‹ La Nouvelle-France de Cartier à Champlain, 1540-1603 [microforme]Chapitre 80 sur 98 · CR — = —— · texte numérisé non relu

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Roche n'avait pu faire usage de la commission et des pouvoirs que Henri III lui avait déjà accordés. Puis il ajoute : “Il fut plus d'un an prisonnier du duc de Mercœur qui était encore le maître en Bretagne... Enfin au bout de sept ans le Roy ayant ouï parler de leur aventure, obligea le pilote Chedotel à les aller chercher."

Nous avons prouvé que Mercœur n'était plus maître en Bretagne dès le commencement de l’année 1598, et si le marquis de la Roche fit son expédition au printemps, supposant même qu'il revint en juillet, Mercœur était déjà parti pour l’Autriche où il mourut.

Bergeron, qui écrivait en 1629, a sa version particulière : “ Le marquis, dit-il, étant s1lé, suivant sa première commission, dès le temps de ‘{enri IIT, en l’île de Sable... .il fut rejeté par la violence du vent en moins de douze jours, jusqu'en Bretagne, où il fut retenu prisonnier cing ans par le duc de Mercure (sic).... Mais, le marquis, ayant obtenu sa seconde commission, ne put continuer ces voyages.... |”

Bergeron se contredit lui-méme, car, après avoir déclaré, sur sa propre autorité, que le marquis dé la Roche alla, suivant sa premièr commission, dès le temps de Henri III, en l’île de Sable, il assure que les gens du marquis profitèrent grandement du bétail, vaches et pourceaux, qui y avaient été abandonnés 80 ans auparavant par le baron de Léry, qui, dit-il, avait entrepris ce voyage en 1518 ?,

1 Bergeron, Traiclé de la Navigation, etc., p. 124-125, 2 Ibidem, p. 102,

Pufendorff écrivait en 1759 : “Le Marquis de la Roche, breton d’origine, obtint en 1598, une commission de Henri IV, pour conquérir dans l'Amérique septentrionale quelque pays habitable ..,1?”

Isaac Weld dit : “ En 1598, le marquis de la Roche découvrit l’île de Sable et les côtes voisines de l’Acadie ? 2?

L'auteur des Lettres curieuses sur l'Amérique septentrionale ne par : d'aucune expédition en 1578 et en 1598, mais il dit : “ Le marquis de la Roche en 1593 fut nommé gouverneur général du Canada ” à. Cet écrivain s’est mépris, Car il ne peut pas être question de 1593 en cette affaire. C’est probablement une faute d'impression ; Sir Richard est généralement trop bien renseigné pour avoir voulu délibérément substituer 93 à 98. La

première date est inadmissible à tous égards.

Carry et Lea croient que “ Henri IV nomma le marquis de la Roche gouverneur général du Canada en 1598, et que celui-ci aborda à l’île de Sable qu'il s’imaginait sottement pouvoir convenir à l'établissement d’une colonie 4.”

Cuillaume Tell Poussin a dit : “ En France on re-

prit le projet de colonisation sous Henry IV en 1598 5,”

1 Introduction à l'Histoire de l'Univers, t, VIII.

2 Voyage au Canada, t, III, p. 236,

3 Canada @s it was, as it is, and may be, par le lieutenant-colonel sir Richard Bonnycastle, t. I, p. 10.

4 The Geography, history and statistics of America and West Indies, par H. ©. Carrey et Lea.

5 De la puissance américaine, 2e édition, t. I, p. 56.

M. Poirson, dans son Histoire du règne de Henry IV, fixe à l’année 1598 les premières tentatives pour fonder des établissements français dans l’Amérique septentrionale 1,”

Après avoir cité la troisième commission, MM. Michelant et Ramé disent que Henri IV ne faisait que suivre les traditions de son prédécesseur et renouveler une commission donnée par Henri IIT 2”

Henry Harrisse croit que ce fut avant son départ pour la Nouvelle-France, pendant qu'il était gouverneur de Saint-Lô (où il avait été nommé en 1597) et non à son retour, que le marquis de la Roche fut fait prisonnier par le duc de Mercœur, et probablement remis en liberté peu de temps après, lorsque Mercœur se repliait sur Nantes, avant de se soumettre définitivement à Henri IV, le 20 mars 1598. De la Roche, ajoute le savant bibliographe, revint de son expédition au Canada dans le cours de l’année 1598 3.

M. C. de Laroche-Héron écrivait en 1854: “ L'ennemi (Mercœur) de la Roche était hors d'état de lui nuire en 1598. Cependant cet emprisonnement par les ordres du duc de Mercœur a eu lieu ; et il a même duré neuf années au lieu d’un an, et le marquis de la Roche n’a été relâché qu’en 1596. Donc l'expédition à l’île de Sable a eu lieu en vertu des lettres patentes de 1577 et 1578, délivrées par Henri IIL, et non en vertu de celles confirma-

1 Documents inédits sur le Canada, p. 5, en note. 2 Ibidem.

8 Notes sur la Nouvelle-France, bibliographie, p. 14.

tives , de 1598; et la date de ce voyage a dû être entre 1578 et 1584 2”

M. Pol de Courcy, archéologue breton très distingué, a prétendu que le marquis de la Roche utilisa sa commission de 1578 et qu'il fit son voyage cette année là, et que la commission de 1598 n'eut d'autre résultat que de faire revenir de l’île de Sable les misérables qui y avaient été déposés vingt ans plus tôt 3”

Cette dernière opinion touchant la durée de l'exil des compagnons du marquis de la Roche, est unique sous la plume des écrivains, et nous sémble contraire à toutes les idées reçues. Il est étrange que M. de Courey, si bien renseigné sur la vie du noble marquis, se soit laissé entraîné à commettre une erreur de cette importance.

M. H. Emile Chevalier, auteur de plusieurs romans tirés de ‘histoire du Canada, après avoir fait une étude approfondie de la question qui nous occupe, s'écrie : “ Pour moi je suis convaineu que l'expédition de la Roche eut lieu en 1598. Quant à l’emprisonnement du marquis par le duc de Mercœur, c'est attaire peu importante pour l'histoire du Canada 4”

Nous arrivons maintenant aux écrivains canadiens, chez qui nous rencontrons une diversité d'opinions aussi grande que chez les autres.

1 Les lettres de 1598 n'étaient pas confirmatives, dans le sens strict du mot. Elles avaient une tout autre portée que celles de 1577 et de

2 Journal de Qu'‘bec, juillet 1854, 3 Zbidem.

4 Le Pays, Montréal, juillet 1854

Ferland, se basant sur Bergeron, adopte la date de

Bibaud ne partage pas cette manière de voir: “ Le marquis de la Roche, dit-il, obtint de Henri III, et ensuite de Henri IV, le titre de vice-roi, avec les mêmes pouvoirs qu'avait eus le sieur de Roberval. Il voulut aller lui-même reconnaître le pays dont il devait être, pour ainsi dire, le monarque. Îl arma un vaisseau, sur lequel il s'embarqua au printemps de l’année 1598 1

Garneau croit que cette expécition eut lieu en 1598. ‘“ Dès l’année du rétablissement de la paix, c’est-à-dire, en 1598, le marquis de la Roche fit confirmer par le roi une commission de lieutenant général de l’Acadie, du Canada, et des pays circonvoisins, que lui avait déjà accordée Henri III, et dont les troubles du royaume l'avaient empêcher de jouir ?”

Garneau ne pouvait rapporter les faits avec plus d’exactitude. Mais, il se trompe quand il ajoute aussitôt que le marquis fut incarcéré à son retour en Bretagne. Notre grand historien n'avait pas suivi d'assez près les événements de la Ligue.

M. le docteur Taché, sans se prononcer absolument, croit que l'opinion de Champlain et de Lescarbot fixant à 1598 la date de l'expédition “a toute apparence de raison %.”

1 Histoire du Canada, t. I, p. 39, 2 Histoire du Canada, t. I, p. 39, 3 Les Sablons, Nouvelles Soirces, p. 479,

M. Benjamin Sulte place la catastrophe de l’île de Sable en 1578 1?

M. Paul de Caze semble avoit béaucoup étudié cette

question, et il nous paraît avoir mis à ce travail une

attention sérieuse. Voici ce qu'il en conclut : “ En admettant que le marquis de la Roche ait entrepris son * ‘voyage au Canada en 1589, c’est-à-dire l’année même où furent révoquées les lettres patentes des neveux de Jacques-Cartier ?, il est fort possible alors qu'il ait été fait prisonnier, à son retour, par le duc de Mercœur qui, au printemps de cette même année, et à la suite de l'assassinat du duc de Guise, était devenu chef du parti de la Ligue, en Bretagne.

‘“ Sa captivité aurait duré de 1589 à 1596, époque à laquelle l'abbé Ferland en fixe le terme, et il aurait été relâché pendant la trève qui suivit l’abjuration de Henri IV.

“ Puis, peu de temps après sa sortie de prison, à l’assemblée des notables qui s’ouvrit à Rouen le 4 novembre 1596, et à laquelle sa naïsance devait l'appeler, il aurait raconté au Roi le triste résultat de sa tentative de colonisation au Canada 3”

La supposition qui sert d’échafaudage à cette théorie, habilement imaginée du reste, mériterait discussion, si déjà nous n'avions pas épuisé le sujet.

Les événements qui se rattachent à la captivité du marquis, tels que rapportés par M. de Caze, ne diffèrent

1 Histoire des Canadiens-français, t. I, p. 27. 2 Ce fut le 16 juillet 1588 que la révocation de ces lettres eut lieu. 8 Mémoires de la Société Royale du Canada, 1884.

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pas essentiellement de ce que nous en en avons écrit nous-même, mais, comme bien d’autres, l’auteur de l’étude sur les commissions du malheureux de la Roche, s’est trop laissé guider par Lescarbot et Charlevoix, en s’imaginant qu'il fallait placer la captivité du marquis après son retour de l’île de Sable. L'année 1589 est mal choisie pour cette expédition, car le marquis était déjà prisonnier de Mercœur depuis plusieurs mois.

Les erreurs de nos écrivains à ce sujet portent sur divers points que nous pouvons attribuer à quatre causes différentes :

1° Ignorance pour quelques-uns de trois commissions distinctes... L'abbé Ferland a ignoré celle de 1577. L'abbé Faillon n’a connu que la troisième ; de là une suite d’hypothèses portant toutes à faux.

2° Croyance presque générale, basée sur Lescarbot et Charlevoix, que le marquis de la Roche fut incarcéré après sa rentrée en France. C'est ce qui a trompé le plus grand nombre. (Corrstatant, d'après les faits, que le marquis n'avait pu tomber victime des persécutions du duc de Mercœur, devenu impuissant au commencement de l’année 1598, on s’est imaginé qu'il fallait placer le voyage au Canada, avant cette année là. Alors les uns ont choisi 1578, comme l'abbé Ferland, Laroche- Héron, Pol de Courcy, Sulte et les autres. M. de Caze est le seul qui ait opiné pour 1589.

3° Divergence d'opinions sur la durée de l’emprisonnement de la Roche.

4° Connaissance imparfaite des mouvements de la lutte entre les ligueurs et les royaux, au nombre des-

quels figurèrent en Bréètagne, dernier boulevard des catholiques, le duc de Mercœur et le marquis de la Roche.

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