I. W. Hertz, Spielmannshuch, 2e éd., 1900, p
qu'elles n'étaient pas seulement amusantes, mais trouvaient chez l'auditeur et le lecteur un certain assentiment basé sur l'expérience.
Ceci pour la matière. Mais la mise en œuvre est bien loin d'être un modèle de la nouvelle postérieure. Au contraire ; dans la plupart des cas on peut même dire qu'on ne voit pas dans ces descriptions la moindre trace de préoccupations artistiques '. La grande majorité des fableaux se contente de raconter dans une langue vulgaire et en vers assez mauvais l'anecdote plus ou moins graveleuse, cherchant seulement à la rendre telle, et sans avoir d'autre souci. On peut se demander, il est vrai, si, dans le fait que les conteurs transposaient leurs histoires en vers (car elles se colportaient évidemment d'abord en prose), il ne faut pas voir une vague tendance vers une transformation artistique. Et l'on peut jusqu'à un certain point répondre que oui, en tant que la forme versifiée implique en soi, par rapport à la forme prosaïque et rudimentaire que ces histoires ont revêtue d'abord, un degré supérieur dans l'échelle des valeurs artistiques. Mais on ne peut conclure de là à un dessein artistique chez les conteurs et jongleurs ; ils suivaient la coutume et la mode, les traditions régnantes dans les grandes épopées françaises et dans certains poèmes latins apparentés à leur production, et ils n'avaient que ce moyen de gagner l'oreille du public.
Cependant il serait injuste de nier qu'on ne trouve, chez ces auteurs de fableaux, maintes tendances vers un récit ordonné avec art. La forme concise, expressive, qui leur est commune à tous, présente déjà le conte avec un relief net, et donne aux caractères des contours accusés ; les scènes et situations empruntées à la vie réelle font souvent de l'ensemble un tableau plein de vie ; les dialogues enfin, avec leurs répliques souvent frappantes, apportent un élément fortement dramatique qui est un des caractères essentiels de la nouvelle. Mais nous trouvons plus que cela. Dans le plus ancien fableau connu, Richeut ', nous rencontrons déjà des caractères tracés de main de maître, non seulement celui de la femme déchue qui est le personnage central, mais encore celui de son fib, a ce prototype de don Juan, élégant et cynique, si gracieux, si féroce ». » Ces figures nous révèlent en même temps tout un monde
1 . Pour tout ce qui concerne les fableaux, voy. J. Bcdicr, Us Fabliaux, 2<' éd.,
2. HJ. Mcon, Nouitau Ktcueil de Fabliaux et coules, 1, 3S. }. i3cdicr, op. cit., p. )o8.
dont les coutumes sont dépeintes avec beaucoup de vie ; et par là encore ce petit ouvrage se rattache à tant d'autres nouvelles de l'époque postérieure, où l'on peut, mieux que dans tout autre genre de littérature, lire les manières de voir, les mœurs intimes, les préférences et les haines de toute une époque et de classes entières. Auberee ' nous présente un type semblable à celui de Richeut : la vieille entremetteuse dont le fableau porte le nom, y est décrite avec perfection dans son caractère il est vrai peu compliqué, et on remarque d'ailleurs à bien d'autres égards une technique de conteur admirable dans toute sa simplicité : la composition est remarquablement proportionnée dans tous ses détails, la situation des personnages secondaires par rapport au personnage principal particulièrement bien calculée, les différentes scènes pleines de vie dans le dialogue, les mouvements et les attitudes : il suffit de citer la première rencontre d'Auberee et du jeune homme, la visite d'Auberee chez la jeune femme, le rendez-vous des deux amants et le déjeuner qui suit *. La psychologie de ces types est, sans conteste, assez simple ; mais il ne manque pas ailleurs de caractères plus raffinés. Qu'on se rappelle seulement le fableau Des dons changeors : tandis que l'intrigue reste de l'espèce ordinaire et grossière, on trouve plus de pénétration et de portée psychologique que d'habitude dans la manière dont est racontée la vengeance de la femme brutalisée par son amant K Quant à la bonne humeur entin, qualité indispensable pour captiver l'attention de l'auditeur, beaucoup des fableaux ne la montrent que dans le piquant ou le cynisme de l'anecdote elle-même ; mais dans d'autres elle jaillit avec une jovialité spontanée et bruyante, et l'auteur peut exposer des situations baroques avec un air sérieux et sur un ton volontairement naturel qui rendent l'effet irrésistible. Il n'est donc pas très équitable de prétendre que les no vel listes postérieurs ne doivent aux fableaux français que les sujets ; car ils auraient pu, chez plus d'un fabuliste, apprendre l'art de mettre en relief les caractères, ainsi que de donner au récit la note exacte et vraie, et au style le mouvement qui vivifie le dialogue et l'action.
ï.Ed. Ebeling, Halle, 1895.