LES COMMISSIONS DU MARQUIS DE LA ROCHE
Nous avons dit que le marquis de la Roche ne crut pas devoir mettre à profit les lettres-patentes que le roi Henri III lui avait accordées en 1577, non plus que celles de l’année suivante, confirmatives des premières. Ces commissions qu’il sollicita sans doute avec l’idée de s’en prévaloir à l’occasion, restèrent lettre morte. Plusieurs raisons nous portent à soutenir cette opinion, dont l’une, très forte, ce nous semble, se tire du texte même de la troisième commission, celle de 1598, due à la munificence du grand roi Henri IV. Nous avons cité ce passage qui indique péremptoirement que le favori du roi, alors qu’il était gouverneur de Morlaix, de 1568 à 1586, resta tout le temps à son poste, où, s’il s’en absentait, y avait l'œil, aimant mieux défendre le gouvernement dont il était pourvu contre les agressions d’adversaires remuants, que de l’abandonner à leur merci. Si, pendant cette longue période de dix-huit ans il fut passé au Canada, l’histoire nous aurait fait connaître son successeur à Morlaix, même s’il n'eut été qu'intérimaire.
De 1586 à 1598 nous pouvons suivre presque, pas à pas le marquis dans sa carrière mouvementée. Sur ces
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douze années, il en passa près de neuf en prison, de 1589 à 1596, et pendant l’autre qui précéda son expédition en Amérique, il était en Normandie, à la tête du vicomtat de Saint-Lô et de Carentan.
À l’aide de l’histoire des événements contemporains de la Ligue nous sommes forcé de conclure avec Champlain, Lescarbot, et Charlevoix à leur suite, que l’aventure malheureuse de l’île de Sable eut lieu en 1598. Le témoignage des deux premiers surtout a une grande valeur, car il ne faut pas perdre de vue que Champlain et Lescarbot vivaient du temps du marquis !. (Champlain avait servi dans les armées royales sous les maréchaux d'Aumont et de Cossé-Brissac. S'il ne prit pas connaissance du voyage au Canada, l’année même qu'il se fit, il dut cependant en apprendre quelque chose plus tard, avec les renseignements les plus véridiques.
L'autorité de ces deux hommes s’impose de prime abord, et il faudrait avoir de graves raisons pour la mettre de côté. Cependant plusieurs historiens, biographes, historiographes, trompés sans doute par un incident de la vie du marquis de la Roche, nous voulons parler de son emprisonnement que le Père Charlevoix place après son retour de l’île de Sable, ont essayé de prouver, ou ont avancé sans preuve, que l'expédition n’a pu avoir lieu en 1598, vu que Mercœur avait fait sa soumission complète au printemps de cette même année. Donc, s’écrient ceux qui discutent la question après
1 Champlain, né vers 1570, pouvait avoir environ 28 ans. Lescarbot était à peu près du même âge.
l'avoir soulevée, le marquis de la Roche dut passer en Amérique avant 1598. C’est le raisonnement de l’abbé Ferland dans son Cours d'histoire du Canada : “ Charlevoix, dit-il, s'appuyant sur Lescarbot et sur Champlain, rapporte que le marquis de la Roche, au retour de son voyage, fut porté sur les côtes de la Bretagne, et qu'ayant été arrêté, il fut retenu en prison pendant un an par le duc de Mercœur. Or, les lettres patentes de Henri IV au marquis de la Roche, sont du mois de janvier 1598, Si ce seigneur avait fait son expédition en Amérique, dans la dite année, il n'aurait pu rentrer en France que tard en automne. Cependant dès le mois de février 1598, le duc de Mercœur avait cessé d'être gouverneur de la Bretagne; il avait fait sa soumission au roi, qui nomma César de Vendôme pour le remplacer. La Roche n’a donc pas été fait prisonnier par le duc de Mercœur en 1598 ; et, s’il a été réellement jeté dans les fers après avoir été en Amérique, ce voyage dut avoir lieu peu de temps après 1578 1,”
L'abbé Ferland commet ici plusieurs erreurs. Charlevoix ne s’appuyait pas sur Champlain, quand il écrivait que le marquis de la Roche fut incarcéré après son retour de l’Acadie, car Champlain ne fait aucunement mention de cet emprisonnement. C’est sur Lescarbot que doit retomber toute la responsabilité de l'erreur où est tombé l'historien canadien. Celui-ci est amené à conclure qu’il est plus rationnel d’assigner à la tragédie de l’île de Sable l’année 1578 ou l’une des années suivantes. Plusieurs raisons militent contre cette théorie.
1 Ferland, Cours d'histoire du Canada, t. TI. p. 61.
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