CHAPITRE CINQUIEME
Martial d'Auvergne, procureur au Parlement de Paris et auteur des Vigilîes de Charles Fil, écrivit vers 1460- 146 5 un ouvrage que, d'après le contenu, il appela Les cinquante et un arrests d'Amours '. Il se composait de procès imaginaires, débattus devant un tribunal constitué soit par une personne : le Prévost de Deuil, le Baillif de Joye, le Viguier d'Amours, le Conservateur des haultz privilèges d'Amours, le Procureur d'Amours, le Marquis des fleurs et violettes d'Amours, le Juge de la garde des seaux establis aux contractz d'Amours, le Maistre des eaues et forestz sus le faict du gibier d'Amours, le Prévost d'Aubespine, le Seneschal des Eglantiers, le Reformateur gênerai sur le faict des abus d'Amours, soit par plusieurs : la Court de céans (à partir du dixseptième jugement presque tous les procès sont plaides devant ce tribunal), les Dames du Conseil d'Amours, la court d'Amours, les gens d'Amours, l'Eschiquier d'Amours. Dans le prologue, il est question du « parlement d'Amour » et de ses membres, « les conseillers d'Eglise ». Le contenu se compose, dans la plupart des cas, de petites disputes amoureuses et de sujets analogues. Sous une forme directement calquée sur les formules juridiques du Palais, et dont les tournures stéréotypes font avec les sujets légers un contraste singulier, l'auteur nous déroule une série de scènes naïves et pittoresques empruntées aux
I. Je me sers de l'édition de 1544, la troisième avec le commentaire de Benoît le Court. Le texte en est assez mauvais, et j'ai corrigé dans les citations les fautes évidentes. — Pour la biographie de Martial, voy. outre la liste donnée par U. Chevalier dans la dernière édition du Répertoire, et ce qui est cité dans mon étude Anteckningar oin Martial d'Auvergne och hans Kàrleksdomar , Helsingfors, 1889 (cmp. Romania, t. XVIII (1889), p. 512), A. Thomas, L'orijine limousine de Martial d'Auvergne, dans les Mélanges Chahaneau, p. 119, pour son œuvre littéraire E. Trojel, Middelalderens Elskùvshoffer , Copenhague, 1888, p. 44, A. Piaget, L'Amant rendu cordelier à robservance d'Amours, dans la Romania, t. XXIV (1905), p. 416.
léo LES ARRESTS d'aMOUR
mœurs galantes de l'époque. L'historien de la civilisation ne tirerait pas de là une riche moisson, car beaucoup des détails font partie du fonds commun de la poésie qui, avant Martial et de son temps, traite les mêmes sujets '. Mais on trouve ici plus d'un trait nouveau ; et le plus important est en tout cas que les longues discussions et apostrophes des poèmes sont ici supprimées, que les conflits sont racontés d'une façon animée, souvent amusante, parfois originale, et que les événements, malgré leur insignifiance, sont ramenés de l'atmosphère artificielle dont les entourent ces poèmes dans le domaine de la vie réelle. Gaston Paris, qui concède que les Arresls d'Amour sont le terme d'une longue évolution littéraire, voit pourtant dans le poème de Blosseville, L'échiquier d'Amour, où le tribunal tire son nom des institutions normandes, l'origine de l'ouvrage de Martial *. Il est possible que celui-ci ait tiré de là l'idée de faire se dérouler les procès devant un vrai tribunal ; il donne dans un de ses jugements, le vingt-neuvième, un rapide résumé du poème. Mais la procédure même qui fait trancher des procès d'amour imaginaires par un ou plusieurs juges ne lui a pas été inspirée par ce seul poème. Dans plusieurs des œuvres précédentes, il est question du « parlement » et de « la cour », sous-entendu naturellement « d'amour » ; or nous avons vu que de fois Martial met en scène un tribunal de ce genre. D'ailleurs quelques-uns de ses autres poèmes indiquent la procédure avec plus de netteté que Blosseville. C'est ainsi que, dans le poème La Dame loyale en amour \ Désir est pourvu d'un « procureur », et, dans une strophe qui décrit la délibération de la cour et la rentrée des parties appelées pour entendre la sentence, nous avons une petite scène de tribunal prise sur le vif ■♦. La pièce Les Etreurs du jugement de la Belle dame sans merci suit de plus près encore les formes procédurières : il suffit de comparer la rédaction tout à fait juridique de la sentence avec celles de Martial >. 11 en est de même de la sentence dans le Jugement du triste povre amant banny, qui