LES NOUVELLES DE SENS — RÉSUMÉ
Le recueil des nouvelles écrites à Sens dans la seconde moitié du XV' siècle et renfermées dans le manuscrit du Vatican Reg, 171 6 n'offre pas beaucoup d'intérêt à notre point de vue '. C'est une compilation dans le genre des Exemples beaucoup plus que dans celui des Cent Nouvelles twuvelles, et la contribution qu'il fournit à l'histoire littéraire de l'époque se rapporte presque uniquement aux sources des histoires, dont quelques-unes sont inconnues. Le caractère de ces histoires est du reste très varié, car elles ont été inspirées de sources fort différentes, allant des fableaux jusqu'à la Bible. Il n'y a presque pas de morceau dont on puisse dire qu'il soit original, et quand on en trouve un, c'est une anecdote dans le style du chapitre xxvii, histoire absolument insignifiante de la conversion d'un pécheur. Rien qui porte le cachet de la réalité ; l'espèce de sens réel qui semble percer dans le procédé de donner des noms ordinaires à tous les personnages ne va pas jusqu'à peindre les mœurs et les événements de l'entourage.
Pourtant, le style a quelquefois, et même souvent, une allure de simplicité et de naturel qui produit une impression sympathique, et je ne saurais être tout à fait de l'avis de l'éditeur, quand il juge le style de ces nouvelles « lourd et plat comme un texte de chancellerie. » Si l'on compare, comme l'a fait un autre savant, M. Vossler, qui s'est occupé de ce recueil et qui en a conçu une idée plus favorable^, le chapitre xxix (l'histoire des fils qui se disputent l'héritage de leur père et qui doivent, selon le jugement de Salomon, prouver leur droit en tirant sur le
1. L'édition de M. E. Langlois dans la Bibliothèque du xv» siècle de M. H. Champion a été citée déjà plus haut. Cmp. mon article Les nouvelles françaises du ms. Vat. Reg. l'jiS dans Neuphilologische Mitteilungen , Helsiugfors, 1908 ; ce qui suit est en partie une reproduction de cet article.
2. Voy. Sttulien lur vergleichenden Litieraturgeschichte , 1902, fasc. I, p. 3-36.
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cadavre du père) à une histoire correspondante, mais pas apparentée, dans le livre du chevalier de La Tour, on peut voir quelle différence de style il y a en effet entre celle-ci, qui est vraiment « lourde et plate », et notre histoire, qui, sans offrir précisément les qualités que lui attribue M. Vossler, est racontée d'une manière limpide et agréable, sans un mot d'ornement, il est vrai, mais aussi sans rien supprimer d'essentiel ; l'image qu'elle donne de la situation est vivante, quoique non dramatique, et il n'y a pas une seule expression triviale qui détruise l'impression. Il faut dire aussi des chapitres ix, x et xiii qu'ils sont assez bien racontés (si, pour la dernière, l'auteur n'a eu d'autre source que VHistoria LaKsiaca, il mérite même un compliment pour son arrangement). Dans le chapitre xii, la scène qui se passe entre le comte et les dames religieuses et où celui-là découvre son fils dans le petit gamin qui se met entre ses jambes et qu'il croit être à une des nonnains, est bien dialoguée et amusante. De même, le récit du miracle qui précède a été relevé avec raison par M. Vossler. Mais quand l'auteur réussit, c'est plutôt inconsciemment. Il semble avoir une certaine idée de ce qu'exige le récit en prose, si Ton peut en juger par l'effort qu'il fait au commencement du chapitre ix pour vivifier la description de son original en y introduisant un dialogue ; mais cela est tout à fait rudimentaire et sporadique, et ne mène à rien. D'un autre côté, il supprime en plusieurs endroits les discours et tout autre moyen d'entretenir le lecteur, pour faire ressortir seulement les points essentiels de l'action et, surtout, la moralité qui s'en dégage. Quant à la composition, il saisit vraiment toute occasion d'étaler son manque d'habileté. Ainsi, déjà la première histoire, qui par son sujet très répandu appartient au « cycle de la gageure », prouve qu'il ne sait pas se servir d'un motif donné pour bien enchaîner les événements ' ; dans le chapitre XIV, il commet différentes maladresses en arrangeant le beau sujet du Fair palefroi ; dans xv, il omet des traits essentiels, et dans xxvi, « il a ôté, en supprimant certains détails, dit M. Langlois, toute signification à son récit. » Quand, par contre, il introduit dans le chapitre viii un motif d'un autre conte, le récit reçoit par là un petit surplus de vivacité*. Mais ici encore, il est permis d'avoir des doutes sur l'inten-
1 . Ccl.i .1 pu ùlrc ainsi dans sa source immédiate, mais en tout cas il ne s'en est pas aperçu.