‹ La nouvelle française au 15e siecleChapitre 63 sur 98 · IV · texte numérisé non relu

IV

en montrant le misérable héros reconnu par le peuple, qui, criant et l'injuriant, lui jette de la boue à la figure.

Comme pendant à cette nouvelle nous pouvons en placer deux de notre recueil, qui se complètent l'une l'autre. L'une (14) raconte une histoire de séduction, qui se rapproche de celle de Fra Alberto : trompant une fille très sotte et sa mère, un ermite se fait passer pour un ange et leur annonce que la fille aura de l'ermite un fils qui deviendra pape. Sans que l'un des récits trahisse l'influence de l'autre, ils offrent pourtant un parallèle. L'attitude de l'ermite dans les préparatifs mêmes montre peut-être plus de réflexion, quoique moins d'imagination que celle de Fra Alberto ; mais tout l'effet de la nouvelle est encore porté sur le trait, qui est celui-ci : la fille accouche non d'un fils, mais d'une fille. Ce trait est amusant en soi, mais ne nous donne qu'une mince anecdote, sans rien de la satire magistrale qui est dans l'histoire de Boccace, ni de sa variété et de sa richesse d'épisodes. Il est dit (addition en somme superflue) que l'ermite dut s'enfuir soit dans un autre pays, « ne sçay quel, une autre femme ou fille décevoir », soit — tournure ironique et plaisante — dans les déserts d'Egypte « de cueur contrit la pénitence de son péché satisfaire ». Puis le conteur exprime quelque compassion pour la pauvre fille déshonorée. — L'autre histoire (64) commence en réalité par la fin : elle raconte le châtiment dont est frappé par hasard un prêtre de mauvais renom, par les soins d'un mari qui venge tous ses confrères, irrités des relations du prêtre avec les femmes du pays. Le châtiment est sans doute aussi fort, et bien plus brutal que chez Boccace, mais il est amené par un hasard, et le sens moral de l'aventure n'est pas mis en relief par la conclusion de l'auteur. Il raconte sans doute que « les dolens mariz en furent si joyeulx qu'on ne vous saroit dire n'escripre la dixiesme partie de leur lyesse », mais ajoute avec son air gaillard et son penchant à la satire des femmes que « ne fault pas dire que aucunes demoiselles n'en furent bien marries d'avoir perduz les... de monseigneur le curé ». Quant à la victime elle-même, il est dit d'elle : « Ainsi que vous avez oy fut maistre curé puny, qui tant d'aultres avoit trompez etdeceuz ». Il n'ose plus se montrer parmi les gens, mais, « reclus et plain de melencolie fina bientost après ses dolens jours » — tournure qui rappelle celle de Boccace : «... doue, incarccratole, dopo misera vita si crcde chc egli morissc » et « come meritato avea, vituperato »»

Mais revenons au caractère général des Cent Nouvelles nouvelles. L'objet de ces histoires n'a été naturellement que d'amuser. C'est ce qui est évident, soit qu'on les suppose nées réellement d'un échange d'anecdotes racontées à l'occasion, comme je le crois, soit qu'on rejette cette hypothèse ; car elles sont en tout cas destinées, ainsi qu'il ressort de la dédicace, au duc de Bourgogne, c'est-à-dire à sa cour. C'est à ce point de vue qu'il faut se placer avant tout pour apprécier le caractère général de l'ouvrage. Il est tout à fait vain de prétendre extraire d'une œuvre pareille la philosophie ou la personnalité de l'auteur ; c'est aussi inutile que de prétendre juger de la véracité ou de la moralité des anecdotes, ou d'y blâmer l'absence de toute indignation morale et en général de toute appréciation par l'auteur des aventures racontées. L'auteur n'est au fond qu'un conteur, qui répète une foule d'histoires apprises par lui d'une manière ou d'une autre; il l'est encore même quand il ne l'est peut-être pas. C'est pourquoi on ne rencontre aucun trait personnel auquel on puisse s'attacher, sauf la manière même de présenter l'histoire. Il est possible qu'on trouve dans quelques histoires des traces de ses opinions personnelles ; il est permis de supposer que les nouvelles où il semble juger les actions humaines plutôt d'après l'équité que d'après leur caractère amusant trahissent ses propres pensées. Mais tout cela est incertain, et en tout cas la grande majorité des nouvelles ne permet pas de juger de sa personnalité, mais seulement d'apprécier son talent.

Si on excepte quelques rares morceaux où le sujet ou l'exposition diffèrent pour une raison ou une autre du type ordinaire, le recueil présente, malgré sa variété, une image assez uniforme. Si on songe que, dans plus de la moitié des Cent Nouvelles nouvelles, le personnage principal est une femme de conduite légère dont les exploits sont décrits, on comprendra qu'il n'y a de variété que dans la dose plus ou moins forte d'indécence et de comique que l'auteur a su prêter à son récit, et dans le plus ou moins de vivacité et d'habileté qu'il y déploie. A part cela les variations portent naturellement sur la mise en scène et l'invention de situations et au trait final. Quand le rôle principal n'est pas tenu par des épouses infidèles ou d'autres femmes légères, il est occupé par des maris infidèles, des moines sensuels, et d'autres personnages de ce genre. Il n'y a guère plus d'une douzaine d'histoires décentes, dont quelques-unes très insignifiantes, et deux ou trois d'un caractère

tout particulier, qui tranche sur les autres. C'est donc l'anecdote erotique qui tient ici la première place, et l'impression totale qu'on garde des sujets est un chaos de situations apparentées les unes aux autres, et que la mémoire a grande difficulté de distinguer les unes des autres.

La femme, comme nous venons de le dire, joue le rôle principal ; mais ce rôle est tout autre que dans les Quinze joies. Pour bien montrer la différence de traitement, prenons la 84^ nouvelle. Ici aussi le mariage est dépeint comme un enfer et la femme comme une sorcière ; quand le mari en est débarrassé, il est content, et assure qu'il aimerait mieux être pendu que de traverser encore la même épreuve, — à quoi l'auteur ajoute, il est vrai, sur un ton sceptique : « ne scay-je qu'il fera ». Mais le tout est bâti sur une anecdote insignifiante ; il n'y a pas trace de psychologie ou d'étude de détail, et la femme ne prend nullement figure. Il peut du reste y avoir quelques personnages bien dessinés, parmi toutes ces adultères et ces érotomanes (nous y reviendrons plus loin) ; mais le plus souvent ce ne sont que des comparses dont le seul rôle est de faire naître ce qui est la chose principale, l'action plus ou moins piquante.

Et quelle galerie forment ces dames ! La plupart sont tout simplement légères, et trompent leurs maris par tempérament et pour s'amuser. Mais nous trouvons aussi quelques nuances. Nous avons la femme stupide qui tombe par sa bêtise, feinte ou vraie (nouv. 3, 14, 19, 44, 80) ou se trahit par sottise (8) ; la femme rusée, qui montre une habileté plus qu'ordinaire pour atteindre son but ou cacher ses écarts (16, 27,61, 62,78); la femme directement entreprenante (23, 67); la femme d'une dépravation peu commune, qui trompe son amant par amour du gain (22 ; le motif se retrouve dans les XF Joies) ou se donne au premier venu pour satisfaire des désirs effrénés (54, 55, 82, 91, 92) ou qui a autrement perdu tout sens moral (48). Dans la plupart des cas la femme légère triomphe de son mari ; mais il y a des nouvelles, du reste assez nombreuses, où les exigences morales trouvent leur compte et où la femme infidèle est punie (19, 33, 35, 47, 49, 52, 65, 68, 100). Parfois elle reçoit son pardon après le châtiment (65); parfois clic s'en tire avec la honte (60) ou l'effroi (70), mais est pardonnée. Une fois elle se repcnt au moment de mourir et désigne à son mari ceux de ses enfants qui ne sont pas de lui (51). Outre les

épouses légères et leurs femmes de chambre figurent naturellement aussi les nonnes (15, 21, 41); mais il n'y a, dans ces femmes légères, punies ou impunies, que peu de jeunes filles. C'est la fille qui, dans un récit de mauvais goût, fait perdre à un franciscain l'œil qui lui restait (2) ; la fille qui s'en va à la recherche du compagnon qui l'a séduite (8) ; la fille de la stupide femme qui est trompée par l'ermite (14) ; la fille séduite, qui se console vite quand l'amant est parti, et, quand il revient, promet, au lieu de son enfant que le nouvel amant a pris pour sien, de lui donner le premier qu'elle aura (22) ; la jeune fille qui porte plainte pour avoir été violée, mais qui se trouve avoir été consentante (25); les deux « demoiselles » sans retenue des nouvelles 36 et 54 (en notant cependant que le terme de « demoiselle » s'applique aussi à la femme mariée) ; l'amante du chevalier, qui trahit le chapelain paillard (^76).

Le nombre des femmes qui ne sacrifient pas volontairement à l'amour est très petit, et encore moindre le nombre des femmes chez qui la vertu triomphe des tentations. Parmi les dernières, on ne trouve guère que la chambrière de la nouvelle 17, qui, occupée à bluter de la farine, est attaquée par le mari, président au parlement, mais lui tend un piège et le laisse avec le bluteau à la main, puis court chercher sa maîtresse qui le surprend dans cette posture ; la jeune fille de la nouv. 24, qui met son seigneur, le comte de Saint-Pol, dans une situation encore plus désagréable, en lui tirant à moitié ses houseaux pour s'enfuir ensuite ; et enfin la jeune fille qui se donne la mort dans la nouvelle 98 (imitée de Floridam et Eluide '). Les autres femmes vertueuses sont la jeune fille de la nouv. 26 qui part à la recherche de son fiancé ; les deux filles de la nouv. 58 qui sont sourdes aux instances des deux jeunes gens, et leur cèdent encore moins quand ils se tournent ailleurs pour atteindre leur but ; la femme qui se venge de l'infidélité de son mari, mais reste elle-même « bonne et loyale » (59) ; celle qui meurt de chagrin de s'être remariée sur la fausse nouvelle que son mari était mort (69). Il faut faire une place à part à la mère dont un fils insensible attend impatiemment la mort (77).

Quant aux acteurs masculins dans les Cent Nouvelles nouvelles, les

I. Pour ces formes des noms, voy. G. Raynaud dans la Romania, t. XXXI (1902), P- S3S-

principaux sont naturellement les maris trompés et les amants de leurs femmes. Cependant les premiers ne paraissent pas toujours en personne, et c'est au lecteur à s'imaginer comment ils accueillent leur malheur. De savoir s'ils l'ont eux-mêmes provoqué par leur attitude, la nouvelle ne s'en inquiète en général pas. Pourtant quelques-uns des maris sont présentés comme extraordinairement bêtes, et par là dignes de leur sort (27, 34, 37, 38, 71, 72); une seule fois le conteur montre une sympathie visible pour le mari stupide et malheureux (29). Une autre catégorie de maris sont ceux qui se vengent non seulement sur la femme (il en a été déjà parlé), mais aussi sur l'amant (44, 73, 85). Les sympathies du conteur sont toutes de leur côté. Mais la jalousie du mari est à ses yeux un trait qui répugne ; elle est appelée « dolente, misérable et bien pou plaincte maladie » (11); dans une nouvelle, comme nous l'avons vu, le mari qui par jalousie veut tromper sa femme à confesse en est puni (78). Deux fois la sensualité masculine est placée dans un jour ridicule et représentée par des individus peu dignes, comme le président au parlement (17) et le comte de Saint-Pol (24) dont il a été parlé plus haut. Dans les deux cas, ils tentent de séduire des femmes d'une classe inférieure. Une autre tentative (dans la nouv. 3) est punie encore plus gravement : le chevalier qui a triomphé de la femme naïve d'un paysan, est payé de même monnaie par le paysan rusé et résolu. Ailleurs cependant le conteur ne cache pas ses sympathies pour le chevalier qui, courtisant une chambrière, finit par obtenir ses faveurs à un prix élevé, prend sa revanche d'une manière magistrale et amusante, retrouve son argent et la dévoile (18). Les amants sont pour la plupart des comparses, et ne figurent qu'en compagnie de leurs maîtresses. Un grand nombre appartiennent au clergé; les moines reviennent du reste assez souvent dans ces histoires, toujours raillés pour leur penchant aux plaisirs du siècle, surtout aux aventures galantes, leur gloutonnerie, leur manque de tenue, leur bêtise et leur vanité (2, 14, 15, 32, 38, 40, 44, 46/60, 64, 73, 74, 76, 83, 85, 89, 94, 95, 96). Le prêtre est le plus grand trompeur, et on n'a pour lui aucune pitié. C'est avec le sentiment de la plus profonde satisfaction et avec une véritable jouissance que le conteur, quand le prêtre est surpris dans une aventure amoureuse, imagine pour lui des châtiments qu'on ne peut décrire. — Les écarts de conduite du mari ne sont pas toujours pardonnes avec la mciiic facilité que ceux de la Icminc : le chevalier qui croit passer la

nuit avec la chambrière de sa femme la passe en réalité avec sa femme, et se rend cocu à son insu et à celui de sa femme (9) ; ailleurs le mari est surpris avec la chambrière par la femme, qui appelle tous les enfants pour leur faire voir la scène, et la leur fait raconter ensuite à table devant des invités (59). — Mais à côté de pareilles histoires, où se révèle au fond une tendance morale, on en trouve une comme la nouvelle 10, qui démontre d'une manière convaincante qu'un mari ne peut se contenter d'une femme. Un grand seigneur du royaume d'Angleterre a un « mignon » qui lui prête son concours dans ses affaires d'amour tant qu'il n'est pas marié ; mais, quand le seigneur a pris femme et qu'il veut continuer ses aventures, le jeune homme lui représente, d'un ton sérieux et convaincu, qu'il a pour épouse la plus belle et la plus noble femme du royaume et qu'il ne peut la tromper; bref, il lui refuse ses services. Le seigneur demande un jour à son mignon quel est son mets préféré, et apprend que c'est le pâté d'anguilles. Il ne lui fait plus servir que de ce plat et rien d'autre. Le jeune homme, à la fin, est désespéré ; ayant appris l'ordre donné par le seigneur, il se plaint à lui de ce régime uniforme. Le seigneur fait un parallèle entre l'uniformité d'une jouissance comme de l'autre, et le mignon doit céder. Il n'y a rien dans cette histoire qui trahisse un sourire satirique ou moralisant de l'auteur. Il se contente d'accentuer le contraste entre le jeune homme animé d'un sentiment moral sincère et son seigneur corrompu, comme s'il abandonnait au lecteur le soin de conclure, tandis qu'il place dans la bouche du conteur une conclusion faite seulement pour amuser le cercle d'auditeurs.

Ce n'est pas la seule fois que l'auteur emploie un contraste qui semble calculé. On peut, en tout cas, constater dans certaines nouvelles, un vif contraste entre mari et femme ; et il est aisé de voir combien la peinture des caractères gagne à cet artifice. C'est ainsi que la nouvelle 26 présente la jeune fille tout à fait honnête, énergique et fière, qui, sous un déguisement, cherche à revoir son fiancé léger et faible, et, dans une conversation nocturne très bien conçue, apprend comment il l'a oubliée. Un autre contraste volontiers repris est l'opposition entre la stupidité du mari et la ruse de la femme (v. par exemple 29). Il faut ajouter encore le contraste, très bien mené, entre une femme dépravée et un mari sage et supérieur (par exemple 65, où il pardonne à la femme et où celle-ci sort de l'aventure couverte de honte, sans pour

cela s'améliorer ; on peut aussi faire rentrer dans cette catégorie la nouvelle loo).

Il est évident que cette foule de motifs variés, la diversité des traits auxquels aboutit le récit dans les différentes nouvelles, les différences de caractère entre les personnages principaux de ces histoires, que tout cela en un mot ne peut rien nous indiquer sur l'attitude morale de l'auteur lui-même. En comparant à ce point de vue les diverses nouvelles, on est obligé de conclure que c'est en somme la matière du récit qui chaque fois amène la moralité. Cependant il semble que l'auteur, s'il se meut avec la plus grande complaisance dans l'anecdote grivoise, ne laisse pas d'un autre côté de s'arrêter volontiers aussi sur les personnages chez qui la vertu triomphe ou du moins joue un rôle. Ce n'est sans doute pas uniquement pour laver le nom de Saint-Pol, mais pour tirer un sens moral de son histoire, que, à la fin de la nouvelle où le comte joue un rôle si piteux, il dit que « tout son courroux fut converty en cordiale amour » et ajoute : « Et qu'il soit vray, depuis à son pourchaz et à ses chers coustz et despens il la fist marier très richement et bien, à la contemplacion seulement de la franchise et loyaulté qu'en elle avoit trouvé, dont il eut la vraye congnoissance par le refus icy dessus compté. » Ces paroles n'ont vraiment pas l'air destinées aux mêmes seigneurs qui s'amusaient du dénouement ordinaire des récits. De quels traits délicats et touchants n'a-t-il pas peint des figures féminines telles que le faux Conrart de la nouvelle 26 ou l'anonyme Eluidede 98 ? et comme il sait raconter en détail et avec sérieux la manière dont une jeune femme au tempérament ardent est ramenée dans la voie de la vertu (nouv. 100)'. N'est-ce pas avec une visible satisfaction intérieure qu'il contemple la punition des femmes dans la nouvelle 32, lorsque leurs maris apprennent quelle sorte de dîme elles paient aux moines, et avec quel brio ne décrit-il pas la scène finale, le châtiment des moines ! Que de fois on perçoit, à l'égard des femmes qui pèchent, et surtout quand elles sont surprises, un sentiment de supériorité, comme si elles appartenaient à une race inférieure. On pourrait citer plusieurs traits analogues, où l'auteur semble prendre une position morale; mais,

t. Il faut noter cependant que dans les deux dernières nouvelles la donnée est simplement prise dans l'original latin ; mais l'auteur a reproduit ces nouvelles avec un

plni'.ir manifeste.

comme nous l'avons dit plus haut, ils ne sont ni assez nombreux ni assez prononcés pour permettre aucune conclusion.

Nous avons parlé plus haut de la foule des personnages qui paraissent dans les récits, et de quelques traits généraux qui les caractérisent. Il ne faut pas en conclure que l'auteur ait fait une véritable peinture de caractères. Même lorsqu'il y en a quelques traces (on aura trouvé plus haut des indications à ce sujet), elles ne sont pas suivies et rassemblées en un portrait complet. Ce qu'on trouve dans cette riche galerie de personnages, ce sont des silhouettes, qui agissent comme l'exige une intrigue donnée d'avance. Rien, au fond, ne dépend d'eux, et rien ne nous est présenté comme issu de leur complexion psychologique. Il n'entre pas non plus dans les intentions de l'auteur de fouiller l'étude psychologique ; et si parfois il semble pencher vers une peinture plus approfondie du caractère de ses personnages, les couleurs, le plus souvent, lui ont été fournies par ses modèles. Ailleurs, s'il introduit un trait caractéristique qui éclaire le personnage, c'est une attitude extérieure que son œil a saisie pour ainsi dire, et qui ne nous livre qu'un côté de l'âme. Tout cela tient naturellement au caractère général des Cent Nouvelles nouvelles, car l'anecdote ne laisse pas de place à l'étude psychologique des acteurs ; et nous pouvons ici encore constater une différence entre le recueil français et le Décamran. Si ce dernier ouvrage nous montre un grand nombre de comparses, destinés à faire avancer l'action, comme dans les Cent Nouvelles nouvelles, il renferme d'autre part plusieurs caractères véritables et finement étudiés. C'est en vain qu'on chercherait, dans notre recueil, des pendants aux maris, vengeurs terribles de leur honneur, à un amant comme Federigo degli Alberighi et à sa dame, à Griseldis et à d'autres encore, chez qui les passions atteignent plus de profondeur, ou se détachent sur un fond général d'humanité mieux accentué.

Cela n'empêche pourtant pas que nous ne trouvions dans nos nouvelles quelques types bien dessinés et dignes d'attention. On peut déjà distinguer une certaine tendance à la création de types dans les contrastes entre personnages différents : aux exemples déjà cités on peut ajouter l'opposition entre les deux femmes de la nouvelle 8 : la jeune fille calme à qui il est arrivé malheur, qui le raconte à sa mère sur un ton soumis et que celle-ci envoie à la recherche du séducteur, et d'autre part la femme de ce dernier, qui vient d'être mariée, et qui

apprenant l'histoire de sa rivale, la trouve bien niaise : car elle, avec qui le charretier a couché quarante fois, s'est bien gardée d'en rien dire à sa mère (cette histoire pourrait être comptée au nombre de celles où triomphe la vertu, encore que cette vertu soit relative). C'est bien aussi un type que l'Ecossais de la nouv. 4, assez original et en outre vivement dessiné, le brave guerrier qui crie, tire son épée « et la fait brandir trois ou quatre fois » et effraie le pauvre mari, qui, revêtu d'un harnais et une hache à la main, a l'air de damp abbé dans le Saintré, mais n'ose se montrer, et reste témoin de son déshonneur. Sans être précisément un type, le clerc de la nouv. 1 3 est une figure bien composée : il trompe son patron en lui déclarant à travers un torrent de larmes une feinte infirmité qui le rend impropre à l'amour. Parmi les hommes qui supportent leur sort avec calme il faut citer comme particulièrement typique le marchand « sage et prudent, vertueux et pacient » de sa nouvelle 19 : il feint d'ajouter foi à l'histoire de l'enfant de la neige racontée par sa femme, mais rumine sa vengeance et l'accomplit avec tranquillité, emmenant avec lui l'enfant et racontant qu'il a fondu au soleil. Un autre personnage typique, bien que tout à fait dans le style des fableaux et des conteurs primitifs, est la mère de la nouv. 20, qui s'intéresse à la vie de sa fille nouvellement mariée, et veut y mettre bon ordre, d'une façon assez brutale (un motif semblable est traité dans la nouv. 86). L'auteur sait nous faire, en deux traits seulement, une excellente satire de l'abbesse malade (21) qui apprend le conseil du médecin d'avoir commerce avec un homme : elle ne veut pas l'écouter, mais « commence une grande et longue harangue devant ses sœurs, remonstrant le fait et estât de son église, en quel point elle la trouva et en quel estât elle est aujourdhuy », pleure, prend congé, recommande l'église aux soins des sœurs, toute une scène faite de main de maître. Elle résiste à toutes les exhortations de se soumettre à ce péché horrible, elle préfère mille fois mourir, jusqu'à ce que les sœurs déclarent que, pour l'amour d'elles, elles sont prêtes à pécher de même ; alors « portant au cueur ung grand fardeau d'ennui » et « pour l'amour de ses sœurs », « combien que ce fut à grand r^rct » elle accepte. On trouve plus de personnalité que d'ordinaire dans la femme entreprenante de la nouv. 23, « vaillant, jeune, frcsche et en bon point » qui, dans ses tentatives pour tenter le clerc de son mari, recourt à des moyens très simples : « une foiz le bou-

toit du coste en escripvant, une aultre foiz luy ruoit des pierrettes qui brouilloient ce qu'il faisoit,... ung aultre jour luy ostoit papier et parchemin », jusqu'à ce qu'enfin « par estre beaucoup hutiné » il remarque ce qu'elle veut. Il y a plus de fraîcheur dans cette femme que chez la fille, du reste bien dessinée, qui se donne au charretier (nouv. 54). Un type bien à part est celui du gaillard de mari (3 5) que la femme croit tromper en lui envoyant sa chambrière tandis qu'elle va retrouver un autre chevalier ; le mari remarque la ruse et crie à son rival qu'il acceptera tant qu'il voudra de changer « une vieille ja toute passée, deshonneste et desloyale, à une belle bonne et fresche jeune fille » et remercie l'autre de l'avoir aidé. Et comme contraste on peut citer le mari de la nouv. 59, qui, surpris par sa femme avec la chambrière, est l'objet d'un scandale public et reste très penaud. Comme figure assez caractéristique de cette sorte de gens on citera le fiancé oublieux de la 26^ nouvelle : ce n'est pas un méchant homme à proprement parler, mais il n'a ni force de volonté ni sentiment du devoir, et les événements l'entraînent. On peut mentionner encore deux types qui montrent la dépravation féminine poussée à l'extrême. D'abord, dans la nouv. 91, la femme à qui son mari menace comme châtiment de lui faire deux douzaines d'enfants pour l'obliger à terminer son genre de vie, et qui répond qu'elle est prête. Puis dans la nouv. 5 5 la femme qui, atteinte de la peste, veut encore jouir de l'existence, et, avec une passion vraiment terrible, se donne à trois jeunes gens dont deux périssent, tandis que le troisième échappe à grand'peine à la contagion. Enfin, quand ses parents prennent soin d'elle, elle attire le fils du voisin dans l'écurie et lui communique aussi la maladie mortelle, trait superbe qui porte au point culminant le caractère funeste de cette histoire. Malheureusement, et sans doute pour des motifs qui tiennent au but de ces récits, cette histoire, marquée d'un pathétique sombre et violent autant que rare dans le recueil, se termine par une plaisanterie assez pâle. Pour terminer on rappellera le prêtre, sinon typique, du moins original de la nouv. 94, qui ne peut s'habiller comme les règles l'exigent et plaisante fortement avec ses supérieurs. Par sa nature gaie et sans malice ce prêtre tranche nettement sur tous les autres religieux des nouvelles.

Çà et là on rencontre des traits bien trouvés, qui pénètrent un peu plus avant dans la psychologie des personnages. Mais ils sont rares,

comme nous l'avons dit, et ne sont nulle part assemblés pour former une image complète, combinée dans tous les détails. Ils apparaissent surtout dans le dialogue a>ec ses répliques si naturelles. On pourrait citer comme exemple la toute dernière nouvelle, qui diffère des autres par l'ampleur de l'exposition et par la tendance moralisatrice, si elle n'était pas la traduction assez fidèle d'un original latin ou peut-être italien '. Pourtant notre auteur semble avoir rendu l'histoire plus gracieuse, moins enfantine, et il a accentué un peu la peinture des caractères. En outre, le fait même qu'il a placé cette histoire dans son recueil et qu'il l'a pour ainsi dire incorporée à la littérature française, nous autorise à la regarder un peu de près, telle qu'elle se présente à la fin des Cent Nouvelles nouvelles.

L'action comporte trois personnages, tous les trois nettement caractérisés, bien qu'un seul d'entre eux, la femme, soit d'un dessin plus fouillé. C'est d'abord le vieux marchand de Gênes qui s'est marié avec une jeune fille, et, quand il doit partir pour un long voyage, réfléchit longuement à ce qu'elle deviendra pendant ce temps. Malgré ses appréhensions, il préfère cependant voyager, parce que la vie sédentaire lui serait mortelle, et décide de prendre envers sa femme une attitude calculée d'avance. Il lui déclare qu'il croit en sa loyauté ; mais s'il arrivait que l'ardeur de son tempérament prît le dessus, elle devra au moins choisir quelqu'un qui soit digne d'elle, et s'arranger de façon que la chose ne transpire pas. Dans cette figure on remarque déjà un essai d'étude psychologique, celle d'un mari âgé mais sage, dont l'âme est partagée entre des intérêts divers, et qui examine son sort d'un œil clair. Par endroits, par exemple dans les réflexions du marchand sur son voyage, cette étude peut être considérée comme réussie ; mais l'auteur, quel qu'il ait été, n'a cependant pu rendre tout à fait plausible l'attitude du mari envers sa femme. Il accorde plus d'attention à la jeune femme, et dans le portrait qu'il donne d'elle il sait placer plusieurs traits heureux, et qui attestent une connaissance approfondie de certaines nuances

I. La version latine est imprimée dans Vierttljahrsschrift fur Litteraturgeschichte, t. III, p. I et suiv., des versions allemandes àzrxs Schriften lur gennunischen Philologie, IV Hcft, Berlin, 1890, et dans Zeilschri/t fur deuischei Altertuni, t. XXIX, p. 325 et suiv. Cette dernière version est encore très voisine de notre texte, dont clic ne ÔÀfltct guère que par le style. — Cf. KUchler, op. cit., p. 326 et suiv.

du tempérament féminin. Les paroles du mari l'effraient d'abord et le décontenancent : « la face rosée », elle commence à trembler, et déclare d'une voix mal assurée, avec une exagération bien féminine, qu'elle prie Dieu « à joinctes mains qu'il face et commande ung abysme ouvrir où je soye gectée, les membres tous crachez, et tourmentée de mort cruelle, si jamais le jour vient où je doye non seullement commectre desloyauté en nostre mariage, mais sans plus en avoir une brève pensée de le commettre » ; et elle ne comprend pas du tout comment un pareil péché pourrait lui arriver. Elle jure par tous les saints de rester fidèle, mais ajoute, plutôt pour le calmer et pour la forme, que, si Dieu veut qu'il en aille autrement, elle promet en tout cas de suivre ses conseils et ses exhortations. Il est si touché qu'il se met à pleurer. Par un contraste vigoureux avec les grands mots employés par la femme, et en accentuant excellemment sa jeunesse et son caractère puéril, l'auteur décrit ensuite ce qui arrive. D'abord elle est très morale, reste à la maison, n'ayant compagnie que d'une jeune servante. Mais peu à peu les jeunes gens de la ville, sachant le départ du mari et charmés par sa beauté, se rassemblent devant sa maison et lui font des sérénades. Sa curiosité s'éveille, elle regarde, en vraie fillette, par les barreaux de la fenêtre, elle est ravie ; et peu à peu les instincts de la jeunesse s'éveillent en elle, et elle brûle d'un violent désir. Avec une naïveté très bien trouvée, elle se dit à elle-même (combien les serments sont loin !) que son sage mari avait bien raison dans ses prévisions, et qu'elle n'aurait maintenant qu'à suivre ses conseils, car elle ne commettrait ainsi aucune faute et ne s'attirerait aucun déshonneur. Elle jette les yeux sur un jeune juriste de Bologne ; et l'auteur décrit avec un art excellent la femme, après beaucoup d'hésitations, lui envoyant un message par sa servante ; ensuite elle l'attend, tremblant de tout son corps ; avec une hâte fébrile, elle met en ordre la maison : « elle fist baloiz courre par tout, espandre la belle herbe vert partout en sa chambre, couvrir le lit et la couchette, desployer riches couvertes, tappiz et courtines, et se para et atourna des meilleurs atours ». Comme son inquiétude nous est décrite d'une manière vivante : « et ainsi qu'elle l'apercevoit venir de loing, montoit et descendoit de sa chambre, aloit et venoit maintenant cy, maintenant là, tant estoit esmue qu'il sembloit qu'elle fust ravye de son sens. Enfin monte en sa chambre, et illec prépara et ordonna les bagues et joyaulx qu'elle avoit attains et mis dehors pour festoier et

recevoir son amoureux '. » Et quand il arrive, elle va au devant de lui ; ils s'asseoient, et restent un instant silencieux, « car chacun attendoit toujours la parole de son compaignon », mais de façon différente, car le clerc croit qu'il s'agit d'une affaire, et elle de son côté croit qu'il est assez expérimenté pour comprendre pourquoi on l'a envoyé chercher. Mais, comme l'entretien ne marche pas, elle déclare ses sentiments et fait sa proposition avec une naïveté pleine de franchise, si bien en accord avec tout son naturel et sa conduite qu'on voudrait y voir le résultat d'une intention artistique consciente. Le jeune clerc s'exprime avec reconnaissance ; mais il fait une réponse évasive, se dit lié par un vœu d'abstinence complète pour une période dont il reste encore un peu de temps, et Texhorte enfin à jeûner avec lui pour qu'ils arrivent plus aisément à la fin du délai fixé. Elle le fait ; mais la mortification du corps diminue ses désirs, et au bout de quelque temps elle est entièrement guérie. — Tout le morceau est un récit à tendances morales sur le châtiment de la fillette capricieuse mariée, et a plus d'un modèle ; mais il semble que dans les versions les plus voisines à la nôtre, l'étude de la jeune femme soit poussée plus loin que dans les autres formes, et elle présente, comme nous lavons vu, beaucoup de traits particulièrement heureux ; de même la ruse inventée par le jeune homme qu'elle désire part de prémisses purement psychologiques. L'auteur, il est vrai, ne fait ici qu'œuvre de traducteur, et, pour une mince partie, d'arrangeur ; mais on notera que son goût l'a en tout cas porté vers une nouvelle de ce genre, si contraire à ses préférences habituelles, et sa manière de la raconter est assez personnelle ^. Deux nouvelles d'allures toutes différentes et selon toute probabilité productions originales de l'auteur des Cent Nouvelles nouvelles méritent d'être mentionnées ici. La sixième est une étude sur la psychologie de l'ivresse faite de main de maître. Peut-on se représenter rien de plus vrai et de plus vivant que ce « grand lourd Hollandais, si très

1 . Ceci semble être une addition de notre auteur. Au moins la traduction allemande appelée Marina (la seule version que j'aie en ce moment sous la main) dit seulement : •' Da sic bin ausichtig ward an denj weg, ward sic gancz innerlichen (ro und j^ab sich gantz uiïdas bette, wic sic das kostlich bereit. »

2. Pour ITiistoirc de cette nouvelle, depuis Çtikasaplati et jusqu'à Goethe, comp. l'étude de Landau dans la Btilage lUr AUgtmeinem Zeitung, Munich, 24 novembre 1882.

yvre que merveilles », qui veut à tout prix se confesser au prieur qu'il rencontre ? Et comme toutes les nuances sont saisies avec précision ! Déjà le premier trait est caractéristique : l'ivrogne, après avoir dépassé le prieur, se retourne et l'appelle et veut se confesser. Puis son entêtement : il saisit le prêtre par la manche et le retient, répétant sans cesse sa demande, et finit par se mettre en colère, de sorte qu'il tire son couteau et menace de tuer l'autre s'il ne le confesse pas sur place. Et quand le prêtre, par frayeur, l'assure qu'il est confessé et absous, ce changement d'idées digne d'un ivrogne : puisque je suis absous, j'irai bien en paradis si je meurs ? « Tout droit, tout droit, sans faillir, n'en fay nulle doubte », répond le prieur un peu impatienté : et l'autre déclare que maintenant il veut mourir, tend le couteau au prêtre et l'engage à lui couper la tête. Les objections ne servent à rien. Si le prêtre ne l'envoie pas immédiatement en paradis, il y envoie le prêtre, et il brandit le couteau d'un geste menaçant. Alors le prêtre fait semblant de lui couper la tête; et l'ivrogne se couche, se croyant mort et au paradis. Des gens arrivent, qui à la demande du prêtre veulent l'enlever ; mais comme il est mort, il ne veut pas se laisser toucher. Et c'est seulement après qu'on lui a expliqué que, s'il est mort, il ne peut rester coucher en plein air mais doit être enterré, qu'on réussit à le faire céder, à l'emporter et à le verser devant sa porte. Il n'est pas question ici de profonde psychologie ; mais les nuances sont rendues avec une puissance d'observation absolument admirable et qui ferait honneur à un observateur moderne. Tout le ponrait de l'ivrogne est en quelque sorte joué sous nos yeux par un acteur de grand talent, et en son genre la nouvelle est classique.

Il va de soi qu'il s'agit ici seulement d'une anecdote que l'auteur a nuancée et où il a introduit de la vie. Tout autre est le récit que je veux citer ici en dernier.

C'est la nouvelle 77, en un sens la plus curieuse de tout le recueil. Il a été fait allusion plus haut à la figure de la mère malade. Son fils vient la voir de temps à autre ; elle parle de sa mort prochaine, mais se traîne d'année en année, et le fils s'impatiente d'entendre toujours ses adieux prématurés. Une fois il donne carrière à son impatience en paroles très rudes : « Ha, déjà, ma mère, vous m'avez tant ceste leczon recordée que j'en suis saoul et ennuyé ; deux ans, trois ans sont jà passés et expirez que toujours ainsi m'avez dit, mais vous n'en avez rien

fait, prenez bon jour, je vous en prie, si n'y faillez poinct ». En réponse la mère (quel beau trait !) n'a qu'un sourire aimable et un nouvel adieu. Quelques années se passent encore ; une scène semblable se reproduit, mais le fils est encore plus brutal et fait dire à sa mère que, si elle veut s'en aller, elle ne passe pas par Douai, car lui et ses chevaux ont failli rester embourbés sur la route. Enfin arrive le jour où c'est sérieux. On envoie au fils message sur message, mais il n'est pas pressé : il est en train d'essayer un nouveau vêtement. Quand il se décide enfin à entrer, il n'a pas eu le temps de mettre les manches, et, comme sa mère lui demande où elles sont, il dit : « Elles sont là dedens, qui n'attendent estre parfaictes sinon que vous nous desencombrez la place. » Ce sera alors bientôt, répond la mère, car je m'en vais maintenant vers Dieu, auquel je recommande mon âme ainsi qu'à toi. Et, sans dire un mot, elle s'endort, le crucifix pressé contre la poitrine. Le fils est alors si vivement ému que rien ne peut le consoler, et en quinze jours il meurt.

On s'est demandé ' si, dans ce récit d'une allure concentrée et d'un style sérieux, l'intention de l'auteur a été de donner le portrait d'un fils qui aime bien sa mère, mais, comme le font souvent les fils, cache ses sentiments sous une apparence de froideur qui devient même ici cynique, ou s'il a voulu illustrer par un exemple la thèse morale que les enfants ont trop peu d'égards pour leurs parents âgés, qu'ils désirent les voir faire place aux enfants, et se repentent trop tard de leur conduite. Pour ma part, je ne crois pas qu'il y ait lieu de poser la question sous cette forme, car c'est voir les choses d'un point de vue trop moderne. En y regardant de près, on trouve des traits qui vont à l'appui des deux opinions. Une expression du début à propos du fils : « espérant d'elle mieux valoir et amender » indique qu'il désire voir sa mère se rétablir ; les paroles par lesquelles il accueille le messager qui annonce l'état de sa mère : « je ne l'ose croire » donnent une toute autre opinion. Au fond, je crois que l'auteur avait surtout en vue l'effet qui résulterait du contraste entre la vieille mère douce et le fils emporté, contraste qui ressort des répliques, et surtout de la dernière sur les manches non terminées. L'auteur n'a pas, comme leût fait un conteur moderne, approfondi et souligné les motifs de l'altitude du fils;

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