I. Voy. surtout le travail précité de M. Shepard
son modèle. Impressionnable comme il était, il aurait bien pu, dans sa manière de raconter, se laisser influencer par les sujets, par le ton qui régnait dans le cercle auquel étaient destinées ces histoires, par la façon dont de telles anecdotes se débitaient, là et ailleurs. Et il ajoutait à ce fonds quelques nouvelles moralisantes et sérieuses, dans lesquelles il pouvait montrer l'autre côté de son caractère d'écrivain, ou plutôt d'arrangeur et de metteur en œuvre.
Je viens de citer une étude sur la langue d'Antoine, qui rend invraisemblable l'identité. Ces données — dont je ne voudrais pas nier la valeur, mais qui pourraient peut-être s'expliquer — sont dans une certaine mesure contredites si on compare le caractère général du style des ouvrages en question. Les traits caractéristiques des Cent Nouvelles nouvelles sont à cet égard les mêmes que ceux de Saintré : la vie dramatique, comme je l'ai montré, est spécialement propre au style de La Sale dans tous ses ouvrages narratifs.
On a cité différents passages où, dans nos nouvelles, on pourrait voir des réminiscences de Saintré. Il ne serait pas difficile d'en ajouter d'autres. Mais ces ressemblances ne prouvent pas grand'chose. Le seul fait auquel je voudrais ajouter une certaine importance psychologique, c'est l'incorporation et l'arrangement habile de la nouvelle de Floridam et Eluidc, dédiée par son auteur à Antoine de La Sale.
Mais tout, ici, est hypothèse. Tenons-nous en au seul fait qu'Antoine est nommé parmi les conteurs. Que dès lors il n'ait eu aucun rôle dans la composition du recueil, lui, arrangeur littéraire de métier et grandement apprécié comme tel, cela est invraisemblable, et tout aussi invraisemblable de supposer qu'il se trouvât à la cour un autre écrivain doué d'un pareil talent et du reste entièrement inconnu.
La plupart des objections qu'on a faites ne me paraissent pas inébranlables. Mais il en reste en tout cas une, et elle est grave : La Sale est sans doute plus artiste, plus psychologue, plus fin que l'auteur de la plupart des Cent Nouvelles nouvelles. On pourrait répondre qu'il n'a pas montré ici cette face de son talent, aussi peu que dans plusieurs autres de ses ouvrages. C'est possible, quoique peu probable, car il l'aurait montrée malgré lui. Et, pour vrai dire, je ne retrouve nulle part, ni dans les anecdotes burlesques, ni dans les histoires moralisantes, le ton même et la note intime de l'auteur du Petit Jehan de Saintré et du Réconfort.