‹ La Nouvelle-France de Cartier à Champlain, 1540-1603 [microforme]Chapitre 14 sur 98 · JE · texte numérisé non relu

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France en 1508, Jean Ango était devenu tout puissant ; ses richesses, sa position, sa magnificence, son goût pour les arts, le mirent en rapport avec ce qu'il y avait de plus élevé. Il reçut le roi François I, et l’on trouve des lettres écrites en sa faveur au cardinal Légat par la reine de Navarre, sœur du roi, la Marguerite des Marguerites, tandis que la renommée des hommes qui formaient sa petite cour, s'étendait dans les provinces. Dans cette cour on remarquait ies capitaines qui menaient ses navires au Brésil, au Sénégal, aux Indes, bons cosmographes, savants mathématiciens, excellents à composer des mappemondes en globe et en plat, ainsi que des cartes marines d'après lesquelles on pouvait naviguer en toute sûreté 1.”

Quels étaient ces capitaines, ces cosmographes et ces mathématiciens d'élite ? Jean Verrazano, Jean Parmentier et son frère Raoul, Pierre Crignon, Thomas Aubert, Jehan Denys, Pierre Maucler, sont ceux qui portèrent dans tous les coins de l’univers connu le nom du puissant armateur dieppois, en même temps qu'ils ouvraient à la France et aux autres nations de l’Europe des routes rouvelles et des horizons plus vastes pour leur commerce, à une époque où les Anglais ne songeaient guère “à découvrir un passage dans les Indes par le nord-ousst.” Ce fut dans l'intervalle de 1508 à 1530, que l’on vit flotter le pavillon de Jean Ango sur les mors du Levant et du Ponant. Verrazano, les frères Parmentier et les autres, avaient connu les terres neuves et exploré le golfe Saint-Laurent, avant que Cartier y

1 Les Navigations rançaises, p. 198.

fit son apparition, et l’on sait que le nom de Nouvelle- France, donné au Canada reconnu plus tard par le grand Malouin, qui en prit possession officielle au nom du roi, date du passage de Verrazano dans nos parages.

Tous les pilotes et navigateurs de Jean Ango avaient pour mission, en venant en Amérique, de découvrir une route pour arriver à la Chine et au Japon par le nord. Pour s’en convaincre, on n’a qu'à lire cette phrase détachée d’une lettre de Fernand Carli, qui exprime ses craintes sur le résultat de l'expédition entreprise en 1524 par le florentin Verrazeno : “ Plusieurs personnes pensaient qu’on n'aurait plus de nouvelles de lui ni du

navire et qu'il se perdraït vers les parages de la Norvège

à cause des grandes glaces qu'il y a dans l'Océan septentrional. ”

Verrazano, dans une lettre du 8 juillet 1524, dit formellement que son intention était d'arriver à l'Océan oriental, espérant trouver quelque détroit qni l’y conduirait 1,

Quant aux frères Parmentier, Pierre Crignon en a écrit ce qui suit : “ Ainsy qu'il (Jean) me dist plusieurs fois, il estoit bien délibéré, luy retourné en France, de aller chercher s'il y a ouvert: e au nort et découvrir par là jusqu'au su.”

1 Voici le passage de cette lettre écrite dans sa langue maternelle : ‘* Mia intenzione era di pervenire in questa navigazione al Cataio allo extremo Oriente dell’ Asia, pensando trovare tale impedimento di nuova terraquale ho trovata, e se per qualche regione pensavo quella trovare non senza qualche freto di penetrare a!'o Oceano orientale essera stimavo questa oppinione di tutti gli antichi e istata credcndo certamente il nostro Oceano orientale de India uno essere senza interposizione di terra, ”

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Les frères Parmentier et Verrazano cherchèrent done un passage pour arriver à l’île des Epices, en suivant la route du nord-ouest, Qu’avaient fait les Anglais avant eux ? Cabot avait poussé ses explorations jusqu’à la hauteur du 58° degré, et puis s’en était retourné mourir dans sa patrie d'adoption. Son fils Sébastien suivit ses traces ; il reconnut les côtes de l'Amérique septentrionale, et de retour, il s’en alla terminer ses jours dans un exil volontaire.

Jean Parmentier, l’un des plus célèbres pilotes d’'Ango, naquit vers l'an 1494, bien qu'Estancelin pense que ce fut en 1480, se fondant sur les Mémoires chronologiques pour servir à l'Histoire de Dieppe, de Desmarquetz, qui fait mourir ce navigateur en 1529, à l’âge de 49 ans. Mais Pierre Crignon dit dans son Prologue en tête des poésies de Parmentier, que Jean était âgé de 85 ans, et Raoul de trente, en 1529, année de leur mort. Celui-ci serait donc né en 1499. On mentionne un autre de leurs frères, navigateur comme eux, mais moins connu. Tous trois appartenaient à une famille bourgeoise, de Dieppe, qui les fit instruire en vue de les destiner au commerce et à la navigation. Jean et Raoul acquirent beaucoup de science astronomique, géographique et cosmographique. Jean fit plusieurs cartes marines et des mappemondes.

Ramusio rapporte, dans ses Raccolle, le “ Discours d’un grand capitaine de mer français du lieu de Dieppe, sur les navigations faites à la terre neuve de l'Inde occidentale, nommée la Nouvelle-France, depuis le: qusrantième au quarante septième degré vers le pôle afc-

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tique, sur la terre du Brésil, la Guinée, l’île de Saint- Laurent (Madagascar) et celle de Sumatra, jusqu'où ont paviué les caravelles et navires de France. ”

Ce discours, dont l’auteur a voulu garder l’anonyme, mais attribué à bon droit, croyons-nous, à Pierre Crignon, a sans doute voulu désigner Jean Parmentier par ce “crand capitaine de mer français du lieu de Dieppe,” reconnu pour avoir visité une grande partie des mers. Ramusio rapporte la date de rédaction de cet important récit à l’année 1539. Voici ce qu'il dit : “ A été ci après joint un écrit, comme qui dirait discours fait en 1539 d’un ou au sujet d'un grand capitaine français, lequel discours nous avons voulu traduire de sa langue en la nôtre”!

Ce discours donne une description sommaire de Terreneuve, avec une carte assez curieuse, qui représente la terre de Labrador, l'île des Démons, Bonnevue, Baccalaos, Cap de Ras, Cap d'Espérance, l'île des Bretons. Le nom de Nouvelle-France couvre la partie médiane du continent; le long des côtes maritimes est écrit : Terre de Nurumbega ; on y voit des baies et des ports nombreux, sur lesquels sont inscrits les noms de Cap-Breton, Port-du-Refuge, Port-Royal, Paradis, Flora.

“ La partie de cette terre, y lisons-nous, qui s’étend du levant au couchant, a été découverte, il y a trente cinq ans, par les Bretons et les Normands, et pour cette cause elle est nommée Cap des Bretons. L'autre partie qui s'étend du septentrion au midi, depuis le cap de Ras

1 Zstata appresso aggiunta una scrittura, o vogliamo dir discorso, fatto del 1539 d’un gran capitano francese, il quale habbiamo voluto tradurre della sua lingua nella nostra. ”

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jusqu'au cap de Buona- Vista, et qui embrasse un espace d'environ soixante et dix lieues, a été découverte par les Portugais. Le reste, jusqu'ou golfe des Châteaux et audelà, a été découvert par les Bretons et les Normands, et il y a environ trente trois ans qu’un navire d'Honfleur, duquel était capitaine Jean Denis, et pilote Gamart de Rouen, y alla le premier ; plus tard, en 1508, un navire de Dieppe, appelé la Pensée, dont était possesseur Jean Ango, père de monseigneur le capitaine et vicomte de Dieppe, et qui avait pour maître ou patron Thomas Aubert, fut le premier qui conduisit des Dieppois dans

les mêmes parages.”

Les frères Parmentier firent deux voyages à Sumatra, et dans l'archipel de la Sonde, l’un en 1520, qui avait duré deux ans et demi, et l’autre en 1529. Pierre Crignon, poète, savant et bourgeois de Dieppe, Pierre Mauclerc, astrologue, et plusieurs autres savants, accomplirent le voyage qui se fit sur la Pensée et le Sacre, commandés par Jean et Raoul Parmentier. “ Si la mort, dit Léon Guérin, n’eût prévenu Jean Parmentier, ce navigateur fût allé jusqu'aux Moluques, et il avait décidé, si Dieu lui eut permis de revenir en France, de reprendre la mer pour aller chercher un passage du nord au sud, À travers les Terres Neuves.”

La Nouvelle-France était donc connue à Paris, du temps de Verrazano, et cependant l'Italie ne savait rien encore en 1548 des découvertes de l’un de ses enfants. La Hollande était plongée dans une ignorance aussi complète. Ce ne fut qu'en 1544, qué les Anversois semblent avoir appris l’heureuse nouvelle. L'Angle-

terre, qui n'avait pas perdu le souvenir de Jean Cabot et de ses fils, n’était pas au courant des efforts des Français pour prendre possession du nord du continent américain. D'autre part, si l’on examine les mappemondes de Henri IL, et de Vallard, on y trouve des indications géographiques qui, sans être toujours marquées au coin de la plus stricte exactitude, nous donnent toutefois une idée approximativement juste des lieux visités par les pilotes de Jean Ango et de François IL

N'est-il pas raisonnable d'affirmer, après avoir oui ces faits, que la France du commencement du XVIe siècle était loin d’être rétrograde dans la voie des découvertes. Ce mouvement n'avait pourtant pas atteint son apogée, car, après que les premiers explorateurs furent disparus, d'autres prirent leur place, et ne furent pas moins actifs. Entrainés par l'exemple des Espagnols et des Portugais, qui s’enrichissaient dans la zône des tropique, par tous les moyens, même les moins légitimes, nos Français dirigèrent d’abord leurs voiles vers le Brésil, et un peu plus tard vers ia Floride. Le chevalier Villegagnon !, Bois- Lecomte, et Jean de Léry sous Henri IT, et dans la suite Ribaut ?, Laudonnière $ et de Gourgues # sous le règne de Charles IX, illustrèrent leur patrie, pendant les vingt: sept années que ces rois gouvernèrent la France 5. Dans

1 Voir Note 4. 2 V. Note 5. 3 V.Note 8 4 V. Note 7.

6 Les voyages de Ribaut, de Laudonnière et de Gourgues sont rapportés par la Popelinière et par Lescarbot, et surtout par Richard Hakluyt, érudit anglais qui, en 1587, était attaché à Lord Stafford, ambassadeur d'Angleterre à Paris. Hakluyt a aussi traduit dans sa langue, les voyages de Verrazano, de Jacques Carrier, de Roberval, de Jehan Alfonce, de la Court-Ravaillon, les lettres de Jacques Noël à Jean Groote.

des combats où l’audace et la témérité l'emportèrent souvent sur le nombre, les marins français conquirent de glorieux lauriers. Ceux que l’on désignait sous le nom de corsaires !, étaient la terreur des mers. Ils rendirent d'innombrables services à leur patrie. Braves jusqu’à l'excès, ils se laissaient quelquefois emporter dans l’ardeur des combats à des actes de cruauté qui mirent sous la plume de Boileau ce vers bien connu:

Endurcis ton cœur, sois Arabe, sois corsaire.

Mais, on dira que les Français, tout bien doués qu'ils étaient pour faire respecter leurs armes sur l'océan, ne furent pas heureux dans leurs tentatives d'établissement en Amérique, alors que tout semblait sourire aux Castillans. Comme question de fait, force nous est d'avouer que la France vit avorter ses projets. L'esprit hérésiarque, qui fut la base de ces organisations, fut aussi la cause de leur insuccès. Le souffle calviniste empêcha aussi plus tard la prospérité de la colonie de Port-Royal,

1 On nommait ainsi tout navire appartenant à un particulier et destiné à courir sus pour capturer les bâtiments marchands ennemis. Cette course, d’où est venue l’origine du mot corsaire, a existé chez toutes les nations. Elle était autorisée par le gouvernement, qui délivrait aux capitaines des /eléres de marque servant à les distinguer d’avec les forbans et les pirates, ces pilleurs de la mer qui couraient en tout temps, tandis que les corsaires n'étaient autorisés qu’en guerre et furent en maintes circonstances les auxiliaires dévoués du gouvernewent. Ils furent abolis après la guerre de Crimée, par un traité conclu à Paris en 1856. L. Duplais, La Bretagne ct ses Fils, Paris, 1887.

Jacques Cartier et Jehan Alfonce sont souvent désignés sous le nom de corsaires.

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et de Saint-Sauveur, sur l’île des Monts Déserts, qui eût été si utile à la France pour lui assurer la prépondérance dans le nord du continent. Cependant, en dépit des vicissitudes de la fortune des colonisations françaises dans le nouveau monde, les marchands et les pêcheurs basques et rochelais expédiaient rondement leurs affaires, circueulant en toute liberté dans les parages du golfe Saint- Laurent. Les Malouins donnaient la chasse aux navires portugais, et on cite maints exemples de captures par les navigateurs de Saint-Malo, terribles adversaires à rencontrer sur mer! De tels faits d'armes furent nombreux à cette époque, et plusieurs de ceux qui en furent les héros, sont considérés aujourd’hui comme des bienfaiteurs de la France. Il est assez curieux de rencontrer souvent au milieu des débats qui se produisaient en cour, à la suite de ces prises sur les Portugais, Jacques Cartier agissant en qualité d'interprète. Où et quand le célèbre navigateur avait-il appris cette langue étran-

1 En 1544, l'on voit un navire portugais, La Fantaisie, capturé par deux marins français du nom de Lhostellier et Clavegris, et comparaître ensuite dans le procès qui s’ensuivit devant la juridiction de Saint-Malo. —Audientes, 1544, 27 février, 7 avril.

Sept années plus tard, en 1551, une affaire à peu près sémblable se déroulait devant le même tribunal. Une bisquine appelée le Griffon et deux hourques pansues, le Faucon Blanc et l’Assomplion de Biscaye étaient saisies par trois capitaines malouins, Jullien Frotet, corsaire de renom, sur la Jehannetlte, Guillaume Pepin Broussardière, sur le Jacques, et François Crosnier sur le Daulphin, avec Macé Jalobert, pour maître d'équipage. — Audiences, 1552, sous le 23 décembre 1551.

En 1557, c’est le tour d’une caravelle portugaise enlevée par Guillaume Pepin, sieur de la Broussardière, François Lucas et Hervé de La Lande, trois corsaires des plus redoutés.

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