Cours inédit sur le roman du xve siècle
On aurait cependant tort de croire que toutes les nouvelles de cette catégorie, ou même la plupart d'entre elles, présentent toutes ces qualités. Il y en a dont le sujet ne pouvait rien rendre du tout ; d'autres qui n'ont peut-être pas suffisamment intéressé l'auteur ; d'autres enfin qui visiblement ne sont là que pour faire nombre. Nous trouvons ainsi quelques morceaux que distingue seulement leur grossièreté (ii, 36, 45) ; deux fois même l'auteur avec un manque de goût frappant, mêle à l'action les enfants des personnages principaux (59, 66). Ailleurs la situation extraordinairement grotesque, malgré le talent d'exposition, ne peut effacer l'impression désagréable (50) ; ou bien on a des sujets insignifiants, tels que 7, 82, 84, parfois languissants et ennuyeux (3 3, 44) ; ou encore une histoire piquante racontée comme un conte pour enfants sans le moindre trait (56). On peut en ajouter d'autres, selon qu'on veut se montrer plus ou moins sévère.
Mais au lieu de continuer cette énumération, nous allons indiquer quelques nouvelles de ce groupe où le talent de l'auteur se manifeste sous son meilleur jour. Il y a d'abord quelques récits assez étendus, où le caractère de la nouvelle pure se manifeste mieux que dans les brèves anecdotes. L'histoire, en elle-même assez stupide, du mari enfermé toute une nuit dans le bahut (27) est assez étoffée et riche en détails heureux, en particulier dans la seconde partie : l'innocence de la femme, la mine penaude du mari sortant du bahut, qui ne peut résister à l'explosion de gaîté des chambrières, mais rit avec elles, ses tentatives pour trouver une compensation aux ennuis qu'il a endurés, les plaisanteries des demoiselles qui ne peuvent, durant la messe, se retenir de rire à la pensée du bon tour qu'elles lui ont joué. — La nouv. 32, l'histoire des femmes que les moines amènent h payer une certaine dîme, offre de grands mérites décomposition. L'action, dramatique et bien conduite, ne présente qu'un point faible : la découverte par un des maris n'est pas tout à fait vraisemblable. Mais par contre la fin est tout à fait superbe. Sans rien soupçonner, les femmes sont amenées à avouer qu'elles ont fidèlement payé leurs dîmes ; quelquesunes même, jeunes et belles, racontent qu'elles ont payé d'avance ; seules quelques vieilles n'y ont pas participé, parce qu'aucun confesseur ne les voulait avoir, bien qu'elles se fussent offertes à payer. Toute la scène est particulièrement réussie et vivante. La punition, l'incendie du couvent avec tous les moines, paraît un peu forte, et l'auteur
remarque avec un léger blâme que « Dieu mesmes, qui n'en povoit mais, en eut bien sa maison brullée ». — Une autre nouvelle également assez bien tournée, surtout au début, est la nouv. 38, l'histoire du marchand qui, pour traiter ses hôtes, a acheté une lamproie que sa femme envoie à son amant. Il mène les hôtes à la cuisine pour voir le mets rare ; mais la femme feint de ne pas l'avoir vue et lui demande s'il est ivre ; les hôtes, qui manquent un peu de politesse, déclarent ne pas croire non plus qu'un homme aussi avare aurait fait la dépense d'une lamproie, qui coûtait un franc. Le mari est furieux de voir sa générosité ainsi méconnue, et se venge la nuit venue. Cependant la femme se méfie, et fait prendre sa place par une voisine (manœuvre mal motivée et qui rappelle le fableau); elle échappe au châtiment, et le mari reste penaud.
Mais de tous les récits qui mettent en scène la femme infidèle, il n'y en a aucun où elle triomphe plus complètement, et où l'action soit exposé avec un tel détail que dans la nouv. 61. Ici encore, l'intrigue est par elle-même maigre et peu spirituelle: c'est l'histoire de l'âne enfermé par la femme dans la huche au lieu de l'amant qu'y a fourré le mari ' ; mais elle est très habilement fondue avec un autre motif (l'auteur fait preuve ici d'un remarquable talent d'arrangeur), et offre une foule de détails amusants et bien travaillés. Que le mari rentre de son voyage beaucoup plus tôt qu'il ne l'avait annoncé, c'est naturellement une vieille péripétie ; mais sa manière d'agir est originale. Il trouve l'amant qui rôde autour de la maison, faisant les cent pas, regardant impatiemment la porte et attendant de la voir s'ouvrir. Alors il s'avance, s'offre poliment à le faire entrer ; et l'amant, qui croit avoir affaire à un valet au courant de l'intrigue, le suit dans la maison et se laisse enfermer dans la huche sous prétexte de n'être pas découvert par le mari. Celuici court chez un cousin marié, dont la femme, dit finement l'auteur, « n'aimoit point l'autre », et qui lui a révélé son malheur ; et il leur 'annonce avec joie que « le rat est prins ». Ils décident de convoquer un grand conseil de famille et de faire un scandale public. Entre temps l'amant trouve moyen de faire connaître sa cachette à la femme qui
I . M. Kûchler (op. cit., p. 311) dit que cette histoire ne se trouve nulle part ailleurs ; c'est vrai, mais le motif essentiel, la substitution de l'âne, est pourtant déjà, comme le montre M. Kùchlcr lui-même quelques lignes plus bas, daus^les Laineniutiotis de Matheolus (éd. Van Hamel, I, texte latin, vers 421 et suiv.).
n'avait soupçon de rien. Celle-ci devine sur-le-champ qui a été le « varlet » : « Ha ! dit-elle, sur ma vie ! ce a esté mon mary ». Maintenant il faut se tirer d'affaire ; l'amant menace de tout casser s'il n'est pas délivré tout de suite ; elle n'a pas la clef, cherche dans un vieux trousseau, en trouve enfin une qui va, le fait sortir ; sur quoi l'idée leur vient de mettre à sa place un petit âne dans la huche. Cependant le mari expose son cas à l'assemblée de famille, exige que l'amant soit tué quand il sortira, à quoi les autres consentent ; et le mari s'adresse avec dignité aux parents de la femme, disant qu'il leur rendra leur fille « pour telle qu'elle est ». La bande se met alors en route, tous abattus par cette nouvelle, et emportant des torches et flambeaux pour bien éclairer la scène. Ils frappent à la porte si fort que la femme elle-même vient ouvrir et étale une grande surprise de les voir tous. Mais le mari s'élance furieux, lui envoie une « belle buffe » et la couvre d'injures, appuyé par la mère et les sœurs, celles-ci pourtant plus calmes. Elle se défend en pleurant, se jette à genoux, prend Dieu à témoin de son innocence. Le mari exhorte les hommes à se tenir prêts, car il va ouvrir la huche. « N'ayez peur, disent-ils ; nous saurons faire de notre mieux » ; et ils attendent le criminel l'épée tirée et les maillets levés. La mère et les sœurs s'écartent, ne voulant pas être témoins de cette scène de sang. Tout est prêt pour la catastrophe ; on ouvre la huche, et l'âne se met à braire à tue-tête. Le mari est obligé de fuir pour éviter la colère de tous. Il est difficile d'amener une réconciliation ; mais on y arrive enfin, et le mari se comporte ensuite toujours « bien et gracieusement ». Et l'auteur termine par une phrase qui rappelle un peu les Quin:(e joies : « et ainsi usèrent leurs jours ensemble ».
L'histoire suivante, 62, présente un certain intérêt en ce que le sujet, ici aussi très libre, est raconté sur un ton plus discret que d'ordinaire, peut-être parce qu'il est question de personnes désignées par leur nom, et en général que l'action se passe dans un monde plus relevé ; mais c'est peut-être cette dignité extérieure qui rend le style de la nouvelle assez lourd. Le dénouement est un peu dans le goût des vieux récits moralisants : les deux amis qui, à l'insu l'un de l'autre, ont joui des faveurs d'une dame légère, se disputant à propos d'un diamant de valeur que l'un a perdu et l'autre trouvé chez la dame ; ils soumettent le cas à leur hôte, qui garde pour lui le diamant. Mais l'auteur a su avec goût ajouter une scène où les deux amis se font leurs confidences et
OÙ la dame, qui n'est autre que l'hôtesse, est dévoilée. Une autre histoire bien racontée est celle des noces confondues, où le vieux marié reçoit par mégarde une jeune femme et la vieille mariée un jeune mari, avec le trait psychologique heureux qui lui fait redemander son vieux fiancé (53). Parmi les récits amusants et présentés avec bonne humeur, sinon d'un style très animé, il faut citer celui du prêtre qui se cache dans un casier et se laisse emporter par le mari (73). L'histoire de la procureuse et du clerc (23), mentionnée plus haut, présente une concentration extraordinaire, beaucoup de fraîcheur et un récit très animé. La nouvelle 25 nous montre avec quel intérêt et quelle verve dramatique l'auteur peut traiter un motif d'une extrême grossièreté et pas du tout amusant. Mais il est plus intéressant de voir, dans la nouv. 72, jusqu'où il peut aller dans le grotesque indescriptible, et faire d'une donnée qui manque à la fois de bon goût et de vraisemblance une scène fantastique, d'un comique violent et conçue vraiment avec une grande imagination. Bien que la bonne humeur ne manque pas dans les nouvelles, on n'en rencontre pas souvent comme dans la nouv. 12, dont le motif très libre n'a du reste rien d'original. Mais il faut noter en outre la description de la joie des deux époux qui vont à travers la forêt par le beau temps, jouissant de leur liberté et de leur amour, et que stimule cet entourage. Et l'auteur fait une peinture saisissante, bien que terriblement indécente, des manipulations du mari et de la résistance de la femme. Nous avons déjà analysé plus haut la scène si parfaitement observéç entre le « trèsyvre » Hollandais et le prêtre (6). On trouverait encore une foule de scènes où l'auteur manifeste de différentes manières son talent d'observation et d'expression ; j'en citerai ici une ou deux. Je trouve très habilement traitée, dans la nouvelle 3, la vengeance tirée par le meunier du chevalier qui l'a fait cocu : sa ruse froidement calculée se manifeste très bien, et il se met à l'œuvre, aidé il est vrai par la complaisance et la stupidité de la femme du chevalier, avec une parfaite maîtrise de la situation. Nous avons vu que le fond, les circonstances accessoires sont en général très peu indiquées par notre auteur, mais que pourtant il peut les développer lotiguement (8r) ou y faire des allusions réussies (12). Nous trouvons un autre exemple de ce dernier procédé dans l'histoire de l'ermite séducteur (14) : l'auteur raconte d'un air très sérieux comment le jour désiré où la fille et la mère doivent se rendre chez l'ermite « fut annoncé par les raiz du soleil, qui.
malgré les voirrières des fenestres, vindrent descendre enmy la chambre » et les éveilla : c'est une scène particulièrement bien saisie. Il y a aussi une scène surprenante et comique dans la nouv. 5 1 où la pécheresse repentante distribue sur son lit de mort ses enfants à leurs pères respectifs : le mari rentre à la maison, et le petit garçon court à sa rencontre, et l'engage à se hâter, « car bientôt il ne lui restera plus d'enfant ».
Il est inutile de citer ici, outre ce qui a été déjà indiqué çà et là, les scènes où le coup d'œil réaliste de l'auteur se révèle en traits qui animent une situation, par l'indication d'un geste, la description détaillée d'une action, quelques mots peignant le costume, la représentation attentive d'une situation dramatique avec plusieurs acteurs, etc. L'ouvrage fourmille de traits semblables ; et, s'ils frappent parfois moins que dans les Quin:(e joies, c'est à cause de leur multitude et de leur variété même ; peut-être se présentaient-ils cependant dans les Quinze joies sous une forme encore plus brève et avec des contours plus nets, et se détachaientils mieux sur l'ensemble. Mais en énumérant des situations de ce genre, j'ai montré que notre auteur, comme son prédécesseur, avait la maîtrise de ces détails de mise en scène. Une description comme celleci, pour m'en tenir à un seul exemple, supporte la comparaison avec ce que l'auteur des Quinze joies avait produit de mieux : a Après soupper, la compaignies'en allât à l'esbat ; le chevalier estrange tenant madame par le braz, et aucuns aultres gentilzhommes tenant le surplus des demoiselles de céens. Et le seigneur de l'ostel venoit derrière ; et enqueroit des voyages de son hoste à ung ancien gentil homme qui avoit conduit le fait de sa despense en son voyage » (35). Ne voit-on pas tout le cortège, avec -les gestes élégants et les entretiens courtois, aussi distinctement que s'il était sur la scène, et qu'exige-t-on de plus d'un réaliste moderne ?
Pour mettre le plus vivement en lumière les deux aspects principaux du style de notre conteur, prenons deux nouvelles de genres différents qui ont des points de contact avec les Quiri^e joies, et comparons-les à cet ouvrage. C'est d'abord la nouv. 29 qui décrit une fatale mésaventure arrivée à un jeune mari la nuit même de ses noces. Comme on se le rappelle, on rencontre dans les Quinze joies plus d'une épouse qui a déjà acquis quelque expérience avant son mariage, et en particulier la
jeune fille de la onzième joie, qui a eu un malheur, se marie et contrefait l'innocente selon les conseils ingénieux de sa mère '. Cependant il ne s'agit pas ici de comparaisons spéciales, mais du ton général. L'auteur des Quinze joies aurait-il jamais, parmi les mésaventures conjugales qu'il décrit, inventé un malheur aussi grotesque que celui des Cent Nouvelles nouvelles, où la jeune femme, après que le mari a fait ses premières armes, et dès la nuit de noces lui donne un enfant ? Non, cet auteur est bien éloigné de ces inventions saugrenues. De même on ne peut se l'imaginer trouvant, comme le conteur des Cent Nouvelles nouvelles, un plaisir presque enfantin à tendre tous les ressorts de son imagination pour décrire longuement, en images, il est vrai, du genre le plus simple, l'w assault » du mari. Il n'aurait jamais écrit que les gens qui entendaient crier la femme « cuidoient à la vérité qu'elle gectast ce cry à la despuceller, comme c'est la coutume en ce royaume (d'Allemagne). » Mais ce qui nous rappelle les Quinze joies, c'est l'attitude du mari, quand les amis apportent le « chaudeau » et que tout est bruit et empressement autour des mariés. Il est assis en silence « comme une droite statue ou une ydole en quetaille », ce qui étonne d'autant plus les autres qu'il « estoit auparavant ung très gracieux farseur » ; et ils s'amusent de sa faiblesse, festoient, portent sa santé et cherchent en vain à l'animer. Enfin, quand il est « comme ung sanglier mis aux abois de tous costez », il éclate, raconte son malheur et s'écrie en terminant : « Véezcy pour un pauvre coup que j'ai accolé ma femme, elle m'a fait ung enfant. Or regardez, si à chacune foiz que je recommenceray elle en fait autant, de quoy je pourray nourrir le mesnage ? » Il leur montre « la vache et le veau », comme il dit, couchés dans le lit. Ils comprennent pourquoi il a été affecté et le quittent, et lui s'en va dès cette nuit pour ne plus revenir, « doubtant qu'elle n'en fist une aultre foiz autant ». Comme on le voit, tout le sel de l'histoire est concentré dans la crainte du mari que l'aventure ne se répète ; et l'effet de sa réplique aux amis a visiblement été la préoccupation principale de l'auteur. Si donc le triste mari présente certaines ressemblances avec le mari par exemple de la quinzième Joie, il faut reconnaître que toute cette scène conjugale part d'une conception entièrement différente. L'essentiel est l'étrangetéde l'aventure ; il n'y a pas de contribution à la