CHAPITRE SIXIEME
Le « roman » de Jehan de Paris commence à l'époque où le héros a trois ans, et il finit en racontant la mort des fils de ce même personnage. Il embrasse ainsi un laps de temps très considérable, et semble remplir à cet égard tout ce qu'on peut exiger d'un vrai roman. Mais ceci n'est qu'apparent. En vérité, tout ce roman se compose d'un épisode capital, la présence de Jehan à la cour du roi d'Espagne, où il fait valoir ses anciens droits à la main de la princesse, et sa victoire sur le rival, le roi d'Angleterre, avec tous les petits artifices dont il se sert pour ébahir non seulement ce potentat, mais aussi la cour d'Espagne et sa fiancée par procuration. Ces scènes une fois jouées, le sujet perd pour l'auteur son intérêt, et il donne la suite en toute brièveté, consacrant deux pages au départ des nouveaux mariés pour la France et quelques lignes à la perspective sur leurs destinées ultérieures. Aussi la manière de conter porte-t-elle à plusieurs égards le caractère d'une technique de nouvelle, surtout en ce qu'elle accorde beaucoup de place à l'élément dramatique. Voilà pourquoi il est tout à fait indiqué (cela a déjà été relevé, du reste, dans la préface) de consacrer un chapitre de notre étude à ce livre original et excellent'.
I . Le Roman de Jehan de Paris a Oté publié une première fois d'après les premières éditions, par Emile Mabille (Bibliothèque El:^éi'irienne), 1855, une seconde fois sous le titre Le Ramant de Jehan de Paris Roy de France, par Anatole de Montaiglon, Paris, 1867, sur deux manuscrits de la fin du xvc siècle. (L'un de ces manuscrits est perdu ; 'autre se trouve à la Bibliothèque Nationale, f. fr. 1465 ; selon les catalogues et P. Paris, il date du xvic siècle.) Ces deux éditions diffèrent assez dans les détails du style (la construction des manuscrits : « estre arrivé, Jehan de Paris entre », « avoir prins congié les ungs des aultres, le Roy de France... », « le conte de Quarion, luy cstre arrivé,... fit la responce », éd. de Montaiglon, p. 103, 123, 159, est remplacée dans le» preniière.s éditions imprimées par : si est, après avoir, estant ; l'édition Mabilic porte à la fin, p. 125 : «... et au bout de neuf moys feist la royne ung beau
Je donnerai d'abord une analyse succincte du roman. Elle nous révélera un de ses mérites principaux, celui de la composition.
Après un court prologue vient ce que l'on pourrait appeler le prélude. Le roi d'Espagne arrive à la cour du puissant roi de France, et se jette à ses pieds en pleurant et en soupirant. En vain celui-ci cherche à le calmer, et le prie de lui dire ce qu'il a pour qu'il puisse l'aider. Après avoir perdu connaissance, et s'être jeté à terre encore une fois, l'Espagnol raconte que ses vassaux se sont révoltés et veulent le tuer, et qu'ils assiègent la reine et la petite princesse. Le roi promet de lui venir en aide; l'on mange et l'on s'amuse au tournoi. Une lettre pleine de menaces envoyée par le roi de France n'ayant produit aucun effet (les vassaux espagnols lui font dire de ne pas se mêler de choses qui ne le regardent nullement), il se rend lui-même en Espagne et n'a besoin que de se montrer pour tout remettre en ordre.
Il faut observer ici l'art avec lequel est présentée l'arrivée du roi de France. Elle prépare le brillant succès de Jehan, quoique la mise en scène soit toute différente. A chaque pas on sent déjà ici l'orgueil national et royaliste de l'auteur : le peuple vient en chemise et tête nue au-devant du roi, les nobles sç jettent dans la poussière devant lui, de même que la reine, qui implore pour lui la bénédiction du Ciel. Son allure imposante et digne ne le quitte jamais, de même que le couple royal d'Espagne ne sort pas un instant de son rôle humble et soumis. Quand ensuite, pour prouver leur reconnaissance, ils offrent au roi de choisir dans l'avenir un mari pour la petite princesse, et qu'il leur promet son propre fils, un tel honneur leur fait peur : non, certes, ils n'ont pas de telles prétentions, ils se contenteraient d'un des barons français. Ils mettent leur pays sous sa protection, mais quand ils veulent, en fidèles vassaux, le suivre en France, il leur rappelle d'un ton protecteur leur devoir de défendre leur pays contre les guerres intérieures, et de prévenir la vengeance de leurs ennemis.
filz, et au bout de cinq ans en feist ung autre, lequel fust roy de France après son père », tandis que les manuscrits et l'édition de Montaiglon donnent plus correctement : «... et le premier fut Roy de France après son père »); mais ces divergences ne se rapportent jamais au fond même. En tout cas, il est préférable de se servir de l'édition de Montaiglon, ce que j'ai fait aussi dans mes citations. Cette édition renferme dans l'introduction et dans les notes des renseignements utiles. Voir, en outre, mon article Jehan de Paris dans les Neuphilologische Mitteilungen de Helsingfors, 1906, nos 3/4j p. 41-69, et la littérature qui va être citée dans la suite.
Î94 Jehan de paris
Quelques années après le roi de France meurt, et le couple royal espagnol le pleure toute une année, mais « il n'est dueil que au bout de quelque temps ne s'appaise et que on n'oblye, et mesmemcnt quant les parties sont loing l'une des aultres ». En attendant la petite princesse reçoit une excellente éducation, et quand elle a atteint l'iîge de quinze ans, on lui cherche un parti, car les parents ont « du tout en tout» oublié leur promesse au roi de France. Le vieux roi d'Angleterre se présente, et la princesse n'ose pas le refuser ; les fiançailles ont lieu par plénipotentiaires.
C'est ici que commence la vraie action de notre roman.
Le roi d'Angleterre se rend en Espagne, en passant par Paris, oi^i il veut se fournir de cadeaux de noces magnifiques. Il rend visite à la reine, mais le jeune roi chasse le sanglier dans le bois de Vincennes et ne se montre pas. Tout a coup, quand, le soir, la reine s'est retirée dans sa chambre à coucher après la réception, elle se souvient de l'ancienne convention, fait appeler les ducs d'Orléans et de Bourbon, qui y avaient assisté, la leur rappelle, et ceux-ci, très honteux de ne pas en avoir parlé plus tôt, se rendent tout droit auprès du jeune roi, qui, quoique déjà au lit, les fait entrer, et leur demande ce qui les amène auprès de lui si tard dans la nuit. Quand il Ta appris, il les invite à aller se coucher, promettant de leur donner sa réponse le matin de bonne heure. La nuit, il ne peut pas dormir, car il pense à la jeune princesse, dont on lui a vanté la beauté, et après mûre réliexion, il prend une décision « belle et étrange». Le lendemain matin il se rend tout secrètement à Paris, fait appeler ses meilleurs barons auprès de sa mère, et leur dit qu'il est prêt à faire valoir ses droits, mais qu'il craint deux choses : d'abord que le roi d'Espagne ne veuille pas rompre la promesse de mariage qu'il a donnée au roi d'Angleterre, et ensuite que, si cependant il y consent, la princesse ne lui plaise point quand il l'aura vue : alors il eût mieux valu de ne pas avoir rompu les premières fiançailles : « et, comme vous sçavez, c'est une chose qui doit venir de franche voulenté, car c'est une longue chance que mariage». Il a donc résolu de se rendre en Espagne sous un déguisement, et de voir les choses de près avant d'entreprendre d'autres démarches. La reine est complètement du même avis (« nul mariage, dit-elle sagement et en vraie femme et mère, ne se doit faire si les parties ne s'i consentent et qu'elles y viennent par bonne et vraye amour ; autrement il en vient beaucoup de
inconvéniens ») ' et recommande à son fils de faire une entrée aussi imposante que possible, pour ne pas paraître moins important que son père, et pour assurer l'estime et le respect à son pays. Tout se prépare en cachette, la reine retient les Anglais jusqu'à ce que le roi soit prêt ; on achète pour lui ce qu'il y a de plus précieux dans tout Paris, et le roi d'Angleterre s'étonne fort, quand il veut faire ses achats, de trouver si peu de ressources dans une si grande ville. Enfin tout est prêt, et les Français se mettent en route par petits groupes, pour ne pas éveiller les soupçons des Anglais.
Cette première partie du récit proprement dit est simple, mais claire et vivante. Ce qui nous charme surtout, c'est l'art conscient, juste et précis avec lequel les événements sont groupés en tenant compte de la vraisemblance naturelle des faits, et en prenant soin des moindres détails.
Chemin fliisant les deux rivaux se rencontrent et font route ensemble. L'auteur n'oublie jamais de mentionner la puissance et la splendeur grandioses du cortège français. Le messager que le roi d'Angleterre envoie pour découvrir qui chevauche si fièrement devant lui, s'imagine, quand il a atteint la troupe, voir des anges descendus du Ciel, se recommande à Dieu et, tout peureux et tremblant, adresse la parole aux derniers hommes de l'arrière-garde. En cherchant à atteindre le chef, le héraut « chevauche parmy la presse, voyant si grant triumphe qu'il en estoit quasi en rêverie ^ » Quand, enfin, le roi d'Angleterre le rejoint, Jehan se présente comme le fils d'un riche bourgeois de Paris et, comme le roi s'étonne de son luxe, il dit que ceci n'est rien en comparaison de tout l'héritage que lui a laissé son père. Le roi croit qu'il est fou, puisqu'il mène si grand train en voyage. Jehan a emmené ses cuisiniers, qui lui préparent de somptueux repas, tandis que le roi d'Angleterre doit se contenter des maigres provisions des aubergistes, et mourrait de faim si Jehan ne lui envoyait des vivres. Le camp des Français est toujours entouré de remparts, et gardé par plusieurs rangs de soldats. Le logis de Jehan est tendu de tapis précieux, et décoré avec tout le luxe possible. En gentilhomme parfiiit, il invite le roi à venir chez lui, et le reçoit avec une politesse prévenante, mais cependant un