‹ La Nouvelle-France de Cartier à Champlain, 1540-1603 [microforme]Chapitre 18 sur 98 · lé · texte numérisé non relu

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duire en servitude ou de les rayer du nombre des vivants. Hélas ! ne pourrait-on pas dire ici avec le poète roraain :

Quand les Français abordèrent aux plages brésiliennes, l'Amérique n'était connue que depuis douze ans. Jehan Denys y avait fait une expédition en 1504, suivi de près par les frères Raoul et Jean Parmentier, et probablement aussi avant ces derniers par Paulmier de Gonneville. Les Portugais les avaient devancés, sans y laisser aucune trace de leur domination. Le Discours du grand capitaine dieppois, traduit par Ramusio, rapporte que les Portugais, qui se prétendaient les maîtres de ce pays, avaient bien plus en vue l’amour du gain que la gloire de la religion, à l'égard des habitants du Brésil. ‘“ Bien que le peuple portugais, soit le plus petit du monde, ajoute le Discours, attribué à Pierre Crignon, compagnon de voyage des frères Parmentier, le monde entier ne paruît pas assez grand pour satisfaire sa cupidité. Je pense qu'il aura bu de la cendre du grand Alexandre pour qu’il soit si altéré d’eftrénée convoitise ; il veut tenir d'une seule main ce qu'il ne pourrait embrasser de toutes les deux, et je crois qu’il se persuade que Dieu n’a fait que pour lui la mer et la terre, et que les autres nations ne sont pas dignes de naviguer ; s’il était en son pouvoir de fermer les mers depuis le cap Finisterre jusqu’à l'Irlande, depuis longtemps déjà ce peuple l’aurait fait ; et pourtant il n’a pas plus le droit d'empêcher les Français d'étendre la foi chrétienne dans les pays où son autorité n’est pas

reconnue, où il n'est ni aimé, ni obéi, que les Français n'avaient celui d'empêcher les Portugais de passer dans l’Ecosse, dans le Danemark et la Norvège, quand bien même les Français y auraient abordé les premiers. Aussitôt que la nation portugaise à navigué le long d'une côte, elle la tient toute entière pour sienne. Mais une telle conquête est facile et sans grands frais, car elle n’a coûté n1 assauts, ni résistance : et vraiment c’est d'heureuse aventure pour cette nation que le roi Français montre pour elle tant de générosité et de courtoisie ; car s'il voulait lâcher la bride aux marchandsde son royaume, ils lui auraïent conquis en quatre ou cinq ans le commerce et l'amitié de tous les habitants de ces terres nouvelles ; et cela par amour, sans qu’il fût besoin d'employer la force ; ils auraient pénétré plus avant dans l’intérieur du pays en ces quelques années qu’en cinquante ans les Portugais, q 1i seraient bientôt chassés par les indigènes comme de mortels ennemis. C’est là une des raisons principales pour laquelle les Portugais ne souffrent pas volontiers que les Français viennent sur les côtes où ils se rendent eux-mêmes : car à peine les Français ont-ils fréquenté quelque lieu, qu'on n’y veut plus entendre parler des Portugais, qui tombent aussitôt dans l’abaissement et le mépris.”

Cette citation, un peu longue peut-être, suffit à prouver que les Espagnols n'étaient pas seuls à se faire haïr là où ils mettaient le pied, et que les Français, par ‘contre, savaient conquérir d'emblée l'estime des nations sauvages avec lesquelles ils échangeaient leurs produits. Les Tupinambas, les Tamoyos, les Tabaiaros et autres

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habitants du Brésil, ne furent pas lents à rechercher l'amitié française, et ils la consacrèrent par des traités solennels qu’ils ne voulurent jamais rompre. La bonne foi qu'ils apportaient dans leurs alliances publiques, existait au même degré dans les affaires privées.

Ces peuples étaient naturellement doux et hospitaliers. Leur montrer de la confiance et les traiter avec douceur, suffisait pour les attirer à soi et pour s’en faire des amis fidèles et dévoués. C’est ce que comprirent Jean de Léry, François de Razilly et les Français qui eurent des rapports avec eux.

Rien ne leur faisait plus de plaisir que de revoir ceux qu'ils avaient connus. Le chef Japy-Ouassou d'sait à Razilly : ‘“ Nous commencions déjà à nous enruyer tous de ne plus voir venir des Français guerriers et nous délibérions d'abandonner ce pays et de passer le reste de nos jours privés de la compagnie des Français, nos bons amis, sans plus nous soucier de haches, de couteaux, de serpes et autres marchandises, et de nous remettre à l’ancienne et misérable vie de nos ancêtres, qui cultivaient la terre et abattaient les arbres avec des pierres dures.... j'ai une entière confiance en ta bonté; car, sous ton air guerrier, tu laisses voir des manières pleines de douceur et un personnage fait pour nous gouverner avec beaucoup de sagesse. Là-dessus je te dirai mon avis ; c'est que quand un homme est né grand et avec de l'autorité sur les autres, il doit avoir d'autant plus de douceur et de magnanimité ; car les hommes, et principalement ceux de cette nation, se rendent beaucoup plus aisément à la douceur qu’à la violence.... Cette dou-

ceur je l'ai aussi remarquée chez les Français.... Les Pero (c’est ainsi qu'ils appelaient les Portugais) nous ont autrefois massacrés et ont exercé beaucoup de cruautés sur nous. . À présent nous ne craignons plus rien, puisque te voici, et que tu rétabliras, avec ta bonne nation, la nôtre aussi grande qu’elle à été autrefois

M. Gabriel Gravier, auteur d ine étude remarquable sur le sauvage du Brésil, dit que les sauvagesses éprou-

vaient pour les Français, qu’elles connaissaient, le sentiment que les sauvages éprouvaient pour les Françaises, qu'ils ne connaissaient pas. Comme les femmes de l’Amérique du Nord, elles appréciaient hautement les prévenances et les galanteries françaises. Elles se sentaient grandir au contact de l’homme aimable et civilisé, de l'homme supérieur qui venait d'un autre monde.

Au Brésil comme en Canada, les interprètes jouèrent un grand rôle dans les opérations commerciales, et même dans les rapports ordinaires de la vie sociale. La liberté qui leur était acquise de circuler sans appréhension au milieu des peuplades indiennes, leur fournit une foule d'occasions de leur rendre des services, tout en favorisant le commerce avec leurs compatriotes. Plusieurs d’entre eux s'identifièrent tellement avec les Tupinambas, qu'ils finirent par épouser des femmes de leur tribu ; ils vécurent de leur vie, à côté d’eux, prenant part à leur combats, adoptant leurs costumes et leurs mœurs. Cependant ils ne se firent sauvages que pour la forme, car, en réalité, ils restèrent attachés de cœur et d'âme à la France, leur vraie patrie.

1 Japy-Ouassou était chef de Juniparan et grand bourounichané

(chef) de l'tle de Maranham.

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Les missionnaires eurent aussi une grande œuvre à accomplir auprès de ces infidèles. C’est à eux, peutêtre plus qu'aux interprètes, que la France doit cette loyale et franche amitié des Brésiliens, qui dura tant qu'il y eut un Français au milieu d'eux. Ces missionnaires appartenaient à l’ordre des Caucins. Ces terres, peuplées d’idolâtres, offraient aux héroïques apôtres de la foi un vaste champ à exploiter pour y planter la semence évangélique. Le Père Claude d'Abbeville ! et 1 Père Yves d’'Evreux ? s'employèrent activement à la conversion des Brésiliens, et ils procurèrent à un bon nombre d’entre eux l'avantage d’être absous de la tache originelle. Ces deux religieux ont laissé des écrits sur leurs missions. Dans un endroit de son livre, le Père Claude, s’écrie : “Il ne se peut dire combien grande est l'humanité et bienveillance de ce peuple vers les Français, et spécialement envers nous. ” “ Les Indiens aiment naturellement les Français,” écrit à son tour le Père Yves d'Evreux, témoignage confirmé par Ramusio en

1 Le P. Claude d'Abbeville partit pour le Brésil avec trois de ses confrères le 19 mars 1611 sur la flotte commandée par Razilly, et il retourna en France avec six Brésiliens. 11 a publié une Histoire de la mission des PP. Capucins à l'ile de Maragnon et lieux circonvoisins, ete. Paris, 1614. C’est un éerivain exact et judicieux.

2 Le P. Vves d'Evreux passa comme missionnaire au Maragnon en 1612. Ilen revint deux ans après, et il fit imprimer la relation de son voyage sous le titre de : Suite de l’histoire des choses mémorables advenues au Maragnon ès années 1614 et 1615. Paris, 1615. Ce livre fait suite en effet au livre du P. Claude d’Abbeville. Le style naïf du bon missionnaire est plein de charme et de candeur. Le Père Yves mourut en 1680, et le P. Claudeen 1682.

ces termes: “ Ils aiment mieux les Français que toute autre nation qu'ils aient pratiquée. ”

Les Brésiliens, comme tous les Sauvages de l’Amérique, étaient très attachés à leurs enfants. Iln”y avait pas de plus grand sacrifice pour eux que de s’en séparer. Cependant ils condescendaient assez facilement à les laisser conduire en France par les missionnaires et les capitaines qui avaient su capter leur confiance. Cette amitié se traduisit souvent par des actes dont l’histoire brésilienne et l’histoire canadienne fournissent de nombreux et consolants exemples. Fil nous était possible de faire connaître la liste des sauvages de ces deux pays qui passèrent en France de 1504 à 1635, c’est-à-dire depuis que nous avons des détails sur les contrées d’Amérique visitées par les Français jusqu’à la mort de Champlain, nous serions étonnés d’une semblable émigration, se renouvelant presque chaque année, avec le consentement des parents ou des chefs de famille.

Aünsi l’on constate que dès l’année 1504, Arosca, chef des Carijos, confiait à Binot Paulmier de Gonneville, son fils Essoméric. N'ayant pu ramener le fils à son père, Gonneville l’adopta, lui fit donner une éducation européenne, le maria à une de ses parentes, et le laissa héritier de son nom et de sa fortune !.

Cinq ans plus tard, en 1509,-sept sauvages arrivèrent à Rouen avec leurs barques, leurs armes et leurs ornements ?.

‘1 Léon Guérin, Les Navigateurs français; jp. b4. 2 G. Grayier, Le Sauvage du :Bnéai.

Nous constatons la présence à Saint-Malo d'une jeune Brésilienne, du temps de Jacques Cartier. Ainsi, pour ne citer que cet exemple, le 30 juillet 1528, Me Lancelot Ruffier, vicaire-curé de cette ville, conférait le baptême à une Indienne transplantée du Brésil sur la terre de France. Ce fut Catherine des Granges, épouse de Cartier, qui la porta sur les fonts sacrés, et elle la nomma Catherine du Brésil !

Mais le fait le plus étrange est cette fête brésilienne, célébrée en pleine ville de Rouen, en l’année 1550. Près de cinquante Tupinambas vinrent simuler leurs combats sur les bords de la Seine, devant Catherine de Médicis, Ils mêlèrent à ces jeux guerriers leurs danses solennelles. De concert avec les matelots rouennais, ils divertirent leurs “ parfaits alliés” et les plus honorables dames de la cour, qui montrèrent “ face joyeuse et riante ” à la vue des danseurs plus que légèrement vêtus 2

En 1563, Charles IX se fit présenter trois Brésiliens arrivés à Rouen quelques jours auparavant. Montaigne, qui fut témoin de cette entrevue, en parle avec une

pointe d'ironie : “Tout cela ne va pas trop mal, dit-il, mais quoi ! ils ne portent point de hault de chausses.”

Le 23 mars 1564, des sauvages figurèrent à l’entrée triomphale de Charles IX à Troyes, mais le cérémonial se tait sur leur nationalité.

__ A l'entrée du même souverain à Bordeaux, le 9 avril 1565, on vit paraître trois cents hommes d'armes, con-

1 Voir Jacqu; Cartier, p. 24°:

2 Bulletin du bibliophile, article de M. F. Denis, 1849.

duisant douze nations étrangères captives, tels que Grecs, Tures, Arabes, Egyptiens, Trapobaniens, Indiens, Canariens, Maures, Ethiopiens, sauvages Américains et Brésiliens !

Cette amitié se traduisait souvent par des actes d'un genre très relevé et surtout honorable. Un jour, — c'était à la bataille de Salema — huit mille Brésiliens scellèrent de leur sang le pacte qu'ils avaient conclu de rester fidèles jusqu’à la mort aux Français, “leurs parfaits alliés. ”

M. Gravier rapporte plusieurs traits qui établissent jusqu’à l'évidence la force de l’amitié existant entre les Français et les Brésiliens. “ Les étrangers, dit-il, citant Purchas ?, n’ignoraient pas les sentiments des Brésiliens à notre égard, et tous ceux qui tombaient entre leurs mains ne manquaient jamais, quand ils le pouvaient, de se faire passer pour Français. En 1591, l'anglais Knivet, ayant vu les Tamoyos massacrer ses compagnons, s'écria qu’il était Français. ‘“ Ne crains rien,” lui dirent alors les sauvages, “car tes ancêtres ont été nos amis, et nous les leurs ; tandis que les Portugais sont nos ennemis et nous font esclaves ; c'est pourquoi nous avons agi envers eux comme tu l’as vu.”

En 1550, le hessois Hans Staden s'était laissé prendre par des anthropophages, amis des Français, et devait être la pièce d’honneur d’un festin solennel. Chacun de ceux qui le venaient voir choisissait par avance son morceau.

2 Th. Godefroy, Le Cérémonial de France.

1 Purchas, Pilgrims, t. IV, p. 1217-1237.

(était lugubre, mais très sérieux. Un jour le pauvre Hans s’efforçait de prouver à Koniam Bebe, chef fameux des Botocudos, dont André Thevet prétend nous donner un portrait, que la Hesse et la France étaient un même pays. Koniam lui répondit, avec son sang-froid de cannibale : “ On ne peut plus manger un seul Portugais sans qu'il n’invoque la qualité de Français. J'en ai dévoré cinq : ils se disaient tous Français. ”

Cependant la barbe rousse de Hans Staden fit craindre aux Botocudos que le bonhomme ne fût réellement français, et pour ne pas risquer d’enfreindre leurs traités d'amitié, ils le gardèrent pendant douze ans, et finirent par le donner à des Français !.

Ce dernier exemple confirme pleinement tout ce que nous avons pu dire sur l'affection sincère et constante des Brésiliens pour leurs parfaits alliés.

Les Sauvages canadiens qui, les premiers, foulèrent le sol de France, furent Taïgnoagny et Domagaya. Tous deux appartenaient à la tribu de Honguédo, laquelle était fixée d’une façon plus ou moins sédentaire dans la baie de Gaspé. C’était lors du premier voyage de Jacques Cartier au Canada, en 1534 Rapatriés en 1535, ils retournèrent en Francé l’année suivante avec le Découvreur, qui amenait avec eux Donnacona, seigneur de Canada, trois autres sauvages de Stadaconé, et la petite fille d’Agona, chef de la bourgade d’Ochelay, échelonnée sur la pointe du Platon de Sainte-Croix. Tous moururent en France, et lorsque Cartier révint à Québec, én

1 Relation du voyage de Hans Staden, éd. Ternaux-Compans, p. 116.

1541, la petite sauvagesse seule survivait. Trois avaient été baptisés ; nous possédons l'acte ! qui en fait foi. La cérémonie eut lieu à Saint-Malo, le 25 mars 1538.

Durant les soixante années qui s'écoulèrent depuis le quatrième voyage de Cartier (1543) à l’arrivée de Champlain à Tadoussac (1603), il n’y a pas le moindre doute que plusieurs sauvages du Canada traversèrent l'Atlantique, entre autres des Montagnuis et des Sourignois. Mais il est presque impossible de citer des noms, tant est profonde l’obseurité qui règne sur cette période de l’histoire de la Nouvelle-France.

La même difficulté n'existe pas pour les sauvages du Brésil avec qui les Français commencèrent à entretenir des relations commerciales dès le commencement

du XVIe siècle.

1 Ce jour Notre-Dame XXVe de mars, lan mil cinq cents trante ouict, furent baptisé troys saulvaiges hommes des parties du Canada

prins audit pays par honeste homme Jacques Cartier, cappitaine pour

le Roy notre Sire, pour descouvrir les dictes terres ; le premier fut

uommé Charles par venerable et discret maistre Charles de Champ- ; Girault, doyen et chanoine dudit lieu, parrain principal, et petit par-

rain, Monsieur le lieutenant, seigneur de la Verderye, et commere

Catherine Desgranches, et le second fut nommé Franzoys, nom du Roy

notre Sire, par honneste homme Jacques Cartier principal compere et

petit compere maistre Pierres Le Gobien, commere, Madame la lieute-

nante (déchiré) Laverderye (déchiré) tiers fut nome (déchiré) par maistre

Servau May ... (déchiré) dudit lieu et petit (déchiré) Nouel (déchiré) et

commere (déchiré) . . .. ingart (déchiré).

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