AUX TERRES NEUVES
Brest et son histoire. — Basques, Bretons et Normands. — Pécheru
mises à des règlements. — Nicolas Don. — John Rut. — Le baron de Léry à l'île de Sable. — Le basque Savalette. — Guillaume Le Beau et son armement. — L'association des marchands de 1570. — Supériorité des Malonin s aux terres neuves. — Affrètement des navires unnfleurais, de 1574 à 1603.
Les navigateurs français commencèrent à donner signe de leur apparition dans les parages des terres neuves dès le commencement du XVIe siècle, peut-être même vers la fin du XVe . Lorsque Jacques Cartier se fut avancé jusque dans la Grande Baie de Canada, tou
haut au havre de Nepetepec qu'il appelle " rivière Saint lacques", il avisa une grande Nave, qui venait de La Rochelle, écartée de sa route. Son capitaine voulait pé nétrer dans le port de Brest \ et les vents l'avaient poussé loin de l'abri qu'il recherchait. Si on en croit Lewis Roberts 2, Brest était déjà, à cette époque reculée, le poste principal de la Nouvelle-France. Non-seulement les pêcheurs y trouvaient uu abri pour leurs pataches, mais c'était le lieu de rendez-vous pour y travailler la morue et dépecer les monstres marins dont les eaux du ^olfe pullulaient. Un établissement permanent y avait été fondé en 1508. Gosselin 3 nous apprend en effet, qu'en cette année-là, plusieurs vaisseaux normands cinglèrent vers les terres neuves, et que leur tonnage était de soixante à quatre- viDgt dix tonneaux 4. Quelle qu'ait été la date de sa fondation 5. Brest acquit bientôt de l'impor tance, et devint la résidence d'un gouverneur, d'un au mônier, d'officiers et de soldats de garnison. Il s'y faisait un grand commerce d'exportation de morues, de barbes et d'huile de baleines, ainsi que de peaux de castors et d'autres fourrures de grande valeur. Vers l'année 1600;
1 Michelant et Ramé, Relation originale du Voyage de Jacfm wrtier en 1534. Paris, 1867, p. 11.
> Dictionnaire du Commerce, L. Roberts.
Z Gosselin, Documents inédits pour l'histoire de la marine normande.
4 Gosselin cite, entre autres, la Bonne aventure, capitaine Jacques de Kufosse ; la Sibillc et le Michel, propriété de Jehan Blondel ; la Marie, de Bonnes- Nouvelles, équipée par Guillaume Dagyncourt, Nicolas Huport et Loys Luce, associés, et commandée par le capi taire Dieulois.
5 Suivant Hatton et Harvey, la fondation de Brest remonterait à l'année 1520. Oharlevoix prétend que les Français avaient un poste fixe au fap de Rbzc dès 1504.
DE PARTiER A OHAMPLAIN 107
la ville de Brest, la plus ancienne, sans aucun doute, de l'Amérique du nord, renfermait une population stable de mille habitants et plus de deux cents maisons. Plus tard l'on découvrit, dans une baie proche de là, des vertiges de fortifications qui, au témoignage de Charle voix , conservèrent longtemps le nom de Vieux -Fort. C'est la baie Saint-Paul que l'on retrouve sur les cartes du célèbre historien de la Nouvelle-France.
Si on s'en rapporte à l'auteur du ;" Discours d un grand capitaine de mer français du lieu de Dieppe sur les navigations faites à la terre neuve de l'Inde occidentale," Denys, de Honneur, est le premier des Normands qui aborda à Terrerieuve d'une manière authentique Depuis lors, les navires de France continuèrent sans interruption leurs voyages dans ces régions, sans y trouver de traces de domination espagnole, anglaise ou portugaise. Les naturels y jouissaient d'une liberté complète, et ne reconnaissaient ni lois, ni autorité royale. Jehan Denys était accompagné du pilote Gamart, de Rouen, C'est avec ces deux noms, écrivent MM. Bréard, que s'ouvre l'histoire des marins normands aux côtes de l'Amérique septentrionale, dans les premières années du XVIe siècle1. Le Père Biard 2 dit que Denys 3 n'avait
1 Charles et Paul Bréard, Docuvwnts relatifs à la marine normal de et a ses armements aux XVIe et XVTIe siècles. Rouen, 18S9.
2 Relation de 1611. p. 1.
3 Nous devons aux MM. Bréard des renseignements nouveaux sur lehan Denys et sa famille. On retrouve son nom dans un manuscrit du XVe siècle, intitulé ' •' Registre de la charité et confn rie fondée en l'église Notre-Dame de ffovflcvr" fondée en 1457. On y lit, selon l'ordre du remps et des paroisses, les noms des -frères et sœurs" qui étaient
rapporté de sou voyage que des poissons et de*> cartes géographiques, et son renom est demeuré plus obscur que celui de Thomas Aubert, le dieppois, qui partit pour les terres neuves, deux ans plus tard.
Aubert fit donc voile de Dieppe, en 1508, et ramena en France des sauvages de l'Amérique. Si on en croit Jean Antoine Desmarquets, auteur des Mémoires Chronologiques de Dieppe, le capitaine avait à son bord un compagnon nommé Jean Verassen, laissant croire par là que ce fut le célèbre Verrazano, florentin. Le même auteur ajoute, qu'en 1508. ces deux marins remontèrent le Saint-Laurent sur deux vaisseaux, jusqu'à une distance de 80 lieues (240 milles géographiques) de sou embouchure, et que c'est à eux que doit remonter l'origine du nom de Saint-Laurent appliqué au grand fleuve. Le navire d'Aubert appartenait a Jean Ang >. et la Pensée était son nom.
Les navigateurs normands sembleraient, d'après cela, avoir été les premiers Français qui aient abordé aux plages du Canada. Mais il paraît que ce furent les Bretons, comme l'indique la fondation de la ville labradorienne. Brest, en effet, est un souvenir de Bretagne, L'on a vu que les Rochelais la connaissa'u>rit, en 1534.
membres de cette corporation d'assistance mutuelle : eu 1497, Jehan Denys. Sur un autre registre de la même confrérie est ouvert un compte " des deniers deubz à la charité de l'an 1407 à l'an 1518 ". Le trésorier de l'association a inscrit sous la rubrique : " Paroisse de la Rivière", txticle suivant : " Jehan Denys l'aisné doibt v) den. : Jehan Denys le jeune doibt vj den. ; Jehan Denys fils de Jehan doibt vj den." Son nom paraît aussi parmi ceux d'autres bourgeois de Honneur dans une délibération du 17 mai 1502. Sa famille rivait encore a Honneur au milieu du XVTle siècle.
1>E CARTIER à CHAMPLAIN 109
mais il est peu probable que les Basques y séjournèrent, I >ien qu'ils semblent avoir frayé aux nations européennes le chemin des terres neuves. Francisque Michel va même jusqu'à dire que ces hardis baleiniers connaissaient les côtes de Terreneuve un siècle avant que Christophe Colomb découvrît l'Amérique l.
'" Il est bien certain, écrit Bergeron ], que dès l'an 1 504- les Basques, Bretons et Normands allaient à la Coste des Morues, dit le grand Banc des Moluës, à quelque 800 lieues de France vers Cap-breton ; et le pays mesme en semble avoir pris le nom de Bacaleos ou Bacallos, à cause que les Basques appellent ainsi ce poisson, et ceux du pays Apegé. Ce qui fait foy indubitable que nos Basques y hantoient longtemps auparavant ; Et cette pesche a toujours continué depuis à nos François qui en fournissent toute l'Europe, et de faict ils y ont Laissé plusieurs noms comme Cap-breton, Brest, Rochelay et autres. De sorte que plusieurs pensent qu'il en faille reprendre l'origine de plus haut, et que depuis plusieurs siècles nos Basques, Diepois, Malouins, Rochelois, et autres f aisoient des voyages ordinaires es terres Neuf ves pour ce sujet ; et que des lors ils y imposèrent des noms qui y sont demeurez. Mesmes on void dans une lettre escrite par Sébastien Cabot à Henri 7 en l'an 1497 qu'il appelle ces terres du nom d'isle de Bacaleos, comme un nom desjà assez cogneu. Mais quoy que c'en soit, il est toujours sans contredit que cette pesche est à nous en
1 F. Michel, Le Pays Basque, p. 189.
1 Traicté de la Navigation et des Voyages et de descouverte et conyiieste modernes, et principalement des François, etc. Paris, MDCXXIX.
propre depuis plus de 120 ans V Les Basques, enfcr* autres, y sont fort experts, et mesme en celle des Vals - et Balenes vers Groneland 3 ; et de faict les
A lillois et Hollandois se servent d'eux à cela, à cause que sur toutes les autres nations ils sçavent mieux et plus vistement couper les«Baleinès, en faire bouillir et cuire les graisses. "
Ce qu'il y a de certain, à travers tous ces faits relevant d'une tradition très respectable, c'est que les Basques furent les premiers baleiniers de l'Europe. Les plus remarquables venaient du Cap-Breton * du Plech ou Vieux-Boucaut, de Biarritz, de Guetteria. de Saint-Jean de Luz et de Siboure, bourgs ou villages de la Biscaye. Après avoir connu l'usage de la balestrille 5, ils s'avancèrent hardiment jusqu'aux bancs de Terreneuve, où ils rencontrèrent une espèce nouvelle de cétacé qu'ils distinguèrent par le surnom de Sardaco baleac, voulant désigner par là des baleines de troupes. Ils donnèrent alors le nom de Baccalaos 6, qui. dans leur langue, signifie
1 C'est-à-dire avant 1509, puisque Bergeron écrirait en 1h-'!> I>u mot anglais walrus, morse.
.'i Pour Groenland ou Greenland.
I Voir Note \K
5 La balestrille, eu italien balestra, eu espagnol baksirillo. était un bâton gradue ,,u rayon astronomique qui servait à prendre sur mer la hauteur du soleil et des astres. 11 y en avait de plusieurs sortes, ayant double jeu, par la lumière et par les ombres. La balestrille fut remplacée en 1600 par le quartier anglais, qui lui-même fut abandonné pour l'octant, le sextant et le cercle de réflexion. On l'a appelée radionètie, rayon astronomique, butou de Jacob, verge d'or.
t> II n'y a pas de doute, dit le P. G. Fournier dans son Hydr.graiuc ce nom fut donmî par les Basques : car ils furent les seul?
raorw, à l'île de Terreneuve. Ainsi donnèrent-ils des noms tirés de leur langue et propres à rappeler plusieurs des lieux où ils avaient vu le jour. Le nom de Rognouse attribué à la baie des Trépassés par Jacques Cartier, nom qu'elle portait probablement avant son passage, est celui du bourg d'Orrougne, situé à une demi-lieue de Saint- Jean de Luz. Le nom de cap de Raye (Pointe Riche) a pour étymologie le mot basque Arraico qui signifie poursuite ou approche. Le Cap Breton l tire son origine d'un bourg du même nom, près du Vieux- Boucaut de Bayonne. Les Basques donnèrent à d'autres ports les noms de Vlicillo (trou à mouches), Ophor- Portu (vase à lait), Portuchoa (petit port). C'est à eux que revient l'appellation du cap de Gratz, de Grata, qui signifie un lieu d'établissement pour les travaux de la pêche des morues. C'est l'origine de d-egrat que l'on retrouve si souvent mentionné par Nicolas Denys, dans son Histoire Naturelle des peuples, et de VAihérique septentrionale 2.
Les Bretons et les Normands suivirent les Basques de près à la pêche des terres neuves où, peu de temps
Européens qui appelaient la morue bacalaos ou bacallos ; les aborigènes lui donnaient le nom d'apagé. L'appellation Bacalaos embrassait la Nouvelle-Ecosse, le Cap-Breton et Terreneuve.
Les Indiens du Cap-Breton appelaient la morue Pahshoo.
1 Le nom indien du Cap Breton, suivant le Dr Gesner, était Uonuraahgha.
2 Tel est le titre du second volume de l'ouvrage de Denys, gouverneur, lieutenant général pour le Roy, et propriétaire de toutes les terres et îles depuis le cap des Rosiers. Il parut la même année que le premier volume intitulé ; Description géographique et historique des r.nstrs de V Amérique septentrionale . Paris, MDCLXXII.
112 l.A NOUVELLE-FRANCE
après, les Portugais, les Anglais et les Espagnols, vinrent chercher une part de leur existence. Herrera * nous assure qu'en 1526. Nicolas Don, de Bretagne, faisant la pêche à Bacalaos avec 30 matelots, fut chassé par les tempêtes au sud-ouest du Cap- Breton, et croyant qu'il avait découvert de nouvelles côtes, Don alla offrir ses services à l'empereur Charles-Quint 2. Quelques auteurs croient que Don était natif de l'Aunis.
Purchas écrit, qu'en 1527, John Rut était à Terre neuve 3 avec une flotte de onze voiles normandes, une bretonne et deux portugaises 4. Quant aux pêcheurs
1 " Escrivio.Al Enipcrador, Nicolas Don, natural de Bretana, que iendo cou treinta Marinero à la Pesqueria de Baccalaos. " Herrera, édition de 1728, Dec. III, liv. X, c. 9, t. II, p. 289. Cet écrivain a publié un grand ouvrage intitulé : Historia gênerai de los luchos de los Gastellanos en las islas y tierra firme del Mare Oceano, Madrid, 1601- 16X5. Léditiuu la plus agréable est celle d'André Gonzalès Barcia, revue et accompagnée de gravures. Herrera n'alla jamais en Amérique, et il a beaucoup puisé dans Las Casas pour la rédaction de son livre
2 Brevoort, 7" ". New-York, 1874.
Samuel Purchas, ffis Pilgrimage, London, 1625, t. V., p. 822. " Ce qui semble faire supposer que le capitaine anglais accosté par ■ iines Navarro était Rut, c'est que ce dernier rapporte également avoir rencontré des navires de nations diverses occupés à la pèche au pays des morues ; seulement, au lieu de quinze navires, cette t'ois il y en a cinquante : " Cuyo Capitan decîaro que habia ido a reconecer los bacallaos y hallo alli unas Ciucuerta naos eastcllanas, e francesas, e portug que estaban pescando. "• — Harrisse, Jean et S. Cabot, p. 291.
4 Purchas, vol. III, p. 809. Biddle dit, dans un Mémoire sur Sébastien Cabot, que Verrazauo, pilote de Rut, fut tué et mangé par les sauvages au cours de cette expédition. Asher partage cette opinion dans son Introduction à la Biographie de Henry Hudson. Mais ceci est peu probable.
normands, il ne peut y avoir de doute sur leur présence en Amérique à cette époque.
Les règlements concernant la vente des morues étaient déjà en force dans la ville de Honfleur, en 1527 l. En était-il de même ailleurs ? En Bretagne, l'organisation de la pêche avait été soumise à des lois spéciales, que l'on retrouve au temps de Jacques Cartier. Lorsqu'il voulut partir pour l'Amérique en 1534, l'enrôlement de ses équipages lui suscita une vive opposition de la part des armateurs malouins. Ils firent cacher les maîtres de navires, les maîtres mariniers et les compagnons de mer, afin d'empêcher le départ de leur compatriote. Cartier fut obligé de s'adresser à la justice pour faire lever cet obstacle, qui compromettait le succès de son expédition projetée. C'est à cette occasion qu'il obtint du roi une défense générale aux armateurs d'engager leurs matelots, avant qu'il en eût fait le prélèvement pour son service 2.
Donc, si on en juge par le va et vient des pêcheurs normands et bretons, et par les règlements de pêche aux terres neuves, dès 1527 et 1534, il est permis de dire que, depuis longtemps déjà, la France régnait en souveraine sur ces lieux de pêche, dont Cartier lui-même signalait en 1534 les plus importants. " La plus grande pescherie de grosse morue qu'on puisse voir, dit-il, (est) aux environs du Cap Royal 3."
1 V. Appendice, pièce D.
2 A. Ramé, 1ère série, p. 4. — Jacqiœs Cartier, N. E. Dionne, Québec, 1889, p. 116-117.
3 Cap nord de la baie des îles, but la côte occidentale de Terreneuve.
M. de la Borderie nous apprend qu'en 1510 les pêcheurs de Dahouet fréquentaient déjà le grand banc et apportaient leurs poissons sur le marché de Rouen 1. En 1519, les Malouins faisaient sécher leur morue au Sillon 2, sur le littoral de la mer, près de Saint-Malo 3.
Suivant Lescarbot, le baron de Léry aurait, en 1528, déposé dans l'île de Sable une partie de son équipage, plusieurs têtes de bétail et tout un matériel agricole, dans le but d'y foncier une colonie 4. Cette tentative de colonisation est la première que l'on signale dans cette partie de l'Amérique. Mais eut-elle lieu en 1528, ou en 1518, comme d'autres le prétendent ? Pourquoi avoir choisi cette île, pour ainsi dire perdue au milieu du golfe Saint-Laurent ? Voilà deux questions dont la première surtout est presque insoluble. Cependant, il est difficile de croire, malgré tout le respect que nous avons pour le témoignage de Lescarbot, qui place l'expédition du baron de Léry et de Saint-Just, vicomte de Gueu, vers l'année 1518, quatre-vingts ans avant celle du marquis de la Roche,qu'elle eut lieu avant les premier et deuxième voyages de Jacques Cartier. M. le docteur Taché en est arrivé, après une étude raisonnée de cette question de chronologie, à l'une des années 1538 ou 1539, et nous croyons qu'il est dans le vrai. Quant à la seconde question, elle se résout mieux. " En y réfléchissant, lisons-nous dans les Sablons, on ne peut qu'admirer la
1 Mdangcs d'Histoire et cV Archéologie bretonnes, t. II, p. 153-6.
2 Jacques Cartier, p. 217-218.
3 Registre des audiences de Saint-Malo.
4 Lescarbot, Hist. delà N. France, 1612, p. 22.
sûreté de coup-d'œil dont fit preuve le baron de Léry en cette occasion ; avec cela que les Sablons, — étant donné l'énergie, le travail, la sobriété et la persévérance des hommes de cette glorieuse époque, — auraient pu être, avec le temps, transformés en une petite baronnie très sortable. Sept mille arpents de bons pâturages, avec chasse et pêche abondantes, ne sont point des biens à dédaigner. Le résultat est venu, du reste, justifier ce choix : les animaux, déposés sur l'île de Sable, s'y sont multipliés, au point de servir au ravitaillement des navires, à la nourriture des malheureux naufragés, et à des chasses fructueuses, pendant trois siècles V
L'on constate qu'en 1544 et 1545, après le retour définitif de Jacques Cartier et de Roberval, deux vaisseaux partaient, presque tous les jours des mois de janvier et de février, des ports de Dieppe, du Havre et de Honfleur, pour aller aux terres neuves. Macé Jalobert y faisait la- pêche, entre les années 1548 et 1560. Le beau-frère de Jacques Cartier était maître après Dieu de la Margiœrite Bonnadveiiture. On le voit engagé, vers cette époque, dans des procès concernant les armements de ses vaisseaux, procès où étaient intéressés François Crosnier, et Guillaume Sequart qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme, compagnon du Découvreur du Canada, à son deuxième voyage. Pierre Marquier, trompette, qui avait pris aussi du service sur les navires du capitaine malouin 2, figure également dans un procès de restitution de prise, en date du 9 novembre 1564, à la suite de la capture de Y Andrée de Bastable, apparte-
1 Nouvelles Soirées Canadiennes, 1882, p. 47i.
2 Joiion des Longrais, Documents, etc. p. 137.
nant à Prégent Botkerel, sieur de Beau vais. Nous retrouvons Jalobert, le 2 juin 1558, dans une signification de jugement de la juridiction de Saint-Malo, au sujet d'une promesse de quarante pipes de morue sèche à conduire à Bordeaux, sur la Benoiste K
La pêche se continua activement, pendant et après les découvertes de Cartier. Jalobert, Crosnier et Séquart, n'étaient pas seuls à sillonner les mers terreneuviennes. D'autres Bretons faisaient de l'industrie de la pêche une de leurs plus chères préoccupations. Thomas Maingart et Jehan Hamon apparaissent aussi aux annales du parlement de Rouen et de Rennes, en 1554 et 1555, comme intéressés dans des affaires de pêcherie 2. Les Basques français ne se laissaient pas devancer par les autres Savalette, de Saint- Jean-de-Luz, avait commencé à fréquenter les côtes de l'Acadie vers l'année 1565, et il continua à s'y rendre tous les ans, sans aucune interruption, jusque vers 1608. Champlain fit sa conrlaissance dans une petite baie, située à environ six lieues au sud de Canseau. C'est là que le capitaine Savalette ancrait son unique navire, de 80 tonneaux, lequel pouvait porter cent milliers de morues sèches. " Ce bon vieillard, écrit Lescarbot, nous dit que ce voyage (en 1607) était le quarante-deuxième qu'il faisait par delà. ... Il était merveilleusement content de sa pêcherie, et nous disait qu'il faisait tous les jours pour cinquante écus de morues ; et que son voyage vaudrait dix mille francs 3.
1 Revue de Bretagne et de Vendée, 1880, 2e série, p. 378.
2 Documents intdils sur Jacques Cartier et ses compagnons, par M. de la Borderie (Revue de Bretagne et Vendée) 1880, t. II, p. 377.
3 Lescarbot, \iv. IV, c. XJX.
DE CARTIER A CHAMPLAIX 117
Le roi de France et le gouverneur de Saint- Malt; émettaient de temps à autre des ordonnances réglant le départ des pêcheurs, suivant les besoins de la guerre et les vicissitudes de la politique. Quelquefois, comme en 1560 et 1562, la pêche était provisoirement suspendue, jusqu'à ce que l'ennemi eut fait connaître quelle direction il prenait. L'interdit fut levé dans le cours de ces mêmes années ; mais, en 1568, il se prolongea jusqu'au 6 mars 1569, que le gouverneur autorisa la sortie " pour le voiage des terres neuf ves, fors et réservé les navires, biens et portions d'iceulx, qui sont aux huguenots, dont la saesie est autorisée conformément aux Ordonnances V
En 1560, trente navires quittaient les petits ports de Juurièges, Vatteville et La Bouille pour le voyage au nouveau monde, toujours dans le but d'y faire la pêche 2.
Quatre ans plus tard, le gouvernement français semble s'intéresser au sort de ses navigateurs, en leur accordant une plus grande protection. Le dix-huit avril de cette année (1564), Guillaume Le Beau, receveur général du roi, achetait de Robert Goiïel, maréchal de blanche œuvre, comme l'attestent certains actes notariés enregistrés au greffe de Rouen, un matériel 3 qui devait
1 Greffe d'office de S. Malo, 1566-68 ; sous le 22 février 1568.
2 Documen s authentiques et inédits pour servir à l'h stoire de a marine- Normande et du commerce Rouennais, pendant les XVIe et, XVIlt siècles. Par E. Go3selin, greffier du palais de Justice de Rouen, 1876 XV, 173.
3 Voici un détail de cet armement :
50 louchets à 12 solz pièce ;
50 houzeaux à 10 solz pièce ;
25 haches à faire bois à 12 solz pièce ;
50 serpes à co«per bois à 6 solz pièce.
être transporté dans la Nouvelle-France par les ordres du roi. Le sept du même mois, Le Beau payait 400 livres pour des armes et accoutrements nécessaires à " l'infanterie française qu'il plaira au roi d'envoyer présentement dans la Nouvel le -France pour sa défense V Ce fut sous le règne de Charles IX que se fit cet armement inusité. Les rois de France n'avaient donc pas complètement perdu de vue les affaires du Canada. Il ne faudrait pas voir cependant, dans cette organisation confiée à Le Beau, autre chose qu'une mesure de protection de la part du gouvernement en faveur de ses sujets, qui avaient souvent maille à partir avec les Esquimaux et les pêcheurs de nationalité étrangère ; car, il est bien constaté qu'aucun essai de colonisation ne fut sérieusement tenté avant le marquis de La Roche.
Après 1564, les pêcheurs ne semblent pas diminuer en nombre dans les eaux du golfe et sur les grands bancs. Etienne Chaton, sieur de la Jannaye, et Jacques Noël s'y rendaient encore tous les ans. Nous retraçons, en 1570, l'existence d'une société pour l'exploitation des pêcheries à Terreneuve. C'est, du moins, l'opinion de MM. Charles et Paul Bréard,qui nous font ainsi connaître le résultat de leurs nombreuses et importantes recherches : " On croit qu'il existait à Rouen en 1570,
1 7 avril K>64. — Quittance par Jehan Garuier, sieur do Vestry, lieutenant de la compagnie du capitaine Lagrange, à Guillaume Le Beau, receveur général des nuances du roi en .«a ruariue du ponant, de la somme de 400 liv. qui devaient être. employées en achats d'arquebmaes et fourniments nécessaires à l'infanterie française qu'il plaie au Roy tnvoyer présentement eu .-a Nouvelle-l^ran se pi. u: la défense d'icelle et pour le service de Sa Majesté sous les ordres du sieur Lagrange, colonel en la dite infanterie.
une association en vue d'exploiter la pêche à Terreneuve, mais nos actes notariés sont d'un faible secours pour en suivre les traces. Cependant, si on les examine attentivement, on sera convaincu que cette société avait pour chefs deux riches marchands rouennais : Thomas Legendre et Fernand de Quintanadoine, sieur de Brétigny. On sait qu'au milieu du XVIIe siècle, le premier de ces deux noms représentait encore avec éclat le grand commerce maritime.
" D'autres bourgeois de Rouen s'associèrent aux chances des voyageurs d'outre-mer ; les contrats d'armements font connaître : Adrien Le Seigneur, Charles Paviot, Robert Lebourg, Toussaint Puchet, Jean de Sahurs, Jacques Halley, Paul Baudry, Guillaume Potier, sieur de la Bigotière, Perrin Bezou, sieur de Bondois, Antoine de Premierasny, Corneille de Bellois, et d'autres encore V
Le mouvement continua à s'accentuer après 1570, En 1578 les bancs étaient couverts de voiles. Les Espagnols y avaient 100 vaisseaux, les Basques de 20 à 30, les Portugais 50 à 60, les Français 150, et les Anglais environ 50 2. Ces derniers étaient encore les moins assidus, car ils avaient toujours conservé la coutume d'aller faire leurs provisions de morue le long des côtes de l'Islande 3. Depuis quatre ans (1574) cependant, leur flotte s'était augmentée de vingt navires * La morue
1 Documents relatifs à la marine normande, C. et P. Bréard, p 50-51.
2 Hakluyt, III, p. 132.
3 Ibidem.
4 Ibidem.
était le poisson le plus recherché de tous les Européens, tuais les Basques poursuivaient surtout les baleines.
Les Malouins avaient toujours la supériorité aux terres neuves, quoiqu'en dise Hakluyt. De temps à autre leur apparition était retardée, par suite de prescriptions spéciales, auxquelles il leur fallait se soumettre bon gré mal gré. Nous avons vu l'interdiction qui vint arrêter leur départ en 1568 iusqu a l'année suivante. Il existe encore un exemple d'un arrêt analogue. En 15S0, au moment où les navires allaient quitter la rade de Saint- Malo pour cingler vers l'Amérique, de Caunelaye, capitaine général des ports de l'Evêché de cette ville, fit publier, à son de trompe, par les carrefours et les cantons, des missives du roi défendant à tous les maîtres de la Bretagne de mettre à la voile pour Terreneuve, à moins d'un avis spécial l.
Ce fut le seul arrêt de cette nature pendant les guerres de la Ligue (1576 à 1598). La pêche ne subit aucune interruption, depuis 1581 jusqu'en 1588 2.
En 1581, Etienne Darmond et Richard Voilabauche se rendirent aux terres neuves, mais ils n'y firent aucune habitation 3.
En 1583, Etienne Bellenger, de Rouen, ami de Hakluyt, et engagé au service du cardinal de Bourbon 4.
1 Greffe d'office de S. Malo, 1577-81, sous le 12 avril 1580.
2 Délibérations, 1581-88 ; 12 avril 1582, etc.— Office, 5 août 1586.
3 Miclielant et Ramé, p. 60.
4 Hakluyt, Discourse of Western Planling, p. 26" ; et Cabo d< Boass, p. 6 ; aussi une note de G. Gravier dans Magazine of American Bistory, IX, p. 214, sur le cardinal de Bourbon.
visita le Cap Breton et les côtes orientales de l'Amérique, en se dirigeant vers le sud. Le même marchand avait, l'année précédente, pourvu en société avec Louis de la Chandre, gendre de Raulin Secalart, à l'armement de l'escadre que la reine-mère dirigea, en 1582, vers les Açores, sous le commandement de Philippe Strozzi.
Parmi les navigateurs les plus assidus à la conduite des pêcheurs au grand banc, les greffes de tabellionnage de Honfleur ont conservé les noms de Jehan du Londel, Edmond de Sahures, Jehan Faroult dit Placidas, Richard Baril, Jehan Geffroy, Guillaume Roques, Guillaume Duglas, Nicolas Morin, Jehan Poesson, Jehan Auber et Guillaume Champagne. De 1574 à 1596, leur nom apparaît comme capitaine ou maître des vaisseaux en partance. Chaque année, il en était enregistré dans le port de Honfleur seul, de quinze à vingt navires. Des documents notariés en font foi l. Le même mouvement se faisait aussi à Saint-Malo, et dans tous les petits ports bretons. La Rochelle et le pays basque fournissaient également un nombre considérable. De sorte que l'on peut affirmer que les Français fréquentèrent, pendant tout le seizième siècle, les parages des terres neuves, pour y faire la pêche des baleines et des morues
1 Voir Note 10.