‹ La nouvelle française au 15e siecleChapitre 77 sur 98 · L'édition Mabillc porte : « si grand/, (lots · texte numérisé non relu

L'édition Mabillc porte : « si grand/, (lots

2. Toute cette phrase significative manque dans l'éd. Mabille. }. Ed. de Montaiglon, p. 67.

et sont pris pour Jehan, comment l'attente des dames, et surtout de la princesse, devient de plus en plus émouvante, et comment enfin Jehan fait son apparition, et s'empare immédiatement du cœur de la princesse.

Ensuite le récit continue du même train. Le roi envoie un de ses comtes vers Jehan, pour l'inviter à venir au palais. Mais le chancelier de Jehan, qui le reçoit dans le logis qu'on vient de fortifier, demande tout étonné au comte, qui se présente comme un messager du roi : Mais est-il donc malade, puisqu'il ne vient pas lui-même ? Le comte retourne sans avoir pu obtenir de réponse, les dames qui attendent aux fenêtres sont fort désappointées, mais le roi d'Angleterre est content, et dit : Ne vous ai-je pas dit qu'il est fou ? Sur le conseil du roi d'Aragon (dont les dames lui sont très reconnaissantes !) le roi d'Espagne se rend luimême chez Jehan ; le roi d'Angleterre y va aussi, car il se vante de leur vieille connaissance et croit qu'ainsi Jehan viendra plus volontiers. Jehan promet d'assister au dîner. L'attente à la cour est portée à .son comble.

Il arrive, il s'avance comme un souverain et se comporte comme s'il était chez lui. Il saisit la main de la princesse « tout priveement », la baise doucement et la remercie d'être venue, invite ses gens à embrasser les dames, prend les deux reines, s'assied entre elles, et invite tous les autres à prendre place. Ensuite il cause d'un ton dégagé avec la princesse et lance quelques bons mots très peu convenables, qui la font rougir, mais qui amusent grandement son père. Au bout d'un instant celui-ci demande à son hôte le sens des énigmes. L'explication de la troisième énigme fournit à Jehan l'occasion de se faire connaître dans une scène d'un grand efi'et ; pour finir il retrousse ses manches et on aperçoit alors les lis d'or sur fond de velours bleu. Le couple royal tombe à ses pieds. La princesse déclare qu'elle se contentera d'un de ses barons. Avez-vous donc fait votre choix parmi eux, ou voulez-vous encore réfléchir ? — Sire, ce n'est pas à moi de choisir, celui qui vous plaira me plaira aussi. — « Ha ! par Dieu, vous estes fine femme, dit le Roy Jehan. Puis que vous dictes que vous voulez tenir la promesse de vostre père, c'est à dire que je doy aussi tenir la promesse que le mien fit, c'est que vous seriez ma femme. » Alors tout le monde se met à rire — « fors que les Anglois ' ». Jehan demande si elle le veut, et elle répond que rien au monde ne lui fera plus de plaisir.

I, Ed., p. 113.

Les Anglais s'en retournent fort désappointés, la noce est célébrée et décrite dans tous ses détails, Jehan et son épouse s'en vont en France après des adieux émus, mais reviennent, avant la fin de l'année, en Espagne, où la jeune reine donne le jour à un prince héritier.

Au cours de l'analyse qui précède nous avons eu occasion de relever à plusieurs endroits l'habileté dont l'auteur fait preuve en bâtissant son récit et en rattachant les différents épisodes les uns aux autres. Mais pour apprécier pleinement tous les mérites de la composition de l'ouvrage, il faut que nous regardions encore de près quelques passages qui nous montrent avec quelle finesse l'auteur sait préparer les effets dramatiques et avec quel éclat il les présente.

Nous nous en tiendrons à la dernière partie du récit, celle qui a pour scène la cour royale d'Espagne.

Remarquez d'abord comment l'attention et la curiosité sont éveillées par les deux hérauts de Jehan et entretenues par la discussion à la cour. Pendant cette discussion le roi d'Angleterre esssaie de présenter son compagnon de route sous une lumière défavorable. Cependant, quand tous les autres se mettent à rire de la folie de Jehan, le roi de Portugal se permet une petite objection, et comme il est « moult sage », les seigneurs et les dames ajoutent foi à ses paroles. Ainsi se prépare adroitement le terrain pour le prestige de Jehan. Il est vrai que son rival, poursuivant le récit des énigmes, obtient de nouveaux succès de rire. Mais « quant tout fut appaisé », la princesse espagnole vient demander au roi des renseignements plus amples sur Jehan. Ce petit trait est là pour montrer que l'esprit de la princesse est préoccupé déjà de l'étranger qui approche.

Après, c'est la gradation bien calculée de toutes les surprises qui précèdent l'arrivée de Jehan. En elle-même, cette manière de préparer l'effet est loin d'être inventée par notre auteur (nous verrons plus tard que les modèles abondent), mais il a su y mettre beaucoup d'originalité et de verve.

L'apparition des deux hérauts avec leur demande de loger plus de dix mille chevaux a tourné un peu la tète aux courtisans et aux dames, et on attend avec impatience le matin pour voir arriver le maître. On se lève de bonne heure, on fiiit fermer toutes les rues de la ville, pour que Jehan doive passer devant le palais. Les « fourriers » arrivent, et

les gens de courir pour les voir ; la curiosité croissante est marquée par le surplus de mouvement qui se produit. Mais l'inquiétude augmente encore d'étape en étape. Le roi fait chanter une messe, où toute la cour assiste ; « quant vint vers la fin de la messe, voicy venir ung escuyer courant qui vint dire : Venez voir arriver celuy Jehan de Paris ; hastez-vous tantost' ». Les rois prennent les dames à la main et s'en vont à la fenêtre ; les autres se placent dans la rue. Arrivent deux cents hommes armés ; la description prend toujours plus de vie : « et alloieiit deux trompettes devant et deux taborins de Suysse et un phiphre, et estoient montez ces gens sus bons coursiers, qu'ilz vous faisoient saulter et faire penades que c'estoit ung triumphe à les regarder-' ». Le roi de Navarre, qui tient la princesse par la main, ne peut s'empêcher de leur crier par la fenêtre : qui êtes-vous ? et il avoue à sa voisine qu'il croit voir un songe. — On annonce que le dîner est prêt. Ne parlez pas de cela, disent les dames, il n'est plaisir que de regarder ces richesses. Le hennissement des chevaux et le bruit des chariots remplit toute la ville d'une telle rumeur que c'est merveille. Enfin, le roi commande d'aller dîner, en promettant de charger des gardes de guetter l'arrivée de Jehan ; le repas fini, deux écuyers appellent : Venez voir la plus belle compagnie qui fut jamais vue sur terre ! Encore une fois on se précipite aux fenêtres ou dans la rue, qui maintenant est pleine de peuple d'un côté et de l'autre, « que c'estoit une chose infinie ». On voit comment les situations varient et comment la description s'enrichit toujours de nouveaux détails qui dépeignent bien l'impatience. Pour être sûr de reconnaître Jehan parmi toutes ces masses de chevaliers qui arrivent sans cesse, le roi d'Espagne retient auprès de lui un page de Jehan pour l'avertir quand celui-ci apparaîtra.

Remarquez ici un trait extrêmement fin de la composition. Pendant toutes les scènes qui précèdent, l'auteur a eu soin de montrer combien l'arrivée de Jehan est l'objet de l'intérêt tout spécial de la princesse, et il intercale çà et là des répliques d'elle, qui la détachent exprès de la foule des autres spectateurs. « Certes, dit-elle entre autres déjà en voyant les fourriers de Jehan, bien devez festier leur seigneur, qui nous vient

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