LES TSIOUVELLES DE SENS
mouvement qui à l'époque de leur apparition se produit dans le domaine de la prose narrative française, en marche vers une conception plus artistique et personnelle et vers une connexion plus intime avec la vie même.
Cherchons maintenant à résumer en quelques lignes les résultats auxquels nous a conduit cette étude sur le développement et le caractère de la nouvelle française sous sa forme la plus ancienne.
Les éléments qui concourent à lui donner naissance sont nombreux et divers. Et pourtant on peut dire que le germe initial d'où est sorti l'art de la nouvelle en France était caché dans un trait fondamental du tempérament gaulois. L'acuité d'observation que trahissent déjà les fableaux, le sens du comique avec lequel beaucoup des situations y sont exécutées, le franc contact avec la nature que l'on éprouve en les lisant, ce sont là toutes qualités qui évidemment ont été caractéristiques à un haut degré du naturel des Français d'autrefois, de même qu'au fond, sous des aspects divers, ils sont un trait constitutif du tempérament français de tous les temps. Mais si ces qualités sont restées essentielles même dans la nouvelle artistique postérieure, ce genre a pourtant dû traverser bien des évolutions littéraires avant de prendre la forme qu'il revêt dans les productions du xv' siècle que nous avons étudiées plus haut.
Le court récit, s'il s'était développé directement des fableaux, aurait pu aboutir tout droit et rapidement à la forme que nous exigeons d'une nouvelle artistique. Comme nous l'avons vu, plusieurs des auteurs de fableaux savaient déjà tourner très bien leurs figures et, dans le dessin des personnages, s'élevaient au-dessus de la manière rudimentaire dont les autres traitaient leurs sujets empruntés à la vie réelle. Un Boccace trançais aurait pu sans difficulté se servir de ces auteurs, comme le fit le maître italien, et les nouvellistes postérieurs n'auraient pas eu besoin de faire le détour par l'Italie pour donner à ces sujets une vie nouvelle dans la littérature de leur pays.
Mais ce Boccace français ne naquit pas de longtemps, et la nouvelle devait se développer lentement et avec toute sorte de détours. Les fabliaux tombent dans l'oubli. Leur importance pour la littérature est
uniquement d'avoir rassemblé sous une forme littéraire des sujets qui couraient le peuple ; mais ils n'exercent par eux-mêmes aucune influence directe sur la littérature française. Quant à la prose, les seuls genres cultivés qui se rapprochent du récit de courte étendue sont l'anecdote et l'exemple moral, tandis qu'en Italie on voit naître à la même époque des recueils de nouvelles, d'un caractère artistique, il est vrai, assez modeste, tels que les Cento Novelle antiche ou les Conti de antichi Cavùlieri, et qu'en Provence les biographies des troubadours constituent de petites nouvelles, souvent de contenu tragique et témoignant d'une observation profonde de la vie humaine.
Aiicassin et Nicol et te ouwe une voie nouvelle; mais le trait dominant est encore l'élément romantique ou exotique qui marque d'une empreinte si forte tant de productions du moyen-âge. Pourtant nous y rencontrons des tendances marquées à décrire les hommes et leurs sentiments en dehors de toute peinture conventionnelle, et à prendre un contact direct avec la vie en général ; et ce n'est peut-être pas sans raison qu'on a voulu, dans cette chante-fable, voir un précurseur de la Renaissance en France '. L'empreinte de l'élément romantique est encore très forte dans le reste des nouvelles que nous connaissons du xiii^ siècle ; mais il nous semble y remarquer déjà que la prose rapproche les événements de la vie courante, non seulement par sa forme même, mais aussi en ce qu'elle donne plus de poids au dialogue et entre dans la description des situations. Parfois, et bien que l'action se passe dans le monde traditionnel des rois et des chevaliers, une certaine conception bourgeoise se fait )our, et les éléments bourgeois qui peuvent être donnés dans la matière prennent une place importante. Du xiv siècle rien n'a été conservé qui indique un progrès quelconque dans le développement de la nouvelle : « à l'époque où nous sommes, dit Gaston Paris, l'art de conter brièvement semble perdu ^ » Cependant les récits que le chevalier de la Tour Landry sert à ses filles montrent que le goût de présenter de semblables petites histoires, avec des sujets nouveaux ou anciens, destinées à illustrer d'une manière plus vivante les doctrines morales, avait pénétré de la chaire et des traités didactiques jusque
1. Voy. Walter Pater, The Renaissance, 1900, p. 15. — Il est plus difficile, à mon avis, de trouver avec M. Pater dans l'histoire d'Amis et d'Amile « la force » de la Renaissance.