‹ La Nouvelle-France de Cartier à Champlain, 1540-1603 [microforme]Chapitre 65 sur 98 · LA NOREMBÈGUE · texte numérisé non relu

LA NOREMBÈGUE

On a beaucoup écrit sur l’origine de ce mot, sans parvenir à l’établir d'une manière certaine. Sur les cartes il se lit ainsi : Norwmbega, Anorombega, Norimbequa, Nurumburg, Nurumbega, ete. Forster croit que ce mot est une corruption de Norvega Ulpius en a fait Normanvilla, sur son globe de 1542. Pierre Martyr dit que les Portugais avaient voyagé dans ce pays, et qu'ils avaient baptisé plusieurs petits royaumes appartenant

aux naturels, entre autrés Arambe, Guacaia, Quohathe

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Tanzacca, Pahor. La ressemblance entre Nurumbeg et Arambe, sur laquelle on se base pour faire croire à la présence des Portugais sur ces côtes, n’est pas bien frappante.

Quelles que soient ses variantes orthographiques, la Norembègue s’appliquait à une vaste étendue de terres dont les limites étaient mal définies. Champlain, déerivant la côte orientale du continent américain, depuis l'entrée de la rivière Saint-Jean (Ouigoudi) jusqu'à Mallebarre et au-delà, vers le sud, attribue ce nom aux terres arrosées par la rivière Pentagouet ou Penobscot, ét aux côtes voisines de son embouchure. Pour lui, cette rivière n’est autre que la rivière Norembègue, et il ajoute que plusieurs pilotes et historiens l’ont ainsi

appelée.

M. l'abbé Laverdière croit que cette rivière correspond à la baie Française (de Fundy). Pour étayer son opinion, l’'érudit annotateur des Voyages de Champlain s'appuie sur le passage suivant de la Cosmographie de Jehan Alfonce :“ Je dictz que le cap de Sainct-Jehan dict Cap à Breton, et le Cap de la Franciscane, sont nordest et surouest, et prennent un quart de l'est et ouest, et y a en la route cent quarante lieues, eb icy faict un cap appellé le cap de Norombègue .... La dicte coste est toute sableuse, terre basse, sans nulle montaigne. Audelà du cap de Norembegue, descend la rivière dudict Norembegue, environ vingt et cinq lieues du cap. La. dicte rivière est large de plus de quarante lieues de latitude en son entrée, et va ceste largeur au dedans bien trente ou quarante lieues.” Il est évident, écrit M. Laver-

dière, que Jehan Alfonce décrit ici la côte sud-est de Acadie (qu'il appelle Franciscane), le cap de Sable et la baie de Fundy, qui a réellement une embouchure de près de quarante lieues, si l’on compte depuis le cap de Sable ou de Norembèsue jusque vers la sortie du Penobseor.

L'auteur du Discours d'un Grand Capitaine, tel que rapporté dans le troisième volume des Zaccolta de Ramusio, parlant de la terre de Norembègue, s'exprime comme suit : “ En suivant la direction du Cap-Breton (de l’est à l’ouest) on rencontre une terre contiguë à ce cap dont la côte va vers l’ouest quart sud ouest jusqu’aux terres de la Floride, embrassant un espace d’environ cinq cents lieues. Cette côte a été découverte, il ya quinze ans, par Messire Jean de Verrazano, qui en prit possession au nom du roi François I, eë de madame la Régente. Beaucoup de navigateurs, et les Portugais eux-mêmes, l’appellent la Terre Française. Elle se termine vers la Floride, au 78° degré de longitude occidentale, et au 30° degré de latitude nord. Cetté terre est très fertile en fruits de tontes espèces... Cette terre est appelée Nurumbega par les vaturels du pays.

Ceci fut écrit en 1539, par conséquent cinq ans avant la Cosmographie d'Alfonce. Ce dernier ne mentionne que le cap et la rivière de Norembègue, tandis que Pierre Crignon, auteur présumé du Discours de 1539, nous renseigne sur les terres du même nom, qui s’étendaient depuis le fond de la baie de Fundy jusqu’à la Floride, et connues sous le nom de Terre Française.

Au témoignage de Crignon, ces terres avaient été découvertes, en 1525, par Jean Verrazano pour le roi de France.

Nous pouvons donc dire, en toute probabilité, que le cap de Norembègue s’'appliquait à la pointe méridionale de la presqu'île acadienne, à la rivière du même nom, à la baie de Fundy que l’on avait prise d’abord pour l’entrée d'une grande rivière, et à la terre ou côte de Norembègue : vaste contrée baignée par l'Atlantique et la baie Française, y compris même la partie occidentale de l’Acadie. Toute cette région était essentiellement française, et fut explorée pour la première fois par les Français, sous le règne de François I.

La légende s’est attachée à ce pays. Les uns ont prétendu qu’il avait existé sur les bords de la rivière Norembègue une ville considérable, remplie de châteaux. Ne serait-ce pas un souvenir des anciens établissements scandinaves dans l'Etat du Massachusetts, lesquels remontent à l’année 986, et dont voici l’histoire en deux

mots.

Erik le Rouge, exilé d'Islande en 883, pour meurtre, vint s'établir au Groenland, en 886, dans un endroit qu'il appela Eriksfjord, et y fonda un état indépendant constitué en république. Un de ses fils nommé Leif, partit de Norvège, en l’an 1000, pour le Groenland, et découvrit, dans un voyage d'exploration, une terre à laquelle il donna le nom de Hulluland (Terre pierreuse) et qui, au témoignage de M. d’Avezac, devait être l’île de Terreneuve. Quelques jours plus tard, Leif mit le 1p au sud-ouest, et aperçut une autre terre qu’il appela

Markland (Terre boisée) : c'est l’'Acadie ou la Nouvelle: Ecosse.

Leif continua son voyage vers le sud-ouest, entra dans la baie de Rhode-Island, longea l’île du même nom et remonta la rivière Pocasset, où il aperçut tant de vignes qu'il baptisa la contrée du nom de Vinland (Terre du vin). Il construisit de vastes bâtiments qu'il appela Leifsbudir (Maison de Leif).

Thorvald, frère de Leif, partit pour le Vinland, en l’an 1002, avec trente hommes et passa l'hiver dans les baraquements de Leifsbudir. Au printemps de 1003, Thorvald fit des explorations vers le sud, jusqu’à l’île Longue (Long Island). L'été suivant, il alla au nord et brisa la quille de son navire sur un cap qu'il appela Kjalarnes (cap de la Carène), peut-être le cap Cou ou le Nauset des Indiens. La tradition rapporte que Thorvald fut frappé à mort par, la flèche d’un Esquimau ou

Skrelling qui, à cette époque, parcourait la côte septentrionale.

Thorstein, troisième fils d'Erik le rouge, ayant résolu d'aller chercher les cendres de son frère, fréta un grand navire et partit avec sa femme. Une épidémie survint, qui l’enleva avec plusieurs de ses compagnons. Sa veuve, Gudrida, quitta la Norvège pour Eriksfjord (Brattahlida), où elle épousa Thorfinn, et le fit consentir ensuite à se rendre dans le Vinland. Cette fois il s’agissait d’une exploration sérieuse et de l'établissement d'une colonie. Le départ se fit au printemps de 1007. L'on toucha au Hulluland, au Markland, aux Furdustrandir (rivages merveilleux, c’est-à-dire Nauset, Cha-

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tham, Monomay Bay) et l’on entra dans le Straumfjord (Baie des Courants ou Buzzard’s Bay, où le Gulf Stream produit des courants irréguliers). Les navigateurs prirent terre dans le Straumfjord, y construisirent des baraques, et s'adonnèrent à la culture, à la pêche et aux explorations. Thorfinn s'établit à Mont Hope Bay traversée par la rivière Taunton ou Pocasset, sur le cône appelé par les Indiens Mount Hamp. Il appela son établissement Thorfinnsbudir. Le premier enfant qui naquit dans cette colonie fut Snorre, du mariage de Thorfinn et de Gudrida; ce serait aussi le premier européen né sur le continent américain.

Après trois ans de séjour à Mount Hamp Bay, Thorfinn partit pour explorer les côtes et havres vers le sud. Ii remonta le Potomac où les Scandinaves viendront plus lard se fixer, puis retourna dans le Straumfjord pour y passer l'hiver. Au printemps il mit à la voile vers le Groenland où il rentra en 1011

La colonie de Mount Hamp était catholique. Après la mort de son mari, Gudrida, qui était restée riche, fit un pèlerinage à Rome, puis elle entra dans un couvent que son fils Snorre avait fait construire en Islande, à sou intention, On compte dans sa descendance deux évêques catholiques.

On retrouvait vers la fin du XVIIe siècle sur un bloc de gneiss de quatre mètres de base, sur 1.7 cent, de

hauteur, une inscription qui, pendani des années, a défié la sagacité des antiquaires. Cette pierre monumentale gît sur la rive droite de la rivière Taunton, dans le comté de Bristol, Etat du Massachusetts, un peu au-

dessus du site de Thorfinnsbudir. On est arrivé à déchiffrer ces mots :

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