‹ La Nouvelle-France de Cartier à Champlain, 1540-1603 [microforme]Chapitre 91 sur 98 · EXTREME AMOUR ET AUSTÉRITÉ DE FEMMB EN TERRE ESTRANGE · texte numérisé non relu

EXTREME AMOUR ET AUSTÉRITÉ DE FEMMB EN TERRE ESTRANGE

Roberval faisant un voyage sur la mer (duquel il étoit le chef, par le commandement du roi son maître) en; l’île

de Canada, auquel lieu avoit délibéré, si l'air du pays eut été commode, de demeurcr et y faire villes et chateaux; en quoy il fit tels commencements que chacun peut savoir.

Et pour habituer le pays des chrétiens, (pour répandre le christianisme dans le pays), y mena avec lui de toutes sortes d'artisans, entre lesquels y avoit un homme qui fut si malheureux, qu'il trahit son maître et le mit en danger d’être prins des gens du pays. Mais Dieu voulut que son entreprise fut connue, et qu’elle ne put nuire au capitaine Roberval, lequel fit prendre ce méchant traître, le voulant punir comme il avait mérité; ce qui eut été fuit, sans sa femme, laquelle ayant suivi son mari par les périls de la mer, ne le vouloit abandonner à la mort, mais avec force larmes, fit envers le capitaine et toute la compagnie que, par la pitié d’icelle, que pour les services qu’elle leur avoit faits, lui accorda sa requete, qui fut telle, que le mari et la femme seroient laissés en petite île sur la mer, où n'habitaient que bêtes sauvages, et leur permit de porter avec

eux ce dont ils avoient nécessité.

® Les pauvres gens, se trouvant tout seuls en la compa-

gnie de bêtes sauvages et cruelles, n’eurent recours qu’à Dieu seul, qui avoit toujours été le ‘erme espoir de cette pauvre femme, laquelle comme celle qui avoit toute sa consolation en lui, porta pour sa sauvegarde, nourriture et consolation, le Nouveau Testament qu’elle lisoit incessamment : et au demeurant, avec son mari, mettoit peine d’accoutrer un petit logis. Les lions et autres bêtes en approchant pour les dévorer, le mari avec son arquebuse, et elle avec des pierres se défendoient si bien, que non seulement les bêtes ni les oiseaux ne les osoient approcher, mais bien souvent en tuèrent de bonnes à manger.

Ainsi avec telles chairs et les herbes du pays, y vé-

quirent quelque temps quand le pain leur faillit. Toutefois, à la longue, le mari ne put porter telle nourriture, et à cause des eaux qu'ils buvoient, devint si enflé, qu’en peu de temps il mourut, n'ayant ni service ni consolation que de sa femme laquelle lui servoit de médecin et de confesseur ; en sorte qu’il passa joyeusement de ce désert en la céleste patrie. Et la pauvre femme, demeurée seule, l’enterra le plus profond en terre qu'il lui fut possible. Si estce que les bêtes en eurent incontinent le sentiment qui vinrent manger la charogne.

Muis la pauvre femme, de sa petite maisonnette, dé. fendoit à coups d’arquebuse que la chair de son mari n’eut tel sépulcre. Ainsi vivant, quant au corps, de vie bestiale, et quant à l'esprit, de vie angélique, passoit son temps en lectures, contemplations, prières etoraisons, ayant un esprit joyeux et content, dedans un corps amaigri et demi-mort,

Mais Celui qui n’abandonne jamais les siens au besoin, et qui au désespoir des autres, montre sa puissance, ne permit que la vertu qu’il avoit mise en cette femme fut ignorée des hommes : mais voulut qu’elle fut connue à sa gloire, ot fit qu’au bout de quelque temps, un des navires de cette armée passant devant cette île, les gens qui étoient dedans avisèrent quelque femme qui leur fit souvenir de ceux qu’ils avoient laissés, et délibérèrent d’aller voir ce que Dieu en avoit fait. La pauvre femme, voyant approcher le navire, se retira au bord de la mer, auquel lieu la trouvèrent à leur arrivée, et après en avoir rendu louange à Dieu, les mena en sa pauvre maisonnette, et leur montra de quoi elle vivoit durant sa misérable demeure; ce qui leur eut été incroyable sans la connaissance qu'ils avoient, que Dieu est autant puissant de nourrir en un désert ses serviteurs, comme aux plus grands festins du monde.

Et quand ils eurent fait entendre aux habitants la fidélité et persévérance de cette femme, elle fut reçue à grand honneur de toutes les dames, qui volontiers lui baillèrent leurs filies pour apprendre à lire et àécrire. Et, à cet hornête métier là, gagna le surplus de sa vie, n'ayant d'autre désir que d’exhorter un chacun à l'amour et confiance de Notre Seigneur, le proposant pour exemple pour la grande miséricorde dont il avait usé envers elle.

Pièce D

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