et si vous suivez mon conseil, on dira de vous, que vous soyez vivant ou

mort : voilà un homme de bien et un chevalier loyal ! Et pour cela, je vous prie aussi humblement que je puis, ne pensez plus que vous l'ayez jamais eu, mais remerciez Dieu de ce qu'il vous a été donné pour racheter votre honneur et prenez courage. Entendant ces paroles sublimes, le capitaine, « avec un contemplatif souspir, remercia Jhesus- Christ... quant du cuer de une femeline et piteuse créature partoient sy haultes et sy vertueuses parolles ». Et il dit à sa femme, avec un abandon reconnaissant et sincère : Mon amie, avec tout ce que j'ai d'amour dans le cœur, et plus que jamais je vous remercie du don noble et miséricordieux que vous venez de me faire. Il est tranquille, la femme lui a rendu l'équilibre et le courage, il sait ce qu'il va faire, et son esprit se tourne vers le dehors. J'entends, dit-il, le guet de jour sonner dans son cor, et il faut que je me lève quoique nous n'ayons pas dormi cette nuit ; mais vous, vous devez vous reposer un peu. Reposer ! dit-elle ; mon cœur, mes yeux, tous les membres de mon corps s'y refusent ; je me lèverai et nous irons ensemble à la messe pour remercier Notre Seigneur de tout. Et ainsi font-ils.

Après cette scène décisive, l'action suit son cours et le développement funeste va s'accomplir. Mais il y a encore — comme dans un drame — un retard et une espèce de lueur : le capitaine, après avoir donné une réponse définitive et hautaine aux envoyés de l'ennemi, s'apprête à faire une sortie pour se venger sur le prince anglais, et il espère ou feint semblant d'espérer pouvoir encore sauver son fils. La scène où il explique ses projets, donne des recommmandations à chacun et remet sa femme aux soins de ses amis — remarquez comment il le répète trois fois — est pleine de mouvement, et la fin, où il fait ses adieux à tous, est simple et touchante : Et alors, chacun fut prêt, à cheval ou à pied, et en faisant le signe de la croix et en soupirant, il prit congé et baisa madame. Et il dit aux autres : adieu, mes bons amis, vous qui restez ici. Alors il n'y avait ni œ'û ni cœur, quelque dur qu'il fût, qui ne se fût fondu en larmes. Il monte à cheval, attendant seulement l'arrivée de son héraut pour partir.

Entre temps, le récit s'occupe du fils, maltraité par les Anglais. Le portrait de l'enfant est tracé ici déjà en couleurs vives et saisissantes. A l'angoisse qui s'empare de lui quand il se voit changé de fers, se mêle un souci louchant pour ce que sa mère en dirait : Hélas ! si madame savait que je suis enferré, et comment, elle pleurerait. — La scène change

de nouveau. Le capitaine étant sur le point de partir, sa femme ne peut plus supporter le double chagrin et, pensant au danger qu'il va courir, se pâme après avoir jeté des cris désespérés et déchirants. Ce n'est sans doute pas sans intention que l'auteur a intercalé cette scène ; il a voulu mitiger l'impression d'un trop grand héroïsme qu'a pu laisser la scène nocturne et faire ressortir des qualités spécialement féminines. Cet épisode, cependant, a un autre but encore. Comme le capitaine attend son héraut, les gardes viennent lui dire qu'ils aperçoivent dans le camp de l'ennemi des préparatifs suspects. Il veut alors se précipiter hors de la ville, ordonne d'ouvrir les portes et commande à ses gens de le suivre. Pendant qu'il monte sur son destrier, un second soldat vient lui apporter d'autres nouvelles funestes. Les portes s'ouvrent, et il dit adieu à sa femme. Mais juste en ce moment il est retenu par les plaintes et la pâmoison de sa femme et, tandis qu'il s'apprête à descendre et à lui prodiguer des soins, il reçoit la nouvelle que ce qui se voit dans le camp laisse soupçonner que l'exécution s'est faite. Suit alors un dialogue extrêmement caractéristique entre la femme, qui vite reprend ses sens, et le mari, où celui-ci n'est pas sans montrer quelque mécontentement. Mais il la console en disant qu'il va se désarmer, et la fait porter sur un lit.

Toute cette scène est merveilleusement nuancée, et l'agitation produite par les allées et venues des gardes, l'empressement du capitaine, l'intervention de la femme, sont en parfaite harmonie avec la tension intérieure des personnages et l'état critique de la situation. Seulement, il y a une observation à faire : c'est que les événements dans le camp ennemi semblent se passer trop vite pour que le capitaine ait eu le loisir d'intervenir avec quelque espoir d'empêcher leur accomplissement. Ainsi, tout cet épisode a plutôt l'air d'une conception théorique qu'il n'est conforme à la vraisemblance ; mais il n'en repose pas moins sur une intelligence parfaite de ce qu'exige la composition dramatique, et il aurait suffi d'une retouche dans l'arrangement pour que l'effet eût été entièrement conforme aux intentions de l'auteur.

Le héraut revient, le seigneur court au-devant de lui jusqu'à la porte et lui demande anxieusement des nouvelles. Mais le chevalier se sent le cœur tellement serré qu'il ne peut proférer une seule parole. Alors le capitaine comprend et cherche à consoler le héraut, qui maintenant raconte tout. Ce récit est court, mais plein d'émotion et

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de vie. En particulier la description de l'attitude de l'enfant^ quand il s'aperçoit tout à coup qu'il est condamné à mort, est d'un effet profondément saisissant. Il faut remarquer avec quel réalisme intrépide l'auteur rend les cris spontanés et réitérés de l'enfant, seul moyen par lequel il puisse exprimer son horreur : Alors il se prit à pleurer et se lamenter, dit le héraut, disant à Thomas, le chef des gardes : Ha, Thomas ! vous me menez mourir, hélas ! vous me menez mourir ! hélas ! monsieur mon père, je vais mourir! hélas! madame ma mère, je vais mourir, je vais mourir! hélas, hélas, hélas, je vais mourir, mourir, mourir! En criant et pleurant ainsi, il regarda devant et derrière et autour de lui, et quand il vit vostre cotte d'armes que je portais, il m'aperçut et à haute voix s'écria : Ha ! Chastel, mon ami, je vais mourir ! Chastel, mon ami, je vais mourir! hélas, mon ami, je vais mourir! Et quand, ajoute le héraut, je l'entendis ainsi crier, alors je tombai comme mort à terre. — Sans doute, un auteur moderne aurait trouvé des expressions moins monotones pour rendre les sentiments de l'enfant ; et peut-être Antoine répète-t-il trop souvent les mêmes mots : « mourir » revient onze fois. Mais les répétitions sont une ressource de style souvent employée à des époques où la manière d'écrire n'a pas encore atteint la perfection artistique; et ici, il faut considérer qu'il s'agit du langage d'un enfant, qui n'a pas beaucoup de variantes à sa disposition et qui, du reste, ne fait que donner à son angoisse une expression spontanée et émouvante. A cet égard, La Sale a touché ici la corde juste, comme partout ailleurs dans cette histoire, et, s'il l'a fait vibrer un peu vivement, c'est que tout le ton du récit donne beaucoup dans le pathétique, et bien avec raison. En tout cas, les exclamations du garçon sont d'un effet poignant et produisent l'impression de la nature toute pure.

Le récit terminé, le seigneur se retire et prie pour l'dme de son fils. Puis il commande qu'on apporte le cadavre, que le héraut avait eu la permission de prendre avec lui. Il embrasse la tête qu'il tient entre ses mains, et en la baisant, dit : Ah, mon très cher fils, et le plus déçu de la fortune que jamais n'a été un enfant, vous êtes mort martyr pour garder loyauté à votre prince et sauver mon honneur, je vous prie, mon très cher fils, là où vous gisez mort, de me pardonner. Voilà encore une scène de tendre et puissante émotion.

L'enterrement a lieu, tous les assistants fondent en pleurs. Le

seigneur a défendu de rien dire à son épouse. Mais quand ils sont à table avec les autres, il lui raconte la vérité, et il la réconforte en disant que leur enfant est mort au vrai service de Dieu et pour qu'ils aient au ciel un ange qui prie pour eux. La dame, pour obéir à son seigneur, garde le calme, quelque douleur qu'elle ait, et elle console encore son mari en lui disant que le malheur eût été plus grand si les Anglais avaient emmené leur fils comme prisonnier. Mais quand ils furent seuls, le mari lui fit part de tous les détails — l'auteur ajoute que là-dessus il veut se taire.

J'ai donné une analyse détaillée de , cette histoire pour relever clairement tous les traits qui y révèlent un travail littéraire véritablement artistique. Il ne sera pas inutile, pour résumer, de chercher à fixer en quelle mesure elle répond à tout ce qu'on exige d'une œuvre d'art de ce genre.

On se demande d'abord : est-ce une œuvre d'imagination, où la conception créatrice de l'auteur a pu agir librement, ou n'est-ce pas plutôt un chapitre de chronique exposé avec la vigueur qui découle des événements même, et dont on trouve sinon l'égal, du moins l'analogue dans quelques chroniqueurs habiles de l'époque ? Je crois que notre histoire, sous ce rapport, remplit la condition d'une œuvre d'art. Tels que La Sale raconte les faits, ils ne se retrouvent dans aucune chronique, dans aucune tradition. Il n'y a que la carcasse, évidemment, qui soit prise dans la réalité ; l'épisode de la mère est inconnu à la tradition historique ' . Peut-on supposer que La Sale l'ait inventé pour appuyer fortement les préceptes qu'il voulait inculquer à Madame de Fresne ? Il est difficile, mais non pas impossible de le croire. Nous avons vu comment La Sale avait laissé jouer sa fantaisie dans le récit du Paradis de la Sibylle et dans celui de l'excursion aux îles Lipari. Il avait donc de l'imagination, et beaucoup même. Il n'avait probablement pas besoin de tout créer, car il a sans doute eu pour base de cet épisode quelque histoire vraie. Mais cette donnée a été arrangée par lui très librement. Nous savons qu'elle a été appliquée à un événement auquel elle n'appartenait pas proprement. Nous pouvons être sûrs que

I. Pour les correspondances historiques, voy. Nève, Antoine de La Salle, p. 61 et suiv.

La Sale, même s'il avait devant lui une semblable histoire de sacrifice maternel, l'a complètement transformée à ses intentions, qu'il lui a donné de la réalité et de la vie. Et c'est pourquoi nous pouvons dire sans hésitation que cette tragique histoire est une œuvre appartenant au genre de la littérature d'imagination, et que, par la conception tout comme à d'autres égards, elle nous fournit une preuve incontestable du talent artistique d'Antoine de La Sale.

Nous avons vu que la composition est fortement dramatique. Tout en cadrant bien avec les exigences de la nouvelle, cet élément est peut-être ici mêlé dans une proportion trop abondante pour un récit : les changements brusques du théâtre de l'action sont plus appropriés à un drame. Ce qui montre comment l'auteur est dominé par le point de vue dramatique, c'est aussi le fait qu'il répète une fois inutilement le récit d'une scène, celle qui se passe entre le héraut et le prince anglais; nous y assistons d'abord, et puis nous entendons le héraut raconter à peu près les mêmes choses à son maître. Mais autrement, tout est fort bien calculé — il y a même un peu tro'p de calcul dans la scène des adieux du seigneur, comme je l'ai montré plus haut — et l'auteur prend soin de motiver les moindres nuances. — Quant à l'étude psychologique, elle est tout simplement admirable. Ce qui, dans l'attitude de la mère, peut sembler contraire aux lois de la nature, a son contre-poids dans les effusions de ses sentiments auxquelles elle donne libre cours à d'autres occasions, et nous pouvons très bien entrevoir sa lutte et tout ce que son héroïsme lui a coûté. Chaque parole, chaque geste que l'auteur lui prête témoigne d'une connaissance approfondie du cœur humain chez ce capitaine de guerre, juge et gouverneur de princes que fut Antoine. Et ce qui est surtout étudié avec un soin spécial, c'est le contraste entre le mari et la femme. Noble cœur comme elle, et homme de bien, le seigneur Chastel est pourtant moins fort, moins résolu, ce qui, pour une part, tient à ce qu'il songe à elle ; mais sous l'influence de sa femme il devient un héros : ses réponses aux sommations de l'ennemi et son attitude après la mort du fils en donnent une preuve suffisante. L'auteur a entouré ces deux figures de sa plus intime sympathie, et leur sort, tel qu'il se l'est représenté, a fait vibrer de tendres cordes dans son propre cœur. Rien, jusqu'ici, ne nous a révélé chez Antoine le poète, le peintre délicat et plein de goût, l'homme capable des plus nobles émotions, autant que toute cette

histoire et surtout que la scène nocturne qui est le point culminant de son drame. Nous avons vu aussi avec quelle compassion est indiqué le caractère de l'enfant, et jusque dans les actes et paroles du héraut nous pouvons discerner un écho de cette tendresse profonde dont la mélodie remplit comme un motif conducteur tout ce beau morceau. — A la vérité psychologique, étudiée ainsi dans les moindres détails, répond un réalisme complet dans les circonstances extérieures, qui présente au lecteur des images d'une clarté et d'une netteté parfaites. Que l'on regarde, pour y revenir encore une fois, la scène du départ du seigneur avec les gardes qui viennent tour à tour, lui apportant des nouvelles de plus en plus mauvaises ; qu'on écoute le récit du héraut où, à travers la détresse de celui-ci, on discerne les exclamations et les traits pâles et effrayés du garçon ; qu'on suive les attitudes du capitaine après le récit du héraut — et on reconnaîtra que nous avons ici affaire non seulement à une faculté étonnante d'imaginer les moindres nuances des situations qu'on veut décrire, mais aussi à un don artistique remarquable de les rendre vivantes.

Ce don, comme celui de nous communiquer des eniouons profondes en décrivant l'état d'âme des personnages, concorde, bien entendu, avec une maîtrise parfaite des moyens d'expression. Ce qui caractérise surtout le style d'Antoine de La Sale dans cet ouvrage, comme dans les précédents, c'est le naturel. Il a la parole aisée, il trouve toujours le mot juste pour la chose, et quand on le lit, on croit l'entendre parler, lui ou ses personnages. C'est aussi le secret de l'impression que font les passages émus, où il ne cherche jamais pour exprimer de pareils sentiments les mots pathétiques et les phrases de grande allure, mais emploie constamment le langage qu'on pourrait entendre dans la conversation réelle. Quelle simplicité par exemple dans cette assertion de la dame, qui doit pourtant lui fournir l'argument capital : « Et quant mon conseil vous tendrez, les gens diront de vous, mort ou vit que vous soyez : C'est le preudomme et très loyal chevalier ». — Ce langage peut quelquefois sembler assez naïf, comme dans les expressions telles que : « contemplatif souspir », « femeline et piteuse créature » etc., mais il faut avouer que cette naïveté ajoute beaucoup à l'effet, tant elle semble conforme à la pureté des caractères même. Cependant, je ne veux pas nier que ce trait ne soit plutôt un reste de l'ancienne manière qu'un signe de la transformation vers l'art

Stylistique des temps nouveaux — telle qu'elle semble se produire par exemple dans les Quinze joycs de mariage. Et à d'autres égards encore, la prose de La Sale dans cet ouvrage montre assez clairement qu'elle n'est pas tout à fait sortie de l'enfance : elle est parfois assez traînante (comme dans le discours d'adieu du capitaine) ; les phrases s'enchaînent d'une façon compliquée ; çà et là on rencontre des constructions grammaticales singulièrement embrouillées et des passages dont le sens ne ressort pas avec une clarté suffisante. Uauteur a été, pour ainsi dire, trop engagé dans la tendance moralisante de son histoire pour laisser courir sa plume à l'aise : il en est toujours autrement quand il traite des sujets plus légers.

L'histoire de la dame du Chastel a une signification spéciale dans la littérature française, en ce que le sujet y est absolument neuf. Les fableaux nous font connaître quelques femmes qui sont bonnes pour leurs maris, dévouées et tendres ; nous avons vu; dans le lai du Fresne, de quel sacrifice est capable la femme aimante ; c'est à peu près tout ce qu'on peut citer dans le genre de notre nouvelle, et encore est-ce bien différent. La littérature italienne a aussi sa Fresne dans la dernière nouvelle de la dernière journée de Boccace ; mais Griseldis est, comme nous l'avons constaté, encore plus éloignée de la vérité et offre bien peu de traits communs avec notre héroïne ; les nouvelles émouvantes et tragiques, comme celle de Federigo degli Alberighi et de la femme qui lui demande son faucon pour son fils malade, ou bien celles de la quatrième journée, presque toujours compliquées d'une intrigue amoureuse, sont toutes d'un autre genre que la nôtre. Dans aucun conte, dans aucune nouvelle antérieure, nous ne trouvons cette lutte entre le devoir et l'amour maternel, ni cette analyse des sentiments de la mère. Il n'y a donc aucune filiation entre la littérature précédente française ou italienne et notre histoire. Si, à côté de l'élément chevaleresque, qui entre peut-être dans la donnée pathétique du récit, on peut parler de quelque inspiration littéraire, ce serait celle de l'antiquité. Par son élan patriotique, par son souci de l'honneur du mari, cette femme semble plutôt une grande héroïne ancienne, tandis que dans les expressions de ses sentiments, dans son argumentation, dans tout son être, elle n'a rien de l'abstraction antique, mais est toute humaine et vivante.

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Si par ce côté l'histoire de Madame du Chastel a ses racines dans une conception qui tient de l'idéal antique — il serait peut-être téméraire d'y voir cependant une création de l'esprit de la Renaissance qui germe — , elle est en tout cas la première « nouvelle tragique » en français, et la première où le fonds sentimental soit fourni par les manifestations de l'amour maternel et paternel ; et je ne saurais dire quand on reverra dans cette littérature un thème qui ressemble même de loin à celui-ci '.

Le livre du Réconfort renferme au début une petite anecdote touchante et bien racontée, insérée dans la lettre dédicatoire ^, et, à la suite de l'histoire des du Chastel, un autre « exemple », une scène qui s'est passée sous les yeux d'Antoine pendant la campagne africaine à laquelle il prit part. Cette histoire est assez longue, et la plus grande partie du récit est présentée dans un style qui ne diffère point de celui de la chronique. Dans la scène qui se rapporte au but spécial de l'auteur, il ne manque cependant pas de détails finement observés et bien exposés. Il s'agit de la mort d'un des chevaliers du prince Henry, fils du roi, tué en sauvant son maître. On retourne en Portugal et à la cour, à laquelle est attachée la mère du chevalier. Le roi l'embrasse, mais ne dit rien. Le prince Henry de même ; mais il ne peut se retenir : devant la bonne dame, « de ses yeulx sourdirent deux fontaines de larmes » et il court s'enfermer dans sa chambre. La dame regarde autour d'elle, cherchant son fils des yeux, et quand elle voit don Henn' pleurer, elle commence à s'inquiéter. Elle s'avance et dit à plusieurs des assistants : « Vous tel, vous tel, et vous tel, hellas ! ou est mon filz ? » Ils répondent en soupirant qu'il viendra tantôt. Elle demande la vérité au

1. On en aurait attendu au moins une mention dans le beau livre de M. Gustave Reynier, Le Roiinut sent huetital avant l'Astre'e, 1908, au chapitre sur les origines.

2. Nève, Antoine de La Salle, p. 104-105. Une mère pleure amèrement et constamment la perte de son fils. Une fois elle voit dans un songe une compagnie de jeunes gens qui cheminent joyeusement. Elle n'y aperçoit pas son fils. Il vient, d'un air fatigué, après les autres, et aux questions de sa mère il répondit : « Ha, ma mère, c'est tout par vous. — Par moy, dist-elle, hellas ! pourquo\' ? — Ma mère, dist-il, et je le vous diray : l'effusion des larmes que pour moy avez tant gettées me ont ainssy baignié ma robe par derrière, que me poise tant que je ne la puis porter, dont par ainssy me convient derrière et sy loings aller. » Et il la prie d'adresser ses larmes à Notre-Seigneur, pour le sauver.

roi. Celui-ci fait de son mieux pour la ménager, mais elle s'écrie : « Ha ! Seigneur Dieu, est mort mon très bon filz ! » et se pâme. Quand elle s'éveille, le roi lui raconte tout. Apprenant que son lils est mort au service de Dieu, en vrai martyr, et qui plus est, pour sauver la vie à son maître, elle demande à voir don Henry ; et quand celui-ci arrive, tout en deuil et demandant pardon à la dame pour avoir causé la mort du chevalier, la dame, d'un cœur ferme et de la mine la plus sereine, lui dit : « Ha ! seigneur, et qu'est cecy ? ou est vostre vertu royalle, vostre haultesse et vostre jonesse aussy, de plourer et faire dueil comme une femme ? C'est très mal fait à vous. C'est moy qui doys plorer, c'est moy qui doys faire dueil, pour la mort de mon enfFant, seul et très bon filz, dont n'en recouvreray jamais plus. Mais vous. Monseigneur, à serviteurs ne povez faillir, qui vous serviront aussy bien ou mieulx, dont vous supplie que vous en reconffbrtez. » Et elle se met à prier pour le salut de l'âme de son fils.

On voit bien qu'ici beaucoup de traits rappellent l'histoire de Madame du Chastel ; et l'expression du stoïcisme de la mère n'est pas moins bien trouvée. Mais, comme il n'y a pas le même conflit, tout se réduit à cette seule scène mouvementée, et l'histoire, bien que le récit y présente d'autres mérites, ne peut se mesurer avec la précédente en tant que témoignage d'un talent d'écrivain et de novelliste.

Parmi les ouvrages authentiques d'Antoine de La Sale il reste encore le Petit Jehan de Saintré. Une analyse complète du contenu serait inutile ici et, du reste, ne cadrerait pas bien avec le but principal de cette étude, qui est d'envisager le développement de la nouvelle. Mais, d'un autre côté, on ne saurait passer sous silence le Petit Jehan de Sainlré en traitant de la nouvelle au xv*= siècle et de la manière de conter qui s'y fait jour. Cette production, qu'on est convenu de caractériser de « premier roman moderne ' », est en effet un mélange de plusieurs genres : roman pédagogique, roman chevaleresque, peinture de moiurs, nouvelle amusante. Mais, si l'on ne considère que le noyau de l'action, en se rappelant surtout la crise finale à laquelle elle aboutit, si l'on écarte tout le superflu, tous les éléments accidentels, et si l'on

I. Voy. en dernier lieu L. Jordan, Antoine de La Salle und der « Petit Jolian de Saintré « {Pbilologisch und volkskundtiche Arbeilen Karl yollmocller {uni i6 Oklober i^oH dari;eholi'n, p, 711; ?7ii

réduit encore à la mesure convenable les proportions de l'histoire amoureuse dans la première partie, on obtient en vérité une nouvelle. Le thème n'en oflre au fond rien d'extraordinaire : une jeune femme d'humeur un peu légère attire dans ses filets un jeune page, et entretient avec lui des rapports amoureux, qui cependant ne dépassent pas la forme des doux baisers ; pourtant, l'occasion venue, elle fait voir qu'elle a surtout cherché dans ces rapports un passe-temps agréable, et, pendant que son jeune héros accomplit des prouesses guerrières en pays lointain, se jette dans les bras d'un gros abbé sensuel, riche et effronté. La moralité ne manque pas, car le chevalier se venge et reprend le dessus ; son épopée se termine ainsi comme il faut, et son rôle de héros est rétabli. Mais l'auteur a traité cet épisode avec une prédilection très visible, et la place et l'étendue qu'il lui a données montrent que sous l'histoire amoureuse . et chevaleresque se cachait l'intention de mettre fortement en relief ce motif; le châtiment d'une femme qui, rompant toutes ses promesses, abandonne l'amour d'un homme de bien pour s'adonner au premier venu. C'est donc bien un vrai thème de nouvelle qui vient jouer dans l'économie de l'ouvrage un rôle considérable et qui empiète sur tout le reste, captivant l'intérêt du lecteur et laissant l'impression la plus forte peut-être qui se dégage de tout le livre. Ce n'est pas sans raison, évidemment, que cet épisode, retouché du reste légèrement et arrangé selon ,1e besoin, a trouvé place dans le recueil de nouvelles que rassembla quelques dizaines d'années plus tard un anonyme sous le titre des Comptes du monde adveiiiureux \

Parmi les critiques qui, pendant ces derniers temps, se sont occupés d'Antoine de La Sale et de son roman, quelques-uns ont montré que le contraste entre la première et la seconde partie du Petit JeJxin de Saintré n'est pas aussi accentué qu'on a eu l'habitude de le peindre -. Dans la première partie, ils ont relevé chez la dame des Belles Cousines des traits qui, examinés à la lumière de sa conduite ultérieure, montrent au moins que cette conduite n'est pas absolument en opposition avec sa nature. Tout cet empressement qu'elle met à gagner le jeune Jehan, sa manière de lui donner des « leçons de choses » en même temps que

1. Les Comptes du monde adivntiireux , éd. Félix Frank, 1878, t. II, p. 79 et suiv.

2. Voy. Soderhjelni, Noies etc., p. loi et suiv., Doutrepont, la lUtérature française à ta cour des ducs de Bourgogne, 1909, p. 95 et suiv.

des enseignements théoriques tirés des anciens, la manière dont elle et ses dames l'entourent et se rient de lui, tout cela la révèle comme une dame un peu légère et aussi un peu sensuelle (tout ce qu'elle lui dit sur l'amour et sur l'obligation de se choisir une dame pourrait bien être « pour farcer », comme le pensent ses compagnes ; cependant la mise en pratique immédiate de ces théories montre qu'elle ne tient pas seulement le petit Jehan pour un objet de plaisanterie, mais encore pour un être masculin avec lequel on peut s'amuser aussi autrement). Pourtant, si elle a commencé par un badinage et si elle n'attire le jeune page dans son intimité que pour jouir de ses baisers frais et innocents, elle paraît devoir faire bientôt l'expérience qu' « on ne badine pas avec l'amour ». Il est, du moins, difficile de comprendre son attitude dans la suite autrement que comme un signe de sincérité. Si l'auteur, en présentant d'abord la dame comme une jeune veuve qui veut suivre l'exemple des veuves romaines et rester chaste et fidèle à son premier mari, a voulu faire une satire, il la dépeint dans la suite comme une amante non seulement passionnée, mais aussi très soucieuse du succès de son héros, auquel elle donne des préceptes de conduite pour toutes les occasions où il en aura besoin '. Elle est envahie d'une douleur profonde au moment des adieux ; mais, quand elle le voit triste, elle change tout d'un coup et assure qu'elle est réconfortée et que pour l'amour de lui elle se tiendra « joyeuse et lie », pourvu qu'il soit gai et fort et qu'il reprennne sa bonne humeur; elle le prie de l'excuser de sa tendresse, car « vous savez que nous femmes avons les cueur tendres et piteux aux choses qui sont par nous aymées » ; elle le conjure dans des termes les plus dévoués de ne pas se désoler : « or, mon très loyal amy, or, mon bien, or, ma pensée, or, le trésor de ma vie et de ma mort, f;iictes bonne chiere, allez joyeusement » ^ Cette scène, qui pour la donnée psychologique rappelle de loin la grande scène du Réconfort^ fournit selon moi la preuve la plus incontestable que la raillerie et la légèreté du début ont cédé la place à des senti-

1. (..Ls préceptes suiii certainement parfois cnipreint.s d'une nuance ironique (Doutrcpont, op. cit., p. 96-97), nuis ils sont loin de l'être toujours. C'est le pédagogue de Iji Salle qui se répùtc ici, et, pour la plupart des cas, très sincèrement.

2. L'Hystoyre et pltiisittile cioukque du Petit Jehan de Saintii' et de la Dame des Belles Cousines par Antoine de La Sale, publiée avec préface, notes et glossaire par Gustave Hcllény, 1890, p. IJ8-I39.

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ments sincères. Mais cela n'en? pêche pas, d'un autre côté, ces sentiments detre moins profonds que sincères. Lorsque Saintré, après avoir été jusqu'ici le fidèle serviteur de la dame, après n'avoir rien entrepris sinon sur son initiative, se décide de lui-même à partir en guerre avec quelques compagnons, elle se met en courroux et se venge bientôt en l'oubliant. On voit combien, avec l'amour qu'elle lui a porté, elle a voulu lui servir de providence, être sa mère et son inspiratrice, pour ainsi dire. En somme, son caractère nous a été présenté dans une lumière suffisamment défavorable pour que nous puissions comprendre son attitude ultérieure ; mais il est vrai aussi que le charme qui l'entoure quand elle est vraiment dominée par son inclination fait oublier trop facilement les côtés fâcheux de sa personnalité. C'est pourquoi ils nous surprennent quand ils éclatent dans toute leur force, d'autant plus que l'auteur a fait son possible pour les souligner très vivement.

Quant au ton satirique et railleur, il n'est pas difficile d'en découvrir des traces longtemps avant la fin. Il a été parlé déjà de la première présentation de la dame, de son attitude à elle et de celle de ses compagnes lors de l'entrée de Saintré à la cour. Peu avant la scène de la brouille, nous pouvons annoter quelques passages qui semblent comme un prélude au ton de farce qui se manifestera à la fin : Saintré engage le roi et la reine, non sans une certaine impertinence, à dormir ensemble pour « avoir un beau fils » ; les compagnons de Saintré saluent avant de partir le roi, qui, à peine éveillé, se montre à la fenêtre en bonnet de nuit, etc., '.

Mais nous n'avons pas besoin de prolonger ces réflexions sur la première partie du roman. Ce que nous en avons dit est seulement pour montrer la connexion entre les deux parties. Pour notre objet il suffit d'envisager l'épisode final sous le même aspect que l'auteur des Comptes du monde aventureux et d'en dire quelques mots. Nous n'avons pas besoin de nous étendre à ce sujet, car l'ouvrage est bien connu et a été analysé plusieurs fois.

Selon ses habitudes, La Sale fait précéder l'action d'indications préliminaires, qui n'occupent pas moins de huit chapitres -. Elles ne con-

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