I. Kuchlcr, op. cit., p
mais, fidèle à son habitude, il a cherché l'effet dans la situation ellemême. Et, pour accentuer cette situation, il a exagéré l'air de supériorité juvénile et de brusquerie irréfléchie jusqu'à la brutalité. Ce que l'histoire a ainsi perdu en netteté psychologique, elle l'a gagné en originalité, et cette ébauche du fils est en tout cas une conception autre et plus artistique que la plupart des figures dans les Cent Nouvelles nouvelles. Mais ici, comme partout où on peut parler de conception artistique dans ces nouvelles, elle est en quelque sorte inconsciente et loin d'être développée comme il le faudrait ; cependant le talent créateur est incontestable et grand.
Les résultats auxquels nous a conduit notre étude des personnages dans les Cent Nouvelles nouvelles sont donc les suivants. L'auteur, dans la majorité des histoires, a réussi à bien camper ses personnages, et à leur donner tout le relief, toute la vie nécessaires pour que l'action racontée se déroule d'une manière vraiment dramatique. Mais, au point de vue artistique, il n'y a progrès sur la manière des modèles, et en général du genre anecdotique, qu'à un seul point de vue : l'auteur projette sur les personnages une plus forte lumière extérieure ; il les place dans des situations plus marquées, mieux préparées, et leur prête ainsi des contours plus nets. Mais il ne les éclaire pas du dedans ; il n'en fait pas des caractères complexes ; c'est à peine s'il leur donne quelquefois plus d'un trait de caractère, ou montre leurs pensées se développant dans plus d'une direction. Cela peut tenir en partie à la nature de ces histoires, et ne témoigne pas nécessairement d'une limitation des talents artistiques, d'autant plus que l'auteur, dans la sphère où il se meut, sait en tout cas donner à ses figures des traits excellemment observés.
C'est dans les genres les plus éloignés de l'anecdote scabreuse que nous avons surtout éprouvé son savoir et ses dons artistiques. Et pourtant, y avons-nous vraiment des critères suffisants ? Comme il a été dit à diverses reprises, on peut estimer que le but général de ces récits exclut toute prétention à approfondir le sujet, et nous avons même vu qu'une histoire tragique en soi se termine par un trait qui glisse sur le côté tragique, veut prendre l'histoire à la légère et laisser une impression fugitive. Faut-il voir dans cette tournure du récit un effet voulu ou bien un manque réel de sens et de conscience artistiques ? Je crois qu'il faut répondre l'un et l'autre. Il peut arriver
que l'auteur, s'il lui vient sous la plume un récit de caractère sérieux, néglige l'élément sérieux et tous les développements qu'il pourrait en tirer, pour ne s'attacher qu'à ce qui lui fournira une pointe dans sa note ordinaire. Mais il faut bien reconnaître d'autre part qu'il a pris dans son recueil des sujets si faciles à approfondir au point de vue artistique qu'en négligeant de le faire il montre que son sens d'artiste n'était vraiment pas assez en éveil. Dans la première catégorie on peut ranger peut-être la nouvelle 55, dans la seconde un récit tel que la nouvelle 77.
Sa manière de traiter le sujet de la nouvelle 26 est d'ailleurs aussi caractéristique. Le motif : la jeune femme qui, sous un déguisement, part à la recherche d'un mari (ou d'un amant) absent, est connu non seulement par le roman de Beaumanoir Jehan et la Blonde, mais aussi par une nouvelle du xiii^ siècle. Le roi Flore et la belle Jehaime que nous avons examinée plus haut '. Dans notre nouvelle le motif est employé pour mettre en relief une idée toute différente ; mais l'occasion se présentait toutefois de fouiller la psychologie de la figure féminine : ses sentiments quand elle se voit si complètement oubliée par son amant, la lutte dans son cœur avant qu'elle l'abandonne ; la jeune fille pouvait laisser voir un peu de l'ardeur qui lui dicte sa résolution d'aller chercher Gérard, ou du désespoir qu'elle doit éprouver en perdant ses illusions. Au lieu de cela, elle l'abandonne résolument sans plus de formes, et, quand il vient à elle plein de repentir, il la trouve dansant avec un autre. De ce motif, l'auteur a fait une histoire assez ordinaire, quoique bien composée, et qui, comme un exemple moral du moyen-âge, aboutit à la thèse que l'infidélité trouve son châtiment, et qu'un repentir tardif ne sert de rien.
Il n'a pas non plus réussi à tirer un effet notable de la touchante histoire de Floridam et d Eluide, traitée dans la nouvelle 98 d'après la traduction faite par Rasse de Brunhamel sur l'original latin de Nicolas de Clémcngis. Ici encore il nous a donné une histoire racontée d'une manière coulante, et enrichie de quelques détails bien observés ; mais, chose caractéristique, quand il a rejeté ce qu'il trouvait trop délayé ou trop grossier dans son modèle, il ne l'a pas remplacé par une peinture plus fouillée de la jeune fille. Il est vrai que son attitude suffit pour nous