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Grundriss, t. II, i, p

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ouvrage sur les cours d'amour du moyen âge, consacre tout un chapitre à Martial, estime que les Arrêts ont été écrits pour « produire une impression de ridicule », sans préciser pourtant ce qu'il entend par là '.

La question de savoir quel a été le dessein de Martial est ici secondaire. Tout au plus peut-on, si on convient de voir dans les Arrêts un ouvrage d'agrément, se croire justifié à les regarder comme rattachés à la nouvelle par des liens plus étroits que si leur but avait été exclusivement juridique, sans toutefois avoir besoin d'être trop exigeant sous le rapport littéraire. Et je suis, quant à moi, de ceux qui regardent les Arrêts comme des récits destinés à distraire et à plaire en décrivant de petites aventures amoureuses avec tous leurs détails empruntés aux usages galants de l'époque. Si Martial leur a donné la forme de procès, c'est naturellement sous l'influence de la littérature très étendue et très connue qui traitait de sujets semblables, et il a adopté cette forme d'autant plus volontiers que son expérience journalière lui permettait de calquer encore mieux la procédure juridique.

C'est ainsi qu'est né le mélange singulier que présente son ouvrage. La preuve qu'il n'a pas voulu donner un modèle et un guide de procédure pratique, c'est qu'il ne semble pas attacher une importance spéciale aux détails juridiques — j'imagine qu'un jeune juriste qui aurait pris pour seul guide le livre de Martial aurait été vite embarrassé — mais les laisse dans l'ombre, pour mettre au premier plan le récit de l'accusation et de la défense, c'est-à-dire la description de l'aventure proprement dite. Et il n'est guère imaginable, si le dessein de l'auteur avait été purement didactique, que son commentateur, séparé de lui par quelques dizaines d'années seulement, eût conçu sa tâche, comme il l'a fait, du côté plaisant.

Ce jurisconsulte, qui s'appelait Benoît le Court, n'avait pas seulement une humeur enjouée, mais aussi une lecture prodigieuse. Il cite dans son commentaire, rempli de- parallèles aux récits de Martial, jusqu'à deux cent quarante-cinq auteurs, depuis Homère jusqu'aux concettistes français de l'époque. Ces citations nous donnent une idée de ce que savait un polygraphe français au début de la Renaissance.

1. Voy. mon travail sur Martial, p. 35-58, le P. Niccron, Manoires pour servir à l'Histoire des Ilotniues Illustres, 1729, t. IX, p. 171, Suciiicr-Birsch-Hirschfcld, G«(7;/(7;/<' der friiniôsischeit Littéral tir, p. 260, Histoire de la langue et de la lilti'ralurejratiçaise soub la direction de Petit de julcvillc, t. II, p. 384.

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Dans cette foule figurent non seulement les auteurs grecs et latins de tout rang et de tout genre, mais aussi nombre de Pères de l'Eglise, la littérature religieuse du moyen âge, les auteurs didactiques et philosophiques de la même époque et enfin les humanistes et poètas de la Renaissance : parmi les Italiens Valla, Panormita, Pontano, Pietro Bembo, Laurent de Médicis et Politien, parmi les autres écrivains remarquables de l'époque Erasme et parmi les compatriotes Guillaume Budé et Guillaume Crétin. C'est donc un bel échantillon de la culture que possédait un homme tel que Benoît '. Pourtant, s'il semble parfois vouloir sérieusement comprendre et élucider quelques-unes des questions exposées dans le texte, on remarque bientôt que c'est loin d'être son dessein ; car les choses qu'il commente ne se prêtent vraiment pas à une étude scientifique sérieuse. Mais partout il prend un ton de haute gravité, et le contraste est d'un effet baroque entre les sujets légers et le commentaire sérieux, lourd et de mine savante. Quand Martial dit : « Et si n'est chose ou l'on se doibve gueres arester, vu que la fleur et odeur s'en passe de legier », Benoît note à la marge : « Flos cito périt » et cite à l'appui de cette thèse importante Ausone, Properce, Horace et Boèce. Si Martial vante la douceur du baiser, le commentateur, pour prouver la remarque « Osculi bonum », cite Xénophon et Euripide. Le plus souvent il est difficile de trouver, dans ces citations détaillées et sèches, le ton plaisant que le commentateur, au début et à la fin de son ouvrage, déclare s'être proposé comme but. Par endroits on a même de la peine à trouver un sens quelconque aux citations : là où Martial fait dire à son Procureur d'Amours dessus le faict des eaues et forestz : « il est deffendu de ne point chasser avec engins, par lesquelz l'on puisse prendre tetins en l'eaue », Benoît se répand en un commentaire de deux pages sur le thème : « Piscatio quibus permissa » et « In episcopos venantes ». Parfois il tombe dans la pure leçon de morale, par exemple : « qui custodit os suum, custodit animam suam », ou se borne à constater des faits, par exemple quand il prouve que ce n'était jamais la coutume que « amantes deosculantur januas amasiarum » et « amantes ambulant ante amicas fores », invoquant dans le premier cas Lucrèce, Properce, et parmi les modernes

I. Il est vrai que je ne saurais dire si toutes ces citations sont prises dans les originaux. Mais autant que je les aie contrôlées (il s'en faut que je l'aie fait pour toutes), elles sont exactes.

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Titus Strozza, et dans le second Tibulle. Ainsi il n'y a rien à tirer de cet amas de science, ni remarques sérieuses, ni observations plaisantes. Mais les contemporains durent y trouver du plaisir, puisque le livre accompagné de ces commentaires fut réédité à plusieurs reprises ' .

Il n'y a dans le recueil qu'une seule nouvelle proprement dite, l'arrêt XXII. Elle est placée dans le cadre du procédé judiciaire, comme les autres, et il ne lui manque guère que le trait pour former une véritable nouvelle. Mais la situation capitale, dont il a été parlé déjà plus haut, porte tout à fait le caractère de la nouvelle, étant non seulement calquée sur un vieux sujet de nouvelle, mais aussi exposée d'une manière qui rappelle complètement la technique de ce genre littéraire. J'ai déjà dit aussi que le traitement qu'a subi ce sujet dans les mains de Martial nous fournit une preuve évidente de son talent de conteur.

Les héritiers d'un pauvre amant accusent une dame d'avoir par sa cruauté causé la mort de celui qui faisait tout pour elle. Ils racontent longuement les funestes machinations de cette perfide dame. Ayant reçu d'elle la permission de coucher une fois chez une voisine, dont la chambre était placée tout près de celle de la dame, de façon à permettre la libre communication entre elles, le jeune homme heureux loua des « bas menestriers » pour jouer devant l'hôtel de la bienaimée entre minuit et la pointe du jour. Comme le galant était couché en attendant « ses estreines », les ménétriers commencèrent à jouer « de la basse dance, le Languir et l'Ardant désir ». Mais alors Danger, le mari, s'éveille, « lequel ne pensoit pas à danser », et il crie aux larrons. La dame, une chandelle allumée à la main, se précipite dans la chambre du galant et lui dit qu'il est perdu. Effrayé, celui-ci jette la couverture du lit, se lève « tout nud comme s'il venoit du ventre de sa mère » et s'enfuit. Il était temps, car on le poursuivait de très près. En descendant l'escalier, il rencontre une vieille chambrière qui connaît tous les détours de la maison, et qui lui dit que le seul moyen d'échapper était de se cacher dans le gelinier, où personne ne s'aviserait de le chercher. Le jeune homme entre dans ce refuge, et la vieille en ferme le guichet en mettant les barres devant ; sur quoi elle

I. 11 avait paru, selon Brunct, deux cditions sans date avant i$ 20 ; il y cm .1 deux sans If commentaire de Benoît, de 152J et 1528, et sept avec le coninientaire avant 1600,

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s'en va prendre les habillements du galant afin que l'on n'aperçoive rien, « en quoy feist diligence extrême », assure l'auteur, qui mêle çà et là au récit des réflexions de son propre cru. Elle fait des vêtements un monceau et le jette sur le ciel de son lit. Cependant elle ne procède pas si prudemment, que Danger ne trouve un des « patins » des souliers de l'amant, qui était resté dans la ruelle du lit. La chambrière a beau jurer et affirmer « par grandz sermons et sur son baptesme » que c'était un des souliers des musiciens qu'ils lui avaient jeté à la tête parce qu'elle avait versé de l'eau sur eux ; le mari se met en colère, fouille la maison depuis la cave jusqu'au grenier pour trouver le galant : « si furent allumez falotz et lanternes de tous costez, et ny eust guichet, ne cornet, depuis le hauli jusques au bas, ou l'on ne cerchast, et ne falloit point répliquer ne dire il n'y est pas, car fureur de Dangier couroit alors pour tout confondre ».

Tandis que ces scènes se déroulent dans la maison, le pauvre amant passe de tristes moments dans le gelinier. Il gèle à pierre fendre et, tout nu comme il est, il tremble « comme la fueille faict en l'arbre » pendant deux grandes heures. Mais ce n'est pas encore tout. Il souffre « innumerable douleur » des coqs et des chapons qui le mordent et becquètent comme s'il était un poussin, et il est forcé de se cacher le visage dans les mains pour qu'ils ne lui crèvent pas les yeux. Quand enfin il sort de cette cachette plus que désagréable, il avait six cents trous et morsures sur son corps et saignait partout, « qui estoit une angoisse importable ». Le mari, cependant, a entendu le bruit qui se fait dans le gelinier et en demande la cause à la chambrière, qui lui assure que c'était pour « l'amour de la lueur et lumière des fallotz et chandelles, dont lesditz chappons et pouletz avoient paour». Sur quoi le mari va se coucher, et on tire l'amant de son refuge ; mais il est « aussi roide comme une barre de viel fer » et ne reconnaît plus personne, et, quand on l'approche du feu, il s'évanouit, près de mourir. Cependant le départ s'impose, mais on n'attrappe pas les vêtements, « parquoy fut ledict compaignon contrainct de vestir l'une des robbes de ladicte vieille chambrière, qui estoit bien estroicte sur les cspaules dudict amant, et de chausser les souliers de ladicte chambrière ». On le panse bien et le soigne pendant quinze jours, mais il « est si tresesmeu et avoit si forte fièvre du grant travail qu'il avait souffert », qu'il ne peut rien manger ni boire, devient « aussi sec que bois » et passe de vie à

trépas — « qui estoit grant dommage, veu qu'il estoit sur le point de son bien », ajouté l'auteur. — Pour voir la situation sous tous les aspects possibles et pour apprécier la conception dramatique de l'auteur, il faudrait intercaler dans le récit qui précède le témoignage de la dame accusée et les détails dont il enrichit les scènes. Le soir en question, raconte-t-elle, le jeune homme était venu la prier de le loger, prière à laquelle elle céda « et ordonna qu'il fust couché blanc et mol, comme à luy bien appartenoit et en beaulx draps tout neufz qui sentoient à pleine gorge les roses de porvins qu'elle luy tira hors de son coffre, à celle fin qu'il dormist mieulx ». Elle lui donna encore un couvrechef, lui dit : Dieu vous donne bonne nuit, et s'en alla coucher de son côté. Danger, averti par des ennemis du jeune homme, se leva en entendant les musiciens, et, sur la question inquiète de la femme, répondit « mal gracieusement : laissez moy aller, et luy bailla deux souffletz, dont elle cheut à terre toute platte, comme toute estourdie ». La chambrière survint, amenée par les cris de la dame, et Danger lui commanda d'allumer une chandelle. Mais sa maîtresse eut le temps de « la bouter du pied », ce qui suffit pour que la chambrière comprît le jeu et allât avertir l'amant. Elle décrit ensuite l'angoisse où elle s'était trouvée. Outre qu'elle fut pendant deux grandes heures nu-pieds et en sa cotte simple, allant toujours après son mari « et jusques à ce que le tonnaire fust cessé », elle était dans un état d'esprit terrible, « car elle n'avoit couleur au visaige, et estoit aussi deffaicte qu'un drappeau et si trembloit comme la fueille en arbre ». Pour comble de malheur il arriva encore que le feu de la chandelle qu'elle tenait dans ses mains se prit à ses cheveux, mais elle était « si terriblement troublée » qu'elle ne le sentit pas du tout. Ensuite, quand le bruit s'était un peu apaisé, elle envoya immédiatement ses clefs en bas afin qu'on prît des couvertures pour le pauvre jeune homme, et elle était fort embarrassée de ne pouvoir aller le réconforter. « Toutesfois au dernier faignant qu'elle eust mal au ventre elle trouva manière de venir en bas et vint à une course luy dire Adieu, et le baiser moult doulcement. Et alors les larmes yssirent des yeulx tant d'un costé que d'autre, et ne pouvoient parler, tant avoient chascun le cueur serré » — on croit lire ici un passage des romans romantiques d'un Age précédent. L'épilogue est très caractéristique aussi. [ji dame est extrêmement malheureuse, surtout en apprenant que son ami était malade, « et n'estoit une seule journée qu'elle ncluy envoyast

de prunes de Damas seiches, des fleurs de toutes sortes, bouquetz odorand, et toutes autres choses plaisantes, pour l'esjouir : mais ainsi que chascun dit, il fut mal pensé, ou petitement secouru : et luy bailla son médecin par trop de médecines laxatives ». Ici, contrairement à ce qui est le cas dans d'autres arrêts d'un contenu analogue, la dame est parfaitement sincère, et tous les malheurs survenus doivent être attribués à l'intervention du mari, ce qui est aussi confirmé par l'acquittement où résulte le procès.

Certes, Boccace aurait fait de cette histoire une nouvelle parfaite, racontée avec plus de détails encore, plus de verve surtout, et dans un style et un ton plus dégagés. Mais notre procureur, sans tirer de la matière tout ce qu'il aurait pu, est loin cependant de la gâter. S'il ne brille pas par un style littéraire, il se sert au moins partout d'une expression aisée et naturelle — et nous avons vu combien naturelle parfois ! — et qui donne du relief au sujet. Il montre partout la même acuité de regard pour les menus faits de la vie réelle, même s'il ne fait que se les imaginer, et il laisse percer un sens assez développé du comique, tout en gardant un air très sérieux — comme dans la description de l'accoutrement du pauvre prisonnier revêtu de la robe et des souliers de la chambrière. Cette 'série de petits tableaux tragicomiques est resserrée dans un cadre étroit (il a été diflicile, vu le but de toute l'histoire, de leur donner plus de place), mais qui en fait ressortir d'autant mieux les couleurs, et l'auteur des Ce^it Nouvelles nouvelles aurait pu envier à Martial sa conception aussi bien que sa bonhomie amusante.

Pour le reste, je ne saurais citer que des passages qui, sans même mériter le nom d'épisodes de nouvelle, font preuve d'un certain talent de fixer et de rendre vivante une situation. Nous en trouvons un dans l'arrêt XX. L'amant a brûlé du désir de voir sa dame, mais, par crainte de Fauxsemblant et de Malebouche, il a été contraint de passer la nuit dans la rue, devant l'hôtel de sa bien-aimée ; et, ne la voyant pas, il se résigna à baiser la porte et « s'en alloit pensif ». Puis une petite peinture très réussie de ses réflexions : il se réjouissait pourtant en son for intérieur de ce que l'Amour lui avait montré de si grandes grâces et lui avait permis d'arriver à un si haut bien. Mais une fois couché et pensant que sa dame ne savait rien de sa venue, et par

conséquent ne lui en saurait aucun gré, il se retourna dans son lit plus de cent fois sans pouvoir dormir. Quand vint le point du jour et qu'on ne voyait pas encore clair, il lui fallut « ribon ribaine » se lever et retourner devant l'hôtel de sa dame, pour entendre « lever les avoines » et regarder par les crevasses de la porte s'il la verrait « en son corset ou en sa cotte simple, car il en est au paradis ». Mais aussitôt qu'il mit l'œil entre la serrure et la fente du loquet, une « paillarde caille » qui se trouvait dans la maison voisine commença à crier et à « chanter carcaillart », comme si elle voulait l'accuser, et à ce bruit son sens « se mesloit et perturboit ». Et de peur et frayeur il se retira tout confondu et se heurta le nez contre la porte; cependant la caille continua à crier si fort qu'il fut forcé de partir, à son grand ennui et déplaisir. Il veut maintenant que la dame tue cette caille ; elle répond que l'objet de son courroux ne lui appartient pas, et que, du reste, ce serait très mal fait de tuer ce pauvre oiseau « qui gagnoit sa vie à chanter » et n'avait aucune mauvaise intention.

L'arrêt XIX esquisse les contours d'un petit intérieur domestique. La dame accuse sa vieille chambrière, qu'elle a comblée de bienfaits, de l'avoir trahie auprès du mari : son bon ami étant venu « s'esbattre l'apresdiné comme il avoit accoustumé », la dame, qui tenait sa quenouille, laissa tomber son fuseau, sur quoi le galant le lève gentiment et, en le lui rendant, l'embrasse. La chambrière qui le matin avait reçu des reproches parce qu'elle n'avait pas plié les «gorgias» de su maîtresse, et qui méditait vengeance, raconte la scène au maître de la maison, en exagérant beaucoup. Après avoir boudé trois ou quatre jours, le mari « se desgorgea en maugréant que si le galland y retournoit plus qu'il luy couperait les jambes ». La chambrière fut chassée par la dame : c'est leur devoir, dit-elle, de garder pour elles « tout ce qu'elles voient faire en amours, comme font confesseurs », et rien n'est plus grave que de dévoiler des secrets en espérant d'en tirer de l'avantage et de prendre le commandement de la maison. La chambrière avoue que dès son entrée dans la maison Danger lui avait parlé « apart en l'oreille » en promettant de lui donner tous les ans une robe et un bon chaperon afin qu'elle surveillât la dame, qui était encore bien jeune, et il lavait obligée d'y consentir. Cependant elle n'avait rien remarqué de mal, et servait bien sa dame ; mais comme celle-ci néanmoins ne faisait que la gronder, elle se fAcha, et, l'occasion venue, tint sa promesse envers

son maître, qu'elle devait servir avant tout. La dame souligne encore très fortement que si cela est vrai pour le service ordinaire, en toutes autres choses les chambrières doivent rester du côté de leurs maîtresses. — C'est au fond, comme nous le voyons, un thème ancien mis en nouvelle form^ pour en tirer un sujet de procès, et ici, comme dans les quelques cas analogues où Martial traite un vieux sujet de nouvelle ou d'anecdote, le cadre est très propre à mettre en relief l'élément dramatique.

On peut trouver à la rigueur dans l'arrêt XLI le rudiment d'une petite nouvelle d'intrigue ayant pour thème la jalousie et mettant en scène un moine — seul endroit où Martial se permette une allusion à cet état si bafoué dans d'autres productions littéraires antérieures et contemporaines'. Un jeune homme porte plainte contre un sien ami intime auquel il avait confié ses secrets et entre autres « lui avait touché de loin » de sa dame, qui était tellement sage et gentille, « et comment il estoit bien tenu à Dieu de l'avoir ainsi pourveu ». L'ami écoutait ses confidences et en louait le jeune homme, « et luy faisoit le beau beau » en le réconfortant quand il était triste et en lui offrant cœur et corps, sa fortune et ses biens. Mais il apparut plus tard qu'il le faisait uniquement pour savoir qui était cette dame, : après avoir connu son nom il s'accointa à la dame, et trouva un moine avec l'aide duquel il fabriqua au nom de l'amant une lettre à la dame contenant des menaces et des injures que celui-ci n'aurait jamais proférées, « plutôt il se serait fait tuer ». Et l'amant poursuit plein de courroux : « Or que faict ce moine cy, il s'en vient par devers ladicte dame, et n'est pas content de porter et bailler lesdictes lettres faulses, mais soubz umbre de ce qu'on dit qu'elles contenoient crédit, il dict les plus terribles choses à ceste femme qu'on sçaroit ymaginer. Ht tellement que quand elle les ouyt, elle adjoustant foy à ce que ledict moyne disoit, commença soy pasmer et tombera terre comme toute esvanouye ». La conséquence est non seulement que la dame reste malade pendant longtemps, mais aussi que ses sentiments envers l'amant fidèle et trahi se refroidissent et qu'elle lui tourne le dos « en rechignant, et le mauldit, et parfois le menasse de luy porter dommage en corps et en biens. Et en luy disant plaine-

I. Notons ici qu'il y a dans un arrêt (VII) une intrigue d'amour, du reste très pâle et insignifiante, avec une nonne.

ment qu'elle aymeroit mieulx qu'il fust ars et brûlé, qu'elle luy feit un seul plaisir ».

La scène et le cadre des événements sont encore mieux et plus complètement dessinés dans l'arrêt XLIX. La dame a été contrainte d'observer l'attitude la plus prudente à cause de Danger et de Malebouche, et quelquefois elle a dû faire semblant de ne pas connaître son amant. Ainsi, un jour, en revenant de Téglise et en le voyant la saluer, elle tourna sa tête de l'autre côté. Sans penser « qu'en amour on porte avec patience tous les maux qui peuvent arriver » et qu'il est défendu de longuement garder son courroux et de se venger, l'amant se transporta le soir devant sa porte et jeta d'abord deux ou trois grosses boules de neige contre sa fenêtre, puis une grosse pierre qui brisa les vitres ; les éclats tombèrent sur la tête de la dame, et l'un lui frappa le nez tellement qu'il y eut une effusion de sang. Et, de plus, il avait lacé sa botte avec un beau cordon dont elle lui avait fait cadeau, mettant ainsi à son pied ce qu'il devait mettre à sa tête, et ensuite il avait dit d'elle des mots malséants et méchants. L'amant s'excuse par ses terribles souffrances : en hiver, « quand il geloit si fort que les gens de fine froidure ne s'osoient tenir à l'huys », il s'était rendu en vain devant sa maison. Et en été c'était encore pire, jamais il n'osait s'avancer vers elle, « sinon quand il faisoit oraige de temps, ou qu'il tonnoit ou esclairoit et espartissoit de tous costez... sans les autres inconveniens du vent et des gouttiers qui degouttoient sur luy dedans son dos, comme qui les jectast par despit. Et fault noter qu'il n'avoit habillement sur luy qui ne fust plein d'eaue, voire tout le corps, comme s'il fust venu d'ung baing ». Et pour toute récompense il n'a eu qu'un baiser ou deux tout au plus, sur quoi il lui fallait retourner par bois et ruisseaux et courir toutes sortes de dangers. Le jour en question il avait attendu bien trois grandes heures, « tellement que ses souliers étaient gelez et ne les pouvoit ravoir de la terre ». Finalement, il commença à tousser et heurta de la pointe de son « patin » à la porte, et ne voyant encore rien, il s'énerva et jeta une boule de neige contre la fenêtre, mais sans aucune intention de faire du mal. Et s'il avait pesté un peu, c'est parce « qu'en retournant il rencontra un viel tronchet de pâtissier, qui luy cuida fendre la grève de la jambe », ce qui lui faisait maudire la dame « et peult bien csire qu'il dit qu'elle cstoit traistresse ». Il assure très sincèrement qu'il a agi « par chaude colle », et croit avoir payé par ses peines ce qu'il avait

reçu et « la charge de service en quoy il estoit obligé et ou pendoit la mort ou la vie à chascunefois qu'il alloit vers sadicte dame ». Son repentir est vraiment sincère et toutes les péripéties de la petite histoire sont mises en relief par l'auteur avec un accent très juste et avec beaucoup de vérité.

Si nous ne trouvons pas dans les Arrêts beaucoup de situations exécutées d'une manière littéraire à proprement dire, on peut citer par contre un grand nombre de traits réalistes illustrant les rapports des deux amants, traits qui sont de l'invention de l'auteur et ne rappellent en rien ses modèles dans la poésie qui fleurit autour de la Belle dame de Chartier, En relevant quelques-uns de ces détails, dont Martial nous offre une richesse presque inépuisable, nous touchons en même temps aux personnages qui figurent dans les Arrêts et aux petites ébauches psychologiques qu'on peut trouver çà et là dans leur exécution.

Ainsi, dans le premier arrêt, le galant essaie d'obtenir la grâce d'une dame par des cadeaux qu'elle ne veut pas accepter pour ne pas commettre « simonie en amours » ; mais comme elle lui sourit et lui répond gracieusement, il s'échaufle et croit que « la besogne estoit ja faicte », supposant que « dames sont tousjours plus promptes à resjouyr cueurs d'amoureux que à faire douloir » et vient lui dire qu'il ne vivra pas trois jours « s'elle ne luy ottroyoit ce qu'il luy demanderoit ». Tout effrayée elle répond qu'elle le haïrait autant qu'elle l'a aimé s'il lui parlait désormais sur ce ton. Loin de se laisser corriger, le jeune homme n'en devient que plus assidu, il essaie de prendre un baiser par force, et, repoussé avec violence, revient pleurant de douleur et d'angoisse et s'étant fait frotter le visage et les yeux d'eau de comin pour paraître plus piteux encore. Elle en prend pitié et l'embrasse deux ou trois fois pour « obviera plus grand meschief ou qu'il ne cheust en desespoir », et lui fait << plusieurs autres gratuitez et menus plaisirs ». Ses prétentions ne font qu'augmenter, et « persévérant de mal en pis il voulut mettre la main aux tetins ». Chassé encore une fois, il revient un jour de bonne heure, « court habillé et desguysé avec une gente daguette pendant à sa ceincture », et après avoir salué et « bien longuement quaqueté » il adresse à la dame un discours solennel, annonçant son dessein d'attenter à sa vie. Sur quoi il déchaîne sa dague et commence à se « deslacer » pour se frapper à la poitrine. La dame, par tous les moyens '

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possibles, essaie de l'apaiser, mais comme il continue à jurer et maugréer qu'il se tuerait sur place, elle est forcée de céder à sa mauvaise volonté. Mais ensuite cet illoyal amant s'était vanté en plusieurs lieux d'avoir joui d'elle par « subtilz moyens » et l'avait ainsi déshonorée. — Cet exposé assez vif de l'attitude et de l'état d'âme d'un galant qui s'est proposé de vaincre toute résistance et qui, pour arriver à son but, emploie les moyens les plus contraires, mais qu'il juge propres à impressionner la psychologie d'une faible femme, est en somme confirmé par l'amant, qui cependant ajoute quelques détails importants : d'abord, que la dame l'avait bercé de douces espérances pendant longtemps, par quoi il était devenu si amoureux et languissant qu'il ne pouvait dormir ni jour ni nuit, et quand il réussissait à avoir quelques minutes de repos, il frissonnait et se sentait « plus de cent esguilles au tour du col, qui le picquoyent » et que toute nourriture lui paraissait amère ; et ensuite, quant à l'attaque principale, « il n'y avoit veu de son costé aucun excès^ crime, ne maléfice : mais luy avoit aydé et secouru ladicte demanderesse de son bon gré et consentement ». Et, pour ce qui est de la calomnie, il n'avait raconté son bonheur qu'à quelques amis intimes, sur le silence desquels il cro5'ait pouvoir compter. Sa défense cependant n'est pas acceptée. — Ce petit tableau n'avait besoin que d'un encadrement convenable pour donner l'image vivante d'une aventure vécue. Il nous fournit une occasion excellente de constater combien les motifs employés abondamment dans les poèmes qui nous ont occupés (je pense aux plaintes de l'amant qui ne peut dormir) gagnent en effet dramatique et réaliste sous la plume de Martial ' .

Voici, dans le troisième arrêt, une transposition réaliste du thème de la Belle dame sans merci. La dame traite en effet son adorateur très mal. Pour avoir un pauvre bouquet ou une violette, il est contraint de passer une fois la semaine devant la porte de sa bien-aimée, où il souffre des maux infinis, car elle le fait attendre des heures dans la rue, et quelquefois, quand sur le point de partir il aperçoit un ravon de lumière à travers les vitres et en conclut qu'elle ne dort pas, il doit encore attendre toute la nuit, regardant « en hault les gouttières » seulement pour la voir venir à la fenêtre, ce qui en hiver est très dur et fait qu'il « ne sen-

I. M. Kûchlcr a not«i que ce mime sujet, quoique sous une lornic inlinimciu plus grossière, se retrouve dans I.1 25* des Cfut Nouvelles nouvelles (<)/'. cil. p. 282). La parente est ccpcnduDt très éloigucc.

toit membre qu'il eust, si que l'on eust ouy cliqueter ses dentz l'une contre l'autre comme une cigongne ». Et par un temps de pluie il lui arrive de retourner si trempé à son hôtel qu'il est forcé de changer de chemise tout de suite et prendre « tous nouveaux habillements, qui luy estoit pareillement moult grand et tresgrief martyre, sans encore n'y compter ne comprendre la crainte qu'il avoit d'estre cogneu, et le danger du guet ». — Cette peinture est complétée par la réponse de la dame, qui assure avoir pour lui un aussi grand amour que le sien : trois heures avant le moment où elle croyait pouvoir l'attendre, elle restait toute ravie et hors d'elle ; son cœur était toujours près de lui et il lui était fort pénible de le savoir là et ne pouvoir bouger par crainte de son mari, ce « qui luy estoit plus grande peine la moitié que tout le martyre que ledict amant pouroit souftrir », et elle ajoute : « car il fault faire semblant aucunesfois de dormir quand on veult veiller, et de plourcr, ou l'on a bien grand fain de rire ». Quant à la froidure, il n'en devrait pas parler, car jamais un amant ne doit avoir froid, même s'il gèle à pierre fendre. Et s'il endurait du mal les nuits, elle ne le faisait pas moins, en cherchant quelque moyen de venir à la fenêtre, où parfois elle restait toute nue pendant deux grandes heures. Et elle énumère d'autres petits inconvénients dont elle souffre, et beaucoup plus que lui.

Cette « belle dame sans merci » revient ensuite sous plusieurs formes, mais toujours transposée en une échelle réaliste avec tout son milieu, ses actes et ses sentiments. Elle est accusée d'avoir partagé ses grâces entre plusieurs, quoiqu'elle eût promis de n'aimer que le plaignant (arrêt IX); elle pend chaque jour à sa ceinture et en sa quenouille nouveaux bouquets et fleurs étrangères qu'il ne lui a pas données, « dont il a un peu de mal en sa teste », et quand dans son lit quelquefois il s'éveille « sur ce point », il met bien trois heures à se rendormir. Ou bien, quand il a mené toutes les veilles de fête des musiciens devant la porte de sa dame et qu'il lui a fourni chaque année pour ses étrennes un beau « chapperon de mygraine » et chaque premier jour du mois de mai une robe neuve, elle lui a donné pour toute récompense un seul baiser quand il la pouvait trouver seule, et encore n'était-ce pas même un baiser honnête, car elle « n'y mettoit du sien que la bouche ou la joue, en quoi elle gagnoit plus de la moitié » en n'y mettant pas la main ! (arrêt X). Un autre amant accuse sa dame de ne

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lui avoir rien octroyé quoiqu'il l'eût comblée de cadeaux : des bagues, des joyaux, six aunes de damas pour en faire une cotte simple, deux petites verges d'or, quatre aunes d'écarlate, une turquoise et un « agnus dei d'or bien gent » avec plusieurs autres menues choses (arrêt XV)'. De même, dans le XXXIIP arrêt il s'agit de présents; mais ici l'amant, représenté ailleurs comme jeune, est devenu un vieillard qui se plaint que la dame ne tient pas compte de lui, malgré plusieurs ceintures et chaperons dont il lui avait fait cadeau. Quand elle veut avoir de lui quelque chose, elle l'entretient le mieux du monde, « mais quand vient au fort, luy respond Nescio vos, en luy faisant la rencherie ». Et il ajoute que, si elle ne veut pas répondre à sa flamme pour un autre motif, elle le devrait faire au moins pour son argent. — Dans l'arrêt XXV nous rencontrons un amant qui ressemble davantage à celui des poèmes. Il languit plus que les autres, il désire oublier la cruelle, bien qu'il ne le croie pas possible : il a essayé des voyages et des pèlerinages, mais plus il était éloigné d'elle, plus il désirait l'approcher ; la guérison ne peut venir que d'elle et il serait même content de mourir entre ses bras. Dans le XXXVIIP arrêt un pauvre amoureux plein de deuil « pria moult une jeune dame de danser avec luy, dont elle fut refusante » en s'excusant qu'elle ne faisait que venir. Mais un autre jour il la pria de faire un tour avec lui, sinon pour autre chose, du moins pour qu'on ne se moque pas de lui ; et, comme elle voit qu'il l'aime, elle ne fiiit pas semblant de le voir quand il ôte son bonnet devant elle, et si par aventure elle lui dit une fois adieu, c'est en hochant la tète. Un autre malheureux plus romantique se plaint de ce qu'il avait entrepris d'entrer en lice et de mettre sa vie en danger pour qu'elle sût qu'il l'aimait « merveilleusement par dessus toutes autres ». Il s'était fait faire harnois et habillements avec la devise de sa dame, et se préparait à jouter, convaincu qu'ainsi accoutré personne ne pourrait lui résister. Mais quand en partant il voulait avoir la bénédiction de la

1. Cnip. l'arrct XXVII, où le jcuuc homme se plaint de n'être pas reçu en grâce par sa dame, quoiqu'il lui eût donné en cadeau « un des plus beaulx et riche mouchoir qu'il estoit possible de faire, ou son nom cstoit escript en lettres cnlassées le plus gentemcnt du monde, car il estoit ataché à un beau cueur d'or, et franges de menues pensées >•, avec l'intention que, quand elle mettrait la main sur ses clefs, elle le vit et que, quand elle se moucherait, il lui souvint de son fidèle amant. — L'arrôt XXX contient une plainte pareille : l'amant avait donné tant d'argent et de cadeaux qu'il V avait employé toute sa fortune — et le tout sur la demande de la dame.

dame, elle feignit d'être malade et ne vint pas l'encourager dans son entreprise, ce qui causa sa défaite, tandis que si elle avait dit seulement adieu ou quelque autre mot, son cheval eût marché plus joyeusement et il aurait été sûr de la victoire (arrêt XLV).

Ce thème est travaillé avec plus de détails dans quelques autres arrêts. Un jeune homme — il s'agit de l'arrêt XII — et une gracieuse dame se sont promis de vivre et mourir ensemble comme deux vrais amants « sans jamais départir pour quelque malheur qui peult advenir, et en ce point en confermant l'alliance en eust plusieurs baysers, donnez de si tresbon cueur que les larmes en venoyent de joye aux yeulx d'un chascun ». On se promit encore de rester « communs en biens » — et ici on nous donne toute une liste de ce qu'on considérait comme des signes d'amour et de fidélité : que la dame « ne debvoit rire ne faire le petit genou » ; qu'elle ne devait pas saluer d'autres ne leur parler s'il n'était pas présent; qu'elle lui offre toujours le meilleur accueil, surtout quand il parle à elle, et ne doit tourner la tête d'une part ou d'autre ; qu'elle doit répondre à ses sornettes gracieusement, sans prendre un ton hautain ; qu'elle doit lui faire savoir si elle veut aller « jouer et esbatre aux champs », pour qu'il l'accompagne et qu'elle n'y mène pas d'autres ; qu'elle ne doit « souffrir prendre les liens de sa chausse à aucuns qui en font les surceinctes, et qui les portent entour eulx en lieu de ceincture » ; qu'elle ne gronde pas si « d'aventure il la boude en passant par la rue par le costé, ou lui jecte une violette » ; que s'il arrive en son domicile ou à quelque autre endroit où elle est assise, elle doit reculer sa robe pour lui faire place. Mais, malgré tout cela, elle observe envers lui depuis quelque temps l'attitude la plus étrange, fait semblant de ne pas le voir, ou passe de l'autre côté « en le mocquant et desprisant » et montre à plusieurs galants des mines riantes. Elle va encore plus loin : elle l'injurie et menace de le frapper ; « et de faict n'a pas long temps qu'il tiroit sa quenouille par derrière, et elle se courrouça moult aigrement : et jura que s'il y venoit plus, elle lui en bailleroit sur la teste ». — Dans l'arrêt XLVIII un jeune galant raconte qu'un soir, au souper, au moment où on ôtait les plats de la table d'une noce, il y eut une très belle jeune dame assise à table, « qui en parlant d'Amours ainsi qu'on en devisoit à table, dit audict galland en passant ces motz : Telle gerbe n'est pas sans lien : et qu'il n'estoit pas homme pour demeurer derrière ». Ces mots le faisaient « tressuer de

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grand joye », et il mena danser la dame. Mais au bout d'un instant vint un autre jeune homme qui dansa avec elle, et à qui elle fit un accueil si amical que notre amant « eust un petit de mal en sa teste et n'en fut pas trop content ». Pendant qu'elle dansait il eut occasion de parler à la chambrière, qui lui assura que sa maîtresse l'aimait de tout son cœur. « Sur son corps il n'avoit veine qui ne tremblast de joye et liesse qui luy surmonta jusques au parfond du cueur » ; il trembla de fièvre blanche toute une nuit, et, sur le conseil de la chambrière, fit ensuite plusieurs visites chez la dame, mais sans que celle-ci se souciât beaucoup de lui. Les « gens d'Amours » ont pitié de ce pauvre homme et déclarent que de pareils faux renseignements sont condamnables; « car c'est pour ravir un homme jusques au troysiesme ciel, et en advient plusieurs inconveniens, comme d'aucuns povres amoureux qui en perdent le boyre et le menger ». L'amant est gentil et n'insiste pas.

Dans quelques arrêts, les rôles sont intervertis, et c'est la dame qui porte plainte contre le jeune homme. Dans le XXIX"-', elle accuse son ami de froideur : il ne tient pas compte d'elle ; si elle le fait chercher, il ne vient pas. Il était cependant, ajoute-t-elle amèrement, un temps où il eût été bien heureux si elle avait voulu lui « sourire d'un œil » ; c'est bien vrai ce qu'on dit, que « quand ilz ont faict des gens, il ne leur en souvient plus, et sont folles celles qui s'y fient ». Il a sans doute pris une autre amie. Mais elle en a eu si grand chagrin qu'elle ne saurait ni manger ni boire ni dormir, car elle pense toujours et sans cesse à lui: « son cueur luy frémit, et luy viennent plusieurs vomissemens qui tressouvent la font esvanouyr » ; elle « crache sang à gros morceaux meslez de grande ordure, qui est grand pitié », elle ne vit que de soupirs et ne boit que l'eau de ses larmes, « les jambes luy commencent à peller, les ongles luy cheent ». Elle soupçonne l'amant de lui avoir donné quelque boisson pernicieuse. — Une jeune fille raconte, dans l'arrêt XL VI, qu'un galant, qui, en revenant d'un pèlerinage, avait été « tant altéré » qu'il ne pouvait boire ni manger, reçut d'elle en consolation des fleurs et même des baisers, qu'il estimait nécessaires pour sa guérison. Il fut guéri, en elfet, mais il n'a pas tenu sa promesse de lui donner une belle bourse et un tabouret, ni même de porter un bouquet de romarin vert, par amour d'elle.

L'arrêt XL nous présente un amant chevalier de la triste figure autant, pour le moins, que l'ont jamais été les héros des poèmes. La

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dame se plaint que son ami, jadis « le plus joyeux et esbatant que pouoit estre, bien nouvellement habillé, gent, plaisant, gratieux et advenant », soit devenu « pensif, songeait et melencolieux ». Voyez le tableau qu'elle dresse de ce lamentable adorateur : « Quand on luy donne des bouquetz ou des fleurs, il les déchire toutes par pièces quand elles partent de ses mains : et incontinent qu'il oit les menestriers ou le tabourin, les larmes luy viennent aux yeulx \ et ne faict que souspirer. Si on luy parle à la table de quelque propos d'Amours, il tourne le propos à parler ou de la mort, ou de quelque vieille histoire qu'il va quérir bien loing pour l'amener à propos : il a froit quand il faict chault, et quand il faict froit il a chault. ». — L'amant pour toute réponse dit qu'il n'y a jamais joie qui ne coûte mille douleurs, que les dames ne font que se moquer des adorateurs, que les loyaux sont toujours les plus douloureux et qu'on ne tient compte des gens s'ils n'ont point de fortune. C'est pourquoi il avait pensé délaisser et abandonner l'amour, et recouvrer le temps perdu; pourtant il ne veut pas dire de mal de l'Amour, car certes tous les biens en viennent, et il remercie gracieusement sa dame de lui avoir été bonne. Quant à lui, il aime mieux mourir que vivre, car plus on va avant dans ce monde, plus il y a de la peine, et, quand il se souvient des temps passés, il ne peut s'abstenir de pleurer. La cour, très raisonnable, ordonne que ce pauvre homme « sera mis aux herbes », tenu de demeurer dans un jardin pendant un mois, « affin qu'il voye toutes les belles fleurs et verdures pour le resjouyr », et on lui défend toute compagnie mélancolique, de se promener seul et de « se fantasier tout apart luy ». Et elle ordonne encore que ladite dame l'accompagnera « par manière de provision » jusqu'à ce qu'il soit guéri; et tous les livres lui seront défendus, ainsi que toute mention d'argent et de richesses.

Si, dans ces cas, la belle dame se plaint de trop de froideur, elle peut trouver d'autres fois que l'amant a été trop entreprenant. Un jeune homme est accusé d'avoir pris un baiser par force ; il se défend en disant qu'il avait beaucoup aimé cette dame, qui avait promis de lui donner enfin un baiser ; mais comme elle lui avait fait attendre cette grâce pendant trois mois et qu'il la rencontra une fois seule à la

I . Ce trait rappelle un peu le malheureux mari dans la IV* des Quinze joies, voy . plus haut, p. s8.

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maison, Danger étant sorti, il prit le baiser de lui-même, « estant au destroit d'une grande challeur, qui luy print au cueur, et voyant qu'elle ne vouloit faire raison d'elle mesme pour prière ne requeste qu'il luy fist » (arrêt XVIII). — Un soir bien tard, dit la jeune fille de l'arrêt XI, qu'il faisait chaud et que le soleil était à son coucher, elle et son amant et plusieurs de leurs amis allèrent se baigner sur le gravier d'une île et pêcher avec des nasses et des filets. L'amant alors se conduisit mal envers elle, en ne pas s'en tenant aux seuls poissons, et elle dessine ce grave outrage dans la scène piquante que voici : « Or advint que en courant ledict amoureux, qui avoit tous) ours l'œil sus elle, et plus qu'à prendre le poisson, se vint aborder à l'encontre d'elle et combien qu'il eust assez place pour tirer son chemin ailleurs, toutesfoys tout en sursault et en un moment il luy feit le jambet, tellement que ceste povre femme cheut à terre et que sa cotte simple fut mouillée et gastée dedans la rivière. Et ne fut pas encore content, mais en faisant semblant de la relever, il luy mit la main sur le tetin et la pressa très fort, dont elle fust toute esmeue, et fut au lict malade par bien long temps. » Lui réplique qu'en glissant sur un gros caillou il était tombé sur elle, mais qu'il ne l'avait « tastée ne pincée, ne n'eut pas le loysir de ce faire, pour l'eaue dont il estoit tout esblouy ». Elle ne veut pourtant pas croire qu'il n'y eût pas guet-apens et intention préméditée. Les scènes sont vives et riches en détails pittoresques. De l'arrêt XLIX il a été déjà parlé plus haut. On peut rapprocher de cet arrêt le dernier, LI, où la dame, qui en jouant « au tiers » dans un grand et beau pré avait mis « un tantinet d'herbe verte » entre la chemise et le dos du galant, fut par lui punie d'une manière cruelle et brutale : « ce galland se despita si terriblement, dit-elle, qu'il luy vint incontinent bailler deux grandz soufletz ». Et non content de cela, il « la jecta à terre et la descoiffa, en la traînant par les cheuculx devant tout le monde, comme s'ellc eust esté sa chambrière ». Il allègue pour sa défense que la dame, sans l'avertir, avait jeté dans son dos une poignée d'orties et d'ordure, « ou il y avait parmy des formis qui le piquoycnt et faisoyent si grand mal qu'il ne pouoit durer ». Ainsi par « chaulde colle » il avait commis le forfait, mais pour la grande douleur qu'il sentait au dos, il ne put s'en tenir.

Dans tous ces arrêts où il y a une controverse entre la dame et le galant, elle est en général beaucoup plus nettement dessiné que lui.

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Souvent, et dans la plupart des cas, le fond de ce caractère féminin est le même que chez la belle dame de Chartier : elle est hautaine, dédaigneuse, se soucie peu des souffrances du jeune homme, elle défend la liberté de ses actes et ses sentiments. Chez Martial cependant tout cela est plus souligné et pour ainsi dire plus cru. Ses femmes, quand elles répondent aux plaintes des hommes, sont plus franches et plus fortes dans la réplique, plus légères, plus impertinentes, plus effrontées même. Le contraste entre ces amoureux transis et ces femmes à la langue bien pendue est très fortement et très bien accusé. Mais ce n'est pas là seulement la reproduction du type traditionnel, avec les variantes particulières qu'y introduit le ton plus vulgaire des Arrêts. On peut relever dans ces caractères de femmes des traits qui semblent attester l'intention positive, et bien plus forte que dans les poèmes, de les présenter sous un jour défavorable et d'en faire une peinture méchante et satirique. Ce trait est encore plus accentué par le fiiit que l'auteur prête çà et là à ses personnages des réflexions générales et bien peu flatteuses sur le caractère de la femme.

Chez Martial, dans la plupart des cas, la dureté de la belle s'explique par sa légèreté et son manque de morale. Déjà dans le premier arrêt il souligne bien la coquetterie de la dame ; il y a, dans l'exposition de sa manière de « soubrire » et « rechignier » tour à tour et d'énerver par là le pauvre amant, beaucoup de vrai et bien observé, et Martial ne l'épargne pas du tout. Cette dame ressemble, du reste, à celle de l'arrêt XVIII, qui laisse de remplir sa promesse d'un baiser si longtemps qu'il use à la fin de violence.

La dame de l'arrêt IX prétend très franchement que « quelques promesses que feissent dames, se doibvent entendre civilement, c'est asçavoir la ou sera leur plaisir », et elle continue la caractéristique de tout son sexe en disant que les dames ne se donnent jamais assez pour ne pas faire une petite réserve à part soi, « et qu'elles ne soyent sur leurs piedz pour user de leurs voluntés et plaisirs, car elles sont dames ». Même si elle avait promis de l'aimer bien et loyalement, il ne lui est pourtant pas interdit de parler à d'autres et d'accepter des fleurs si on lui en donne, « car Ton sçait que dames ne peuvent renoncer aux biens qui leur peuvent venir ». Elle rit de la naïveté du jeune homme qui demande qu'on l'embrasse devant tout le monde et qu'on ne pense qu'à lui.

C'est sur ce même ton que parlent ]f)lusieurs de ces dames. Celle de

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l'arrêt suivant (X) est pourtant moins vulgaire, mais elle insiste sur la grande valeur des moindres grâces accordées par une femme à un homme. Elle ne l'avait pas prié de veiller les nuits, ni d'envoyer des musiciens, qui quelquefois sont arrivés à un moment très inopportun, « car de les ouyr quand on n'a pas le cueur en joye », ajoute-t-elle gracieusement, « est rengregement de deuil et planté de pleurs et de larmes. » Elle lui a fait plus grand honneur qu'il ne le méritait en portant des robes reçues de lui. Et quant au baiser défectueux qu'elle lui avait donné, et où il avait trouvé « usure toute chère » de sa part, elle dit joliment que si cela « fust chose qu'on peust priser ou estimer, l'on trouveroit sans comparaison que la moytié d'un seul baiser d'une dame octroyé de bon cueur, vault mieux que tous les biens ne l'argent qu'on sçauroit donner » . Nous avons vu, en citant l'arrêt XII, que la « défenderesse » y ressemble beaucoup au type de femme de l'arrêt IX, adouci un peu par des invocations à l'Amour, qui, prétend-elle, départit les grâces des dames où il lui plaît, de sorte qu'elles-mêmes n'en sont pas responsables. Pour le reste, la défense est vivante et d'une parfaite franchise. L'amant s'est fait des folles imaginations : bien qu'elle l'eût aimé, elle n'avait pas conçu un pacte quelconque avec lui tel « qu'il l'avoit baptisé ». Elle avait toujours été maîtresse d'elle-même et avait l'intention de le rester. Et « selon raison gardée en matière d'Amours, on ne peult empescher que femme ne caquette, parle, salue, rie, ou bon luy semble ». Du reste, il sied aussi mal à un serviteur « de porter plainte contre sa dame qu'à un vassal de le faire contre son seigneur, car, de fait, les hommes ne peuvent avoir domination et seigneurie sinon par le moyen et courtoisie des dames ». Par conséquent, si cette dame avait, de grâce, aimé le galant, cela ne l'obligerait pas à l'aimer toujours ni à faire ce qu'il voulait, « car bien souvent pensée de femme se change ! » Elle est en son plein droit de lui dire : allez-vous en, vous m'ennuyez, de ne pas lui dire adieu si bon lui semble, il ne lui appartient point de parler ni de mot sonner, il peut chercher une dame ailleurs, etc. ; elle oppose aux plaintes de l'amant toute une série de répliques froides et dédaigneuses revêtues de la même forme juridique que les plaintes. Tout cela est d'un effet très vif et fait ressortir dans son caractère des traits frappants par leur vérité générale et éternelle. L'accusée de l'arrêt XV, assez sympathique et non par trop égoïste comme les autres, se moque du jeune homme : il ne comprend pas son cas, il veut que pour ses beaux yeux

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on lui octroie dès la première fois ce qu'il demande, « sans ce qu'on Teust essayé ne sans sçavoir qu'il a au ventre », qu'on lui rie à pleine gorge ou qu'on s'arrête dans la rue pour tenir propos avec lui, « qui n'est pas la manière ». Du reste, l'amour d'une dame ne s'achète pas, et elle n'avait aucun désir de ses biens, jamais elle n'aimerait personne par contrainte, ou à cause de ses richesses, « elle aymoit mieulx en aymer un qui fut à son plaisir qu'avoir tous les biens temporelz et joyaux du monde ». De même que l'amant dans l'arrêt XXV ressemble au héros mélancolique de Chartier, de même la dame est raisonnable et sage comme celle du poème : elle voit tous les jours arriver de grands malheurs à ceux et celles qui sont « au plaisir et service d'Amours » et elle ne veut pas aimer ni l'un ni l'autre, car elle ne veut pas être déçue ni perdre sa renommée ; les galants ne se soucient pas de l'honneur des dames, car ils ne pensent qu'à leur «singulière volunté », Contre la dame qui dans l'arrêt XXIX, se plaint si amèrement de toutes ses douleurs, l'amant fait valoir qu'à cause des « estranges manières » de la dame il l'a abandonnée, ce qu'elle pourra bien supporter, puisqu'elle a d'autres serviteurs, et il explique quel péril il y a à aimer une dame de cœur volage. Elle feint la maladie pour ne pas tenir ses promesses, et, des informations qu'il a prises sur elle, il apparaît bien qu'elle est méchante et déloyale. Encore plus mauvaise est cependant la dame de l'arrêt suivant : elle se moque du galant « en le montrant au doigt », et elle déclare nettement « que quiconque veult d'Amours jouyr, baille l'argent devant la main et que c'est grande follye de s'attendre à l'escuelle d'autruy, s'il ne fournit et remplit » ; elle se considère comme affranchie de ses promesses, « car les biens et vertus qui souloient estre en luy n'y sont plus »... et puis qu'ainsi est que povreté maintenant le guerroyé, adonc elle n'en veult plus. » Ces manières de voir sont sévèrement jugées par les gens d'amour, et la dame, convaincue de n'avoir jamais aimé que pour argent et d'avoir vendu « les biens d'amour », est condamnée à être bannie pour toujours du royaume d'amour. La dame de l'arrêt XLVIII se défend en alléguant d'un air très sérieux qu'elle s'était pourvue d'un autre serviteur (excuse où l'auteur semble avoir mis une pointe satirique), et que les paroles que le plaignant avait prises pour une déclaration en sa faveur, sont de celles qui doivent entrer par une oreille et sortir par l'autre ; c'est folie de s'y fier, « car il est aucunesfoys force et nécessaire de dire

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aucune chose qui toutesfois ne seroit pas véritable, pour complaire aux gens,et leur donner un peu d'espérance de parvenir aux biens qu'ilz désirent ». Nous avons dans cette petite remarque assez fine une contribution de plus à la psychologie de la coquetterie féminine que Martial semble avoir si bien connue.

A une autre catégorie appartiennent quelques peintures de femmes qui doivent être mentionnées ici. Telle la caractéristique réussie des deux dames dont l'une accuse l'autre de lui avoir soustrait son galant (arrêt XXVIII), querelle qui est bien prise sur le vif. Telle aussi le portrait de la dame qu'un vieillard accuse de n'être pas assez bonne pour lui (arrêt XXXIII). Sa défense est amusante : il est contre nature qu'une jeune femme aime un vieillard, car les deux sont contraires comme blanc et noir et incompatibles comme chaud et froid. Il croit vraiment qu'une jeune femme doit tout laisser pour le chauffer et lui frotter la tête pour l'endormir « qui est chose mal sortissante à jeune femme » ! Elle aurait mieux aimé être brûlée vive que d'avoir rien pris de lui; « et quant est de l'aymer, y seroit avant autant que Charlemaine es Espaignes ». Ce dont le vieillard a besoin, c'est plutôt d'une bouteille et d'une bassinoire pour réchauffer son lit que de tous les biens d'amour. — Enfin, dans l'arrêt XXIII, on nous présente une dame qui, à en croire la description faite par son adorateur, ressemble beaucoup plus à la coquine d'une nouvelle italienne qu'à une de ces héroïnes plus ou moins raffinées de Martial d'Auvergne. Un soir bien tard, comme l'amant passait devant la porte de sa dame, il commença à tousser pour qu'elle l'entendît et pour lui dire : « Adieu, Dieu vous doint bonne nuict » ; mais aussitôt qu'elle s'aperçut que c'était lui, elle prit un seau d'eau et le jeta par la fenêtre sur sa tête et dans son dos, tellement que le pauvre homme prit peur et se crut à peu près noyé. Et après cette manœuvre elle et sa chambrière se mirent à rire et se moquer de lui. Elle dit pour sa défense qu'elle ne savait pas qu'il était dans la rue, et en outre c'est sa chambrière et non pas elle qui avait jeté l'eau. Du reste, cette eau était propre et par conséquent « moult proffitable pour le rafreichir ! » L'amant persiste à prétendre qu'elle se moque de lui, en quoi nous sommes forcés de lui donner parfaitement raison.

Un certain nombre de ces petites histoires renferment des détails

concernant différents usages et conventions de la vie privée. On peut se demander, il est vrai, si les indications sur les mœurs galantes reflètent en fait la réalité, ou si elles ne sont pas plutôt des réminiscences littéraires puisées dans les poèmes antérieurs, et exposées ici dans un but satirique. On incline à accepter cette dernière opinion surtout en comparant quelques passages où la conduite des partenaires contraste étrangement 'avec ces mignardises et qui semblent être de l'invention de l'auteur. Ainsi, quand dans le quatrième arrêt, la dame se plaint que l'amant lui a baisé la robe si rudement « qu'il l'avoit cuydé affoler et que en cheant sa gorgerette estoit despecée et en avoit on peu veoir le bout de sa chemise », et quand, comme nous avons vu, la dame verse sur la tête de son adorateur un seau d'eau. Mais tout en admettant qu'une partie de ces indications peuvent être de pures fantaisies, on a le droit cependant dé supposer que d'autres, et la plupart, peignent des usages réels, et que, par le nombre considérable que Martial en a rassemblé, elles nous font connaître en effet quelles formes prenait le « flirt » à son époque et combien de menues conventions (rappelant à certains égards un temps postérieur de deux cents ans) il fallait observer dans la vie galante de la société bourgeoise. — Cependant, nous pouvons peut-être tirer plus de renseignements directs des endroits où l'auteur parle du costume en donnant des détails sur la nouvelle mode (comme dans les arrêts XXXI, XLII et XLIII) et en exerçant sa satire innocente contre les innovations et contre la vanité des femmes. Il faut avouer que Martial semble avoir des connaissances tout à fait spéciales en cette matière. — L'arrêt V présente, sous l'aspect de règles sévères,quelques amusantes fantaisies sur la conduite de l'amant à l'église, quand il s'y trouve avec son amie. L'arrêt XL VII allude à la permission qu'ont les gauffriers et pâtissiers de vendre leur denrée devant l'église, l'arrêt XXIV à un jeu de société, pendant lequel on dit un mot à l'oreille de son voisin, occasion que l'accusé avait saisie pour embrasser la plaignante. Cette scène est, du reste, assez bien racontée : « Or disoit elle qu'une journée ainsi comme elle et d'autres de ses voysines jouent au propos, il se vint seoir auprès d'elle, et advint son tour que ainsi qu'il parloit à elle à l'oreille pour luy dire son mot et proposer dessus, qu'iceluy galland en haulsant la patte du chaperon la baisa tout à coup. » Elle appelle un tel acte « larcin public » et fait valoir que ceux qui le voient en peuvent tirer des conclusions défavorables pour elle et que

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ceux « à qui la chose touche » en « prennent des melencolies et des desplaisances beaucoup ». L'accusé réplique que quand il s'approcha d'elle pour dire son mot, « son pied luy grilla devers elle, et... sa bouche froya un peu contre la joue et l'oreille, mais cela ne doibt estre réputé pour un baiser. Car ce n'estoit qu'un glissement. Aussi n'avoit il touché que contre la joue et l'oreille. Et n'y avoit eu saveur n'odeur quelconque. » Autant en emportait le vent, ajoute-t-il, et nul ne put savoir qu'il l'avait embrassée, « caria patte du chaperon estoitau devant». Sur quoi la cour ordonne que dorénavant on ne jouera pas à ce jeu à moins que Danger et Chagrin ne prennent place entre ces deux, « et pour cause ».

Une partie très spéciale des Arrêts est constituée par les jugements. On peut y admirer l'imagination que déploie l'auteur dans l'invention de punitions variées et curieuses. Dans la plupart des cas, il s'agit d'appliquer des règles imaginaires du « royaulme d'Amours », d'où les pécheurs sont exclus et où ils doivent se soumettre à des mesures fantastiques. Il faut noter ici le soin que prend la cour de l'inviolabilité de l'amour et les préceptes, émis d'un air parfois très sincère, sur la loyauté et la conduite en affaires d'amour. Mais d'autre part la cour prononce aussi des punitions plus réalistes : les dames doivent rendre leurs cadeaux, donner des baisers qui comptent véritablement, etc. Nous avons vu que dans le XL^ arrêt l'amant mélancolique est tenu à passer un mois dans un joli milieu en compagnie de sa dame. Dans l'arrêt XXV, la dame qui ne veut pas servir l'Amour, est bannie de son royaume et il est défendu à tous les couturiers « qu'ilz ne luy facent aucunes robbes ou vestemens à la nouvelle façon, mais qu'ilz mettent tousjoursen celles qu'ilz luy feront, un gros ply entre deux menus, que devant ou derrière elles soyent mal arondies, que le get passe d'un costé affin que chascun congnoisse qu'avant ses jours elle deviendra chartreuse. » On va plus loin encore. La dame dont une épingle de chaperon a causé une blessure à l'amant quand il l'embrassa « très aprement », est concondamnéc à « mouiller de sa salive tous les mois la playe de son amy, pour faire en aller le venin » (11). La vieille chambrière qui dans l'arrêt XIX trahit des secrets d'amour, est condamnée, entre autre, à être « pilloriée par trois fois au jour de marchié » et bannie pour toujours du service des dames. Le galant qui, dans le dernier arrêt (LI) a

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maltraité sa dame, est condamné « à estre despouillé tout nu, et en cest estât baillé et délivré par le bourreau à quatre vieilles chamberieres d'estuves, pour le tresbien venner dedans une vieille contre, prinse des prisonniers, ou d'autre vieille couverture plaine de poux et de vermine. Et cela faict, le condamne à estre jecté tout nu en un champ plein d'orthies et de chardons. »

On le voit, nous sommes bien éloignés de la galanterie pratiquée par Alain Chartier et son école.

La forme que revêtent tous ces sujets futiles n'est pas une forme littéraire à proprement parler. L'auteur n'a eu d'autre préoccupation que de remplir ses cadres judiciaires d'un contenu qui pourrait amuser. En choisissant pour ce but les affiiires d'amour qui sont le sujet principal des procès et dont on s'était déjà servi dans un sens analogue, il ne pouvait pas s'arrêter, bien entendu, à les concevoir comme elles avaient été conçues dans la poésie. II transporta tout sur un autre plan, plus au niveau de la vie qui l'entourait, donna à ses personnages une consistance plus ferme et à leurs litiges une base qui au moins avait l'air de la réalité. Il provoqua ainsi un contraste flagrant entre la conception plutôt idéaliste des poèmes antérieurs, vieux ou récents, qui perce encore chez lui, quand dans ses jugements ou ailleurs il est question de la puissance de l'amour, et l'atmosphère toute triviale dont il entoure ces histoires avec leur masse de petits traits réalistes. Il est clair que par elle-même cette manière de traiter les sujets était déjà propre à jeter sur le tout des reflets satiriques plus accentués que dans les poèmes de l'école de Chartier ; mais il faut dire que, si Martial a eu vraiment l'intention de satiriser les galanteries de son époque, il aurait dû souligner beaucoup plus fortement ce trait. Il l'a fait quelquefois, mais trop rarement, et il a trop compté sur l'effet du contraste entre ses graves formules et les sujets légers '. Ces sujets se prêtaient facilement à la satire, et ses descriptions auraient pu gagner, s'il les avait traitées dans ce sens, une valeur littéraire et même sociale que leur caractère de purs jeux d'esprit ne suffit pas à relever.

Cependant il serait injuste de leur dénier absolument l'une et l'autre.

I. M. Grober, op. cit., p. 11 57, dit que la seule chose amusante dans les Arrêts est justement ce contraste, mais là il est injuste envers notre procureur.

Il est vrai que l'auteur ne se soucie pas beaucoup du style : la syntaxe est décousue, la phrase n'est pas soignée, le développement d'une caractéristique ou d'une situation se noie dans le fatras juridique, le coloris du style offre une juxtaposition violente d'éléments contraires. Mais sa force est justement dans cette spontanéité et dans le sans-gêne complet avec lequel il entremêle de réalités surprenantes (quoique, au fond, jamais indécentes) les mignardises traditionnelles et la conception idéaliste de l'Amour tout puissant. Il montre de plus les dons d'une observation sobre et juste, et il sait donner des contours nets aux personnages et aux situations, mérites qui lui assurent une place dans le développement du réalisme dans l'art de conter. Plusieurs de ses caractères de femmes sont, sinon des études achevées, du moins des ébauches psychologiques. Il est vrai qu'ils n'offrent pas beaucoup de variations, et que c'est surtout cette « Belle dame sans merci » vulgarisée qui occupe son attention ; mais d'un autre côté nous avons vu aussi qu'il a donné à quelques-unes de ses héroïnes des nuances gracieuses, des accents de chaleur et de sincérité, des aspirations sympathiques et non-égoïstes. En un mot, il a donné à ses types un peu de tout ce qui fait la vraie femme, il a témoigné en les présentant d'une bonne connaissance de la psychologie féminine, et elles peuvent bien servir de complément aux femmes des Quin:(e Joies avec leur brutalité et leurs haines uniformes.

Quelques-unes des scènes qu'il fait raconter aux parties en présence ont une vie forte et vraie. Le talent de conteur se fait voir surtout dans ces scènes, qui sont racontées avec beaucoup de verve, avec une richesse, pour ne pas dire un amoncellement de détails, mais sans profusion inutile de paroles. Il y a dans son exposition des saillies imprévues et amusantes dues surtout à l'effet du contraste ; mais cette ressource de style dont se serviront plus tard tant d'artistes de la prose française, semble lui venir sous la plume sans qu'il y mette la moindre intention artistique. Ses descriptions présentent plutôt un mélange naïf d'éléments et de tons différents, mais ces inflexions naturelles, ces réflexions de bon sens parsemées çà et là, ces métaphores inattendues, tout cela provoque justement une impression comique et originale dont l'auteur lui-même, dans la plupart des cas, était sans doute parfaitement inconscient.

Aux Arrêts de Martial, on pourrait appliquer ce qu'a dit Gaston Paris

des Droits nouveaux de Guillaume Coquillart, car lui aussi a observé avec justesse et saisi avec bonheur ce qu'il a regardé dans le cadre, d'ailleurs restreint et factice, de la vie bourgeoise, mondaine et galante de son temps ; mais il ne s'est attaché qu'à la surface ', Ces deux auteurs offrent, en effet, plusieurs points de ressemblance; mais tandis que le poète champenois est plus verbeux, plus brusque, plus bruyant, plus fort coloriste, plus satirique et plus grossier, Martial est plus clair, plus sobre, plus naïf et gracieux et plus psychologue. On se demande ce qu'il serait devenu s'il s'était mis à écrire des nouvelles proprement dites. Il n'aurait pas été très original, sans doute, mais il aurait fort bien réussi à peindre des situations, à décrire le milieu et à amuser ses lecteurs, et il aurait été plus discret et plus élégant que l'auteur des Cent Nouvelles nouvelles et ses successeurs au xv!*" siècle. Mais, même s'il n'a pas tiré de ses dons ce qu'il aurait pu, il a en tout cas enrichi la prose française en lui faisant traiter d'une touche légère, heureuse et variée celte petite galanterie qui visiblement était entrée dans les mœurs. Et ce qui fait que les Arrests d'Amours reflètent à leur manière la transition d'une époque à une autre, c'est qu'il a présenté des sujets que l'on était habitué à voir traiter dans une forme où les vieilles traditions chevaleresques tenaient encore beaucoup de place, sous la lumière prosaïque et avec les couleurs sobres et bourgeoises de son temps.

I. Le poète Guillaume Coquillart, chanoine et officiai de Reims. Lecture à la séance publique de l'Académie nationale de Reims, 1898, p. 11.

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