Chap. Lxix-Lxxvi
tiennent rien de superflu ; au contraire, elles préparent admirablement bien la catastrophe. C'est le départ de la dame pour la campagne, la rencontre avec l'abbé, l'intimité croissante pendant les dîners, les « confessions », les messes et les parties de chasse. Il faut dire que l'abbé a bien vite fait de triompher d'elle ; d'abord, elle ne veut pas tout de suite obéir à l'invitation, mais une fois restée chez lui, elle semble se laisser éblouir un peu trop" vite par ses galanteries. On n'a pas été longtemps à table que « les yeulx, archiers de cueur, peu à peu commencèrent l'ung des cueurs à Taultre traire » et, ce qui semble à l'auteur une conséquence naturelle, « les pieds commencèrent de peu à ]^>eu l'ung à l'aultre toucher, et puis l'ung sur l'aultre marcher ». Et ce « très enflammé dart d'amours » frappe tellement leurs cœurs qu'ils ne peuvent plus manger '. Quoique préparée à de nouvelles aventures par le départ inattendu de Saintré, sa solitude campagnarde et son naturel, l'attitude de la dame ne laisse pas de paraître invraisemblable — même en tenant compte de la situation et l'abondance des vins — et cet abandon subit doit certainement être considéré moins comme un résultat de l'étude psychologique de la dame que comme une concession à la satire que l'auteur fait entrer maintenant dans son récit et qu'il déverse à grands flots sur la dame. Avec quelle sanglante ironie il la traite, en effet ! Son amour est tel, qu'il lui fait oublier les règles religieuses : elle doit jeûner, mais elle a été si « fièrement assaillie » par le « traictre dieu d'amour, que de ses amoureux dars l'eut de mangier toute remplie » ; cette infraction est défendue d'une manière amusante par les compagnes, et la dame veut l'expier en demandant un pardon que, du reste, l'abbé lui donne immédiatement ; après avoir passé une nuit en plaintes, gémissements et soupirs, pour le grand désir qu'elle a de revoir 1 abbé, elle dit à ses femmes que « pour mieulx et dignement gaigner les pardons » elle voulait se confesser à l'abbé, « qui prélat estoit de grant devocion » ; elle le fait chercher, le conduit dans sa chambre, et « puis fut la porte close jusques à deux heures... en tout bien et en tout honneur, à jeu sans villcnnic, damp Abbez la confessa très doulcement » ; après, quand elle sort de sa chambre — où l'abbc ne permet pas aux femmes d'entrer pour ne pas la déranger dans h dévotion où il l'a laissée — et qu'elle se rend :> la messe, elle a mis sa plus simple robe,
« et, pour mieulx couvrir sa face, fist mectre son grant coeuvrechief, et, en cest état, simple et coye de sa chambre yssit ; les yeux et la chiere basse, va à la messe en devocion, et puis disner»; quand l'abbé lui montre son appartement et que tous deux vont de chambre en chambre « tant que les dames ne les sceurent trouver », elle gronde et peste contre elles parce qu'elles l'ont délaissée — tout comme elle faisait, niutatis miitandis, lorsqu'elle voulait auparavant cacher son amour pour le page Saintré — et l'abbé demande qu'il leur soit pardonné pour cette fois ! '
Mais si l'auteur est cruel en dépeignant cette dame infidèle, son pendant, le merveilleux abbé, est présenté avec un humour et une gaîté incomparables. En voilà un qui sait s'y prendre ! Sachant l'arrivée de la dame il fait charger toute une charrette de friandises et victuailles et les envoie dans son « ostel », ce qui ne manque pas de faire une impression extrêmement favorable et d'assurer à l'abbé la reconnaissance de sa voisine. Lorsqu'elle fait sa première visite à l'abbaye, il joue le galant homme de toutes les manières possibles ; d'abord d'une mine sérieuse il la reçoit entouré de tous ses prélats, lui montre les reliques de l'église et fait des leçons sur les tombeaux de ses ancêtres ; ensuite, et pour l'attaquer d'un autre côté par lequel elle est plus accessible, il lui offre un copieux dîner, pendant lequel il fait lui-même le maître d'hôtel, une serviette « sur le cou », et il ne consent à s'asseoir que sur les instances réitérées de la dame — et voyez quel empressement il met à être bon hôte : « une fois se lieve, et fait porter son escabelle devant les dames, et là aucun peut s'assiet, et puis va devant les damoyselles, et les prie de mangier et faire bonne chiere joyeuse ; puis va aux femmes de la chambre, et boyt à elles, et revient à ma dame, et de joye, viz à viz d'elle, se siet * ». Mais il sait bien ce qu'il fait : il a fait avancer l'horloge d'une heure et demie pour obliger la dame à rester à manger, et dans tout son procédé il y a du raffinement calculé. Il arrange des chasses et des parties champêtres, et fait admirer son adresse aux exercices corporels. L'auteur a vraiment raison de dire : « Oncques Abbez ne fut si joyeulx. » — L'impression que ce mondain et vigoureux abbé réussit à faire sur les dames est très grande, et elle se reflète d'une manière