‹ La nouvelle française au 15e siecleChapitre 85 sur 98 · Ed., p · texte numérisé non relu

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En traitant des sources de Jehan de Paris il faudra distinguer nettement entre la tendance générale et le récit principal du livre d'un côté, et les énigmes qui y forment un épisode important de l'autre. Parlons d'abord de ces dernières.

M. Suchier, qui, au cours de ses études sur le roman Jehan et Blonde de Beaumanoir, vient à parler de notre nouvelle, l'appelle une transformation de ce roman en livre populaire '. Cette appréciation peut donner une idée fort inexacte de Jehan de Paris. Car les remaniements en livres populaires et sous forme prosaïque des anciens romans en vers, qui circulaient en si grand nombre pendant les xiv^ et w" siècles, ont tout à fait un autre caractère. Ces livres populaires portent tous la marque de ce qu'ils sont en réalité, de mauvaises copies, et inème des caricatures, ils sont écrits sans talent, ils ont transformé la fable à leur gré, ajouté des additions considérables, changé les personnages, etc. Le rapport entre Jehan de Paris et le roman de Beaumanoir est cependant tout différent. Nous avons ici une modification complète de l'idée, en même temps que la forme est nouvelle et, qu'on le note bien, supérieure au point de vue artistique ; le ton est complètement changé, et ce n'est à proprement dire que dans de rares épisodes que l'ouvrage trahit une parenté étroite avec le poème précédent.

Cela n'exclut pas les ressemblances. M. Suchier les précise ainsi : les fiançailles rompues par suite d'une promesse secrète, le voyage que font ensemble les deux prétendants, et les discours énigmatiques. En outre, ici comme là le jeune héros s'appelle Jehan, le rival dont on se moque est un Anglais, et la noce doit avoir lieu quatre mois après les fiançailles. D'un autre côté, les divergences sont grandes et ne se restreignent nullement à celles qu'a relevées M. Suchier dans la description du voyage et des énigmes. Il y a une différence fondamentale déjà dans le caractère des deux ouvrages. Jehan et Blonde est un roman d'amour tout à fait typique. Le héros est page à la cour d'un comte dont il aime la fille ; la description de cet amour et de son développement, ainsi que des sentiments qui naissent peu à peu chez la jeune demoiselle, occupe une grande partie du récit ; ils se donnent la promesse de rester fidèles l'un à l'autre jusqu'à la mort, et Blonde

I. Œuvres poétiques de Philippe de Rémi, sire de Beaumanoir (Soc. des anc. textes français), t. I, p. cxii.

iio Jehan de paris

veut attendre le retour de Jehan, obligé d'aller en France pour recueillir son héritage ; il déhvre sa fiancée du rival survenu entre temps en enlevant celle-ci ; ils sont poursuivis, Jehan doit lutter pour se défendre et sa compagne, et, après des déboires de toute sorte, son aventure finit par un dénouement heureux. Le style de la description correspond entièrement au contenu : il est très ample, doux, parfois sentimental, et tout à fait lyrique, rempli de réflexions diffuses, de répétitions et même d'allégories.

Dans ce récit, le voyage de Jehan avec le comte de Gloucester n'est qu'un épisode sans importance même pour l'étendue (environ 500 vers sur les 6262 du poème, auxquels il faut ajouter environ 200 vers qui contiennent la solution des énigmes, donnée ici par le père de Blonde). Cet épisode a été adopté par l'auteur de Jehati de Paris, mais il l'a remanié selon son plan propre, et il s'en est servi d'une toute autre manière que son prédécesseur. Ici, pas plus que là, ce motif n'est l'essentiel ; il sert dans l'ensemble, et dans toutes ses phases, à souligner l'idée principale du récit, qui est la glorification du ro5^aume de France, et en outre de la bourgeoisie de Paris. Ce qui précède et ce qui suit cet épisode diffère absolument dans les deux récits. La promesse, dans le récit de Beaumanoir, consiste seulement en des fiançailles secrètes, dans Jehan de Paris c'est une convention entre les parents, et elle s'accomplit d'une manière toute différente dans les deux romans. Dans ces conditions il n'est vraiment pas possible de dégrader notre nouvelle au rang d'une simple « transformation » de Jehan et Blonde.

Notre auteur s'est servi de cet ouvrage, ou plutôt d'un remaniement postérieur, mais le motif qu'il lui a emprunté est secondaire et placé dans un tableau absolument nouveau. Les lignes fondamentales de ce tableau ont été dressées d'après des faits réels, mais d'un autre côté l'auteur a employé, en l'exécutant, une tradition littéraire qui date des vieilles épopées royales du moyen îlgc. Ces deux éléments, historique et traditionnel, ont, me semblc-t-ii, influencé à un même degré la constitution de notre roman, et il faut leur attribuer, dans une appréciation des sources de l'œuvre, autant d'importance pour le moins qu'à l'emprunt d'un motif au roman de Beaumanoir.

Les recherches de Montaiglon ne permettent pas de douter que le sujet principal du récit de Jehan de Paris ne soit basé sur un fait histo-

rique, en d'autres termes, qu'il ne faille voir dans le personnage de Jehan le roi de France Charles VIII, et dans le récit de ses fiançailles, une allusion au fait que ce roi fit rompre l'alliance, contractée par l'entremise de plénipotentiaires, entre Maximilien d'Autriche et la princesse Anne de Bretagne, et qu'il emmena la princesse pour en faire son épouse ' .

Ce savant cherche peut-être trop à découvrir des parallèles entre les détails du roman et les faits historiques. Ceci n'est pas même nécessaire pour établir leur rapport. Dans les deux cas il est question d'une intervention énergique qui provoque la rupture d'une promesse antérieure donnée sans inclinaison personnelle ; les deux contractants sont très jeunes ; le prétendant qui se présente pour des raisons politiques est au contraire beaucoup plus âgé. S'il faut en croire Jean Molinet, Charles pénétra dans Rennes sous prétexte d'un pèlerinage, il se fit présenter le lendemain matin à la princesse, et gagna son cœur par le charme de sa personne -.

Une seule fois notre auteur nomme comme par mégarde l'héroïne, qui autrement reste toujours anonyme, et alors il emploie le nom d'Anne. Si le roi d'Angleterre joue le rôle de prétendant refusé, cela peut tenir au fait cité par Montaiglon, qu'il fut question d'un mariage entre Anne de Bretagne et le jeune Edouard V d'Angleterre ; mais cela s'explique aussi plus simplement par l'animosité qui régnait en France contre les Anglais. L'auteur pouvait bien avoir saisi avec une certaine satisfaction cette occasion de montrer l'ennemi héréditaire sous un jour ridicule. Il est évident, en tout cas, qu'on peut expliquer de plus d'une manière l'introduction des Anglais dans le roman, sans qu'on ait besoin de recourir aux sources littéraires, Beaumanoir ou d'autres, pour un fait si naturel.

Le ton entier du roman démontre, selon moi, que l'auteur voulait avant tout faire vibrer chez ses lecteurs l'orgueil patriotique. Il devait donc atteindre plus aisément son but en modifiant son sujet de manière à laisser percer ou deviner quelque chose de connu. De nos jours

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