Voy. sa Préface, p. xxvii et suiv
2. Il est vrai que l'historiographe de ce roi, Varillas (Histoire de Charles VIII, 1691, p. 129 ss.), ignore complètement le déguisement, etc. Mais Jean Molinet (t 1507) vécut à une date rapprochée de ces événements, et même si son récit ne concorde pas avec eux, il démontre cependant l'existence d'une légende de ce genre*
encore ce récit est très divertissant; on conçoit facilement quel attrait il devait offrir quand on pouvait identifier les personnages et les événements. Mais il y a encore autre chose que les lecteurs ont pu reconnaître, et c'est encore un autre miroir que celui de l'orgueil patriotique qui leur est présenté dans le livre.
Montaiglon cite plusieurs traits tendant à prouver que ce roman est plus étroitement lié à Lyon qu'avec toute autre ville. Mais tous ces détails infimes importent peu auprès du fait essentiel que Jehan se présente comme le fils d'un riche bourgeois de Paris, et que, déjà comme tel, il surpasse de beaucoup le roi d'Angleterre en éclat et en richesses infinies. Gaston Paris a fait observer que l'on retrouve dans Jehan de Paris l'esprit purement parisien du Voyage de Charlemagne. On peut affirmer, je crois, que ce roman est aussi parisien que français. Tout en glorifiant le pouvoir royal ', il veut éveiller et développer le sentiment patriotique local des Parisiens, et aussi montrer qu'il est impossible à qui que ce soit de se mesurer avec un bourgeois de Paris. Qui, sinon un Parisien, aurait introduit cette tendance dans ce roman ? Et n'est-il pas évident qu'il reflète l'âme d'une époque où la bourgeoisie parisienne avait atteint un degré d'opulence et de puissance tout à fait extraordinaires, sous la protection personnelle du « roi bourgeois » Louis XI ? C'est cette conscience de sa propre valeur qui se manifeste dans la description du luxe de Jehan pendant le voyage, dans le langage qu'il tient avec les Anglais, etc., tandis que ce n'est que plus tard, au fond, que se révèle la dignité royale, dans l'entrée solennelle et ce qui suit. Il semble donc évident que ce roman est l'œuvre d'un homme aussi convaincu de la puissance inébranlable de la royauté française (dont il veut peut-être flatter le titulaire) que désireux de chanter les louanges de la capitale (sans doute sa ville natale) et de ses bourgeois (auxquels il appartient probablement).
Quant à la tradition littéraire, je n'ai besoin que de rappeler avec quelle force l'idée de la puissance invincible des souverains français est toujours soulignée dans les épopées du cycle de Charlemagne. La forme
I. Notons encore ici un passage où l'auteur saisit l'occasion pour célébrer non seulement la royauté mais aussi la patrie française : c'est quand il lait dire au roi de Navarre, regardant avec la princesse la vaisselle qui arrive : « Par Dieu, si l'on nieust dit que c'eust esté le Koy de i-rance, je ne m'en fusse pas fort esmcrveillé, car c'est ung iriumphant royaulmc. » i^., p. 75.
SOUS laquelle cette idée se présente dans Jehan de Paris se rapproche surtout du récit dans le Voyage de Charlemagne. Ceci a été relevé déjà par Gaston Paris dans l'article auquel je viens de faire allusion : « Par l'esprit qui l'anime, dit-il, mélange de bonhomie et de fanfaronnade, par la malice naïve de son style, par plus d'un trait de détail, le Pèlerinage rappelle, à quatre siècles de distance, le charmant roman de Jean de Paris'. » Cette caractéristique est aussi juste que complète. Quant aux détails, il ne sera cependant pas aisé de trouver beaucoup de traits communs. La magnificence de Jehan rappelle celle avec laquelle Charlemagne s'équipait (v. 76 et suiv.) ; quand le messager du roi d'Angleterre prend les troupes françaises pour des anges du Ciel, ceci rappelle la scène où le juif raconte au patriarche de Jérusalem qu'il a vu Dieu et ses douze apôtres dans le temple, et si on veut absolument établir des parallèles on peut renvoyer à la description de la demeure de Jehan et à celle du palais royal de Constantinople. Mais le trait commun principal est, d'un côté, que Jehan impose, comme Charlemagne, par sa puissance, sa richesse, sa générosité et son extérieur, et de l'autre, que cette idée d'une apparition imposante est masquée par une pointe d'ironie naïve, qui, surtout dans Jehan de Paris, partage d'une manière exquise l'ombre et la lumière entre le vainqueur et le vaincu ^
Déjà Montaiglon fait observer combien l'entrée de Jehan dans la ville espagnole rappelle la scène célèbre dans la chronique du Moine de Saint- Gall, où Ogier et le roi de Lombardie attendent l'arrivée de Charlemagne, et croient le reconnaître au milieu de chaque troupe qui s'avance, jusqu'à ce qu'enfin il apparaisse, à cheval, tout bardé de fer, et entouré d'une noire nuée de guerriers armés. L'analogie est vraiment indéniable ; même la technique, avec laquelle est décrite l'attente, toujours grandissante et toujours déçue, rappelle cette très ancienne source, quoiqu'ici la grosse avant-garde de Charlemagne soit transformée en pages légers et en majordomes pimpants, et que le nuage de fer se soit dissipé
1. Rcnmtiia, t. IX (1880), p. 16, réimprimé dans La Poésie du mo\en âge, t. I, 2» éd., p. 130.
2. L'ostentation de la richesse rappelle en quelque manière l'épisode d'Aytneri de Narhonne, où les messagers français sont chargés de richesses immenses pour le roi de Lombardie, dont ils recherchent la sœur en mariage pour leur duc. Ce motif est déji remanié ici, et se rattache à d'autres, dont G. Paris a déjà exposé les divers embranchements dans la Romania, t. X (1881), p. 5^5 ss. Cf. Ayvieri, édition de Demaison.
en légères nuées de couleurs éclatantes. Il n'est guère probable d'ailleurs que l'auteur de notre roman ait eu ce récit pour modèle direct. Il a trouvé le même motif reproduit dans d'autres variantes plus récentes, et exécuté d'une manière qui rappelle bien plus son propre style piquant que celui du récit imposant de la vieille légende. Avant tout il faut mentionner ici le voyage d'Iseut dans Tristan. Le héros et Kaherdin ont franchi la mer pour voir la reine Iseut ; ils se cachent quand la troupe des chasseurs approche, et la beauté des chambrières et des dames d'honneur fait maintes fois croire à Kaherdin que c'est Iseut qui vient; enfin elle paraît, rayonnante comme le soleil '. Sur toute la description est répandue la même splendeur que da.ns Jchati de Paris, le nombre des personnages est grand dans les deux cas, et toute cette scène rend l'idée d'une influence directe au moins probable. — Marie de France se contente d'un appareil beaucoup moindre dans le Lai de Lanval : l'arrivée de la dame, qu'on dit être plus belle encore que la reine Geneviève, femme d'Artus, et qu'on attend pour délivrer Lanval, n'est annoncée que par deux dames, et les amis sont persuadés que l'une d'elles doit être la bien-aimée de Lanval. Celle-ci ne paraît que plus tard, et elle est plus belle qu'aucune autre dame au monde ^ Le motif est cependant absolument le même, et il n'est du reste pas inconnu dans la poésie du moyen-âge K
Encore plus répandu est le motif qui fait pénétrer l'amoureux sous un déguisement chez sa bien-aimée — il me suffit de mentionner de rechef Tristan, le roman de Horn, etc. Dans les chansons de geste c'est une espèce de lieu commun que la princesse sarrazine aime un héros chrétien, et que celui-ci paraît juste à propos. Ainsi fliit Godefroy (dans un chant de croisade) quand la princesse Florie est sur le point d'épouser le fils du Soudan de Babylonc, et ainsi font des centaines d'autres. Mais notre auteur s'est servi de ce thème d'une façon absolument personnelle.
1. Cf. I^ roman de Tristan, «id. Bédicr (Soc. des anc. textes français), I, 532. Ce même passage chez lîilhart, chez Ulrich v. Tiirheim et Hcinrich v. Freiberg (Cf. Goltfrifd, éd. Bechstcin, supplcniciu).