‹ La Nouvelle-France (volume 2)Chapitre 3 sur 11 · MŒURS ET COUTUMES DES SAUVAGES · texte numérisé non relu

MŒURS ET COUTUMES DES SAUVAGES

l(Mir soi'vcnl, di^ lit cl, de si(\i;('s \)()\\v s';issof)ii' ; ils (''l.(Mi(l('iil sur les (''('oi'ccs qui en foni, lo j)l,'ui(li(;r des nalL(!s d(^ .j<>'><' <''■ <l<'i^ pnniix do foiirnircs. Sur cett(3 cou('li(\ ([ui n'est ii;iH>ro [)r()|)ro à fîulrotcnii' la mollosse ou laf;uii(''iinlisc, ils s'étendent sans autre façon, enveloppés dans les mêmes couvertures qu'ils porteni, sur eux dui'ant le jour. Ils ne savent pour l;i plu[),-irt ce que c'est que se servir d'oreiller. Qn(d(jues-uns néanmoins, depuis qu'ils ont vu la manière française, en font d'un morceau de bois ou d'une natte roulée. Les plus délicats en usent, qui sont faits de cuir fournis de poils de cerf ou d'orignal ; mais en peu de temps ils sont si gras, si sales et font tant d'horreur à voir qu'il n'y a que des gens aussi malpropres que les sauvages qui puissent s'en accommoder. Le fond de l'estrade sur lequel on couche est élevé à un [pied de terre tout au plus ; ils lui donnent cette élévation pour n'être pas incommodés de l'humidité, et ils ne lui en donnent pas davantage pour éviter d'autre part la fumée qui est insupportable dans les cabanes quand on s'y tient debout. Dans les froids ordinaires elles sont assez chaudes, mais quand le vent du nord-ouest souffle et qu'il fait un de ces temps rigoureux du Canada qui durent de sept à huit jours de suite à faire fendre les pierres, alors le froid y ayant pénétré, on ne sait comment ils peuvent y durer, étant aussi peu couverts qu'ils le sont. Pendant l'été elles sont assez fraîches, mais pleines de puces et de punaises ; elles sont aussi très puantes quand ils y font sécher leur poisson à la fumée. »

Chez les tribus ne vivant que de chasse et de pêche, comme les Algonquins, la construction de la cal)ane, qui ne constitue qu'un abri provisoire, est beaucoup plus simple ; ces nations errantes^ ne restant jamais longtemps dans le même endroit, se contentaient de faire des huttes extrêmement basses où elles vivaient pêle-mêle avec le grand nombre de chiens qu'elles nourrissaient.

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Le Père Sagard nous dépeint le campement d'une bande dont les territoires de chasse s'étendaient de Ouébec à Tadoussac : « Étant arrivés au lieu où ils doivent séjourner, les femmes et filles ayant la hache en main vont par les bois couper ([uinze ou vingt perches, plus ou moins, selon la grandeur de la cabane qu'ils ont à faire. Cependant les vieilles femmes et aucune fois les hommes en ayant dessiné le plan, vident la neige avec leurs pelles, qu'ils font ou portent exprès pour ce sujet. La place se fait ronde ou en carré à la volonté du maître architecte, profonde selon la hauteur des neiges de deux, trois, jusques à quatre pieds, de manière que la neige leur sert comme d'une muraille qui les environne de tous côtés, excepté par l'endroit où on la fend pour faire la porte que l'on tient fort basse.

« Les perches étant apportées, on les plante sur le haut de la neige, puis on jette sur ces perches, qui s'approchent un peu par en haut, quatre ou cinq rouleaux d'écorces cousues ensemble commençant par le bas, com.me font les recouvreurs de maisons. La neige que l'on a à dos est après couverte de petites branches de cèdre ou de pin, de quoi la maison est aussi pavée. L'huis du logis n'est autre qu'une méchante peau d'élan, attachée à deux perches. Je ne sais si l'on pourrait assez exagérer la peine et les incommodités que l'on souffre dans ces chétifs palais où l'on expérimente parfois les deux extrémités, un extrême chaud tel que l'on est à demi rôti, ou un extrême froid tel que l'on est à demi glacé ; et puis des chiens vous importunent sans cesse pour avoir place auprès de vous ; mais la fumée selon les vents en est insupportable, comme la faim quand la chasse n'est pas bonne. »

Quelqueslignes empruntées à un autre missionnaire, le Père Lejeune, qui vivait au milieu des Algonquins, précisent mieux encore leur genre d'existence : « L'hiver est long ; depuis noyembre jusqu'à la fin d'avril la

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terre est toujours bljinclu; de n(!i^(î, oi tout est, glncé. La vie daus 1(!S l)()isav(!e les sauvages a f|ii(!l(jue chose d(; plus |)(''iiil)le eneoii; «jue I(î froid de l'hiver. I.a, c(d»aue se eoiistruit à eha([ue uouveau caïujxîruent. Les ])elit«*s bi'auclies de sapin, iM-pîindues sur le sol, servent de planches et de lit. Vous ne sauriez demeurer debout, la fumée vous suffoquerait, et par conséquent il faut toujours être couché ou assis sur la plate terre : c'est la position ordiiuiire des sauvages. Ce cachot a de graiules incommodités : le froid, le chaud, la fumée et les chiens. Pour le froid, vous avez la tête à la neif^e : il n'y a qu'une branche de pin entre deux, bien souvent rien que votre bonnet. Les vents ont la liberté d'entrer par mille endroits, ([uand il n'y aurait que l'ouverture d'en haut (pii sert de fenêtre et de cheminée tout ensemble. Cei)endant le froid ne m'a pas tant tourmenté que la chaleur. Un petit lieu comme sont ces cabanes s'échauffe aisément par un bon feu. D'aller à droite ou à gauche vous ne sauriez, car les sauvages qui sont vos voisins occupent vos cotés. De reculer en arrière, vous rencontrez cette muraille de neige ou ces écorces qui vous bornent; de s'étendre, la place est si étroite que les jambes seraient à moitié dans le feu. Je dirai néanmoins que le froid et le chaud n'ont rien d'intolérable, mais pour la fumée c'est un martyre. Elle me faisait pleurer sans que j'eusse ni douleur ni tristesse dans le cœur. Il fallait parfois mettre la bouche contre terre pour respirer. J'ai cru plusieurs fois que j'allais être aveugle, les yeux me cuisaient comme le feu. Pour les chiens, ne pouvant subsister à l'air, hors de la cabane, ils se viennent coucher tantôt sur mes épaules et tantôt sur mes pieds. Étant affamés, ils ne faisaient qu'aller et venir : rôdant partout dans la cabane , ils nous passaient sur la figure et sur le ventre, si souvent et avec une telle importunité qu'étant las de crier et de les chasser je me couvrais quelquefois le visage, puis je leur donnais la liberté de passer où ils voulaient. Pendant

que nous mangions, ils portaient le nez clans nos écuelles plus tôt que nous n'y portions la main ! » (Relation de 163^.)

La fumée qui se dégageait des bois verts ou humides que brûlaient les sauvages dans leurs cabanes occasionnait chez presque tous une inflammation des paupières, qu'ils avaient la plupart du temps rouges et éraillées. Nous venons de voir d'autre part à quel point elle était insupportable aux Européens, que la malpropreté repoussante de ces taudis et les odeurs qui s'en dégageaient indisposaient déjà ; il fallait l'ardeur des missionnaires ou les grossières habitudes des coureurs des bois pour s'y accoutumer à la longue, mais tous n'y réussissaient pas. C'est ainsi que le Père Dolbeau, parti chez les Montagnais pour y cabaner, apprendre leur langue et les catéchiser, y pensa perdre la vue, resta plusieurs jours sans pouvoir ouvrir les yeux qui lui causaient une douleur extrême et se vit contraint de revenir à Québec sans avoir accompli son œuvre.

De l'habitation, passons aux vêtements.

L'été, le sauvage allait presque nu ; l'hiver il portait des peaux de bêtes, des guêtres et des chaussures de peau. Les femmes, couvertes jusqu'aux genoux, avaient la tête et les bras nus. Champlain nous donne à ce sujet des détails très précis, confirmés par toutes les relations : « Leurs habits sont faits de diverses peaux de bêtes sauvages. listes accommodent assez raisonnablement, faisant leur brayer d'une peau de cerf moyennement grande, et d'une autre le bas de chaussv^s ce qui leur va jusqu'à la ceinture. Leurs souliers sont de peaux de cerfs, ours et castors, dont ils usent en bon nombre. Plus, ils ont une robe de même fourrure en forme de couverte, et des manches qui s'attachent avec un cordon par derrière. Voilà comme ils sont habillés durant l'hiver. Quand ils vont par la campagne, ils ceignent leur robe autour du corps, mais étant à leur village ils quittent leurs manches et ne se ceignent

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poinl. r.(s passomonts pour onricJiir loiirs li<'il)ils soni, (!(» collt», cl (lo la rarluro dosditos peaux, dont ilsloiil; (les l);m(I('s on pliisiciiis façons, y niellant par (3ndroits d(>s l)nn(lcs de poiiiiuic rongo-biiin parmi celles de C()ll(\ qui paraissent toujours l)l<inchâlr('s, n'y perdant poinl leurs façons quel([ue sales qu'elles puissent être.

« Pour s'embellir la face et avoir meilleure ^ràce, quand ils se veulent bien parer, ils se peignent le visage de noir et de rouge, qu'ils démêlent avec de Thuile ou bien avec de la gi-aisse d'ours ou autres animaux. Comme aussi ils se teignent les cheveux, qu'ils portent les uns longs, les autres courts, les autres d'un côté seulement. »

Le brayer dont parle Champlain était la seule partie du vêlement que les sauvages ne quittaient pas ; il consistait dans une peau large d'un pied et longue de trois ou quatre ; ils la faisaient passer entre les jambes et elle se repliait dans une petite corde de boyau qui les ceignait sur les hanches, d'où elle retombait i)ar devant et par derrière

Quant à la nourriture, il faut bien reconnaître que la cuisine des Montagnais, et des Algonquins en particulier, était singulièrement primitive :

« Tout leur meuble n'était que de bois, d'écorces et de pierres; de ces pierres, ils faisaient les haches et couteaux ; du bois et de l'écorce ils fabriquaient les autres ustensiles et pièces de ménage, et même les plats, chaudières, bacs et auges à faire cuire leur viande, laquelle ils faisaient cuire ou plutôt mortifier en cette manière : Us metlaient une quantité de cailloux dans un grand feu, puis les jetaient brûlants dans le plat ou chaudière d'écorce pleine d'eau en laquelle était la viande ou le poisson à cuire, puis les en retiraient et en remettaient d'autres en leur place, et à succession de temps en temps l'eau s'échauffait et cuisait la viande de laquelle ils faisaient après leur repas. » (Sagard.)

Nous avons vu, par le récit de Ghamplain, à quels actes de gloutonnerie les sauvages aflamés pouvaient se livrer; les habitudes à cet égard étaient les mêmes chez tous, et les voyageurs comme les missionnaires en ont gardé une semblable impression. Chez les Iroquois, par exemple, la coutume reçue était de dévorer toutes les provisions, comme s'ils ne devaient j amais en manquer, et de supporter ensuite la faim avec patience et sans se plaindre. « La nécessité où ils se trouvaient bientôt réduits par leurs profusions les obligeait à manger de tout, sans discernement, et à trouver tout bon. Aussi comme dans leur abondance ils ne donnent pas le temps à la viande de se mortifier, qu'ils la mettent dans leur chaudière encore toute vivante, ils ne se font point aussi un scrupule de la manger puante et presque pourrie quand ils n'en ont point d'autre. Ils n'écument jamais leur chaudière, de peur de rien perdre. Ils y mettent cuire des grenouilles entières et les avalent sans horreur. Ils font sécher les intestins des chevreuils sans les vider, et y trouvent en les mangeant le môme goût que nous à ceux des bécasses. Ils boivent l'huile d'ours, de loup marin sans s'embarrasser si elle est rance ou infecte. Le suif des chandelles est pour eux un vrai ragoût. Ils mangent les glands, qu'ils font seulement bouillir pour ôter leur amertume, le fruit des hêtres, des racines et toutes sortes de fruits amers; ils ne leur donnent pas le temps de mûrir et de croître de peur que d'autres ne les préviennent et ne les enlèvent. »

Et le missionnaire ajoute mélancoliquement : a Tous ces peuples barbares font un dieu de leur estomac, ils mangent jusqu'à crever, et il n'est pas concevable où ils peuvent mettre tout ce qu'ils absorbent. » (Lafîtau.)

Un autre, plus énergique encore, nous apporte en ces termes son témoignagne : « Depuis le matin jusqu'au soir, ils n'ont d'autre souci que de se remplir le ventre. Ce sont de vrais gueux. La coutume de ces nations est de tuer leurs pères et mères lorsqu'ils sont

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si vieux ([irils no pcuvciil. iiia-rclicr. » (Lallciiiand.) Cot odioux usage était ii [)eu près général aussi bion cho/- les Iroquois que parmi les diverses tribus algonquiiios.

« 11 n'y a pas longlenips, dit le Père Lalitau, ils avaient coutume et ils ne l'ont pas encore entièrement perdue, de tuer leurs vieil lards lorsque l'âge les rend ait tout h fait inutiles ; il déplaît dans les familles que ces vieillards, qui n'ont plus d'esprit que pour la vie animale, aillent de cabane en cabane, sous le prétexte de rendre visite, y chercher h manger comme s'ils n'en avaient point chez eux, ce qui souvent est vrai, car ils les laissent manquer de tout; et alors ils ne se font point un scrupule d'en délivrer le monde, sous le spécieux prétexte que ces vieillards ne font plus que souffrir et être incommodes à eux-mêmes et aux autres. Les Algonquins et les autres nations errantes sont beaucoup plus sujettes à cette inhumanité, parce qu'étant presque toujours en voyage et plus souvent réduites à la faim, l'incommodité de ces vieillards qu'il faut porter et nourrir sans qu'ils puissent s'aider en rien devient alors plus sensible. »

Mais revenons à la cuisine de nos sauvages. Le Père Lejcune, après la description pittoresque de la cabane où il était si mal à son aise avec les Algonquins et leurs chiens, continue sa relation en ces termes : « La nourriture devenait l'occasion d'un autre genre de tourment. Quand la chasse était bonne, la pâture était abondante, mais le sauvage n'a pas la prévoyance du lendemain, il mange gloutonnement et sans ménagement, tant qu'il lui reste un morceau, comme s'il ne pouvait pas y avoir pour lui de jours mauvais. Et quel sujet de mortification dans la manière dont s'apprêtaient les aliments ! Passant par des mains qui ne sont jamais lavées et dans des vases dont le cuivre n'était pas aussi épais que la saleté, elle ne devenait appétissante pour un Européen que grâce au besoin impérieux de la faim. Lorsque le temps ne permettait pas de

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sortir ou que la chasse ne fournissait aucune substance, tout le monde était condamné à passer trois ou quatre jours de suite sans autre nourriture que des bourgeons d'arbres, quelques écorces tendres, ou des morceaux de mousse connue des voyageurs sous le nom ironique de tripes de roche. »

Champlain nous donne à son tour de précieux détails sur l'alimentation des Hurons, mais la note reste la même :

« Leur vie est misérable ; leur principal manger est le blé d'Inde, qu'ils accommodent en plusieurs façons. Ils en pilent dans des mortiers de bois, et le réduisent en farine, dont ils font des pains en forme de galettes qu'ils font cuire sous les cendres, et étant cuites ils les lavent et les enveloppent de feuilles ; mais ce n'est pas leur ordinaire, ils en font d'une autre sorte qu'ils appellent migan ; ils prennent le blé d'Inde pilé, sans ôter la fleur, duquel ils mettent deux ou trois poignées dans un pot de terre plein d'eau, le font bouillir en le remuant de fois à autre, de peur qu'il ne brCile ou qu'il ne se prenne au pot; puis mettent en ce pot un peu de poisson frais ou sec, selon la saison, pour donner du goût audit migan, et en font fort souvent encore que ce soit chose mal odorante, principalement en hiver, pour ne le savoir accommoder ou pour n'en vouloir prendre la peine. Le tout étant cuit, ils tirent le poisson et l'écrasent bien menu, ne regardant de si près à ôter les arêtes, les écailles ni les tripailles, comme nous faisons, et mettent le tout ensemble dedans le pot, qui cause le plus souvent le mauvais goût; puis, étant ainsi fait, ils en répartent à chacun quelque portion. Ce migan est fort clair et non de grande substance, comme on peut bien juger. Pour le regard du JDoire, il n'est point de besoin, étant ledit migan assez clair de soi-même. Ils ont une autre manière de manger le blé d'Inde, et pour l'accommoder ils le prennent par épis et le mettent dans l'eau, sous la bourbe, le laissant deux ou trois mois en cet état

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jus(nr;i {u\ ([u'ils jiij^ciit ([iTil soil, [)()iirri ; [mis ils l*<M('iil (le là et le font bouillir jiv(m- la viandi; on h; poisson et le iium^enl. Il n'y a rien qui senL(3 si mauvais (jue c(i h\v sorlaiil do l'eau, tout boiUMix, et m'aiimoiiis l(>s femmes et (infants lesu(;(irit, eomnie on fait les cannes dv. sucre, n'y ayant chose (pii leur semble de meilleur goiU ainsi ([u'ils le démontrent. »

l^ai'fois un animal remi)laçait le blé d'Inde :

« H faut que je vous avoue, dit un voyaf^eur (jiii accompatçnait de La Salle chez les Tsonnontouîins, que })lusieurs fois j'ai eu plus envie de rendre ce que j'avais dans l'estomac que d'y mettre quelque chose de nouveau. Le grand mets, dans ce village où ils ont rarement de la viande fraîche, est d'un chien dont ils grillent le poil sur des charbons après l'avoir bien raclé. Ils le coupent par morceaux et le mettent à la chaudière, puis quand il est cuit ils vous en servent une pièce de trois ou quatre livres dans un plat de bois qui n'a jamais été frotté d'autre torchon que des doigts de la maîtresse du logis, qui paraissent tous écrits par la graisse qui est toujours dans leur plat de l'épaisseur d'un écu blanc. » (De Galinée.)

Il se trouvait encore autre chose dans ces préparations culinaires. Un jour, le major Schuyler, rendant visite à des Agniers, fut invité à partager leur festin et à boire de ce bouillon qu'ils dégustaient avec délices. « Il accepta leur offre, pressé par la faim, et il commençait à avaler le liquide lorsqu'une main d'homme qu'il retira de la chaudière lui ôta complètement l'appétit. » (Ferland.)

Maintenant que nous sommes édifiés sur la manière dont s'abritaient et vivaient los populations avec lesquelles les Français allaient se trouver en relations, voyons quelles étaient leurs armes, et de quels moyens de transport elles faisaient usage pour parcourir les vastes contrées qui leur servaient de territoires de chasse.

Les armes offensives et défensives de tous ces sa-

vages étaient l'arc et la ilèche, le javelot, le cassetete et le bouclier. Les arcs étaient faits de bois de cèdre durci au feu. Les flèches étaient en roseau empennées de plumes d'oiseaux et garnies, au moyen d'une colle de poisson très forte, d'os ou de pierres tranchantes taillées à plusieurs crans pour rendre la plaie plus dangereuse. Le casse-tête était taillé dans une racine d'arbre équarrie sur les côtés et arrondie à son extrémité. Les boucliers, en osier ou en écorce, étaient revêtus de peaux fort épaisses. Il y en avait de toutes les grandeurs et de toutes les formes. « Les indigènes avaient aussi des haches de pierre qu'ils ont remplacées dès qu'ils ont été en rapport avec les Européens par des haches en fer bien acérées. Ils leur ont aussi, par voie d'échange, acheté des fusils et de la poudre et ils ont alors à peu près abandonné leurs autres armes, surtout les défensives. » (Lafitau.)

Pour leurs chasses d'hiver, les Algonquins comme les Iroquois se servaient de raquettes qui sont encore en usage au Canada.

« Dans les neiges où il n'y a pas de chemins frayes, nous dit le même auteur, ils sont obligés de se servir de raquettes, sans quoi tous les voyages leur seraient impossibles. La forme de ces raquettes est elliptique ; les plus grandes sont de deux pieds et demi de long sur un pied et demi de large. Le tour, qui est d'un bois durci au feu, est percé dans sa circonférence comme les raquettes de nos jeux de paume à qui elles ressemblent, avec cette différence que les mailles en sont beaucoup plus serrées et que les cordes n'en sont point de boyaux, mais de peaux de cerf crues et coupées fort minces. Pour tenir le corps de la raquette plus stable, on y met deux barres de traverse sur lesquelles sont fixées les courroies qui doivent attacher le pied. »

' Ainsi que les raquettes, les canots sont restés les mêmes qu'à l'époque où Champlain arrivait au Canada. Ils étaieut commodes pour les grands voyages ; leur

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IrjT^^retc^ permoLtait do les gouvcrii(>r.'iv(!(; facilita (l.iiis les r;i[)i(los et de I(îs jjorter dans les (uidroits on la iiavii;alioii était impossible;. Voici comiruiiit l(;s di'criveiit les missionnaires ([ui en faisaient un IVéquent nsa|L;(; : « Il y en a de dillérentes i^randeiirs, de deux, (le ([iiatre, jusqu'il dix placesdistinguées par des barres de traverse. Le fond du canot est d'une ou deux pièces d'écorces, auxiiuelles on en coud d'autres avec de la racine (ju'on gomme en dedans et en dehors, de nuinière qu'elles paraissent être d'une seule pièce. Comme l'écorce qui en fait le fond n'a guère au delà de l'épaisseur d'un ou deux écus, on la fortifie par des clisses de bois de cèdre extrêmement minces qui sont posées en long, et par des courbes du même bois, mais beaucoup plus épaisses, rangées dans le sens de la courbure du canot d'un bout à l'autre. Les deux extrémités sont entièrement semblables parce qu'on n'y attache pas de gouvernail et que celui qui est à l'un des bouts gouverne avec l'aviron ou avec la perche ([uand il faut refouler l'eau en piquant de fond. Les avirons sont fort légers quoique faits d'un bois d'érable assez dur. Ils n'ont guère que cinq pieds de long dont la pelle en emporte un et demi sur cinq ou six pouces de largeur.

« Si ces canots sont commodes, ils ont aussi leurs inconvénients. Il faut user d'une grande précaution en y entrant et s'y tenir assez contraint pour ne pas tourner. Ils sont d'ailleurs très fragiles; pour peu qu'ils touchent sur le sable ou sur les pierres, il s'y fait des crevasses par où l'eau entre et gâte les marchandises ou les provisions qu'on porte. Toutes les fois qu'on entre ou qu'on sort du canot, il faut être pieds nus, et lorsqu'on met pied à terre il faut décharger le canot, le tirer hors de l'eau et le mettre à l'abri sur le sable ou sur la vase de peur que le vent ne le brise. »

Les voyages à travers toutes ces contrées étaient singulièrement rudes pour les premiers Euro[)éens qui

les entreprirent, et le récit que nous en a laissé l'un d'eux, le Père Sagard, se rendant avec une bande de Hurons dans leur pays, nous donne un aperçu des souffrances qu'il eut à endurer : « Mes hommes étaient cinq en nombre et je faisais le sixième ; l'un servait de gouverneur que j'avais derrière mon dos tellement près de moi qu'avec le bout de son grand aviron il m'attrapait souvent le sommet de la tête que je tenais baissée le plus que je pouvais pour éviter ces rencontres; j'étais quasi en peloton assis à côté d'un.

« Notre premier gîte fut à la rivière des Prairies, qui est à cinq lieues au-dessous du sault Saint-Louis. Nous cabanâmes et fîmes chaudière, mais je ne pus manger de leur sagamité pour ce qu'elle me semblait trop fade et dégoûtante, et me fallut ainsi coucher sans souper.

« Notre lit fut la terre nue, dressé à l'enseigne de la Lune, avec une pierre pour mon chevet plus que n'avaient les sauvages, qui n'ont accoutumé d'avoir la tête plus haute que les pieds. Notre cabane fut faite de deux rouleaux d'écorces posées sur quatre petites perches piquées enterre et accommodées en penchant au-dessus de nous. Le matin venu, on fit chaudière pour partir, mais je m'abstins encore de la sagamité pour cette seconde fois, jusques à la troisième qu'étant devenu fort faible et abattu, je commençai d'en manger un petit et de m'y accoutumer en me faisant violence.

« Il faut avouer aussi que le marcher pieds nus et sans sandales comme j'ai fait par tout le voyage m'était d'une grande peine, contraint d'ainsi faire à cause qu'étant sur terre nous rencontrions souvent des rochers, des lieux fangeux et des arbres tombés qu'il nous fallait à toute heure enjamber et nous faire quelquefois passage avec la tête et les mains par les bois touffus, halliers et broussailles, sans sentier ni chemin; mais je ne sais si on pourrait souffrir une plus rude mortification que des mauvais vents de

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rcstoin.ic, ([uo CCS sal(!s i;(!ns reiuliMit j)i'(!S([U(! coiiliniKillcmoiit iliiiis leurs canots, outre ({u'eii guisi; de puis de cluiinbre ils se servaient de leurs écuelles à potage, ce qui serait capable de dégoiYter du tout de si d('sai:;r('al)los com[)agiucs.

« Comme la façon do faire des sauvages et leur manière de s'accommoder allant en voyage est presque toujours la même, je dirai ci-après leur méthode : L'heure de se cabaner venue, mes sauvages cherchaient une place propre pour y passer laniiit, où aisément se pût trouver du bois sec à faire du l'eu. Le lieu choisi, on y portait le canot, nos paquets et tout ce qui était de notre équipage ; puis tous se mettaient en besogne et travaillaient à ce qui était nécessaire pour le logement. Les uns allaient chercher du bois sec, les autres sept ou huit perches pour dresser la cabane et d'autres prenaient le soin de battre le fusil et mettre la chaudière sur le feu, qu'ils attachaient à un bâton piqué en terre, pendant qu'un autre cherchait deux pierres plates pour concasser le blé d'Inde sur une peau étendue contre terre, de quoi on faisait la sagamité.

« L'hôtellerie dressée et les rouleaux d'écorces étendus sur la charpente, qui penchait en voûte, on serrait les paquets le long de la cabane contre les bois, et le canot en dehors ; puis un chacun prenait place, le dos appuyé contre les sacs et la marchandise à l'entour du feu qu'on étendait de long afin qu'un chacun y pût participer, et en prendre pour pétuner tandis que la chaudière bouillait.

« La sagamité étant cuite toujours fort claire, on dressait à chacun son potage dans des écuelles d'écorces que pour ce sujet nous portions sur nous avec chacun une cuiller de bois grande comme un petitplat, de laquelle on se sert à manger cette menestre soir et matin, qui sont les deux fois seulement que l'on fait chaudière par jour, savoir quand on est cabane au soir, et au matin avant partir.

« D'écumer le pot jamais il ne s'en parle, non plus 1. — La NouvELLE-KhA^cE. 6

que de laver la viande ou le poisson avant de le mettre au pot. Ils traitèrent un morceau de venaison; mais comment pensez-vous qu'ils le coupèrent? Ce fut de le tenir contre terre avec leurs pieds sales, et à mesure qu'ils en coupaient quelque pièce, ils la jetaient dans la chaudière sans autre sel que le sable qui y était attaché. »

Toutes ces citations, dont quelques-unes ont pu choquer le lecteur par leur crudité, étaient nécessaires, car leur rapprochement donne une idés précise de ce qu'était l'existence des tribus de l'Amérique septentrionale au moment où les Français y sont arrivés. De cette existence matérielle découlent comme de source les idées morales et les coutumes dont les mêmes témoins vont nous entretenir.

Habitudes et superstitions des sauvaaes leurs chasses et leurs guerres.

Ainsi que l'ont remarqué tous les voyageurs, il n'est pas paresseux comme le sauvage lorsqu'après ses longues chasses il est rentré dans sa hutte d'écorce ou de peaux. Autant il a déployé d'activité à la poursuite du gibier, autant il reste indifférent aux occupations sédentaires. De retour au logis après sa course lointaine, il se laisse aller à une sorte de somnolence qui le rend insensible atout ce qui l'entoure. C'est la femme qui prépare la nourriture de tous les jours; c'est elle qui apprête les peaux et en fait des vêtements, qui sème le maïs, le préserve de la voracité des bêtes sauvages et en récolte les épis parvenus à maturité ; c'est elle encore qui tresse les nattes et répare les dégâts occassionnés aux habitations par le mauvais temps ou la vétusté. C'est elle enfin qui va couper dans les forêts et qui traîne à la cabane le bois à brûler ; l'homme se croirait déshonoré s'il se livrait à de pareilles occupations ; toutes les relations sont d'accord à cet égard. « Les sauvages, affirme Lafitau, se font un honneur de leur oisiveté ; la paresse, l'indolence, la fainéantise sont dans leur goût et dans le fond de leur caractère : de sorte que n'ayant ni sciences ni métiers, ils sont les gens du monde les plus désœuvrés, et si l'on n'en excepte certaines petites choses qui ne leur demandent pas beaucoup de temps,

moins encore de sujétion et d'application, ils sont presque toujours les bras croisés. »

Parlant plus spécialement des ïroquois, au milieu desquels il vivait, le même auteur trace d'eux un portrait qu'il importe de retenir, car il éclaire d'un jour singulier les longues luttes que la colonie naissante devra soutenir contre les diverses tribus de cette nation:

« Ils sont légers et volages, fainéants au delà de toute expression, ingrats avec excès, soupçonneux, traîtres, vindicatifs et d'autant plus dangereux qu'ils savent mieux couvrir et qu'ils couvent plus longtemps leurs ressentiments. Ils sont cruels à leurs ennemis, brutaux dans leurs plaisirs, vicieux par ignorance et par malice. »

Ferland dépeint en termes aussi précis le caractère de ces peuplades :

« L'orgueil et la vengeance étaient les deux passions qui avaient le plus d'empire sur leur cœur; pour se venger et pour être loués ils auraient sacrifié ce qu'ils avaient de plus cher et de plus précieux. Au milieu de toute leur barbarie, ils se plaçaient bien au-dessus des Européens, dont ils se moquaient entre eux. Ils étaient fiers de leurs personnes, et malgré leur malpropreté, qui était telle qu'ils laissaient pourrir leurs chemises sur leur dos sans songer à les changer, ils passaient des heures entières à se parer le visage, à s'arranger la chevelure, et à s'examiner avec complaisance dans quelques fragments de glace, qu'ils conservaient précieusement. Avant tout ils nourrissaient l'esprit de vengeance ; pendant des années entières ils remettaient et dissimulaient leurs projets haineux dictés par le souvenir d'un outrage, mais ils ne les oubliaient point, ils les léguaient comme un héritage à leurs enfants et l'obligation de venger une injure passait, de génération en génération, dans une famille jusqu'à ce que le jour de la rétribution fût arrivé. »

IIARITIIDES f<:T SUPHIISTITIONS DES SAUVAGES. 101

En dehors do la chasser cl; do la ^Miorro, los s.iiiv.r^cs |);iss;iiont lour temps à fuiiuîr, à danser (;t à jouer. .jac([ucs Cartier avait déjà constaté leur passion pour le tal)ae, dont rusatço introduit de son temps en iMiropcî s'y estsi rapidement propagé, mais les premiers navii;ateurs, témoins de cette coutume, en manileslaient un extrême étonnement, et ils parlent du pétun, — (ï'est le nom qu'ils donnaient à la plante dont la fouille fournit le tabac — avec une abondance de détails dont Lcscarbot nous fournit un exemple.

« Nos sauvages, dit-il, font aussi grand labourage de pétun, chose très précieuse parmi tous ces peuples universellement. C'est une plante dont ils sucent la fumée avec un tuyau en la façon que je vais indiquer pour le contentement de ceux qui n'en savent l'usage. Après qu'ils ont cueilli cette herbe, ils la mettent sécher à l'ombre et ont certains sachets de cuir pendus à leur col ou ceinture, dans lesquels ils en ont toujours avec un calumet ou pétunoir, qui est un cornet troué par le côté et dans le trou ils fichent un long tuyau duquel ils tirent la fumée du pétun qui est dans ledit cornet, après qu'ils l'ont allumé avec du charbon qu'ils mettent dessus. Ils soutiendront quelquefois la faim huit jours avec cette fumée. Et nos Français qui les ont hantés sont pour la plupart tellement afTolés de cette ivrognerie de pétun qu'ils ne s'en sauraient passer non plus que du boire et du manger et à cela dépensent de bon argent. »

Le Père Sagard, dans sa mission chez les Hurons, y trouvait répandu le même goût : « Ils nous demandaient souvent à pétuner, pour épargner le pétun qu'ils avaient dans leur sac, car ils n'en sont jamais dégarnis. Qui en pourrait avoir assez pour tous ferait beaucoup pour les attirer en sa cabane, car c'est leur miel, leur sucre et leur mets plus délicieux. »

Toutes les tribus de l'Amérique septentrionale partageaient cette passion et des citations sur ce point ne pourraient que se répéter.

Quant à la musique et à la danse, elles avaient, selon les récits des voyageurs, quelque chose de barbare qui révoltait d'abord et dont on ne pouvait guère se former une idée sans en avoir eu le spectacle. Les Iroquois en particulier aimaient à la fureur ces sortes de fêtes, qui se prolongeaient des journées et des nuits entières ; leurs cris faisaient trembler tout le village.

La passion du jeu était aussi ardente ; le plus usité était celui des osselets, qui se jouait à deux avec de petits os à six facettes inégales, dont une noire et une jaune ; le perdant était remplacé jusqu'à ce que tout le village y eût passé. Quelquefois la lutte s'engageait entre deux villages et les joueurs se portaient des défis, se querellaient, se battaient. Les grandes parties duraient plusieurs jours, au milieu du bruit, des applaudissements ou des imprécations. (Garneau.)

Endurcis par les fatigues de leurs longues courses et le peu de précautions qu'ils prenaient contre les injures de lair, presque tous les sauvages étaient d'une constitution robuste ; les enfants faibles et maladifs ne pouvaient en efï'et résister aux épreuves qu'ils subissaient par suite du froid et du manque d'aliments convenables à leur chétive santé. Aussi voyait-on parmi eux peu de gens contrefaits. Hommes cependant, et par conséquent sujets aux infirmités, ils en avaient quelques-unes qui leur étaient plus particulières, telles étaient les affections scrofuleuses causées par les eaux malsaines qu'ils buvaient au cours de leurs chasses ou dont ils faisaient usage pour cuire ou pourrir le maïs. Marchant en outre la plupart du temps la poitrine nue, ils contractaient fréquemment une espèce de phthisie qui, les ruinant peu à peu, en conduisait un grand nombre à la mort. Cette maladie était d'autant plus commune que les découvertes scientifiques modernes en ont démontré la dangereuse contagion. Elle était d'ailleurs favorisée par le milieu dans lequel ils viyaient.

nAniTllOES ET SIIPERSTITTONS DES SAUVAGES. 103

liCs j)iii-^;iLi()iis cl, lit iriiiis[}ir;ili(jii (Haicul leurs |nin(i|»,iii\ reiîKukîs. « Leurs purgatifs, raconte un tiMuoiii, sont des décoctions ti'cs dégoûtantes et qui iu)i(Mil. un estomac. D'ailleurs ils no se croient [)as |)ui'g(''S suflisainnieut s'ils lu; prennent des médecines <pii pourraient tuer un cheval. Mais la suerie est le remède dont ils l'ont le plus grand usage. Elle est également pour les malades et pour les sains. La su(M"ie est une petite cabane de six ou sept pieds de haut, où ils peuvent ranger sept ou huit personnes. Cette cabane est couverte de nattes et de fourrures pour la défendre de l'air extérieur. On y met à terre dans le milieu un certain nombre de cailloux, qu'on a laissés longtemps dans le feu jusqu'à ce qu'ils en aient été pénétrés, et on suspend au-dessus-une chaudière pleine d'eau froide. Ceux qui doivent se faire suer entrent dans cette cabane nus, et ayant pris leur place ils commencent à s'agiter extraordinairement et à chanter chacun sa chanson, et comme souvent elles sont dilîércntes pour l'air et pour les paroles, cela fait la musique la plus discordante qu'on puisse entendre. De temps en temps, lorsque les cailloux commencent à perdre de leur activité, ils la réveillent en les arrosant avec un peu de cette eau froide qui est dans la chaudière. Cette eau n'a pas plutôt touché à ces pierres qu'elle s'élève en une vapeur qui remplit la cabane et en augmente beaucoup la chaleur. Ils se jettent aussi mutuellement de cette eau fraîche pour s'empêcher de se trouver mal. En un instant leur corps ruisselle de toute part, et quand leurs pores sont bien ouverts et que la sueur est la plus abondante, ils sortent tous en chantant et courent se plonger dans la rivière, où ils nagent et se débattent avec beaucoup de véhémence. »

Lorsque la maladie n'était pas connue ou qu'elle résistait au traitement ordinaire, il s'agissait alors d'un sort qu'il fallait conjurer et l'on appelait le jongleur. Celui-ci, avant de commencer ses opérations,

se préparait une cabane et s'y enfermait avec son sac dans lequel il portait, outre son tabac et sa pipe, son manitou. Après avoir absorbé un breuvage pour se disposera recevoir l'impression de l'esprit, le jongleur commençait à agiter une écaille de tortue qu'il tenait à la main et à chanter en invoquant l'esprit. Il entrait alors en fureur, et au plus fort de ces agitations il prononçait sur l'état de patient et sur les remèdes qu'il convenait de lui administrer. Ces remèdes, nous affirment les relations, étaient des festins et des danses! « Le malade, qui ordinairement a plus besoin de repos que de tout le reste, est exposé pendant ce temps à tout le bruit de ces bacchanales, dont le seul étourdissement qu'elles lui causent serait capable de le faire mourir. C'est peu de chose encore que le bruit, ces pauvres malheureux sont à la discrétion de ces empiriques qui les soufflent, qui les sucent, qui les pressent avec une violence frénétique dans les parties de corps où ils souffrent le plus de mal, de sorte qu'ils ont plus l'air et l'action de bourreaux que de médecins. Quelquefois ils les font entrer dans la suerie avec eux, d'autres fois ils les font danser et jouer, enfin ils les fatiguent de telle sorte qu'ils sont plus malades d'avoir été jongles que de leur maladie même. »

Le Père Sagard, pendant ce voyage au sujet duquel il nous a laissé de si curieux renseignements, a assisté par hasard à une de ces scènes de guérison, et il en retrace ainsi les détails :

« Après midi, nous trouvâmes un village d'Algonquins auquel nous reposâmes environ trois heures, pendant lequel temps il se fit une chanterie de malade dans une cabane, avec tant de bruit de la voix, du son des tortues et du frappement de certains bâtons que je ne savais qu'en juger, car j'étais encore nouveau dans le pays. A la fin je fus curieux de m'approcher et voir par la fente de la cabane que ce pouvait être, là où je vis dix ou douze hommes, assis contre terre et arrangés des deux côtés de la cabane, et devant chacune

IIARITlinKS KT SliPRFtSTITIONS DES SAIIVAGRS. lO!'.

bande tHaii une l()iif:,ii(î pciclin plato, lar^e de trois ou quatre doigts, coucîlu'ie de \()i\'^ sur* la terre k leurs pieds, sur les([uell('s ils friippaient coritinuellcmcnt avec chacun un bâtou on uuiin, à la cadence du son (U^s tortues et des cliansons (ju'ils entonnaient et poursuivaient alternativement, d'un ton le plus haut qu'ils pouvaient, pensant par là d'autant plus tAt obtenir ce (pi'ils désiraient ([ue plus ils feraient de bruit. Le nrié- (l(*ciFi était au haut bout avec sa grande tortue en nuiin (pli battait la mesure et commençait les chansons que les autres poursuivaient à pleine tête, mais avec tant d'ardeur qu'il semblait qu'ils dussent s'égorger, suaient de peine et étouffaient de chaleur. Pendant ce sabbat deux femmes tenaient un petit garçon pleurant couché tout nu le ventre en haut sur la terre, vis-à-vis du médecin, lequel, de temps en temps, à quatre pattes, s'approchait de l'enfant avec des cris et hurlements comme d'un furieux taureau, puis le soufflait au ventre, et après étant retourné à sa place, recommençaient leur tintamarre et charivari, qui finit par un festin, qui se disposait pendant la cérémonie au bout de le cabane. De savoir que devint l'enfant et s'il fut guéri ou non, je n'ai rien su depuis, pour ce qu'il nous fallut partir incontinent après avoir repu et un peu reposé. »

Chez les autres peuplades au sud du Saint-Laurent, le cérémonial était à peu près le même et le Père Jean de Lambreville écrivait à ce sujet de la bourgade d'Onnontagué où il séjournait :

« Les charlataneries dont les jongleurs usent pour guérir les malades ne sont que sottises. On en a eu dernièrement un exemple dans la guérison qu'ils entreprirent d'une fdle qui était devenue folle. Pour réussir dans leur dessein ils persuadèrent à ses parents qu'elle avait vu neuf festins en songe, et que si ces festins avaient lieu elle guérirait. Ceux-ci y consentent, et font de tous côtés de grands amas de viande pour accomplir parfaitement ces songes. Nos grands escu-

lapes, dont l'idée était de faire bonne chère, préparèrent un i^rand cercle d'écorce où la folle fut placée, et disposèrent à l'entour sept ou huit personnes qui faisaient sonner de petites calebasses pleines de pois. Les jongleurs se mirent aussi dans le cercle, où ils brûlèrent du pétuq, les uns en l'honneur du cerf, les autres du hibou, d'autres de l'ours, contrefaisant tous la voix de la bête à qui ils offraient cette espèce de sacrifice. Ensuite celui d'entre eux qui était le plus versé dans l'art de la jonglerie fît des incisions aux tempes de la malade d'où il suçait le sang, qu'il rendait tantôt avec des dents d'ours, tantôt avec des cheveux d'homme et du poil de cerf qu'il avait cachés dans sa bouche et qu'il faisait sortir comme s'ils eussent été des sorts qu'on avait jetés sur cette fille. On fît de grands remerciements à ces braves médecins, mais la malade n'en fut pas plus sage ; du reste cela n'était que le prélude des neuf festins auxquels ils devaient prendre la meilleure part. Les deux premiers commencèrent par une cérémonie assez ordinaire parmi ces peuples, par laquelle tous ceux qui avaient songé quelque chose pendant l'année venaient dans la cabane de la folle faire deviner leurs songes pour en avoir l'accomplissement. Cette fête dura deux jours et tous ceux qui voulurent se tirer de la nécessité où ils étaient de blé, de viande, de nattes, dérobes d'ours et de choses semblables n'avaient qu'à dire qu'ils les avaient songes, aussitôt on leur en donnait. Il s'y trouva une femme assez impertinente pour chanter qu'elle avait rêvé ma soutane et qu'elle mourrait si je ne lui en faisais présent. »

La croyance aux songes était du reste "générale chez toutes les tribus, et les missionnaires en donnent une curieuse explication :

L'âme des sauvages est, selon eux, indépendante de leurs corps, elle s'en sépare quand elle le juge à propos, pour prendre l'essor et aller faire des excursions où bon lui semble, sans qu'elle en perde la di-

IIAItrrUDKS KT SDPKIISTITIONS DIÎS SAUVAGKS. 1()'7

roclioii t'I, ([u'ollo C(îSS(; de l'arnirHir. Ce princi[)(î leur (loiinc un cntcHciiKuil pour leurs soudes qui passe toute iiuai^inaLiou. Ils se persuadent' qu'eflectivemerit leur îune, voyant le corps plongé dans le sommeil, [)r()lile de ces moments i)our aller se promener ou bien (pie l'esprit avec (^ui ils sont en commerce lui l'iiil connaître ce qui lui est nécessaire. A leur réveil ils croient qu'elle a vu réellement ce qu'ils ont pensé dans leurs songes et ils agissent en consé(iuence. Les malheurs auxquels on serait exposé, si l'on ne donnait pas à l'âme ce qu'elle souhaite, les obligcm observer tous leurs songes avec grand soin, et engage non seulement celui qui a rêvé mais encore tous ses compatriotes ;i lui procurer toute la satisfaction qu'il peut désirer pour l'accomplissement de ces songes.

En voici deux exemples saisissants : « Un sauvage, choqué de ce qu'on avait donné la vie à un esclave dans sa cabane contre son inclination, en conserva une haine mortelle pour lui, qu'il couva plusieurs années. Enfin, ne pouvant plus dissimuler, il dit qu'il avait rêvé qu'il mangeait de la chair humaine, et peu après il déclara que c'était de la chair de l'esclave en question. On chercha vainement à éluder ce songe barbare; on prépara plusieurs bonshommes de pâte qu'on fit cuire sous les cendres, il les rejeta; on n'omit rien pour le faire changer de pensée; il ne se rendit point et il fallut casser la tête à l'esclave.

« Cette liberté qu'ils ont de demander et d'obtenir tout ce qu'ils souhaitent, par respect pour les songes, fait que souvent il s'en trouve qui en abusent et qui demandent hardiment ce qu'ils ont rêvé en veillant. Un sauvage ayant vu à un Français, qui était esclave parmi eux, une couverture assez bonne et meilleure que la sienne, y rêva tout aussitôt et la lui demanda. Le Français la donna de bonne grâce, comptant bien avoir sa revanche. Peu de jours après, il alla dans la cabane de son homme, et ayant aperçu une belle robe de bison, il feignit d'y avoir rêvé; le sauvage la livra

sans se faire prier. Cette alternative de rêves dura quelque temps; enfin le sauvage s'ennuya le premier, il alla trouver le Français et le fit convenir qu'ils ne rêveraient plus à rien qui pût appartenir à l'un ou à l'autre. Le Français y consentit et perdit plus que le sauvage à ce traité. » (Lafitau.)

Comme aux songes, les Peaux-Rouges croyaient aux sorts, et consultaient le jongleur pour les conjurer. Celui-ci se retirait alors dans une cabane éloignée d'un jet de pierre ou deux des autres et y restait souvent plusieurs jours, criant, hurlant et battant son tambour. (Relation de 1634.)

Il cueillait des herbes à certains temps de la lune, à certaines heures de la nuit, observant dans cette opération mille cérémonies superstitieuses et proférant des paroles magiques; il faisait des figures de pâte ou de feuilles de maïs percées avec des épines ou de petites flèches et ordonnait de les ensevelir sous un seuil de porte, ou une natte, ou bien il faisait porter à celui que le sort menaçait un objet destiné à le détourner. On croirait vraiment qu'il s'agit ici de nos sorciers du moyen âge, tant il est vrai que l'ignorance et la superstition aboutissent, sur tous les points du globe, aux mêmes absurdités.

Est-il besoin maintenant de rechercher quelles pouvaient être les idées religieuses de ces populations? Une des premières relations envoyées du Canada nous en donne un aperçu : « Chez les sept ou huit nations du bas du fleuve on entrevoit, à travers leur aveuglement, quelques sentiments confus de divinité. Les uns reconnaissent le soleil, d'autres un génie qui domine en l'air ; quelques-uns regardent le ciel comme une divinité, d'autres un manitou bon ou mauvais. Les nations du haut du fleuve paraissent voir un esprit imiversel qui domine partout. Elles s'imaginent qu'il y a un esprit dans chaque chose, même dans celles qui sont inanimées, et elles s'adressent à lui pour le conjurer. Les songes leur tiennent lieu de prophétie,

IlAIUTlinES F/r SIJPKUSTITIONS DIÎS SAUVAORS. lOO

(riiis|)ir;il.i()ii, dtî lois, do coiniiuiiKlcmonts et de rè^Ui diuis leurs eiilrei)rises de i^uerre, de [)aix, de traiU;, de pêche, de cliasse. S'd y a «[uelque sault dillieile à passtu-, ({uelc^ue péril à éviter, on jcïLteradans l'endroit même une rolxi de castor, du tabac, pour se concilier la bienveillance de l'esprit qui y préside. Tous ces sauvages croient commun('iment à une espèce de création du monde, disant que le ciel, la terre et les hommes ont été fails par une femme qui gouverne le monde avec son lils ; que ce lils est le principe de toutes les choses bonnes, et que cette femme est le principe de tout le mal. Ils font profession de croire à une vie future, où l'on trouve une chasse et une pêche abondantes, du blé d'Inde et du pétun. Ils disent que l'àme n'abandonne pas le corps aussitôt après la mort; c'est pourquoi on enterre avec le corps, arcs, flèches, maïs, viande pour le nourrir en attendant. Ils supposent que les hommes, après la mort, chassent les âmes des castors, élans, renards, outardes, loups marins, et que l'âme des raquettes leur sert à se tirer des neiges. Ils s'imaginent que les âmes se promènent dans les villages durant un temps, et qu'elles participent à leurs festins et régals dont ils laissent toujours leur portion. Ils ont une manière de ne pas profaner certains os d'élans, de castors et d'autres bêtes, ni de les faire manger à leurs chiens ; mais on les conserve précieusement ou on les jette dans le fleuve. Ils prétendent que les âmes de ces animaux viennent voir de quelle manière on traite leurs corps et en vont donner avis aux bêtes vivantes et à celles qui sont mortes, de sorte qu'elles ne voudront plus se laisser prendre ni dans ce monde-ci ni dans l'autre. »

Dans la relation de 163G, nous trouvons d'autres indications qui complètent celles que l'on vient de lire : « C'est du côté de l'Ouest, d'où les sauvages prétendent être venus, qu'ils placent le pays des âmes. C'est, disent-ils, un pays très éloigné, et où chacun est contraint de se rendre, après son trépas, par un I. — La Nouvelle- Fxance. 7

llO Là NOUVELLE-t^RANCt:.

chemin fort long et pénible, dans lequel il y a beaucoup à soufiVir à cause des rivières qu'il faut passer sur des ponts tremblants et si étroits qu'il faut être une âme pour pouvoir s'y soutenir; encore trouve-t-on au bout du pont un chien qui leur dispute le passage et en fait tomber plusieurs dans les eaux où elles roulent de précipice en précipice. Celles qui sont assez heureuses pour franchir le pas trouvent en arrivant une grande et belle contrée dans laquelle on revoit les âmes des ancêtres et où la danse et les chants procurent des félicités éternelles. »

Ainsi que nous l'avons déjà indiqué, la chasse et la guerre constituaient en réalité toute l'existence des sauvages ; la chasse leur fournissait les aliments nécessaires à leur existence, et ils passaient des mois entiers à la poursuite du gibier, dont les peaux leur servaient de vêtements et d'objets d'échange. C'est en hiver surtout que les grandes excursions avaient lieu, la fourrure des animaux étant plus belle dans la saison froide ; en outre l'ours, le chevreuil, le cerf et l'orignal ne pouvaient fuir alors avec toute leur vitesse, à travers quatre ou cinq pieds de neige ; l'homme au contraire, chaussé de raquettes, les atteignait facilement.

Parmi les chasses, celle du cerf était considérée comme la plus noble ; elle exigeait de longs préparatifs, mais elle était souvent fructueuse. Champlain assistait à l'une d'elles, dans un de ses premiers voyages de découverte à l'intérieur de la Nouvelle-France.

« Le 28 octobre, dit-il, chacun commença à se préparer pour aller à la chasse aux cerfs. Après avoir suivi une rivière environ douze lieues, puis porté les canots par terre demi-lieue, nous entrâmes dans un lac qui a d'étendue dix à douze lieues de circuit, où il y avait grande quantité de gibier comme cygnes, grues blanches, outardes, canards, sarcelles, bécassines, oies et plusieurs autres sortes de volatiles dont je tuai bon nombre, qui nous servit bien en attendant

IIAIUTUDES KT SllPliUSTITIONS DES SAUVAGES. Hl

la prise doïiiiehiiie cerf. \)i\ là nous fûmes à un cerl.iiii endroit éloif^iK* (I<i dix. licMUîS où il y en avait (juantitcj. Ils s'assend)lèn;nt vin^t-ein([ sauvai^es et se mirent à bàtir deux ou trois eahanes de j)ièces de bois aceommodées les unes sur les autres, et les calfeutrèrent avec de la mousse. Ce ([u'étaiit fait, ils furent dans le bois, proche d'une petite sapinière, où ils firent un clos en forme de triangle, fermé de deux côtés, ouvert par l'un d'iceux. Ce clos était fait de grandes palissades de bois fort pressées, de la hauteur de huit à neuf pieds, et longues de cha([ue côté de mille cinq cents pas; au bout duquel triangle y a un petit clos, qui va toujours en diminuant, couvert en partie de branchages, y laissant seulement une ouverture de cinq pieds par où les cerfs devaient entrer. Ils firent si bien qu'en moins de dix jours ils mirent leur clos en état.

« Toutes choses étant faites, ils partirent avant le jour pour aller dans le bois, à quelque demi- lieue de leur dit clos, s'éloignant les uns des autres de quatrevingts pas, ayant chacun deux bâtons, desquels ils frappent l'un sur l'autre, marchant au petit pas en cet ordre. Les cerfs oyant ce bruit s'enfuient devant eux, jusqu'à ce qu'ils arrivent au clos où les sauvages les pressent d'aller, et se joignent peu à peu vers l'ouverture de leur triangle ; les cerfs courent le long desdites palissades jusqu'à ce qu'ils arrivent au bout, où les sauvages les poursuivent vivement, ayant l'arc et la flèche en main, prêts à décocher; et étant au bout du triangle ils commencent à crier et à contrefaire les loups, dont y a quantité, qui mangent les cerfs ; lesquels oyant ce bruit effroyable, sont contraints d'entrer en la retraite par la petite ouverture, et là sont pris aisément, car cette retraite est si bien close et fermée qu'ils n'en peuvent sortir. Il y a un grand plaisir à cette chasse, qu'ils continuaient de deux jours en deux jours, si bien qu'en trente-huit jours ils en prirent cent vingt, desquels ils se donnèrent bonne curée, réservant leur graisse pour l'hiver ; ils en usent

H2 LA NOUVELLE-FKANCE.

comme nous faisons du beurre, et des peaux ils en font des habits. »

Dans la saison où les biches et les cerfs étaient maigres, on se mettait à la recherche de l'ours. Vers la fin de l'automne cet animal se réfugie, pour échapper aux rigueurs de l'hiver, dans un creux de rocher ou de gros arbre. Il est alors gras et bon à manger. Après un jeûne de plusieurs jours afin de se rendre les esprits favorables, un parti, le visage noirci de charbon, se rendait sur les lieux de chasse, enveloppait un coin de la forêt où l'on croyait trouver bonne prise, visitait les cavités où les ours pouvaient s'abriter et détruisait ceux qu'il rencontrait. Cette première enceinte explorée, on passait à une autre. La chasse terminée, les bêtes étaient écorchées, et l'on emportait la viande au campement. Si parmi elles il s'en trouvait une plus grosse que les autres, elle était grillée et réservée pour un festin solennel à l'arrivée au village. Les coureurs des bois prenaient souvent part à ces fêtes, et l'un des plus célèbres, Perrot, en a laissé cette description : « A l'égard du gros ours dont il a été parlé, on apporte l'animal dans son entier, sans en excepter les intestins, et vingt hommes sont conviés par le chef du parti de chasse à ce repas. On coupe la peau de la bête par aiguillettes de trois ou quatre doigts de large ; ils font un certain fard composé de tronçons de lard ; pour ce qui est des tripes, elles demeurent comme elles sont. On emprunte les grosses chaudières réservées pour ces occasions, on fait cuire la viande, la tête, la fressure, et les tripes de l'ours, mais le sang est séparément assaisonné de la graisse de son lard, que l'on fond auparavant. Quand le tout est cuit et prêt à manger, ceux qui sont invités arrivent avec chacun leur plat. Il n'y en a que trois ou quatre seulement pour manger indispensablement la tête de l'ours, son sang, sa fressure ; et chacun des autres une aiguillette de ce lard de la longueur d'une brasse, qui leur est séparée autant qu'il se peut égale-

nAniTHOES rt suprustitions ors sauvagrs. ii:i

mont. Ils sont (1(» i)liis encore obligés de l>oir(; erilir; eux lonle l'huilo ou la i^q-aissc qui reste au-dessus du bouillon, après les viandes cuit(!S, ce qu'ils avalcnl, coinnio du vin. Ce n'esl: ]>.'is sans faire de farauds efloils (|u'ils (Ml vi(Minenl à liouL, et loi'S(iirils ne peuvent plus uiAeber et ([ue les morceaux ne peuvent plus passer, ils prennent (jnelques cuillerées de bouillon pour les faire couler. 11 y en a ([ui crèvent de ces excès, et d'autres qui ont de la peine à en réclia})per. Voilà rextrémit(3 où l'orgueil et la gourmandise portent ces nations, car s'ils ont tout mangé, ils en sont félicités et on leur vient dire comme une louange qu'ils sont des hommes. »

Une autre chasse importante était celle du castor. La peau de ce rongeur, fine sans être chaude, n'avait, avant l'arrivée des Européens, aucun renom chez les sauvages ; ils se contentaient d'en porter parfois une comme parure ; mais le prix que les marchands attachaient à la dépouille de ces animaux en rendit bien 1(^)1 la poursuite lucrative et fit de leur fourrure le principal objet d'échange entre les Peaux-Rouges et les blancs.

Si la chasse avait ses attraits, la guerre et ses dangers en offraient d'autres bien plus puissants encore. Les sauvages semblaient apporter en naissant l'instinct même des combats ; les enfants n'avaient pour jouets que des armes; leurs divertissements étaient des combats simulés ; à l'âge viril ils recevaient des mains de leurs parents le casse-tête ou la hache ; toutes leurs pensées se rapportaient aux luttes qu'ils étaient appelés à soutenir; s'ils causaient, c'était de prouesses sanglantes ; leurs invocations aux esprits n'avaient qu'un but, obtenir que leurs armes portent des coups mortels : s'assemblaient-ils, c'était pour concerter quelque expédition meurtrière. Dans leurs danses et leurs fêtes, ils simulaient les scènes de carnage et les transports de la victoire. De là cette fureur brutale avec laquelle le sauvage poussait son cri de mort, fondait sur son ennemi, le renversait et lui arrachait la peau de la tête pour s'en faire un trophée. Tenant

SOUS son pied sa victime palpitante, il agitait cette chevelure sanglante ; « les muscles de sa face hideusement contractés, les traits défigurés par d'horribles peintures, les yeux éraillés sortant de leurs orbites, ses lèvres crispées laissaient échapper un affreux hurlement dont il faut chercher l'équivalent non pas dans notre langue, mais dans le rugissement d'une panthère enragée. » (Mondot.)

Écoutons à ce sujet un des témoins que nous avons déjà cités, il dépeint ce qu'il a vu, et ce qu'il a vu est effroyable :

a La manière dont les sauvages font la guerre est dangereuse pour leurs ennemis, parce que tout leur art se réduit à les surpendre, comme le chat fait la souris. Lors même qu'ils marchent en corps d'armée, ils tâchent de prendre si bien leurs mesures qu'ils arrivent au moment où on les attend le moins, pendant que les hommes sont à la chasse, que les femmes sont occupées à travailler aux champs et qu'on est hors d'état de leur faire tête. Le succès de ces entreprises dépendant du secret et du soin qu'ils prennent de couvrir leur marche^ il n'est point de mesures qu'ils ne mettent en œuvre pour découvrir les divers partis qui sont en campagne et pour n'être pas découverts eux-mêmes. A chaque campement qu'ils font, ils envoient des coureurs pour battre l'estrade, reconnaître le terrain et relever des vestiges auxquels ils ne se trompent guère, là où nous n'en saurions voir la moindre trace. Comme ils n'ignorent pas que leurs ennemis ont les mêmes qualités qu'eux, ils s'observent avec soin et marchent avec une très grande circonspection. Ils ne se servent plus de fusils pour chasser, ils vivent des provisions de farine qu'ils ont apportées et qu'ils détrempent avec un peu d'eau. Dans leur route ils marchent à la file les uns des autres, et les derniers couvrent les pistes avec des feuilles. S'ils trouvent quelque ruisseau, ils marchent dans l'eau pour dépister ceux qui pourraient les suivre. Enfin, en

IIARITimES ET SnPRIlSTlTIONS DES SAUVAGES. Il"

approcliaiit dutcrmt! ils no s',i\;iii(:(intplus([ii(' la nui t.

u II est iini)()ssil)l(3 de dépeindre la triste scène ([ui se i)ass(î (hiiis un villai^e Rur[)ris ou foreé. Le vainqueur l)arl>()uillé de noir et de rouge, d'une manière propre ù, inspirer la terreur, court partout en forcené, chantant son triomphe et insultant aux vaincus par d'horribles cris. Tout ce qui tombe sous sa main est immolé ; sa fureur ne s'arrét(î (pie par la lassitude, et alors elle devient industrieuse pour être plus cruelle à l'égard des malheureux qui ont échappé aux premiers coups,

« Le supplice des prisonniers, chez les nations de l'Amérique septentrionale, est de les brûler à petit feu. Le temps de l'exécution élant arrivé, on peint la victime de diverses couleurs, on l'attache à un poteau et l'on allume des brasiers dans lesquels on fait rougir des barres de fer, des poinçons, de méchantes haches, des bouts de canons de fusil. Afin que le plaisir dure plus longtemps, on ne touche d'abord le prisonnier que de loin en loin, sans émotion ni précipitation. On commence par les extrémités des pieds et des mains, en montant peu à peu vers le tronc ; l'un lui arrache un ongle, l'autre décharné un doigt avec les dents ou avec un mauvais couteau ; un troisième prend ce doigt décharné, le met dans le foyer de sa pipe bien allumée, le fume en guise de tabac ou le fait fumer au prisonnier lui-même. Ainsi successivement on ne lui laisse plus aucun ongle ; on brise les os de ses doigts entre deux pierres; on les lui coupe à toutes les jointures, on lui passe et repasse plusieurs fois sur le même endroit des fers embrasés ou des tisons ardents, jusqu'à ce qu'ils soient amortis dans le sang ou dans la graisse qui coule de ses plaies ; on coupe morceau par morceau les chairs rôties ; quelques-uns de ces furieux les dévorent, tandis que d'autres se peignent le visage de son sang. Lorsque les nerfs sont découverts, on y insère des fers pour les tordre et les rompre ; ou bien on lui scie les bras et les jambes avec des

116 LA NOUVELLE-FKANCE.

cordes, qu'on tire par les deux bouts avec une extrême violence.

« Ce n'est là cependant que comme un prélude, et quelquefois, après avoir passé cinq et six heures de temps à ce cruel exercice, on délie le prisonnier pour le laisser en repos, mais il est plus ordinaire de ne point l'abandonner avant qu'on ne l'ait achevé.

« Lorsqu'on commence à brûler au-dessus des cuisses les douleurs se font sentir bien plus vivement et la cruauté de ces barbares prend de nouvelles forces quand l'état pitoyable où est réduit le patient devrait davantage la ralentir. Souvent ils lui font une espèce de chemise avec de l'écorce de bouleau à laquelle ils mettent le feu qui s'y conserve longtemps, et donne une flamme qui a peu d'activité. D'autres fois ils se contentent de faire des torches de cette écorce, dont ils lui brûlent les flancs et la poitrine ; ils passent dans un cercle plusieurs haches rougies dans les brasiers et lui attachent ce cercle autour du cou en forme de collier. Enfin, après avoir brCilé lentement toutes les parties du corps, en sorte qu'il n'y a pas un espace qui ne soit une plaie, après avoir mutilé le visage de manière à le rendre méconnaissable, après avoir cerné la peau de la tête, arraché cette peau de dessus le crâne, versé sur ce crâne découvert une pluie de feu, de cendres rouges ou d'eau bouillante, ils délient ce malheureux, ils le font encore courir s'il en a la force et l'assomment à coups de bâton et de pierres, ou bien ils le roulent dans les brasiers jusqu'à ce qu'il ait rendu le dernier souffle de vie qui lui reste.

« La cruauté de ces inhumains s'acharne sur le misérable encore après sa mort, et tandis que quelques-uns frappent sur les écorces des cabanes pour obliger l'âme du défunt à abandonner le village, afln que ses mânes errantes ne les épouvantent point en se montrant à eux, il s'en trouve qui dépècent le cadavre, le mettent dans la chaudière et ne lui donnent point d'autre sépulture que leur ventre. »

Premières rencontres avec les Iroquois. — Voyages et découvertes de Champlain.

Après cinq ou six jours passés en réjouissancos, danses et festins, la bande de Montagnais et d'Algonquins qui avait accompagné Champlain à Québec se rendit avec lui au lac Saint-Pierre et de là à la rivière des Iroquois. Ils la remontèrent jusqu'au premier sault, qu'il fut impossible de faire franchir à l'embarcation des Européens. Il fallut alors recourir, pour continuer le voyage, aux canots d'écorce, mais la perspective de naviguer dans d'aussi fragiles embarcations fit réfléchir les Français qui accompagnaient Champlain, et deux seulement consentirent à le suivre. Les autres, dit-il plaisamment, « saignèrent du nez »; il les renvoya à Tadoussac, où Dupont Gravé séjournait pour la traite des pelleteries.

Partis le 2 juillet du premier sault, Champlain et ses sauvages, au nombre de soixante dans vingt-quatre canots, arrivèrent après plusieurs jours de voyage au pays des ennemis ; là, ils n'avancèrent plus que la nuit, se reposant le jour au fond des bois.

Outre leurs sorciers, qu'ils consultaient pour savoir ce qui pouvait advenir de leur entreprise, les sauvages demandaient souvent à Champlain s'il avait songé, et vu leurs ennemis. Il leur répondait non, et leur donnait « courage et bonnes espérances. » Un soir, en dormant, il rêva qu'il voyait les Iroquois se noyant dans le lac; le lendemain, étant éveillé, ils ne failli-

ront, comme à laccoutumée, de lui demander s'il avait songé quelque chose. Il leur raconta son rêve et cela leur donna une telle confiance qu'ils ne doutèrent plus du succès.

Laissons maintenant Champlain lui-même nous dépeindre sa première rencontre avec les Iroquois, dont les Français, prenant parti pour les Algonquins, allaient ainsi se faire d'éternels ennemis :

« Le soir étant venu, nous nous embarquâmes en nos canots pour continuer notre chemin, et comme nous allions fort doucement, sans mener bruit, nous fîmes rencontre sur les dix heures du soir, au bout d'un cap qui avance dans le lac, des Iroquois lesquels venaient à la guerre. Eux et nous commençâmes à jeter de grands cris, chacun se parant de ses armes. Nous nous retirâmes sur l'eau; les ennemis mirent pied à terre, arrangèrent leurs canots les uns contre les autres et commencèrent à abattre du bois avec de méchantes haches qu'ils gagnent quelquefois à la guerre, et d'autres de pierre, et se barricadèrent fort bien. Les nôtres tinrent aussi toute la nuit leurs canots arrangés les uns contre les autres, attachés à des perches pour ne s'égarer et combattre tous ensemble s'il en était besoin ; et étions à la portée d'une flèche sur l'eau du côté de leurs barricades. .

« Comme ils furent armés et mis en ordre, ils envoyèrent deux canots séparés de la troupe pour savoir de leurs ennemis s'ils voulaient combattre, lesquels répondirent qu'ils ne désiraient autre chose, mais qu'il fallait attendre le jour pour se connaître, qu'aussitôt que le soleil se lèverait ils nous livreraient le combat, ce qui fat accordé par les nôtres, et en attendant toute la nuit se passa en danses et chansons, tant d'un côté que d'autre, avec une infinité d'injures et autres propos, comme du peu de courage qu'ils avaient, et de résistance contre leurs armes, et que le jour venant ils le sentiraient à leur ruine. Les nôtres aussi ne manquaient de répartie, leur disant

PREMIIilRKS RKNCONTRRS AVEC LES IROQIJOIS. HO

ffu'ils vrrraioiit des circLs d'arnios ([U(; jamais ils n'avaient vnes et tout plein d'autres diseours.

« lie jour venu, mes compagnons et moi étions toujours couverts, de peur (pie les (uinemis ne nous vissent, préparant nos armes le mieux (ju'il nous était possible. Après (juc nous fûmes armés, nous prîmes chacun une arquebuse et descendîmes à terre. Je vis soriir les enn(3mis de leur barricade; ils étaient près de deux cents hommes forts et robustes qui venaient au petit pas au-devant de nous, avec une gravité et assurance qui me contenta fort ; à la tête desquels il y avait trois chefs.

« Les nôtres aussi allaient en même ordre, et me dirent que ceux qui avaient trois grands pennaches étaient les chefs, et que je fisse ce que je pourrais pour les tuer. Aussitôt que fûmes à terre ils commencèrent à courir environ deux cents pas vers leurs ennemis qui étaient de pied ferme, et n'avaient encore aperçu mes compagnons qui s'en allèrent dans les bois avec quelques sauvages. Les nôtres commencèrent à m'appeler à grands cris; pour me donner passage ils s'ouvrirent en deux, et me mis à leur tête, marchant environ vingt pas devant, jusqu'à ce que je fusse à trente pas des ennemis qui firent halte en me contemplant, et moi eux. Comme je les vis s'ébranler pour tirer sur nous, je couchai mon arquebuse en joue et visai droit à un des trois chefs, duquel coup il en tomba deux par terre, et un de leurs compagnons qui fut blessé. J'avais mis quatre balles dedans mon arquebuse. Les nôtres, ayant vu ce coup si favorable pour eux, commencèrent à jeter de si grands cris qu'on n'eût ouï tonner, et cependant les flèches ne manquaient de part ni d'autre.

ce Les Iroquois furent fort étonnés que si promptement deux hommes avaient été tués; comme je rechargeais, l'un de mes compagnons tira un coup de dedans le bois qui les surprit derechef de telle façon, voyant leurs chefs morts, qu'ils perdirent courage, se

mirent en fuite et abandonnèrent le champ et leur fort, s'en fuyant dedans le profond des bois, où, les poursuivant, j'en fis demeurer d'autres encore. Nos sauvages en tuèrent aussi plusieurs et en prirent dix ou douze prisonniers. Le reste se sauva avec les blessés. Il y en eut des nôtres quinze ou seize blessés à coups de flèche, qui furent promptement guéris. Après que nous eûmes la victoire, ils s'amusèrent à prendre le maïs et les farines des ennemis et aussi leurs armes qu'ils avaient laissées pour mieux courir. Et ayant fait bonne chère, dansé, chanté, trois heures après nous nous en retournâmes avec les prisonniers. Le lieu où se fît cette charge est par 43 degrés et quelques minutes de latitude, et le nommai le lac de Champlain.

« Après avoir cheminé huit lieues, sur le soir ils prirent un des prisonniers à qui ils firent une harangue des cruautés que lui et les siens avaient exercées à leur endroit, et qu'au semblable il devait se résoudre d'en recevoir autant, et lui commandèrent de chanter, s'il avait du courage, ce qu'il fit, mais avec un chant fort triste à ouïr. Cependant les nôtres allumèrent un feu et comme il fut bien embrasé ils prirent chacun un tison et faisaient brûler ce pauvre misérable peu à peu pour lui faire souffrir plus de tourments. Ils me sollicitaient fort de prendre du feu et de faire comme eux, mais je leur remontrai que nous n'usions point de ces cruautés et que s'ils voulaient que je lui donnasse un coup d'arquebuse j'en serais content. Ils dirent que non et qu'il ne sentirait point de mal. Je m'en allai d'avec eux comme fâché de voir tant de cruautés qu'ils exerçaient sur ce corps.

« Comme ils virent que je n'en étais pas content, ils m'appelèrent et me dirent que je lui donnasse un coup d'arquebuse, ce que je fis sans qu'il en vît rien. Après qu'il fut mort, ils lui ouvrirent le ventre et -etèrent ses entrailles dans le lac, puis lui coupèrent la tête, les bras et les jambes et réservèrent la peau de la tête qu'ils avaient écorchée, comme ils avaient fait

PnKMlftHKS niCNCONTRRS AVKC F.RS IROQIJOIS. 121

(1(> tous les .lulics (pTils îivaicnl, tués .'i la chargo.

« Ai)rès cette exéculioii l'iiilc, nous nous mîmes en chemin pour nous eu rcilourucM', c(î ([iie nous fîmes avec uue telle diligence ([ue chaque jour nous faisions vingl-einq et trente lieues dans leurs canots. Comme nous i'i'iuuîs à l'eulrée d(î la rivière, il y eut quelques s."iuv;ti;es qui sonfçèreuL ([ue leurs ennemis les poursuivaient. Ce songe leur lil aussitôt lever le siège, encore ([ue le temps fût fort mauvais à cause du vent et de la pluie, et furent passer la nuit au milieu de glands roseaux (|ui sont dans le lac Saint-Pierre. Deux jours après, arrivâmes à notre habitation. Le lendemain je fus avec eux dans leurs canots k Tadoussac. Approchant de terre, ils prirent chacun un bâton où au bout étaient pendues les têtes de leurs ennemis. Comme ils en furent près, les femmes se dépouillèrent toutes nues et se jetèrent à l'eau, allant au-devant des canots pour prendre ces têtes et les pendre à leur col comme une chaîne précieuse. Quelques jours après ils me firent présent d'une de ces têtes et d'une paire d'armes de leurs ennemis, pour les conserver afin de les montrer au roi, ceque je leur promis, pour leur faire plaisir. »

Après cette expédition, Champlain résolut de repasser en France pour informer M. de Monts des travaux entrepris à Québec, et des découvertes effectuées pendant les quinze mois de son séjour au Canada. Reçu par le roi Henri IV avec bienveillance, il lui fit le récit de ses expéditions et lui présenta une ceinture en porc-épic, œuvre des femmes Algonquines. Mais le privilège de la traite des castors, accordé pour un an à M. de Monts, ne fut pas renouvelé, par suite des plaintes des marins basques, bretons et normands, dont ce monopole empêchait les opérations commerciales aux terres neuves.

M. de Monts et la compagnie au nom de laquelle avait été créé l'établissement de Québec ne voulurent pas néanmoins abandonner leur œuvre, et ils ar-

mèront deux navires, dont le commandement fut remis à Champlain et Dupont Gravé. Le premier était chargé du gouvernement de la colonie et de la découverte des contrées environnantes ; le second devait continuer comme par le passé la traite des pelleteries à Tadoussac. Ayant embarqué avec eux un certain nombre d'ouvriers, ils partirent de Honfleur le 18 avril 1610 et arrivèrent le 26 mai à l'embouchure de la rivière Saguenay. Les Montagnais y attendaient Champlain, pour l'emmener encore avec eux guerroyer contre les Iroquois. Ils lui apprirent que des Algonquins et des Hurons, au nombre de quatre cents, les rejoindraient à l'entrée de la rivière qui conduisait au territoire ennemi.

Le 19 juin, l'infatigable explorateur était au rendezvous, et un éclaireur l'informait qu'un parti d'une centaine d'Iroquois s'était retranché à peu de distance. Accompagné de quatre Français et de ses sauvages alliés il se dirigea vers le fort des ennemis à travers bois, étangs et marécages, dans l'eau jusqu'aux genoux et en proie aux moustiques. Leurs nuées étaient si épaisses qu'elles ne permettaient pas aux hommes de reprendre haleine « tant elles les persécutaient et si cruellement que c'était chose étrange. »

Comme les sauvages, plus agiles, avaient pris les devants, leurs hurlements lorsqu'ils découvrirent les retranchements des adversaires servirent aux Français qui s'égaraient dans les fourrés à se diriger vers le lieu de l'action. Leur arrivée fut saluée par les alliés de cris étourdissants. La barricade des Iroquois était faite de gros arbres disposés les uns près des autres, en rond, forme ordinaire de leurs forteresses. Les assaillants s'approchèrent et commencèrent l'attaque à coups de flèches et d'arquebuses. Au fort du combat Champlain fut blessé d'une flèche au cou ; il arracha l'arme, qui était garnie à son extrémité d'une pierre très aiguë. Un de ses compagnons eut le bras traversé. JjCS Iroquois épouvantés par les armes à feu se jetaient

PREMII>.RES RRNCONTRRS WEC LKS mOQUOIS. 123

k torro ;i chaciue (l(''l()ii;ili(»ii, mais I(mii*s l)arric<iflos (';l.ai(Mil. solides et les rmiii liions coimrKinçaient h. rnan- ([ucr lors(|iio ([uol(|ii('s Irailarits fi'uiirais (jui stalionnaicnl à \\\u) ['wAia (\r là, attirns par le brnitde laluUe, act'otirurcnl, au secours de leurs compatriotes. Des |)i<Mix arrachés firent dans la palissade une brèche qui j)ermit d(; donner l'assaut. Une trentaine de sauvages se précipitaient alors avec Cliamplain et ses compap^nons dans le fort, et ce ([ui restait des ennemis prenait la fuite. Ils n'allèrent pas loin, car ils étaient aussitôt dc'pèchés par ceux qui étaient restés au dehors et le peu qui s'en échappa se noya dans la rivière. Les Algonquins et les Montagnais avaient de leur côté une cinquantaine de blessés et trois tués. Ils écorchèrent les têtes de leurs ennemis morts et coupèrent un des corps par quartiers pour le manger. Ils avaient fait une quinzaine de prisonniers: ils en brûlèrent trois le même jour avec les raffinements de barbarie que l'on connaît ; les autres furent conservés pour mourir à l'arrivée dans les tribus par la main des femmes et des filles qui ne se montraient pas moins inhumaines que les hommes et les surpassaient encore en cruauté. Champlain eut pour sa part de butin un de ces misérables auquel il évita le supplice et qui, profitant d'un défaut de surveillance, s'enfuit quelques jours après. De retour à Québec, le mauvais état des affaires, gâtées par la liberté de la traite et la concurrence, les pertes éprouvées par M. de Monts et la mort de Henri IV dont la nouvelle fut apportée par des commerçants, décidèrent Champlain à repasser en France. Le 27 septembre il débarquait à Ronfleur et le 29 décembre il signait à Paris son contrat de mariage avec Hélène Boullé, dont le père était secrétaire de la Chambre du Roi. A cet acte assistait comme témoin M. de Monts, qui portait encore le titre de lieutenant général.

Au printemps de 1611, Champlain repartait pour Québec où il apprenait que plusieurs Français avaient çléjà remonté le fleuve Saint-Laurent jusqu'au sauK

Saint-Louis pour y attendre les sauvages qui devaient y descendre avec des pelleteries.

Afin d'assurer la sécurité de ce commerce, il résolut de bâtir un fort au-dessous du sault et il choisit pour emplacement une île où trente ans après devaient s'élever les premières maisons de Montréal.

Après avoir reçu les Hurons et les Algonquins venus pour la traite et leur avoir promis de visiter leur pays dans le courant de l'année suivante, l'intrépide voyageur regagnait Québec et les nouvelles qu'il y apprenait le décidaient à retourner promptement en France. Le 11 août il débarquait à la Rochelle.

M. de Monts s'était retiré en Saintonge, à Pons dont il était gouverneur, et avait renoncé à s'occuper de la colonie. Champlain s'adressa, dans ces circonstances, à Charles de Bourbon, comte de Soissons, qui obtint de la reine régente le titre de lieutenant général au pays de la Nouvelle-France. Par commission du 15 octobre 1612 il nommait Champlain son lieutenant, mais sa mort survenue quelques jours après, le 1*''' novembre, remettait tout en question. Son neveu, le prince de Condé, à la sollicitation de l'explorateur, voulut bien donner sa protection à son entreprise, se fît nommer vice-roi le 20 novembre 1612 et, comme son prédécesseur, le choisit pour lieutenant. Il lui conféra à ce titre le gouvernement militaire et politique du pays de Canada et lui donna charge de former une association entre les personnes qu'il jugerait les plus capables de servir à la fois la colonisation et le commerce.

Malgré tous ses efforts, le nouveau gouverneur ne parvint pas à créer cette association, mais il obtint du prince le privilège de la traite pour trois navires de Normandie, un de la Roclielle et un de Saint-Malo. Chacun des vaisseaux devait remettre à la colonie un vingtième des pelleteries qu'il embarquerait, et fournir six hommes qui seraient employés à la guerre ou à la découverte.

PRRMlftlŒS HKNCONTUKS AVMC LKS TROQUOIS. \2')

Rovcmi à Quôlxîc l(* 7 mai KJllî après une a])Sonco (le (I(Mi\ ans,Chain|)laiii Iroiivait la colonie en bon ('l.il. Toujours aniuin do la passion d(3s oxploiations avcrilur('us(>s, il se rendait an sault SainL-Louis et remontait larivière des Outaouais, dont 1(îs rapides augmentaient singulièrement les difficultés et les dangers du voyage. 11 fjiillit s'y noyer.

u Le dernier de mai, dit-il, nous passâmes un sault qui est rempli de pierres et rochers, où l'eau court (le grande vitesse; et nous fallut traîner nos canots à bord de terre avec une corde. A demi-lieue de là, nous en passâmes un autre petit à force d'avirons, ce qui ne se fait sans suer. Il y a une grande dextérité à passer ces saults pour éviter les bouillons et brisants qui les traversent, ce que les sauvages font d'une telle adresse qu'il est impossible de plus, cherchant les détours et lieux plus aisés qu'ils connaissent à l'œil.

« Le samedi 1" juin nous passâmes encore deux autres saults, le premier contenant demi-lieue de long et le second une lieue, où nous eûmes bien de la peine car la rapidité du courant est si grande qu'elle fait un bruit effroyable et, descendant de degré en degré, forme une écume si blanche partout que l'eau ne paraît aucunement. Ce sault est semé de rochers; quelques îles sont çà et là couvertes de pins et cèdres blancs. Ce fut là où nous eûmes de la peine, car ne pouvant porter nos canots par terre à cause de l'épaisseur du bois, il nous les fallait tirer dans l'eau avec des cordes, et, en tirant le mien, je me pensai perdre à cause qu'il traversa dans un des bouillons, et si je ne fusse tombé favorablement entre deux rochers, le canot m'entraînait, d'autant que je ne pus défaire assez à temps la corde qui était entortillée à l'entour de ma main, qui me l'offensa fort et me la pensa couper.

« Un sauvage vint après pour me secourir, mais j'étais hors de danger ; et ne faut s'étonner si j'étais curieux de conserver notre canot, car s'il eût été perdu il fallait demeurer là et attendre que quelques

sauva c;os passassent par là, qui est une pauvre attente à ceux qui n'ont de quoi dîner et qui ne sont accoutumés à telle fatigue. »

Le voyage fut continué dans ces conditions de dangers et de privations jusqu'à l'île où s'étaient cantonnés les Algonquins auxquels Champlain rendait visite. Ils lui firent le meilleur accueil tout en paraissant fort surpris de ce qu'il avait pu remonter le cours de la rivière, et leur chef donna un grand festin pour lui souhaiter la bienvenue. Les convives arrivèrent chacun avec son écuelle de bois et sa cuiller ; sans ordre ni cérémonie ils s'assirent par terre dans la cabane et le chef leur distribua une manière de bouillie faite de maïs écrasé entre deux pierres avec de la chair et du poisson coupés par petits morceaux, le tout cuit ensemble sans sel. Notre voyageur, qui ne voulait pas de leur bouillie « à cause qu'ils cuisinent fort salement », leur demanda du poisson et de la viande pour les accommoder à son goût.

Champlain avait alors l'intention, sur les indications mensongères d'un de ses compagnons, de gagner la mer qu'il croyait à peu de distance. Convaincu de l'imposture de cet homme par les renseignements que lui donnèrent les indigènes, il ne lui restait plus qu'à revenir sur ses pas; mais le retour ne s'accomplit pas sans incidents. A dix ou douze lieues de l'île où ils avaient été si cordialement accueillis, les Français avaient été rejoints par une soixantaine de canots Algonquins chargés de pelleteries pour la traite au sault Saint-Louis. Au coucher du soleil toute la bande s'arrêta pour camper dans une île boisée; mais au milieu de la nuit un sauvage, songeant que les ennemis l'assaillaient, se leva en sursaut et se prit à courir vers l'eau en criant : « On me tue ! » Les autres s'éveillèrent tout étourdis et croyant être attaqués par les Iroquois se jetèrent à corps perdu dans la rivière, ainsi qu'un des Français qui s'imagina qu'on allait lassommer. Le bruit alarma Champlain et ses compagnons ;

PRRMll'RES RENCONTRES AVEC LES IROOnOIS. 127

ils ('(uii'iirciil ;iii secours des Ali<()ii([tiiMS, mais Iciic surprise fuL extrême en les voyant se (lél)attre dans le courant sans cause a|)|)ar(Mite. Ils parvinrent, non sans peine, à calmer cette païuipie <[ui se :t(!rmina par des rires et des railleries.

Après un court séjour h Québec, Cham[)lain se (l('ci(la A. rcîpasser encore en France, où l'appelait la (livreuse des intiTéts de la petite colonie. Oràce à la l)rotection du prince de Condé, il parvint cette fois à formerune société dans laquelle entrèrentde gros marchands de Saint-Malo et de Rouen ; sa durée était fixée à onze années. Tout le cours de l'an iCAA fut occupé par ces négociations et Champlain ne put faire voile pour l'Amérique que le 24 avril 1015; il emmenait avec lui quatre religieux de l'ordre des Récollets, qui allaient s'établir au Canada, les pères Jamay, Dolbeau, Joseph Le Caron et le frère Duplessis. Le père Jamay s'installaà Québec, où fut élevée une petite chapelle; le père Dolbeau se rendit à Tadoussac pour instruire les Montagnais et les autres tribus sauvages qui venaient y faire la traite ; le père Le Caron eut pour sa partie pays des Hurons. Une douzaine de Français l'y accompagnèrent pour commercer avec les Peaux- Rouges.

Peu de temps après le père Le Caron, Champlain se mettait en route avec quelques hommes pour les mêmes contrées. Il parvenait cette fois jusqu'aux bords du lac Huron, auquel il donna le nom de mer Douce, en raison de son étendue : cette vaste nappe d'eau a près de 300 lieues de long et 50 de large. 11 visita le pays des Hurons qui lui firent bon accueil et prit part avec eux à une nouvelle expédition contre les Iroquois. C'était un moyen pour lui de parcourir et de reconnaître tout ce domaine où la colonisation devait s'étendre un jour.

Pour arrivera, rejoindre, l'ennemi il fallut traverser, pendant trente-cinq jours de marche, les forets et les plaines qui séparaient le lac Huron du lac Ontario, sur

la rive méridionale duquel on trouva une bourgade dont on fit le siège. Elle était entourée de quatre rangées de palissades hautes de trente pieds et affermies par de gros arbres dont les branches entrelacées constituaient un sérieux obstacle pour l'assaillant. Par suite de l'indiscipline des Hurons qui n'agissaient qu'à leur volonté et n'écoutaient aucun conseil, l'attaque échoua, malgré les armes à feu des Français ; Champlain y reçut deux blessures aux jambes.

Un secours de cinq cents hommes que les Hurons attendaient n'étant pas arrivé et les escarmouches autour du village restant sans résultat, il fallut se résigner à la retraite. On emporta les blessés dans des paniers : « ils étaient mis là dedans plies et garrottés de telle façon qu'il était impossible de se mouvoir. » Et ce n'était pas sans leur faire ressentir de grandes douleurs. « Je le puis certifier, dit Champlain, ayant été porté quelques jours sur le dos d'un de nos sauvages, ainsi lié, ce qui me faisait perdre patience ; aussitôt que je pus avoir la force de me soutenir, je sortis de cette prison. »

La retraite s'effectua sans encombre, les ennemis ayant dès la première heure renoncé à la poursuite.

Après avoir passé, un peu malgré lui, l'hiver au milieu de ces peuplades, visité les bords du lac Nipissinget rétabli la paix qu'un meurtre avait compromise entre ses hôtes et les Algonquins, Champlain redescendit àQuébec où il arriva le 15 juillet 1616. Dans un conseil tenu avec les Récollets et six des habitants les plus intelligents il fut reconnu que malgré tous les efforts on n'abou tirait à rien si l'on ne fortifiait pas la Nouvelle-France en augmentant le nombre de ses habitants, en obtenant la liberté de la traite et en accoutumant les sauvages à la vie sédentaire, qui permettrait seule d'avoir sur eux une action efficace. Champlain, dont les traversées ne se comptaient plus, revint encore une fois en France, avec les pères Jamay et Le Caron, pour défendre la

IMiKMIKUKS HIDNCONTIIKS AVKC LKS lUOUlJOlS. 129

cause «le l;i c-oloiiie, in;iis il s(! Iicurta coinrno diiiis SCS |)i('iMicrs voyages aux diriicultés etaux opposilions suulev(''('s i)ar des inarcliands ([ui n'avaient d'anlre iUM'occupation que les avantages de la traite et le prompt retour tles navires pour assurer récoulement des pelleteries. Les troubles de la Régence coinpli([uaient encore la situation : le i)rince de Coudé, vice-roi de la Nouvelle-France, était à la Bastille; le maréchal de Tliémines fut chargé de le remplacer comme lieutenant du Roi. Coudé, qui recevait 3.000 livres par an de la société constituée pour l'exploitation de la colonie, prétendait continuer à toucher cette somme ; Thémines réclamait là-dessus 1.500 écus, et de son côté l'intendant de l'amirauté voulait qu'une partie de cet argent fût employée à l'avantage de l'œuvre entreprise dans le nouveau monde. Toutes ces contestations furent renvoyées devant le Conseil du Roi et de là aux cours du Parlement. Elles se continuaient encore en 1G17, pendant que Champlain retournait au Canada. Il emmenait avec lui la première famille ayant l'intention de s'y lixer sans idée de retour, celle de Louis Hébert, apothicaire, qui avait déjà fait partie de l'expédition de Poutrincourt et qui « prenait grand plaisir au labourage de la terre. » Hébert s'établit avec les siens sur un terrain compris aujourd'hui dans la haute ville de Québec, y éleva une habitation et donna, en se livrant à la culture, un exemple qui ne fut malheureusement pas assez suivi.

Cette fois la traversée fut longue, et l'on n'arriva au port qu'après avoir épuisé presque toutes les provisions. D'autre part à Québec la disette était grande, le scorbut y avait atteint plusieurs colons et la poudre commençait à manquer. A l'automne, Champlain franchit encore l'Océan avec le père Dolbeau pour tacher d'éclairer les principaux associés sur la situation et en obtenir des secours.

Pendant l'hiver, deux hommes de l'habitation de Québec furent tués par les sauvages, qui manifestèrent

130 LA NOUVELLIL-FRANCE.

rintention de se défaire de tous ces étrangers. Prévenus par le frère Duplessis auquel un indigène converti révéla le complot, les habitants se retranchèrent dans un petit fort en bois. On finit par se réconcilier : un des coupables fut livré avec deux otages, et des présents de peaux et de grains de porcelaine rachetèrent le meurtre commis.

En France, Champlain, malgré toutes ses démarches, ne pouvait rien obtenir des associés et en 1618 il ramenait à Québec le père Dolbeau, avec quelques nouveaux colons décidés à tenter la fortune dans ce pays nouveau et à cultiver les terres qui leur seraient concédées. Il repassait la même année en France, où il retrouvait les mêmes difficultés que dans ses précédents voyages : tracasseries, lésineries, délais du cùté des associés ; jalousies, procès, empiétements de la part des marchands étrangers à la compagnie; indifTérence de la Cour qui ne pouvait ni ne voulait s'occuper de ces possessions lointaines. Le temps se passa envovages, en envois de secours insuffisants, en luttes acharnées entre sociétés concurrentes, entre catholiques et huguenots, jusqu'à l'arrivée du cardinal de Richelieu au ministère. Devenu grand maître et surintendant général de la navigation et du commerce, il prit sous sa protection la colonie de la Nouvelle-France, et le 29 avril 1627 il signait l'acte d'établissement de la Compagnie des cent associés.

Aux termes de cet acte, la Compagnie s'engageait a envoyer annuellement deux ou trois cents hommes à la colonie, à les y loger et entretenir pendant trois ans ; ce temps expiré, elle devait assigner à chaque colon une quantité de terre défrichée suffisante pour sa famille, et lui fournir le blé nécessaire pour les premières semences. En retour, le roi lui accordait à perpétuité le fort et l'habitation de Québec avec tout le pays de la Nouvelle-France, « y compris la Floride, que les prédécesseurs de Sa Majesté avaient fait habiter », le droit de fabriquer des armes, de bâtir et

IMIKMIKIŒS IIKNCONTUKS AVKC I.liS lUOQUOIS. i'M

forliliiii- tlds places, de (lisl,iil)iici' l(^s loi'iiîs, h; Ir.ilic. dos cuirs, peaux et |)clleLeries ; et, [)Our (piinzeans, le monopole du conunerce (jui se pouvait faire dans l'intérieur du pays.

La pèc^iu; des nioi'ues et des baleines était toutefois réservée et déclarée libre ])our tous les Français, et les iiabilauls qui ne seraient pas nourris et (întretenus })ar la Conii)a|z;nie étaient autorisi's à faire la traite avec les sauvages, à. la condition que les pelleteries seraient livrées aux associés ou à leurs commis, tenus de les payer à un prix déterminé.

Pour favoriser la colonisation, le roi déclarait que tout artisan qui exercerait son métier pendant six ans dans la Nouvelle-France serait réputé maître et pourrait tenir boutique à Paris et autres villes ; que pendant quinze ans toutes les marchandises provenant de la colonie seraient exemptes d'impôts; que les descendants des Français qui se fixeraient dans le pays, ainsi que les sauvages qui embrasseraient la foi catholique, seraient censés et réputés naturels Français et jouiraient dans la mère patrie de tous les droits attachés à cette qualité sans être tenus de remplir aucune formalité de naturalisation.

La société, qui avait à sa tête le cardinal de Richelieu et le marquis d'ElTiat, surintendant des finances, comptait parmi ses membres le commandeur de Razilly, Ghamplain, le célèbre imprimeur Sébastien Cramoisy, l'abbé de la Madeleine et les principaux marchands de Paris, de Rouen, de Dieppe et de Bordeaux. Elle donnait les plus belles espérances pour l'avenir de l'œuvre entreprise, et le zèle des associés se manifestait dès 1628 par l'envoi de quatre navires sous la direction du sieur de Roquemont, membre de la Compagnie. Un cinquième était frété pour le compte des Jésuites, chargés d'envoyer des missionnaires à la Nouvelle-F'rance, sur la demande des Récollets euxmêmes, qui ne pouvaient suffire à la conversion des peuplades avec lesquelles on était sntré en relations.

Malheureusement la petite flotte fut attaquée et prise à l'entrée du Saint-Laurent par les Anglais, que conduisaient des huguenots réfugiés, originaires de Dieppe, les frères Kertk. La guerre étant déclarée entre le cabinet de Londres et la France, l'aîné des frères, David Kertk, avait obtenu une commission du roi d'Angleterre et armé plusieurs navires avec lesquels il résolut de s'emparer de la Nouvelle-France. Arrivé au cap Tourmente, entre Tadoussac et Québec, il y détruisit les quelques maisons ainsi que les étables et le bétail qui s'y trouvaient, puis il chargea des Basques prisonniers de porter à Champlain une lettre dans laquelle il l'informait qu'ayant obtenu mission du roi de la Grande-Bretagne de prendre possession du Canada et de l'Acadie, il était arrivé à ïadoussac avec dix-huit navires, qu'il avait capturé les vaisseaux chargés d'apporter des provisions à la colonie et que les Français n'ayant plus de vivres devaient se rendre afin d'éviter une effusion de sang inutile.

A cette sommation, Champlain, d'accord avec Dupont Gravé et les autres habitants, répondit avec une noble fierté : « Monsieur, ayant encore des grains sans ce que ce pays fournit, et sachant très bien que rendre un fort et habitation en l'état que nous sommes maintenant, nous ne serions pas dignes de paraître devant notre roi, vous estimerez plus notre courage en attendant de pied ferme votre personne avec vos forces, que si nous abandonnions lâchement une chose qui nous est si chère, sans voir l'essai de vos canons, approches, retranchements et batteries contre une place que je m'assure que la voyant et reconnaissant vous ne jugerez pas de si facile accès comme l'on vous aurait pu donner à entendre. Nous attendons d'heure à autre pour vous recevoir, et empêcher si nous pouvons les prétentions qu'avez eues sur ces lieux, hors desquels je demeurerai, Monsieur, votre serviteur. »

Depuis trois ans, la colonie dont la détresse était

IMlKMliaiES IIKNCOINTHKS AVKC I.KS IIIOOOOIS. ]r\

(îxlrome n'avait i'e(;ii ni vivr(!S ni munitions; il n'y jiviiil. (iiic ciiKiniinLc, livres (le poudre dans les magasins et la faniint' (Hait i)ro(:he , mais, suivant l'expnjssiori (le Cliain[)lain, « en ces occasions bonne mine n'est l»as défendue. »

Kertk, convaincu ([u'il allait se heurter ix une résis- UuH'A) déses[)érée, prélrra remettre l'attaque au niojncnt où la disette aurait l'ait son œuvre; il brûla les barques qu'il avait trouvées à Tadoussac et regagna le go Ile Saint-Laurent.

Ciiamplain, do son côté, prit toutes ses précautions l)our l'aire duicr le plus longtemps possible le peu de vivres ([ui lui restait ; la pèche, la chasse, la récolte faite par la famille Hébert, des racines que l'on allait chercher dans les bois, quelques morceaux de venaison doimés par les sauvages empêchèrent la colonie de mourir de faim pendant l'hiver; mais l'année suivante, lorsque les frères Kertk revinrent avec leur flotte, il ne restait plus rien, ni vivres, ni poudre, ni moyens de défense. Ils firent savoir à Champlain qu'ils connaissaient le triste état dans lequel il se trouvait et lui demandèrent la remise, aux conditions les plus honorables, du fort de Québec.

On était arrivé au 16 juillet 1629; il ne restait aucun espoir de secours; Champlain réclama son transport en France avec ses compagnons et les religieux, le droit de sortir du fort avec armes et bagages et des vivres en échange de pelleteries. Ces conditions accordées, Québec fut remis aux Kertk, qui en prirent possession. Suivant reçu délivré par eux voici tout ce qui se trouvait tant au fort qu'à l'habitation : « 7 canons, 7 pierriers, 51 boulets, 40 livres de poudre a canon, 30 livres de mèches, 15 mousquets, 4 arquebuses, 10 hallebardes, 12 piques, 5 à 6 milliers de plomb, 52 armures, 2 pétards de fonte verte, une vieille tente et quehiues ustensiles de ménage. »

Les prisonniers furent embarqués sur un des vaisseaux des Kertk qui leur permirent, selon l'énergique L — La Nouvelle-France. 8

expression d'un brillant écrivain canadien, « d'aller redire en France que sous tous les cieux et par tous les temps il se pouvait trouver dos hommes dont la mission consistait à trahir et à humilier la patrie. » (Faucher de Saint-Maurice.)

De 1608, date de la fondation de Québec, jusqu'à 1G29, alors que Champlain, réduit à la dernière extrémité, rendait la colonie, de nombreux navires avaient été envoyés à la Nouvelle-France; ils y avaient amené des hommes que la traite des fourrures avait occupés à peu près uniquement et dont la plupart étaient allés vivre chez les sauvages dont ils prenaient les habitudes vagabondes; quelques arpents de terre défrichés, cinq ou six cabanes à l'île du Cap-Breton, une douzaine à Québec, deux ou trois dans l'île de Montréal, à Tadoussac et aux Trois- Rivières, tels étaient les tristes résultats acquis ; ils étaient dus à la négligence et à la mauvaise volonté des compagnies successivement créées, qui sans jamais tenir compte des obligations attachées à leur monopole, se contentaient des bénéfices de la traite ; c'était malgré elles que Champlain avait bâti le fort et amené quelques familles qui s'étaient vouées au défrichement des terres : « tout ceci se faisait à dessein de tenir toujours le pays nécessiteux et d'ôter le courage à chacun d'y aller habiter, pour avoir la domination entière. »

La conséquence était fatale : au moment où les frères Kertk arrivaient devant Québec, il ne se trouvait dans toute la contrée qu'une soixantaine de Français; leurs moyens de résistance étaient nuls et la misère à laquelle ils se voyaient réduits était telle qu'ils en arrivaient à considérer comme leur sauveur un ennemi qui se présentait à eux avec des vivres.

Ramené en France, Champlain y apprenait que la paix avait été signée avec l'Angleterre deux mois avant le jour où il avait rendu Québec. Informé du fait, Richelieu réclama aussitôt la restitution du Canada à la France. Comme ralVaiio traînait en

PnRMlI>nRS nRNCONTRRS A VF/; IJ<:S IROOnOIS. 135

loiii;uoiii', il se décida à employer rari^niment le plus capable (1(^ convaincre les Anj^Iais : il lit armer en i;uerre une llolte do dix navir(!s pour aller reprendre ])()ssession, au besoin par la force, d'une colonie dont la |)ropriété ne nous était môme pas contestée. La iKMivolle, portée fi l^ondres, y produisit rcfï'nt attendu ; ])ar traité du ^9 mai 103^ le roi d'Angleterre s'engageait à restituer tous les lieux occupés par ses sujets iwi la Nouvelle-France, l'Aculie et le Cnnada, ordonn;iit à ceux qui commandaient à Port-lloyal, au fort de Québec et au caj) lireton de remettre ces postes aux officiers nommés par le roi de France, et prescrivait de réparer les dommages causés à tous ceux qui avaient des intérêts à Québec au moment de la prise. Le 13 juillet 1032 Québec était remis aux Français. Champlain y retournait en 1633, comme lieutenant du Cardinal, avec trois vaisseaux portant deux cents personnes, marins et colons, des marchandises, des armes et des provisions en abondance. Dès son arrivée, il rétablissait les bonnes relations avec les Montagnais, les Algonquins et les Hurons que la morgue et les allures cassantes des Anglais avaient éloignés. Il envoya des missionnaires au milieu de ces tribus, qu'il importait d'amener peu à peu à la civilisation. Quelques Hurons descendirent le fleuve pour la traite en 1634; moyennant de nombreux présents ils consentirent à emmener chez eux les pères de Brébeuf et Daniel. Ceux-ci, parvenus à la bourgade de la tribu, s'y installèrent de leur mieux dans une cabane. Les sauvages venaient admirer les objets qu'ils avaient apportés d'Europe, des aimants, des miroirs, des outils de menuiserie, mais ce qui les plongeait dans l'admiration c'était l'horloge marquant les heures et dont la sonnerie les émerveillait. Ils l'appelaient le capitaine du jour. « Quand elle sonne, écrivait le père de Brébeuf, ils disent qu'elle parle ; ils demandent, quand ils nous viennent voir, combien de fois le capitaine du jour a parlé ; ils nous interrogent sur son

manger. Ils demeurent des heures entières afin de la pouvoir ouïr parler. Ils demandaient, au commencement, ce qu'elle disait. On leur répondit deux choses qu'ils ont fort bien retenues : l'une que quand elle sonnait à quatre heures du soir pendant l'hiver, elle disait: « Sortez, allez-vous en, afin que nous fermions la porte», car aussitôt ils lèvent le siège et s'en vont; l'autre qu'à midi elle disait ; « Sus, dressons la chaudière. » Et ils ont encore mieux retenu ce langage, car il y a des écornifleurs qui ne manquent pas de venir à cette heure-là pour participer à notre sagamité. »

En 1634, plusieurs colons bâtissaient un fort et des habitations aux Trois-Rivières, entre Québec et l'île de Montréal ; c'était un endroit fréquenté par les Monta gnais et les Algonquins qu'y attirait l'abondance du gibier.

Grâce à l'influence de Richelieu et à l'actif concours de la Compagnie des cent associés les envois de colons se continuèrent assez rapidement et de généreux protecteurs, comme le marquis de Gamache, le commandeur de Sillery, la duchesse d'Aiguillon, les dames de la Peltrie et de Bullion, contribuèrent bientôt par des dons considérables à la fondation d'institutions de bienfaisance et d'un collège à Québec.

C'est au milieu de ces créations, en grande partie dues à son infatigable initiative, que le fondateur de la colonie, atteint d'un mal qui ne pardonne pas, s'afi'aissait et tombait pour ne plus se relever. Frappé de paralysie, il mourait le ^5 décembre 1635, après deux mois et demi de souffrances, témoignant jusqu'à sa fin du profond intérêt qu'il portait aux familles venues avec lui dans cette nouvelle patrie. Sa femme, restée en France, acheva sa vie en 1654 dans un monastère d'Ursulines à Meaux.

Champlain mourait aimé et respecté de tous ceux qui l'avaient approché et qui s'accordaient à lui reconnaître une constance, une fermeté et un désintéressement admirables, en même temps que la foi hi

PUKMII>,UKS RENCONTRKS AVEC LES IHOQUOIS. 1 .'H

l)Ius vive (Ijins l'oniivre qu'il avait poursuivie. «Tr(3nU; doux ans au[)aravant, il avait visité le Saint-Laui-ont pour la [)i-cuiiùro l'ois et formé le projet d'y planter le pavillon français sur les hauteurs de Québec. Seul il avait pors(''véré dans cotte glorieuse entreprise et en avait supporté patiemment toutes les peines et toutes les (iiriioultés. A la guerre, au milieu des conseils, dans ses longs voyages de découverte, il n'avait cessé de déployer un grand courage, une habileté remarquable et une constance que rien ne pouvait lasser. Il sut choisir avec un rare bonheur les sites où s'élèvent aujourd'hui les villes de Montréal, des Trois-Rivières, et de Québec ; il traça lui-môme les plans et surveilla l'exécution des travaux qui se firent dans ce dernier lieu. Il protégeait si soigneusement les intérêts publics et particuliers des Français et des sauvages que tous le regardaient comme un père, et qu'au milieu des contestations qu'il eut à régler il ne s'éleva jamais le moindre doute sur la droiture de ses intentions. » (Ferland.)

, Son énergie, sa persévérance assuraient à la France la possession de la magnifique vallée du Saint-Laurent; ses découvertes depuis Québec jusqu'aux grands lacs le mettaient au rang des plus illustres pionniers du nouveau monde ; sa prévoyance et son activité sauvegardaient l'avenir do la colonie qu'il avait créée et qui allait se développer sous ses successeurs. Il avait bien mérité de la Patrie, et son souvenir est resté cher aux Canadiens français.

XITI

Luttes en Acadie.

Au moment où Québec affamé tombait au pouvoir des Anglais, d'autres événements se passaient en Acadi"e, où les deux nations étaient également aux prises, et le récit que nous en ont laissé les auteurs contemporains donne une étrange idée des désordres qui se produisaient dans ces contrées lointaines, où les colons, se considérant comme à peu près dégagés de tous liens envers leur pays d'origine, poursuivaient pour leur compte personnel des luttes qui rappellent celles des seigneurs au moyen âge.

Au mois d'avril 1629, le capitaine Daniel, de Dieppe, quittait cette ville, sous le congé du cardinal de Richelieu, et suivant le commandement des directeurs de la Compagnie, pour aller avec deux navires secourir et avictuailler le sieur de Ghamplain et les Français qui étaient à l'habitation de Québec. En route, il apprenait que la paix était signée avec l'Angleterre, mais qu'un Écossais, Jacques Stuart, s'était néanmoins emparé du fort de Port-Royal, élevé par Poutrincourt sur la côte d'Acadie, en avait construit un autre au port aux Baleines, dans l'île du Cap-Breton, et prétendait avoir commission du roi de la Grande-Bretagne pour interdire aux Français la pêche dans ces mers et confisquer les navires qui les fréquenteraient sans son aveu.

Le capitaine Daniel jugea qu'il était de son devoir d'empêcher que cet individu couLiuuàl d'occuper un

LUTTES KN ACAnil!). \'M}

pays îipparton.'int h la Immium;; il arma cinquanto-trois de s(^s matelots, h^s imiiiil (récliolles et se dirigea vers l'un des ])()stes occuix's par l'ennemi, fil.'ini arrivé au pori, aux Jialeines, il lit av.'mcer ses hommes vers le fort, qu'ils attaquèrent par divers endroits, avec force grenades, pots ii feu, et autres artifices. Les ennemis, se voynnt pi-essc'S, prirent l'épouvante et se présentèrent aussitôt sur leur rempart, avec un drapeau blanc en la main, demandant quartier. Daniel les fit désarmer et remplaça les étendards du roi d'Angleterre par ceux de France. Il trouva dans le fort un français, natif de Brest, qui y était retenu prisonnier jusqu'à ce que son capitaine, arrivé deux jours auparavant dans un port distant de deux lieues, eût apporté une pièce de canon qu'il avait en son navire et payé le dixième de ce qu'il pécherait. Cet homme remis en liberté, le capitaine fit raser le fort dont l'emplacement lui paraissait défectueux, et alla en construire un autre à quelque distance. Il y laissa une garnison de quarante soldats et repassa en Europe avec ses prisonniers. En 1631, il retournait pour la Compagnie à l'île du Cap-Breton.

Retenu au fort Sainte-Anne pour juger un meurtre commis par le commandant sur la personne de son lieutenant, il envoya son navire à Miscou, près de la baie des Chaleurs, afin d'y commercer avec les sauvages. Michel Gallois, de Dieppe, commandait à bord. Ce dernier eut alors avec des pécheurs un différend qui donne la mesure de la manière dont étaient respectés les privilèges accordés par le roi pour la traite et la pèche dans ces lointains parages. <( Michel Gallois, arrivé à Miscou, trouva deux vaisseaux basques, l'un de deux cent cinquante, l'autre de trois cents tonneaux, et une barque de trente-cinq tonneaux où commandait le capitaine du May , lequel dit à Gallois qu'il avait commission de Ms"" le Cardinal de faire la traite, visiter les vaisseaux qui allaient faire la pêche et reconnaître les ports et havres de ces lieux, pour lui en faire son rap-

port. Il donna avis audit Gallois que les deux vaissetiux basques n'avaient aucun congé ni commission, et que s'il le voulait assister en cette affaire ils les iraient sommer de leur montrer leurs passeports. Gallois y consentant, ils furent de compagnie à bord de l'un des deux navires, dont le maître leur montra sa commission en très bonne forme. Cela fait, ils furent à l'autre, où ils ne trouvèrent que le capitaine, nommé Jean Arnandel, de Saint-Jean-de-Luz, avec un petit garçon, ses gens étant alors tous à terre et à la pêche, lis demandèrent son congé, mais il n'avait garde de le leur montrer, car il n'en avait pas. Sa réponse fut que les congés n'étaient nécessaires que pour procurer de l'argent à ceux qui les délivrent, et que pour lui il n'avait point accoutumé d'en prendre. Du May lui fit réponse qu'il ne devait point ignorer les ordonnances de France, notamment celles de l'Amirauté qui déclarent pirates et voleurs ceux qui vont en mer sans congé ou passeport, et que le trouvant ainsi et ne le pouvant juger autre que forban, il arrêtait sa personne et son vaisseau pour l'amener en France et l'y faire juger de bonne prise ; à quoi le dit Arnandel ne se pouvant opposer supplia du May de lui laisser achever sa pêche en le retenant prisonnier pour otage ; la pêche étant faite il y aurait moins de dommages si la prise était déclarée injuste et plus de profit si elle était bonne ; ce qui fut accordé par du May, lequel aussitôt se saisit de toutes les armes et munitions du vaisseau, qu'il fit porter à son bord avec ledit Arnandel. Cela fait, du May et Gallois retournent au vaisseau avec quelques-uns de leurs hommes, et, de là, appellent les gens de l'équipage qui étaient à terre, pour les avertir de la convention faite avec leur capitaine ; à quoi un de ces Basques fit réponse que la prise et détention de leurcapitaine n'était pas grand'chose, et qu'ils pouvaient faire un autre capitaine d'un petit garçon de leur vaisseau. Du May le voulant reprendre et remontrer le tort qu'il avait de parler si désavantageusement de

LUTTKS KN ACADIE. 141

son clior, ('0 nns(HH^ ot, SOS compapjnons so -mollont Ions (Ml lougiio, ci, (;()miiu! ils oui, la l(M,(3 pr'rs du hoiirnît, i!:îii;ncnl le bas du vaisseau, se saisissent do quohiuos l)i(Hios ot inous(jucls qui y étaient restés, et avec ces arim>s se doloudont et attaquent si courageusement du May ot ses g(;ns ([ii'ils le contraignent de se retirer, avec ([ii(>l(iii(!s-iiiisdes si(;ns (jui furent blessés, lesquels il lit proniptonient ombarciuor dans sa chaloupe. Et connue ces gens avaient déjà la tête échaulTée, ne se conloutant de ce qu'ils avaient fait, ils poursuivirent encore ledit du May jusqu'à ce qu'étant retiré à son bord, il fut contraint de faire monter sur le tillac le capitaine Arnandel afin qu'il commandât à ses gens de cesser leurs violences. Mais le capitaine, se voyant libre, se jeta promptement à l'eau et tout vêtu qu'il était gagna à la nage une chaloupe où étaient quelques-uns des siens ; et ainsi se sauva de ses ennemis, desquels il eut tôt après une bonne raison, car étant rentré dans son navire, il commença à parler en capitaine et non pas en prisonnier, et par la faveur et assistance de l'autre vaisseau basque, duquel il envoya emprunter de la poudre et des armes, il vint fondre sur ledit du May, lui tira deux ou trois coups de canon et lui commanda de lui renvoyer non seulement toutes ses armes et munitions qu'il lui avait prises, mais encore celles qui étaient en son vaisseau et celui de Gallois ; autrement qu'il s'en allait les couler à fond Ce que voyant,, ils furent contraints de ce faire, n'ayant pas des forces pour résister, de façon qu'ils se trouvèrent pris par celui qu'ils venaient de prendre. »

Champlain, qui raconte cette mésaventure, ajoute qu'elle fut suivie d'une autre, causée par la malice de CCS mêmes Basques, lesquels persuadèrent aux sauvages que les français voulaient les empoisonner par le moyen de l'eau-de-vie qu'ils leur donnaient à boire, « et comme ces peuples barbares sont d'assez facile croyance, ils se jetèrent sur une chaloupe qui était proche de terre pour traiter avec eux, la rava-

gèrent et pillèrent ce qui était dedans. » Les Français ainsi maltraités des Basques et des sauvages se virent contraints de revenir avec le vaisseau du capitaine Gallois au fort Sainte- Anne.

Ainsi qu'il a été indiqué dans un chapitre précédent, Poutrincourt, cessionnaire du privilège de M. de Monts pour l'Acadie, avait amené à Port-Royal une colonie dont faisaient partie Lescarbot, Ghamplain, Dupont Gravé et d'autres hardis pionniers, mais elle avait été détruite par l'acte de piraterie de Samuel Argall. Les habitants s'étaient alors réfugiés dans les bois. Après le départ des Anglais, plusieurs revinrent, édifièrent des cabanes de troncs d'arbres et continuèrent à vivre de chasse et de pêche avec les sauvages voisins dont ils partageaient l'existence. Le fils de Poutrincourt, le sieur de Biencourt, l'avait, à sa mort, remplacé à Port-Royal, où l'entourait un singulier mélange de traitants, de pêcheurs, de soldats, d'artisans et de cultivateurs qui venaient chercher fortune et aventures dans ce nouvel établissement. Les Anglais, de leur côté, trouvant la pêche lucrative dans ces mers, songeaient à s'y installer.

La Compagnie des cent associés, constituée par Richelieu, avait reçu, dans son acte d'établissement, un immense territoire comprenant la Nouvelle-France dite Canada, depuis la Floride, « en rangeant les côtes de la mer jusqu'au cercle arctique pour latitude, et de longitude depuis l'île de Terre-Neuve tirant à l'ouest jusqu'au grand lac dit la mer Douce et au delà ». Les îles de Terre-Neuve, du Cap-Breton, de Saint-Jean, ainsi que l'Acadie étaient comprises dans cette concession. De leur côté les Anglais invoquaient un aqte de 1506, signé par le roi Jacques P% trois ans après les lettres-patentes délivrées par Henri IV au sieur de Monts, etaccordant à sir Thomas Gates, la Virginie et « autres territoires de l'Amérique entre le 34^ et le 45^ degrés de latitude septentrionale, ainsi que les îles contenues dans un espace de cent milles de la côte desdits

MlTTliS liN ACAIUIC. li-3

p.iys. » l^ii iCdl, sir Williaiii Alexandcir obton.iil du inOiiic roi l'octroi d'un territoire ([ui, sous lo nom de INouvelle-l^xosse, comprenaiL l'Acadie, les îles S;iinl,-,I(»aii et du Cap-lîrclon, ainsi (pio la Gasposie ; mais, comme le l'aisail, remar(picr Cliamplain, les commissions sur lcs(iuelles les Anglais s'appuyaient inllii^caient elles-mêmes un démenti à leur prétention, car il y clait dit expressément: « Nous leur donnons toutes les terr(!S jusciu'au Ao"" degré lesquelles ne sont point actuellement possédées par aucun prince chrétien. » Or, à cette date, le roi de France possédait au moins jusqu'au 10" degré de latitude lesdites terres, où M. de Monts gouvernait en son nom et avait fondé Port-Uoyal.

En attribuant les mêmes contrées, sous deux noms dillerents, à leurs sujets respectifs, les rois de France et d'Angleterre fournissaient à l'avance un prétexte à contestation entre leurs colonies ; mais la cause première de ces longues luttes est plus grave et plus profonde : les délimitations de territoires eussent-elles été exactes dans les actes royaux, il était impossible que les deux peuples derneurassent longtemps voisins en Amérique sans se quereller, et toutes les luttes auxquelles nous allons assister ne sont qu'une conséquence naturelle, un épisode de la rivalité constante de l'Angleterre et de la France.

La première tentative de sir William Alexander pour créer un établissement dans l'Acadie resta sans résultat ; quelques colons qu'il y envoyait en ÏG^'S n'osèrent pas même débarquer en présence de l'hostilité des sauvages dirigés i)ar Biencourt. La même année, ce dernier mourait et était remplacé par son lieutenant, Charles de La Tour, à qui il avait légué ses droits sur Port-Royal.

L'histoire des La Tour, <[ui occupent une place importante dans les débuts de la colonie, constitue dans ses péripéties un véritable drame, dont le dénouement est absolument imprévu. Claude Tuigis de îSaint-

Etienne, sieur de La Tour, avait quitté Paris avec son lils Charles, âgé de quatorze ans, poursuivre Poutrincourt dans son entreprise à la côte d'Acadie. Lorsque l'établissement fut saccagé par Argall, les La Tour se réfugièrent avec Biencourt au milieu des sauvages, pour revenir à Port-Royal après le départ des ennemis. A la mort de Biencourt, ils passèrent quatre années au cap de Sable, dans le fort Saint- Louis. Les Anglais ayant alors formé le dessein de chasser les Français de cette côte pour bénéficier seuls de la pêche et de la traite des pelleteries, Charles de La Tour adressa au roi Louis XIII une lettre dans laquelle il lui demandait sa nomination comme commandant de l'Acadie, où il espérait, avec le concours de quelques Français restés ses compagnons et des sauvages qui lui étaient attachés, se défendre victorieusement et garder le pays à la France. Cette lettre fut confiée par Charles de La Tour à son père Claude ; celui-ci partit pour la remettre au Roi, mais il fut pris en ro\ite par la flotte des Kertk qui venaient assiéger Québec. Conduit en Angleterre, Claude de La Tour, qui était huguenot, trouva bientôt à Londres, parmi ceux de sa religion, des amis qui le poussèrent à trahir son pays ; il épousa une dame d'honneur de la Reine, fut fait baronnet de la Nouvelle- Ecosse, et le même titre lui fut accordé pour son fils. En outre, sir William Alexander leur cédait tous ses titres aux terres d'Acadie, ne se réservant que le fort de Port-Royal et le droit de seigneurie. Enfin deux vaisseaux étaient mis à la disposition de Claude de La Tour pour le conduire avec sa femme dans ses nouvelles possessions.

« Arrivé à la vue du cap de Sable il se fit débarquer, il alla seul trouver son fils auquel il fît un exposé magnifique de son crédit à la cour de Londres, et des avantages qu'il avait lieu de s'en promettre. Il ajouta qu'il ne tenait qu'à lui de s'en procurer d'aussi considérables, qu'il lui apportait le Collier de la Jarretière et qu'il avait pouvoir de le confirmer dans son gouver-

LIITTKS KN ACADIK. 14:i

iiciiuMil, s'il vouliiil so (1('m;I;ii-(u- pour Sa MajesU) l>i'ilanMi([ii('. Le jciinu coinmaiidaiit, éi^^aleiuoiit surpris et (■li()([U(' (le Cl! discours, (h'clara nolLeinout à sou pèic (pTil s'i'.Uiit abusé s'il l'avait cru ca[)ablo do livrer sa [tlaco aux cnueuiis do l"I']laL, (j[u'il la cousorvoraiL au roi son maître tant qu'il aurait un soufllo de vie, qu'il estimait beaucoup l'Iionnour (lue.lui voulait faire le roi d'Angleterre, mais (pi'il ue l'aclièlerait pas au priv d'une trahison. Le père, ayant reçu cette réponse à laquelle il ne s'était pas attendu, retourna à son bord, d'oLi il écrivit le lendemain à son fils dans les termes les plus tendres et les plus pressants, mais cette leitie ne produisit encore rien. Enfin il lui fit dire qu'il était en état d'emporter par la force ce qu'il n'avait pu obtenir par ses prières, que quand il aurait débarqué ses troupes il ne serait plus temps pour lui de se repentir d'avoir rejeté les avantages qu'il lui offrait, et (pi'il lui conseillait, comme son père, de ne pas le contraindre à le traiter en ennemi. Ces menaces furent aussi inutiles que les sollicitations et les promesses. La Tour, le père, en voulut venir à l'exécution, et les Anglais ayant fait leurs approches le commandant se défendit si bien qu'au bout de deux jours le général anglais, qui n'avait pas compté sur la moindre résistance et qui avait déjà perdu plusieurs de ses meilleurs soldats, ne jugea point à propos de s'opiniàtrer davantage à ce siège. Il le déclara à La Tour le père, qui se trouva fort embarrassé. Il n'osait retourner en Angleterre, beaucoup moins en France, et le seul j^arti qui lui restait à prendre était de recourir à la clémence de son fils. Le jeune homme lui fit réponse qu'il ne voulait pas l'exposer à porter sa tète sur un échafaud en Angleterre, qu'iTlui donnerait volontiers un asile, mais qu'il ne pouvait permettre ni à lui, ni à sa femme d'entrer dans son fort, qu'au reste il leur engageait sa parole de ne les laisser manquer de rien. La condition parut un peu dure, mais il fallut s'y soumettre. La Tour lit construire à son père L — La Nouvklle-Fhance. 9

i46 LA NOUVELLË-FftANCÉ.

Tino maison à quelque distance de son fort, sur un terrain fertile, et prit soin de son entretien. » (Charlevoix.)

Rendue à la France avec le Canada en 1632, l'Acadie fut divisée en trois provinces, dont le gouvernement et la propriété furent accordés au commandeur de Razilly, au jeune La Tour et au sieur Denys. Le premier eut pour son lot Port-Royal, le second la partie de la contrée au nord de ce fort, et le troisième l'extrémité du pays, de Canceaux jusqu'à Gaspé. La Tour s'installa au fort Saint-Jean, sur la rivière de ce nom.

En 1647 M. de Razilly étant mort, le sieur d'Aunay de Charnisé obtint des frères du défunt la cession de ses droits sur Port-Royal et vint s'y installer avec l'intention d'y former un grand établissement. Des dissentiments éclatèrent bientôt entre lui et La Tour dont Port-Royal était la propriété comme successeur de Biencourt, et ils ne tardèrent pas à recourir aux armes pourvider leur querelle. Charnisé, informé que La Tour avait quitté le fort Saint-Jean avec une partie de sa garnison, jugea Toccasion favorable pour s'en emparer et y courut avec toutes ses forces. « M"'*' de La Tour y était restée, et quoique surprise avec un petit nombre de soldats elle résolut de se défendre jusqu'à la dernière extrémité, ce qu'elle fit avec tant de courage pendant trois jours qu'elle obligea les assiégeants à s'éloigner ; mais le quatrième jour, qui était le dimanche de Pâques, elle fut trahie par un Suisse qui était en faction et que M. de Charnisé avait trouvé le moyen de corrompre. Elle ne se crut pourtant pas perdue sans ressource ; quand elle apprit que l'ennemi escaladait la muraille, elle s'y montra pour la défendre à la tête de sa petite garnison. Charnisé, qui s'imagina que cette garnison était plus forte qu'il ne l'avait cru d'abord et qui craignit d'éprouver un affront, proposa à la dame de la recevoir à composition, et elle y consentit pour sauver la vie aux braves gens qui l'avaient si bien

LllTTKS KN ACAniK. 147

scc()n(l{''(^ ; mais Chaniiso no lui, pas plutôt oiilrn dans 1(> fort (|ii'il eut lioiitc! (.ravoir (:apilul('' avec UMC ('(îninin (jui lie lui ;i,vail opposé (pio son courai^^cct une poif^ri(M3 d'iioninics; il so plaif,niil (pion l'avait lrorn[)(!, et il se (lut en droit de ne garder aueun des articles de la capitulation, fit [XMidre tous les i^^ens de M*"" de J.a Tour, à l'exception d'un seul, au(piei il n'accorda la vie (pi'à condition (ju'il serait le bourreau de tous les autres, et obligea sa prisonnière d'assister à l'exécution la corde au cou. »

La malheureuse femme, succombant à la douleur et au chagrin d'un si indigne traitement, s'éteignait bient(jt après ce désastre, et son misérable vainc^ueur la suivait peu de temps après dans la tombe. La Tour prit alors une étrange revanche : il épousa la veuve de son ennemi et redevint ainsi le maître du fort Saint-Jean et de Port-Royal.

Cet exemi)le suffit pour faire comprendre quelle pouvait être l'existence des colons auniilieu de pareils démêlés et comment une contrée fertile, dont les côtes poissonneuses auraient assuré l'existence de milliers de marins, restait à peu près déserte et inhabitée.

Charnisé fut remplacé par un de ses créanciers, le sieur Le Borgne, de La Rochelle, qui obtint un arrêt du parlement de Paris en vertu duquel il prétendit se mettre en possession de tout ce qui avait appartenu à son débiteur. Ayant entrepris de chasser les sieurs Denys et La Tour de leurs domaines, il engagea avec eux une longue série de luttes au cours desquelles intervinrent de nouveau les Anglais qui reprirent une troisième fois l'Acadie. Elle fut encore restituée à la France en 1667, par le traité de Bréda.

Les pionniers de la civilisation. — Coureurs des bois. Missionnaires.

Nous avons vu quelles étaient les mœurs et les coutumes des tribus au milieu desquelles venait de se fonder la colonie de la Nouvelle-France ; il est intéressant maintenant de rechercher quels hommes, poussés par l'esprit d'aventure ou par le sentiment religieux, ont établi et développé les relations entre les indigènes et les colons, en s'exposant de gaieté de cœur aux plus grands périls, les uns pour apporter à Québec ces pelleteries si recherchées, les autres pour baptiser quelques mourants et catéchiser des peuplades réfractaires à nos idées comme à notre civilisation.

Dans les premiers temps, les marchés de traite étaient naturellement voisins du golfe Saint-Laurent : les navires stationnaient à Tadoussac, où ils faisaient leurs échanges par l'intermédiaire d'interprètes. Dès ses premiers voyages, Champlain avait emmené en France de jeunes sauvages, pendant que plusieurs de ses compagnons restaient au milieu des Peaux- Rouges dont ils partageaient la vie et apprenaient la langue. Au moment de la remise du fort de Québec aux frères Kcrtk, un certain nombre de Français séjournaient déjà dans ces conditions chez les Hurons, les Algonquins et les Montagnais. Peu à peu, par l'efTet même de l'extension de la colonie, les postes de traite s'avancèrent vers l'intérieur; Québec, Montréal furent bientôt des centres visités de préférence par les sau-

LRS PIONNIKIl? DK LA Cl VII-ISATÎON. 149

vnp:os (|ni, venant du li.iiil du (Iimivc, iiviiicnf, moins do disl.iMcc à parc-oiiiir ; ils y dcsccndiiiciit avec des couitMiis des bois (Mii;ai;(''S par la C()iiii»af^iii(; on d(;s soiis-li;nlants et y écliaii|^oaioiit des [oui riircs contre des armes et d(>s nuiiiitions. Klles leur él;ii(mt d'aiilant plus nécessaires que leurs ennemis, les Iroquois, rec(!v;ii(Md de leur côté, par les colonies anglaises, des fusils, de la poudre et du plomb.

Les découvertes vers l'intérieur du continent se succédant, les lieux de traite furent transportés de Monlri'al et du sault Saint-Louis au delà des rapides, ius([u"aux grands lacs ; c'est ainsi que se créèrent les postes de Frontenac, desservant les bords du lac Ontario; de Détroit, entre les lacs Erié et Huron ; de Micliilliniakinac, à trois cent lieues de Montréal, entre le lac des Illinois et la mer Douce ; des Miamis, sur la rivière de ce nom; puis le fort Duquesne, sur l'Ohio, le fort Machault au confluent de l'Ohio et de la rivière du l^o^uf et d'autres autour du lac Supérieur. Presque tous consistaient en un terrain entouré d'une palissade de pieux debout, respectable seulement pour des sauvages ; à l'intérieur de cette fortification primitive, des cabanes en troncs d'arbres servaient d'habitation et de magasins. Les tribus des alentours y venaient faire leurs échanges; l'officier commandant le fort était souvent fermier de la traite ou intéressé dans la ferme, qu'il faisait valoir pour son compte et celui d'associés, négociants de Québec ou de Montréal. A Michillimakinac, par exemple, entrepôt des postes du Nord, les Saulteurs et les Outaouais fournissaient chaque année 6 à 700 paquets de fourrures ; le commandant avait 3000 fr. de gratifications, son lieutenant 1000 fr. et l'interprète 600 fr. A Détroit, entrepôt du Sud, le poste était exploité par congés dont le prix était de 500 fr. ; les charges supportées par ces congés étaient: au commandant 3000 fr., à son lieutenant 1000 fr., à l'interprète 500 fr., à l'aumônier 500 fr., au chirurgien 300 fr. ; en outre chaque canot de voyageur était

ir^O LA NOUVELLE-FRANCE.

obligé de porter des marchandises pour les officiers qui faisaient la traite. Il sortait annuellement de ce poste de 800 i\ 1000 paquets de pelleteries, fournies par les Hurons, les Saulteurs, et les Poutéouatamis cantonnés à l'ouest du lac des Illinois.

Tous ces postes de traite s'échelonnaient de Montréal jusqu'aux prairies parcourues par les Sioux, et, au sud des Grands Lacs, dans la Louisiane jusqu'aux embouchures duMississipi. Les coureurs des bois, que l'on désignait dans la colonie sous le nom de voyageurs, parcouraient ces vastes territoires, transportant dans leurs frêles embarcations les marchandises destinées aux échanges, accomplissant des voyages qui duraient parfois un an ou dix-huit mois ; ils remontaient ainsi les rivières, franchissaient les rapides, et s'aventuraient sur les Grands Lacs dont ils côtoyaient les rives pendant des semaines entières. Vivant avec les Peaux-Rouges, beaucoup en adoptaient le costume et les mœurs ; les gouverneurs, à l'autorité desquels ils échappaient, leur reprochaient d'avilir les marchandises, d'augmenter le prix des castors par une concurrence eflfrénée, d'être indociles, indisciplinables, débauchés, d'élever leurs enfants comme des sauvages. (Denonville.)

« De Montréal, écrivait un témoin, les coureurs des bois portent tous les ans des canots pleins de marchandises chez toutes les nations, d'où ils rapportent de bons castors. J'en vis revenir il y a sept ou huit jours vingt-cinq ou trente chargés excessivement. Il n'y avait que deux ou trois hommes pour conduire chaque canot, qui portait quarante paquets de castor valant cent écus chacun. Ils avaient demeuré plus d'un an dans leur voyage. Vous seriez surpris de voir les débauches, les festins, les jeux et les dépenses que ces gens font dès qu'ils sont arrivés. Ceux qui sont mariés se retirent sagement chez eux, mais ceux qui ne le sont pas font comme les matelots qui viennent des Indes ou de faire des prises en course.

LES PIONNIEHS [)R LA CIVILISATION. ilH

Ils dissipent, in;ing(Mit, boivent ot jouent tout pend.irit i\[\r. les i:;istors duicnl, (ît (|ii<'iiid ils sont k ])()uf, ils vrndcnt dorures, dcidcllos cl liabils. lùisuito ils soiil obligés di; recoimiKMiccr des voyages pour avoir licMi de sul)sister. » (La. Ilontan.)

Los récits iTKîrvcilloux de ces aventuriers charmaient les colons qui écoutaient pleins d'étonnement les détails de ces lointains voyages dont les péripéties variées se déroulaient vivantes devant (îux ;Ies jeunes gens ne rêvaient plus que d'aller, eux aussi, vers ce grand Ouest où les émotions les plus intenses et les rencontres les plus étranges étaient réservées aux audacieux. Dans les maisons de bois des habitants, pendant qu'au dehors la neige étendait au loin sur les plaines et les bois son manteau d'immaculée blancheur, on faisait la veillée, comme au vieux pays, et l'on écoutait avidement ceux qui avaient pris part à ces courses périlleuses ; les uns disaient leurs rencontres avec les barbares Iroquois, les ruses auxquelles ils avaient eu recours pour dépister ces cruels ennemis ; d'autres, dépeignant les interminables prairies au delà des Grands Lacs, parlaient de ces bœufs au corps garni d'une toison touffue, dontlestroupeaux défilaient par milliers devant les Peaux-Rouges lassés de tueries. Et les récits se continuaient : combats où l'adresse le disputait à la férocité, chasses dont les résultats confondaient les esprits, réceptions comme n'en pouvaient rêver les grands de la terre chez d'humbles vassaux, coutumes déconcertant les imaginations les plus fécondes ; c'était Perrot, par exemple, arrivant chez les Sioux qui l'emmenaient à leur village où il était introduit avec un cérémonial étrange : « On le porta sur une robe de castors, accompagné d'un grand cortège de gens qui tenaient chacun un calumet, chantant les chansons d'alliance. On lui fit faire le tour du village et on le mena dans la cabane du chef où le traité d'amitié avec les Français fut renouvelé. »

Mais que dire de l'accueil réservé au même voyageur

par les Ayoës, tribu voisine et alliée des Sioiix, campée àdou/e journées du Mississipi : « Il arriva des députés do leur part qui donnèrent avis que leur village approchait dans le dessein de s'établir avec les Français. L'entrevue de ces nouveaux venus se fit d'une manière si particulière qu'il y avait sujet de rire : ils abordèrent Perrot en pleurant à chaudes larmes qu'ils faisaient couler dans leurs mains avec de la salive et autre saleté qui leur sortait du nez, dont ils lui frottaient la tête, le visage et les habits. Toutes ces caresses lui faisaient bondir le cœur ; ce n'était que cris et hurlements de la part de ces sauvages, que l'on apaisa en leur donnant quelques couteaux et des alênes ; enfin après beaucoup de mouvement qu'ils firent pour se faire entendre, ce que ne pouvant, n'ayant pas d'interprète, ils s'en retournèrent. Il en vint quatre autres au bout de quelques jours, dont il y en avait un qui parlait illinois, qui dit que leur village était à neuf lieues, sur le bord du fleuve. Les Français les y allèrent trouver ; les femmes s'enfuirent à leur arrivée, les unes gagnaient les montagnes, les autres se jetaient dans les bois en courant le long du fleuve, pleurant et levant les mains au soleil. Vingt considérables présentèrent à Perrot le calumet et le portèrent sur une peau de bœuf dans la cabane du chef qui marchait à la tête de ce cortège. Quand ils se furent mis sur la natte, ce chef se mit à pleurer sur sa tête en la mouillant de ses larmes et des eaux qui distillaient de sa bouche et du nez. Ceux qui l'avaient porté en firent de même. Ces pleurs finis, on lui présenta derechef le calumet. Le chef fit mettre un grand pot de terre sur le feu que l'on remplit de langues de bœuf, qui furent tirées au premier bouillon ; on les coupa en petits morceaux , le chef en prit un qu'il lui mit dans la bouche ; Perrot l'ayant voulu prendre luimême, le chef ne le voulut pas jusqu'à ce qu'il lui eùi mis, la coutume étant de mettre les morceaux dans la bouche jusqu'à trois fois quand c'est un capitaine,

LES PION^'IKRS I),K LA CIVILISATION. \rt:\

avaiil (luode prûsciilcr h; plal. Il un jxil s'('iri|)rcli('r de rcjctor w, morceau (pii (Hait (încoro loiil saiifijlaut. Ou n'a jamais vu au nH)U(l(' do plus farauds [)l(;ur(Mirs ([uc ct's peuples ; leur abord (st acconïi)af^Mu'' de lai'iues, et leur adieu ou (!st dt; uuHno. » (De La Polluîric^)

Le nouibre do ceux ([ue le i^ord des a\'eid.uros déterluiuail à abandonner la cullui-e du sol et la fernio ])atern(dle pour le i'rand voya^iî do l'Ouest au^montiiit ra[)i(leuieut, ot la Nouvollo-lM'anco voyait ainsi disparailre les plusintri'pidosde ses enfants. Pour remédier <\co mal, les gouverneurs interdiroutaux Canadiens de (piilter la colonie sans une autorisation spéciale, et c'est ainsi (|ue furent créés les congés dont il vient d'être ([uestion à propos des postes de traite. C'étaient des permissions liabituellonient accordées par ordre du roi à de pauvres gentilshommes ou à de vieux officiers chargés d'enfants. Le nombre en était limité à vingt-cinqpar année ; mais,remar(|ue un contemporain, (( il y en avait davantage d'accordés, Dieu sait comment».

La Ilontan donne à ce sujet quelques détails qui font ressortir les bénéfices réalisés par ceux qui se livraient à la traite : « Chaque congé s'étend jusqu'à la charge de deux grands canots de marchandises. Quiconque obtient un congé ou un demi-congé peut le faire valoir soi-même, ou le vendre au plus offrant. Un congé vaut ordinairement 600 écus, et les marchands ont coutume de l'acheter. Ceux qui les obtiennent n'ont aucune peine à trouver des coureurs des bois pour entreprendre les longs voyages qu'ils sont obligés de faire s'ils veident en retirer des profils considérables. Les marchands mettent six hommes dans les deux canots stipulés dans ces congés avec mille écus de marchandises propres pour les sauvages, (pii sont taxées et comptées à ces coureurs des bois à (juinze i)our cent plus qu'elles ne sont vendues argent comptant à la colonie. Cette somme de mille écus rapporte ordinairement au retour du voyage 700 pour

100 de profit, quelquefois plus, quelquefois moins, parce qu'on écorche les sauvages du bel air ; ainsi ces deux canots qui ne portent que 1000 écus de marchandises trouvent, après avoir fait la traite, assez de castors de ce provenus pour en charger quatre ; or quatre canots peuvent porter 160 paquets de castor, c'est-à-dire 40 chacun, chaque paquet valant 50 écus ; ce qui fait en tout, au retour du voyage, la somme de 8000 écus. Voici comment on en fait la répartition :

« Le marchand retire en castors de ces 8000 écus de pelleteries le payement du congé, que j'ai fait monter à 600 écus, celui des marchandises qui va à 1000 écus. Ensuite, sur les 6400 de surplus, il prend 40 p. 100 pour le prêt à la grosse aventure, ce qui fait encore 2500 écus. Après quoi le reste est partagé entre les coureurs des bois qui n'ont assurément pas volé les 600 écus où à peu près qui restent à chacun d'eux, car leur travail est inconcevable.

« Le marchand gagne outre cela 25 p. 100 sur ces peaux de castor en les portant au bureau des fermiers généraux où le prix des quatre sortes de castors est fixé; car s'il les vendait à quelque autre du pays argent comptant, il ne serait payé qu'en monnaie courante du Canada qui vaut moins que les lettres de change du directeur de ce bureau pour La Rochelle ou Paris, où elles sont payées en livres de France qui valent vingt sols au lieu que la livre de Canada n'en vaut que quinze. »

Le bénéfice était considérable pour le traitant, et le profit bien maigre pour le coureur des bois, mais cette existence vagabonde avait de tels attraits qu'elle a toujours trouvé de fervents adeptes jusqu'à nos jours avec les chasseurs de la Compagnie de la baie d'Hudson et les trappeurs des pays d'en haut, qui vont poursuivre aux extrémités du continent les fauves fuyant devant l'invasion humaine. Un missionnaire, Tabbé Petitot, en dépeint un des types les plus réussis dans la personne de sieur Jérôme Saint-Oeorges de Laporte,

LES PIONNIEUS WK LA CÏVIMSATION. 15!*»

a 1,1,1 clic :mi fori de lion iic-|{s|)t''r;mc(), sous h; C(3rcle |i()l;iii(>, ;i i>()()() lieuos (lo Montréal.

C'(''lait im hommo (1(^ soix;inlo-cin<[ ans, d'une taille au-dessus (le la moyenne, à la dénuirehe lourde conuue celle d'un matelot. « Quoique Françaisd'origine,d'espril, (le langue et de reliiiion, Laporte participait plus du l*cau-l{oup:c que do riMiropéen, à cause d'une certaine conroruiité d'Iiuiueur, par adoption et goiH de la vie sauvage. Ses aspirations l'avaient poussé dans le désert à un âge où les jeunes gens recherchent les amusements dos grandes villes, et comme il est bien plus facile de descendre l'échelle sociale que de la remonter, Jérôme était devenu un sauvage dans toute l'acception du mot. » Sa vie avait été des plus mouvementées : sorruri(;r, maréchal ferrant, vitrier à l'occasion, suppléant même un dentiste, cocher à Montréal, ouvrier de chantier, charpentier, coureur des bois, il avait déjà parcouru tout le haut et le bas Canada lorsqu'il arriva au fort Garry et devint agent de la Compagnie. Expédié dans les Montagnes-Rocheuses, au fort Halkett, il faillit y mourir de faim et eut « l'exceptionnel avantage de connaître le goût de ses culottes de peau d'élan ». 11 était enfin venu s'échouer au fort Bonne-Espérance, où le missionnaire lui rendait visite :

« Après trois grandes heures de course sur la glace, nous arrivons à la pêcherie principale du fort. J'y vois un long échafaudage couvert de poissons à la pente, c'est-à-dire suspendus par la queue dans des brochettes de bois ; des canots d'écorce à demi enfouis sous la neige, et une petite barque échouée sur la sable d'une anse retirée ; puis enfin une misérable cabane en troncs d'arbres dont la porte est si basse que je suis obligé de m'incliner profondément pour pénétrer dans l'intérieur. Dans l'obscurité de cette tanière noire et chaude, je me cogne la tête contre les poutres. Au milieu est une informe et monstrueuse cheminée, dans l'âtre de laquelle flamboie un bûcher dont la clarté ne sert qu'à épaissir les ténèbres autour d'ollc.

De chaque côté, deux réduits profonds et noirs sont occupés par des tréteaux en rondins, décorés du nom de lits. Il me fut bien difficile d'y distinguer des formes humaines assises dans la pénombre du foyer. Derrière la porte un tréteau semblable, à deux étages, sert de double perchoir à d'autres habitants de l'antre. Deux lucarnes, d'un pied carré, couvertes d'un morceau de parchemin épais, à peine débarrassé de sa maque, prennent le nom de châssis, l'équivalent canadien du mot fenêtre. Le jour ne peut même y passer. A terre, quelques madriers disjoints, enduits d'une crasse révoltante, s'appellent plancher. Pour plafond, le toit du gourbi, dont les interstices des perches alignées laissent passer des bavures de torchis.

« On aurait pu prendre ce taudis pour une porcherie; eh bien ! c'était l'hôtel du sieur Jérôme Saint-Georges de Laporte, pêcheur, trappeur et coureur des bois, alternativement ou à la fois. Un Indien, le petit Rognon, lui servait d'aide. Leurs familles les entouraient.

« — Cent trente-deux ! mon Père, s'écria le bonhomme en me secouant la main avec joie, si vous m'aviez avarti que vous deviez venir, je vous aurais résârvé qu'ques foies de loches, et perparé un flan d'âfs. Y en a ben de ce temps-cite des âfs, rapport que le poisson fraye que c'est tchérible.

« Allons, toë, la yeille, vas-tu grouiller un brin ? ajouta-t-il en se tournant vers sa moitié Marie Tralawessini, une Peau-de-Lièvre. Yoës-tu pas le Père qui a faim, depuis c'té matin qu'il court sur la rivière par le fret qu'il fait?

« Et toë, Saint-Georges, bon à rien, veux-tu ben donner ton siège au Père, malhonnête ? Allons, Père, assisez-vous, vlà une escabelle. Et pernez garde de timber à la renvârse, rapport que le banc n'a que trois pattes. Faut que je vous en fasse un nàf pour le jour que vous reviendrez. »

On prépare le repas : c'est un gros poisson blanc pendu par la queue devant l'àtre.

LES PIONNIKUS l)K LA CIVHJSATION. \'M

« — Allons, lii yi'illiî, rcî^i'ciid li.'iport.c, un cdiii) do It.iliii sur 1(3 planclicr, ra[>|»()i'l ([ii'oii va hiiMiLôl, iii(;!l'(! la lal)\

<( Dieu sait si ledit plaiiciiur en l'oiidins avait l)osoin d'un conp de balai poni- d(!vcnir iin(î tahlo. F^e poisson cuit, 1,1 vieille étendit j)ar Ivvvv, un niorefîau de toile d\'Mii»allage (jui avait servi à empaipictor des rets; elle y déposa des assiettes et des tasses en fer-blanc, et plaça au milieu le i)oisson. 11 futdé[)ecé séance tenante. La carapace écailleuse, aussi noire que le plumage du corbeau, fut enlevée tout d'une pièce, laissant la cliair fumante et cuite dans son huile. Elle n'était ni rôtie ni bouillie, mais comme cuite à l'étuvée. Seulement ce poisson non exentéré avait une odeur et un goût d'entrailles repoussants. Je ne lui fis pas honneur.

« Deux foies de lotte, assaisonnés de morceaux de charbons, de cendres et autres ingrédients inconnus des gourmets, furent ensuite servis dans une poêle sans queue. Un petit chaudron de cuivre rouge détamé et plein de thé lui fit pendant. Et dans ce récipient chacun puisa à tour de rôle en^plongeant son pot. » (Quinze ans sous le Cercle polaire.)

Voilà, pris sur le vif, ce retour à la vie sauvage, qui a trop souvent séduit les coureurs des bois. Il faut ajouter que les luttes, les privations extrêmes pendant les expéditions, et d'autre part les excès aux heures de prospérité, s'ils n'entamaient pas les plus robustes, altéraient fréquemment et détruisaient la santé des autres qu'une mort prématurée enlevait bientôt, ou que leurs infirmités mettaient à la charge de la colonie. Par contre, leur séjour parmi les indigènes, leurs liaisons dans les tribus qui les adoptaient, créaient en faveur des Français des relations et des alliances qui leur ont été des plus utiles. Enfin, on doit le reconnaître, les entraves apportées par le gouvernement au commerce, l'extension donnée d'autre part à la traite des pelleteries, favorisaient cette profession de voyageur, que les dangers rendaient en quelque sorte plus

honorable, et beaucoup de ceux qui s'y étaient une fois adonnés n'en comprenaient plus et n'en pouvaient plus aimer d'autre.

En même temps que les coureurs des bois, mais dans un autre but et animés de sentiments plus élevés, les missionnaires parcouraient les mêmes contrées lointaines. Les Récollets, venus les premiers avec Champlain, avaient tracé la route. Trop peu nombreux pour suffire à la tâche d'évangéliser les tribus éparses dans la Nouvelle-France, ils cédaiwit bientôt la place aux Jésuites, dont les représentants au Canada donnèrent, il faut le reconnaître, l'exemple du courage poussé jusqu'au martyre et d'une abnégation plus qu'humaine. Bancroft, dans son Histoire des États-Unis, fait d'eux cet éloge qui, de la part d'un protestant, mérite d'être retenu : « Toutes les traditions de ce temps témoignent en leur faveur : s'ils avaient les défauts d'un ascétisme superstitieux, ils savaient résister avec une invincible constance et une profonde tranquillité d'âme aux horreurs d'une vie entière passée dans les déserts du Canada. Loin de tout ce qui fait le charme de la vie, ils mouraient entièrement au monde et trouvaient au fond de leurs consciences une paix que rien ne pouvait altérer. Le petit nombre de ceux qui arrivaient à un âge avancé, quoique courbés sous les fatigues d'une mission pénible, n'en travaillaient pas moins avec toute la ferveur d'un zèle apostolique. L'histoire de leurs travaux est liée à l'origine de toutes les villes célèbres de l'Amérique française, et il est de fait qu'on ne pouvait doubler un seul cap ni découvrir une rivière que l'expédition n'eiH l'un d'eux à sa tête. C'est l'enthousiasme religieux qui a fondé Montréal, conquis les déserts, exploré le Mississipi. C'est à l'Église romaine que le Canada doit ses autels, ses hôpitaux, ses séminaires. »

Ce témoignage est confirmé par un autre historien américain, Parkman,qui rend aux missionnaires français un solennel hommage ; « Dans les nombreuses

LES PIONNIKHS \)K LA CIVILISATION. IfiO

relations de cclh^ lii^iihi'o (;po(iiiL', on ne, trouva; jjas UMo lign(3 (lui donne occiisiori d(3 soupçonner ([n'nn seul homme de (Uîlte l.roupe (idèle ait ll<'!ciii ou licsitc. Tous monlrai(!nL une; IVoide inirépidilé qui étonna il. les sauvages et imposait le respect. »

L'existencci deceux (pii vinrent les ])remicrs répandre Li loi chrétienne dans le iNouveau-Monde au péril (h; leur vie fut singulièrement pénible, surtout lorscpi'ils accompagnaient des peuplades errantes. L(; rère Le Caron, par exemple, décidé à hiverner avec les Moritagnais pour apprendre leur langue et les inslruiie, partait de Québec au mois de novembre iiViH avec un jeune Français qui désirait se rendre capable de servir un jour d'interprète à la Compagni(; des marchands. (( Les peines et les incommodités (qu'ils souliï'irent furent très grandes, car outre qu'il leur fallait souvent changer de place et faire tous les jours de nouveaux trous dans le profond des neiges pour se pouvoir coucher et y passer les longues nuits de l'hiver, la fumée et les grands froids leur donnaient encore bien de la peine, mais beaucoup plus la faim et la nécessité lorsque, manquant de chasse, il ne savaient de quoi se rassasier. »

Pour ceux qui séjournaient au milieu de nations plus sédentaires, le confortable n'était pas beaucoup plus grand. Le Père Sagard écrivait de la bourgade des Hurons : « Notre cabane fut bâtie sur le coteau d'un fond où passait un ruisseau de l'eau duquel nous nous servions à boire et faire notre sagamité. Cette cabane pouvait avoir environ vingt pieds de longueur et dix ou douze de large, faite en la forme d'un berceau de jardin, couverte d'écorce partout, excepté au faîte où l'on avait laissé une ouverture d'un bout à l'autre pour sortir la fumée. Pour notre repos de la nuit, nous le prenions contre la terre, sur une petite natte de joncs, avec un billot de bois pour chevet. A l'entour de notre logis, bien que le sol fût un peu maigre et sablonneux, nous accommodâmes un

jardin. Les pois, herbes et autres petites choses que nous y avions semées y profitèrent assez bien et eussent fait davantai;c si ha terre eût été bien habourée, mais il nous faiblit servir d'une vieille hache au lieu de bêche et d'un bâton courbé et pointu pour fout le reste des instruments. Si notre jardin n'était point bon, notre cabane était encore moindre, car pour avoir été faite hors de saison l'écorce se creva toute et il s'y fit de grandes fentes, de sorte qu'elle nous garantissait peu ou point des pluies qui nous tombaient partout, non plus que des neiges l'hiver, desquelles nous nous trouvions parfois couverts le matin en nous levant. Si la pluie était âpre, elle nous éteignait notre feu, nous privait de manger et nous causait tant d'autres incommodités qu'il n'y avait pas un coin en notre logis où il ne plût comme dehors, ce qui nous contraignait d'y passer des nuits entières sans dormir, cherchant à nous tenir debout ou assis en quelque coin pendant ces orages.

a La terre nue ou nos genoux nous servaient de table à prendre nos repas. Les nappes ni les serviettes ne sont point en usage en ces pays-là, et n'avions autre linge pour essuyer nos doigts après l'eau que les seules feuilles de maïs. Nous avions quelques couteaux, mais ils ne servaient aux repas pour ce que nous n'avions point de pain à couper et si rarement de la viande que nous avons passé des six semaines et deux mois entiers sans en manger un seul morceau. »

« Ajoutez à cela, disait le Père Brébeuf, que votre vie ne tient qu'à un fil ; un mécontent vous peut brûler ou fendre la tête à l'écart. Et puis vous êtes responsable de la stérilité ou de la fécondité de la terre sous peine de la vie; vous êtes la cause des sécheresses ; si vous ne faites pleuvoir on ne parle pas moins que de se défaire de vous. »

A ces misères incessantes se joignaient les dangers que présentait le séjour au milieu de tribus toujours

LKS PIONNIKIIS DK LA CIVILISATION. IGl

(Ml micrriî les nues ;iv(M' les ;nit,i'(;s, l;i, diriicîultf'! de se lairc ('()ini»rc;nilr(; (1(!S iii(li^on(3S lors([u'uii leur |);irl;iiL tl'mio relii;i()ii doiil, lus tonnes iiièiries n'aviiiriit pas (réiiuivalciil, dans hmv lani;ne, les ](;nli'urs de l'étude cridiomes dont les éléments étaient inconnus, les accusations des jonpjleurs dont le prèstiii;e «Hait détruit par les robes noires. Les hommes <[ui acc(^ptaient volontairement de si dures épreuves, sans autre espoir (ju'uiie idéale récompense au delà de la mort et du martyre qui les attendait, étaient des Français, plusieurs de familles nobles, riches, habitués au luxe des gi-andes villes, et dont la patrie peut être Hère comme de tous ceux qui ont porté au loin ses vertus solides, ses idées généreuses et ses plus nobles sentiments.

Les premiers gouverneurs. — Fondation de Montréal. — Incursions des Iroquois. — Héroïque fait d'armes de dix-sept Canadiens.

Le successeur de Champlain au gouvernement de la Nouvelle-France, avec le titre de lieutenant général du roi, fut nommé le 10 mars 1636; c'était M. de Montmagny, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, « homme distingué par son courage, sa persévérance et son dévouement, administrateur fidèle, zélé défenseur des droits et de l'honneur de la France ». Son nom, traduit par les sauvages en Onontio, la Grande Montagne, devint le terme par lequel les indigènes désignèrent dans la suite tous les gouverneurs.

M. de Montmagny arrivait à Québec le 11 juin 1636 avec plusieurs navires, quelques troupes et des secours abondants. Il s'occupa immédiatement de fortifier la cité naissante dont il dressa le plan, et fit installer une batterie commandant le passage du fleuve. Aux Trois-Rivières, le poste fut agrandi et pourvu d'une plate-forme garnie de canons.

L'arrivée de nouveaux colons augmenta heureusement le personnel de la petite colonie; deux familles, celles de Le Gardeur de Repentigny et de Le Neuf de La Potherie, originaires de Normandie, comptaient à elles seules quarante-cinq personnes. M. de Repentigny amenait avec lui sa mère, sa femme, son frère, des sœurs et plusieurs enfants. « Nous avons ici, écri-

LES PfŒMlRRS r,0(]VF<:HNP:(IRS. 163

\;\'\\ le I'("m"(^ Lo .I(miii(î, (lotKîS honncUns i^cntilshoriimos, luuiihic (1(1 soldjils iU) fa(;on vi de iMîsoluliori : (î'cst im |)laisir de leur voir faire l(js cxer(;ic(ïs (h; la gu(!n'(3 dans la douceur de la paix, de n'entendre le bruit des mous([uetad(îs et des canons que par réjouissance, nos f^i-aiuls bois et nos monta|:;nes r('!pond;int h ces (îoups \)i\v des échos roulant comme des tonnerres innoccmts (pii n'ont ni foudies ni éclairs. La dianc nous réveille tous les matins, nous voyons poser les sentinelles. Le corps de garde est toujours bien muni, chaque escouade a ses jours de faction. »

Ces heureux débuts du nouveau gouverneur furent bient(')t suivis de graves événements : les Iroquois, ([ue les armes à feu avaient d'abord effrayés mais qui en furent ensuite approvisionnés par les colonies anglaises tandis que les Français se gardaient d'en fournir à leurs sauvages alliés, recommencèrent à descendre dans la vallée du Saint-Laurent et à attaquer les Hurons dont ils allaient poursuivre obstinément la destruction. D'autre part une épidémie de petite vérole, gagnant de proche en proche les tribus qui alimentaient Tadoussac et Québec de pelleteries, les décima et faillit amener le massacre des Français s('^journant chez elles. Ils étaient une trentaine, vigoureux, actifs, dans la force de l'âge, et accoutumés aux voyages les plus rudes ; leur perte eût été d'autant plus sensible que toutes relations auraient été rompues avec les peuplades qui les avaient adoptés. Les accusations de sorcellerie portées contre eux se dissipèrent peu à peu et bientôt les Hurons, aux prises avec de féroces adversaires, apprécièrent mieux l'utile concours de ces intrépides aventuriers dont quelquesuns d'entre eux avaient voulu se défaire comme les auteurs de leurs maux. Nous reviendrons sur cette lutte acharnée qui devait se terminer par la destruction de nos imprévoyants alliés, mais deux faits méritent de nous arrêter un instant avant d'aborder ce triste récit, c'est la création de l'hôpital de Québec, et

la fondation de Montréal. Ils mettent en relief l'esprit religieux qui a présidé aux débuts de la colonie et qui s'est perpétué jusqu'au jour de la conquête anglaise, où il s'est trouvé en lutte avec le protestantisme et a constitué un des plus solides éléments de résistance du peuple vaincu aux tentatives d'absorption de la race anglo-saxonne.

Les nombreuses éditions des Voyages de Lescarbot et de Champlain à la Nouvelle-France avaient appelé l'attention publique sur l'Amérique septentrionale ; leurs récits mouvementés, les découvertes accomplies, le goût des aventures avaient déjà déterminé un certain nombre d'hommes résolus à se rendre dans ce pays pour y tenter un établissement ; les Relations des missionnaires vinrent entretenir ce mouvement. Écrites par des hommes instruits, remplies de faits intéressants, elles se continuèrent sans interruption de 1632 à 1673, apportant chaque année au public un compte rendu des missions perdues au milieu des tribus. La première, envoyée par le Père Le Jeune, est datée du 28 août 1632, « du milieu d'un bois de plus de 800 lieues d'étendue, à Québec; » elle a été imprimée, ainsi que les suivantes, à Paris, rue Saint-Jacques, chez Sébastien Cramoisy, imprimeur du roi. Ces publications, aujourd'hui fort recherchées des bibliophiles, ont été poussées dans certaines ventes jusqu'à 400 et 500 francs l'exemplaire.

Leur lecture excitait l'intérêt, et des personnes charitables, désirant participer à la conversion des sauvages, expédiaient au Canada des fonds et des ouvriers pour construire des établissements hospitaliers. La duchesse d'Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu, continuant à porter à la colonie l'intérêt que ce grand homme d'État y avait attaché lui-même, écrivait que pour contribuer à l'installation de religieuses à Québec elle avait résolu d'y envoyer six manœuvres '< pour défricher des terres et faire quelques logements pour ces bonnes filles ». Ayant obtenu en 1637 la concession

FONDATION DR montmi<;al. io:;

dun terrain dans cclln ville, elle y l'aisiut comiiien(;(,'r les fondalioiis de rii('>|»ilal, à la construction et à 1'(mitit'licii dinpiel elle cons.iciait des sonjmos considélahlcs. I']lle en confia la direction aux reli.L(ious(!S Anii,ustines, ([ni tenaient en I^Yance l'IiApital de Diep[)e.

Une autre création analogue fut celle de l'école des Ursniines, destinée à rédu(;ation des jeunes filles, due à l'initiative de M""' Grivel di; I>a Peltiie, secondée par la Mère Marie d(> rincarnation.

La fondation de Montréal a le môme caractère. Une Relation contenant une description de l'île où devait s'élever un jour la grande cité donna l'idée à un receveur des tailles de La Flèche, M. de LaDauversière, d'y établir une colonie. Il se rendit dans ce but à Paris et y forma une association connue depuis sous le nom de Notre-Dame de Montréal. M. Olier, fondateur du séminaire de Saint-Sulpice, en faisait partie. Ayant obtenu d'un membre de la Compagnie des cent associés, M. de Lanson, la cession de l'île dont il était propriétaire, les fondateurs cherchèrent, pour la création qu'ils projetaient, des hommes accoutumés au travail et exercés au métier des armes ; ils leur donnèrent pour chef un officier de mérite, M. de Maisonneuve, dont on connaissait le caractère ferme et résolu. M"^ Jeanne Mance, fille du procureur du roi à Nogent, accompagnait les nouveaux colons. Elle avait obtenu de M"'"^ de BuUion, veuve d'im riche surintendant des finances, les fonds nécessaires, 12000 livres, pour créer un hôpital dans la nouvelle cité, et une rente de 2000 livres pour son entretien.

La petite troupe, comprenant M. de Maisonneuve, deux prêtres, ^I*''' Mance, trois femmes et quarante-sept hommes, était réunie au mois d'aoïU 1641 k Québec, où M. de Montinagny essaya de la retenir par cette considération ([ue, grâce aux nouveaux venus, la colonie qui ne com[)renait encore que deux cents Européens serait enmesure de résister plus efficacementàses adversaires.

La réponse de M. de Maisonneuvc fut d'une simplicité héroïque : «Ce que vous me proposez, dit-il, serait bon si l'on m'avait envoyé pour délibérer et désigner un poste, mais la Compagnie qui m'a choisi ayant décidé que j'irais à Montréal, il est de mon honneur et vous trouverez bon que je m'y rende pour commencer une colonie, quand même tous les arbres de cette île devraient se changer en autant d'ennemis. »

Le 18 mai 1642, une pinasse, un bateau plat et deux chaloupes portant M. de Maisonneuve et ses compagnons arrivaient à l'île de Montréal; ils débarquaient à l'endroit que Champlain, trente et un ans auparavant, avait désigné comme un site favorable à un établissement. C'était une langue de terre formée par la jonction d'un petit cours d'eau avec le Saint- Laurent. « Au bord du ruisseau s'étendait un champ et au delà s'élevait la forêt avec son avant-garde d'arbres isolés. Les fleurs hâtives du printemps s'épanouissaient dans l'herbe naissante et les oiseaux aux plumages variés voltigeaient dans les buissons. Maisonneuve sauta à terre et se jeta à genoux; ses compagnons imitèrent son exemple et unirent leurs voix dans un cantique enthousiaste d'actions de grâces. Les tentes, le bagage et les armes furent ensuite transportés à terre. » (Parkman.)

C'est de ce jour que date la fondation de la cité à laquelle fut d'abord donné le nom de Ville-Marie. Un fort en pieux servit à protéger ses premiers habitants, dont la venue avait rempli d'espoir les anciens colons en leur démontrant qu'ils n'étaient pas oubliés du vieux pays, et en leur donnant l'assurance qu'ils auraient dans les nouvelles recrues de vaillants défenseurs.

Ce secours, nous allons le voir, arrivait à point.

Laissant en paix le corps de la nation des Hurons, les Iroquois s'étaient bornés d'abord à des coups isolés, à des attaques contre les bourgades les plus éloignées. Si des plaintes leur en étaient faites, ils déclaraient qu'il n'était question dans tout cela que de

INCURSIONS l)l<:s IIIOQIJOIS. 167

dc'inrlrs particuliers. Les Jlni'ons, se croyani toujours (311 paix avi'C ces i)cr(i(]es uf^resseiirs, insouciants [)ai' suite du terrible danger ([ui les menaçait, in; virent J(j péril (pie (juand leur i>ays fut envahi ])ar les bandes ennemies. Dans les i)reniiei's mois de KJiM), une ])renii(jre irruption avait lieu ; l'attitude résolue des coureurs des bois qui se trouvaient dans les villaf^es détermina seule les Irixjuois à la retraite, mais ce fut pour reparaître bient(jt avec plus d'acharnement, et au mois d'aoïH i()37 cinq cents d'entre eux poussaient l'audace j usqu'à venir enlever, devant le poste des Trois - Rivières, des Hurons apportant diverses pelleteries à Québec. Pour arrêter leurs incursions, M. de Montmagny résolut d'élever un fort à, l'entrée de la rivière par laquelle ils descendaient au Saint-Laurent. 11 s'y rendit avec trois barques portant des ouvriers, des soldats et du canon. Les travaux étaient activement poussés et le retranchement presque achevé lorsqu'une troupe de trois cents Agniers déboucha de la forêt pour assaillir les travailleurs. « Ces barbares, dit la Uelation de 1642, se divisèrent en trois bandes, et nonobstant qu'ils vissent les barques à l'ancre ils se jetèrent sur nous avec une fureur si étrange qu'il semblait qu'ils dussent tout enlever du premier coup. Aussitôt chacun court aux armes ; un caporal nommé du Rocher, étant de garde et voyant qu'ils mettaient déjà le pied dans le retranchement, s'avance la tête baissée avec quelques soldats et les repousse courageusement. Les balles des mousquets et des arquebuses sifflent de tous côtés. Un grand Iroquois, portant une espèce de couronne de poil de cerf teinte en écarlate, enrichi d'un collier de porcelaine, s'avançant trop, est couché par terre tout raide mort d'une mousquetade. Un autre reçut sept coups dans son bouclier et bien autant dans son corps. Nos Français, étant animés, se ruent avec un tel carnage qu'ils font lâcher i)rise à ces barbares. Ils firent néanmoins leur retraite avec conduite, se retranchant dans un fort qu'ils avaient

secrètement dressé à une lieue environ au-dessus de nous. On trouva par après des haches et d'autres armes, que les blessés avaient laissées avec du sang qui rougissait leur trace. »

Le fort, achevé après cette rude attaque, reçut le nom de Richelieu, qui fut plus tard donné à la rivière dont il gardait l'entrée.

La petite colonie de Montréal avait échappé la première année aux attaques d'un ennemi qui en ignorait l'existence, mais au printemps de 1643 dix Algonquins, fuyant devant un parti d'Iroquois, se réfugiaient chez les nouveaux colons. Ceux qui les poursuivaient se retirèrent sans attaquer la place, mais ils revenaient au mois de juin et surprenaient, à quelques milles de l'habitation, des canots hurons chargés de pelleteries. Dans leur épouvante, ceux qui les montaient ne songèrent même pas à se défendre ; vingt-trois furent saisis par leurs agresseurs qui poursuivirent les autres jusqu'aux palissades du fort. Ils se retirèrent après avoir tué trois Français et en avoir pris deux qu'ils emmenèrent avec le reste des prisonniers, dont la plupart furent brûlés.

Quelques secours arrivèrent sur ces entrefaites ; ils étaient conduits par un gentilhomme de Champagne, M. d'Ailleboust; comme il avait quelque connaissance de l'art des fortifications, il remplaça l'enceinte de pieux par des retranchements revêtus de solides bastions dans lesquels les colons pourraient se réfugier lorsque la présence de l'ennemi serait signalée. Des chiens amenés de France furent dressés à la garde des alentours; ils discernaient, à l'odorat, les endroits où étaient cachés les sauvages. Tous les matins ils faisaient une ronde aux environs, et s'ils découvraient quelque embuscade, ils revenaient au fort en aboyant de toutes leurs forces.

Ces précautions suffisaient à peine pour mettre les Français à l'abri des attaques des Peaux-Rouges, qui, cachés dans les forris, profilaient de toutes les occa-

LNCUIISIU.NS DKS lUOnliOlS. H)'.)

sions fnvorablos pomimîmIon'ci' ou iiiassacrcr les travailleurs isolt's. JjCS habilaiils, aiusi tra(|nés, se lassèrcnl do ces a|;i'('ssi()ns journalières a,ux([uelles on ne riposlail, i)as, cl, (Iciiiandriciil, iiisliiimneut à M. de Maisonneuve de faire uuesoilie pour coiuhaltre ces dangereux rôdeurs. Comme ils se plaif^uaifnit de ses refus et l'accusaient de timidité, il entreprit de leur donner satisfaction.

Le 'M) mars lOil, les cliiens, faisant leurliattue quodienne, donnaieul l'alarme; leurs aboiements furieux indi(iuaient que l'ennemi était dans le voisinage ; les plus bouillants insistèrent de nouveau pour marcher contre lui. M. de Maisonneuve y consentit, et après avoir laissé le commandement du fort à M. d'Aillebousl, il se dirigea, avec une trentaine d'hommes, vers le bois où les sauvages avaient été signalés. Ils y étaient en oflet, attendant depuis quatre jours l'occasion qui s'olfi'ail à eux; deux cents de leurs guerriers tombèrent tout à coup sur les Français qui, abrités derrière des arbres, épuisèrent leurs munitions dans une vigoureuse défense. Forcés de se retirer et effrayés par le nombre de leurs agresseurs, ils se dirigèrent vers un chemin de traîne où les neiges, tassées, arrêtaient moins la marche, et M. de iMaisonneuve resta seul en arrière. Il était armé de deux pistolets et se retournait de temps en temps vers l'ennemi pour le tenir à distance. Les Iroquois le reconnurent et voulurent le prendre vivant pour le donner en spectacle et le brûler dans leurs bourgades. Leur chef, chargé de cette capture serrait de près sa proie et allait la saisir lorsque le commandant français, se retournant brusquement, lui fracassa la tête d'un coup de pistolet.

Alors la poursuite cessa; dans la crainte que dans un retour oflénsif on n'enlevât le corps de leur mort, les sauvages l'emportèrent en toute hâte dans la forêt, pendant que M. de Maisonneuve rentrait au fort. Dans cette rencontre trois Français avaient été tués et deux autres pris ; ils subirent durant quatre jours le sup- L — La Nouvelle-France. 10

plice du feu. C'était une perte sensible, mais elle eut ce bon effet de rendre les colons plus prudents et de leur montrer combien avait été sage la conduite de leur commandant, dont le courage et le sang-froid dans cette affaire furent admirés de tous.

Une autre bande de trente Agniers s'était postée auprès des Trois-Rivières ; le 27 avril 1G44, six Hurons, accompagnés par le Père Bressani, remontant le Saint-Laurent dans trois canots furent surpris par ces féroces adversaires; un des Hurons était tué d'un coup d'arquebuse au moment de l'attaque, les autres faits prisonniers. Le mort était dépecé, mis à la chaudière et mangé. Au village des Agniers, le missionnaire fut roué de coups de bâton. Comme il était tombé évanoui, on lui coupa, pour le ranimer, le pouce de la main gauche et deux doigts de la droite. Porté ensuite dans une cabane, ses bourreaux lui brûlèrent les ongles et lui disloquèrent les pieds. Le lendemain on recommença, renchérissant sur ce qu'on lui avait fait souffrir la veille. Au bout de quelques jours son corps n'était qu'une plaie où les vers grouillaient^ et il s'en dégageait une odeur tellement insupportable que personne n'en voulait plus approcher. Il ne restait qu'à l'achever lorsque les anciens lui apprirent qu'il ne subirait pas le dernier supplice. Il fut donné à une vieille qui, n'en pouvant attendre aucun service dans l'état où il se trouvait, le céda à des Hollandais avec lesquels il se rendit à Manhatte, d'où un navire le ramena à La Rochelle.

Pareil traitement avait déjà été infligé par la même tribu au Père Jogues qui, après des souffrances inouïes, était également revenu en France mutilé et dans le plus complet dénuement.

Pendant que la colonie était ainsi infestée, d'autres bandes allaient porter la dévastation chez les Hurons et y mettaient tout à feu et à sang. Le Père Lallemand, témoin de ces désastres, écrivait alors : u La désolation est extrême dans ce pays ; presque tous les jours de

INCURSIONS HKS IROQIIOIS. 171

paiivros femmes se sont vues assommées (l;ms leurs champs, les hoiii'f^s ont été dans des alarmes coniinuelles et toutes les troupes huronnes, qui s'étaient levées en bon nombre pour donner la cliasse à l'ennemi ont ('té défaites et mis(!s en déroute. On a emmené les captifs par centaines, et souvent nous n'avons pas eu d'autres porteurs de ces funestes nouvelles que de pauvres malheureux échap[)és des flammes, dont les corps à demi hri'ih's et les doip;ts des mains coupés nous donnaient plus d'assurances que leurs paroles mêmes du malheur qui avait fondu sur eux et sur leurs compatriotes. Enfin au fléau de la guerre se joignit celui de la famine universelle parmi ces nations, à plus de cent lieues à la ronde. »

Au fort Richelieu les attaques étaient continuelles : le 1-4 septembre 1644, un soldat travaillait dans un petit champ à portée de mousquet de la palissade ; cinq Irofjuois sortant d'un taillis où ils étaient à l'afTilt se jettent sur lui et essayent de l'entraîner. Il se cramponne à des souches d'arbres avec une telle vigueur qu'ils ne peuvent l'en détacher et lui déchargent sur la tête plusieurs coups de hache. Les hommes du fort commencent à tirer sur eux et les mettent en fuite. Malgré les blessures dont il était atteint, le soldat se relève et marche vers le retranchement. Deux sauvages reviennent sur lui et, croyant l'achever, le percent de coups. Relevé par ses compagnons accourus à son secours, malgré les décharges des ennemis cachés dans le bois, il est transporté à l'habitation et finit, après de longs mois de soufTrances, par se rétablir.

Le 7 novembre suivant, un autre soldat, sorti pour tirer du gibier, était massacré par une bande cachée dans les broussailles et sa chevelure arrachée avec la peau du crâne.

Cinq jours après, alors que la terre était couverte de neige, sept hommes allaient chercher du bois de chauffage. Leur traîneau chargé, ils s'en retournaient lorsqu'ils furent assaillis par une troupe embusquée

172 LA NOIIVELLE-FIUNCE.

dans la forêt. Tls s'enfuirent vers l'habitation, mais l'un d'eux, embarrassé par la courroie qui servait au traînage, fut saisi, terrassé et scalpé aussitôt. Aux cris de la sentinelle, les hommes de garde tirèrent sur les sauvages, qui prirent la fuite. Le blessé, couvert de sang, le crâne mis à nu, n'avait plus figure humaine ; il resta trois jours sans connaissance ; les soins qui lui furent prodigués le rappelèrent cependant à la vie ; mais la garnison, contrainte de rester enfermée dans ce petit retranchement, y souffrit beaucoup et finit par l'abandonner pour rentrer à Québec.

A Montréal, la situation était à peu près la même, et les alertes continuelles ; cependant les précautions prises par M. de Maisonneuve et son incessante vigilance déjouèrent toutes les attaques. Elles étaient parfois singulièrement hardies, ainsi qu'en témoigne le fait suivant : une bande étant venue pour faire quelque coup, l'un des Agniers, après que tous les travailleurs s'étaient retirés au son de la cloche qui les appelait au dîner, s'approcha de leur chantier, et monta sur un arbre fort épais dans l'intention de tirer de Là sur quelque isolé. Mais, après le repas, leshommes, armés, revinrent tous ensemble à l'ouvrage et placèrent un corps de garde sous l'arbre même où le sauvage s'était caché, ce qui l'obligea à rester là immobile et à attendre que les Français se fussent retirés pour descendre. (Faillon.)

Impuissant à infliger à ses agresseurs le châtiment de leurs continuels méfaits, M. de Montmagny songea à entamer avec eux des négociations afin d'obtenir une paix dont la colonie avait grand besoin pour assurer son existence. Ayant dans ses mains quelques prisonniers, il en relâcha un qu'il laissa partir seul, et le chargea d'informer les Agniers que s'ils voulaient sauver la vie des autres, il fallait lui envoyer des ambassadeurs pour traiter. Les Peaux-Rouges, qui avaient de leur côté éprouvé de cruelles pertes, commençaient à se lasser d'une guerre qui leur coulait

INCDUSIONS DKS IHOOUOIS. 173

trop (le monde ; les avanecs (h; M. (l(; iMorilinaf^iiy ot lo (I(''sir do sauver leurs cunipa^nous retenus par les Français les décûdèrenl à expédier à, Qucîhec deux: ambassadeurs. Ces derniers emmenèrent avec (mix le nonuiK' riuillaunie Coulure, qui aviiit été i)ris av(;c le Père .loij;iies. C'était un i^arçou courageux, actif; on le croyait mort et son retour causa une grande joie dans la colonie, (pii lit le meilleur accueil aux envoyés des Agiiiors. Ils lurcMit reçus sol(!iinollement dans la cour du fort des Trois-liivières, recouverte de voiles pour protéger l'assistance contre l'ardeur du soleil.

l.e spectacle qui s'offrit alors aux Français était bien fait pour provoquer leur étonnement ; c'était, avec tout le cérémonial indien, une véritable représentation à laquelle ils assistaient.

Le gouverneur, assis dans un fauteuil, avait à ses côtés ses officiers, des missionnaires et les principaux habitants de la colonie. Les Iroquois prirent place devant lui sur une natte, pour marquer leur respect à l'égard d'Onontio, qu'ils appelaient leur père. Des Algonquins, des Montagnais et des Hurons en grand costume, le visage peint, enveloppés de leurs robes de fourrures, assistaient à la séance mêlés aux Français. Le centre de la place restait vide ; il était réservé à •l'orateur, qui joignait le geste à la parole pour exprimer plus clairement ses pensées.

Les Agniers avaient apporté dix-sept colliers de porcelaine, représentant autant de propositions qu'ils avaient à faire, et pour les exposer à la vue de tous ils avaient planté deux piquets et tendu de l'un à l'autre une corde sur laquelle ils devaient les suspendre.

« Chacun ayant pris place, l'orateur iroquois se leva, prit un collier, et le présentant au gouverneur il lui dit : « Onontio, prête l'oreille à ma voix, tous « les nôtres parlent par ma bouche; mon cœur n'a point « de mauvais sentiments, mes intentions sont droites. « Nous voulons oublier toutes nos chansons de guerre « et leur substituer des chants d'allégresse. »

174 LA NOUVELLE-FKANCE.

« Aussitôt il se mit à chanter, ses compagnons marquant la mesure avec leur hé, qu'ils tiraient en cadence du fond de leur poitrine, et tout en chantant il se promenait à grands pas et gesticulait. Il regardait souvent le soleil, il se frottait les bras comme pour se préparer à la lutte ; enfin il reprit un air plus composé et continua ainsi son discours : « Le collier « que je te présente, mon père, te remercie d'avoir « donné la vie à mon frère, tu l'as retiré de la dent de « l'Algonquin, mais comment as-tu pu le laisser par- « tir seul ? Si son canot avait tourné, qui l'eût aidé à « le relever? S'il s'était noyé ou qu'il eût péri par quel- « que accident, tu n'aurais eu aucune nouvelle de la « paix, et peut-être eusses-tu rejeté sur nous une faute « que tu n'aurais dû imputer qu'à toi. » En achevant ces mots, il suspendit son collier sur la corde, en prit un autre et après l'avoir attaché au bras de Couture, il se tourna de nouveau vers le gouverneur et lui dit: — « Mon père, ce collier te ramène ton sujet, « mais je me suis bien gardé de lui dire : — « Mon « neveu prends un canot, et retourne dans ton pays. » — « Je n'aurais jamais été tranquille jusqu'à ce que j'eusse « appris des nouvelles certaines de son arrivée. Mon « frère, que tu nous as renvoyé, a beaucoup souffert « et couru bien des risques ; il lui fallait porter seul « son paquet, ramer toute la journée, traîner son canot « dans les rapides, être toujours en garde contre les « surprises. »

« L'orateur accompagnait ce discours de gestes expressifs ; on s'imaginait voir un homme tantôt conduire son canot avec la perche, tantôt parer une vague avec son aviron; il faisait ensuite semblant de heurter du pied contre une pierre, en portant son bagage, puis il marchait en clopinant, comme s'il se fût blessa.

« Les autres colliers avaient rapport à la paix, dont la conclusion était le sujet de cette ambassade ; chacun avait sa signification particulière, que l'orateur expliquait : l'un aplanissait les chemins, l'autre rendait l;i

INCURSIONS ni'S inoniiois. 17:;

l'iviri'i' nilmc, un tioisiriiic (inlciTiiil les liaclics ; il y en îivail. |»(»iii' l'aiic ciilcndi-i! ([ikj l'on so visiterait désormais sans c'raint(i, pour iii(li(|iior 1(!S festins (ju'on s'odVirait muliiellcnKîut, l'alliance entre toutes les nations, le dess(îin ([u'on avait toujours eu de ramener les Pères Jogiies et Dressant, l'impatience où l'on était de les revoii', l'accueil (|u'ou se i)r(îparaità leur faire, les remerciements i)our la délivrance des trois derniers captifs. Chacun de ces articles était exprimé par un collier, et quand l'orateur n'eût point parlé, son action aurait rendu sensible tout ce qu'il voulait dire. Ce qui surprit davantage, c'est qu'il joua son personnage pendant trois heures sans en paraître plus échaufïe. Il fut encore le premier à donner le branle pour une espèce de fête qui termina la séance et qui se passa en chants, en danses et en festins. » (Charlevoix.)

Deux jours après (car, aux termes de la coutume indienne, on ne répondait pas immédiatement,) M. de Montmagny, en présence d'une assemblée aussi nombreuse que la première, fit connaître sa réponse aux propositions des ambassadeurs et leur remit autant de présents qu'il avait reçu de colliers. Les articles du traité de paix furent ensuite arrêtés ; les Algonquins et les Hurons y étaient compris.

Bientôt après M. de Montmagny était rappelé en France et remplacé par M. d'Ailleboustqui, de Montréal, avait passé au commandement du poste des Trois- Rivières. Il connaissait le pays et ses besoins, mais il en prenait le gouvernement à une époque singulièrement critique. La trêve intervenue avec les Agniers fut en effet de courte durée ; elle était rompue dès 1G40. Une épidémie qui faisait de grands ravages parmi eux et la perte d'une récolte dévorée par les insectes furent attribuées aux sortilèges du Père Jogues qui, revenu de France, n'avait pas hésité à retourner au milieu de ces barbares ; conduit dans une cabane il y fut tué d'un coup de hache. Un Français, nommé Lalande, qui raccompagnait, eut le même sort; leurs têtes coupées

furent exposées sur la palissade du village, et leurs corps jetés à la rivière.

Certains, après ces meurtres, qu'il n'y avait plus de paix possible, les Iroquois se mirent aussitôt en campagne. Un de leurs détachements qui s'était approché d'un village de Hurons trouva ces derniers sur leurs gardes. Ne voulant pas se retirer sans avoir rien fait, quelques rôdeurs passèrent la nuit dans la forêt voisine ; un Huron, en sentinelle sur un retranchement, ne cessait de crier, pour montrer qu'il ne dormait pas. A l'aube, croyant que tout danger avait disparu, il s'endormit avec un de ses compagnons. Un des sauvages embusqués, n'entendant plus rien, s'approche alors, tue l'un des dormeurs d'un coup de hache, arrache à l'autre sa chevelure et prend la fuite. Nos alliés eurent bientôt leur revanche ; trois d'entre eux, après vingt jours de marche, pénétraient dans un village ennemi, y tuaient plusieurs hommes, mettaient le feu aux cal^anes et regagnaient leur territoire sans avoir été rejoints.

Un des chefs algonquins, nommé Piskaret, avait été, pendant les guerres précédentes, un des plus redoutables adversaires des Iroquois, et l'on racontait de lui des exploits merveilleux dont le souvemr était resté dans la mémoire des colons. Un jour cinq chefs, n'ayant pu réussir avec un nombreux parti , avaient voulu aller seuls venger la mort d'un des leurs qui avait été pris et brûlé par les Agniers. Ils firent un canot et se munirent d'armes à feu. Piskaret, qui les commandait, partit des Trois-Rivières et alla camper aux îles de Richelieu. Le lendemain il voyait descendre cinq canots d'Iroquois portant chacun dix hommes. Il avait eu la précaution de faire passer du gros fil d'archal de dix pouces de longueur dans des balles de plomb ainsi accouplées ; chaque coup dans un canot devait y faire une ouverture qui le coulerait à fond, car ces embarcations étaient en écorces de bouleau extrêmement minces. Entourés par les Iroquois qui croyaient

ÎNCIIUSIONS [)KS IHOOnOIS. 177

los piMMulro sans rc'sistanco, les Alf,^on((uins firc^nt iirio d('uliaii;(^ (lu'ils l'tîiiuiivtîlôicnl aussilAt avftc d'aiilres iii()iis(|iicls ; l(S «MiiuMiiis (Milbulôrent de leurs canots (jiKî Vc;\n riMiiplissail, et nos alliés leur cassèrent la tète, à la rései've de (iiielqnes-uns dont le sort fut aussi cruel ([ue celui du nudheureux qu'ils avaient brdilé.

l'iK» iiiilre lois, Piskaret partait seul, h la fonte des neiges, [joui- surprinulre l'cmnemi ; il avait, dans le clieniiu, disposé ses raquettes le devant derrière afin de dépister ceux qui voudraient le poursuivre, et quand il fut proche d'un village il passa le reste de la j()urîi(''e dans un arbre creux. Il en sortit la nuit et chercha un endroit où il pourrait se réfugier à mesure qu'il ferait quelque coup. Un grand amas de bois était disposé en carré près des cabanes ; il se glissa dans ce bi'irher. Tout étant paisible aux alentours, il entra dans une cabane où il tua ceux qui y dormaient et enleva leurs chevelures; puis il se retira dans son trou. Le lendemain, lorsque ce carnage fut découvert, la bourgade prit l'alarme et les jeunes gens s'élancèrent à la poursuite du meurtrier. Ils trouvèrent les traces d'un homme qui s'enfuyait, et les suivirent longtemps, mais elles finissaient par se perdre dans les neiges fondues.

Piskaret, immobile, attendait la nuit avec impatience ; quand il vit qu'il était temps d'agir, il entra dans un autre logis où il égorgea tous ceux qui s'y trouvaient et regagna son chantier. Le lendemain, ce ne furent que pleurs et hurlements : la consternation était générale. On courut encore à la découverte, et l'on visita vainement les rochers et les taillis. La troisièrhe nuit, l'Algonquin se glisse encore vers une cabane et voit par une fissure qu'il s'y trouve deux sentinelles éveillées ; il en était de même dans les autres. Quand il fut certain que l'on se tenait sur ses gardes, il entr'ouvrit une porte derrière lacjuelle un guerrier assis sommeillait la pipe à la bouche, lui lendit le crâne d'un coup de hache et gagna la foret, pourchassé par les

compagnons de sa victime que les cris de l'autre sentinelle avaient réveillés. Comme il était fort agile, il se laissa poursuivre, dénonçant même de temps à autre sa présence par des cris. Il attira ainsi à sa suite cinq ou six des guerriers les plus alertes ; enfin, comme la nuit approchait, il précipita sa marche et se cacha dans un fourré. Ceux qui le cherchaient, fatigués d'une aussi longue course et n'espérant plus le rejoindre, s'arrêtèrent près de sa retraite, allumèrent un feu et finirent par s'endormir. Piskaret profita de leur sommeil pour les tuer tous et enlever leurs chevelures. (De La Potherie.)

Ce vaillant guerrier allait être une des premières victimes de la reprise des hostilités. « Il chassait paisiblement et s'en retournait chargé de mufles et de langues d'élans lorsqu'il vit six Iroquois derrière lui, qui l'avaient aperçu auparavant et qui avaient un pavillon à la main. Ils chantaient en marchant la chanson de paix, par laquelle ils faisaient entendre qu'ils venaient à dessein de la confirmer. L'Algonquin les aborda fièrement, et s'étant assis avec eux alluma sa pipe, qu'il leur donna à fumer. Dans la conversation qu'ils eurent ensemble il leur apprit où étaient campés ses compagnons, divisés pour la chasse en deux troupes. Les autres lui dirent qu'ils allaient voir leur père Onontio. Ils se levèrent pour continuer leur chemin et, sur-le-champ, l'un des six se chargea de ce que l'Algonquin avait à porter ; c'est la coutume des sauvages d'en user ainsi avec ceux qu'ils honorent et respectent beaucoup. Ils marchèrent tous de front, Piskaret au milieu d'eux. Il y eut un de la compagnie qui resta derrière, et qui, les laissant aller un peu devant, les joignit ensuite promptement et cassa la tête à l'Algonquin qui ne s'en méfiait point. » (Perrot.)

Les auteurs de cette perfide agression avaient été détachés d'un gros parti de près de mille hommes pour aller à la découverte ; ils informèrent aussitôt les leurs de ce qu'ils avaient appris et le lendemain, à la

INCU USIONS DKS IKOOIIOIS. 170

|)()iiit.(' (lu jour, les cluissciirs altcoïKjuins, surpris (laus l(Mirs campements, étaient massacres ou ennmenés prisonniers.

Les preuiiors avis de ce d(^sastre furent donnc'^s aux l'rancais pardes femmes qui avaientpus'échapperet qui parvinrent, au milieu des plus grands périls, à rejoindre lacolonie. Une d'elles surtorjt fit preuve d'une résolution et d'un courage surhumains. Il y avait dix jours (pfelkM'Uiitprisonnière. Une nuit qu'elle était couchée, attachée par les pieds et par les mains avec des cordes à autant de piquets et environnée de sauvages qui s'étaient étendus surles cordes, elle s'aperçutque tous dormaient d'un profond sommeil. « Elle essaya de dégager une de ses mains et y ayant réussi il ne lui fut pas difficile d'achever de se délier tout à fait. Elle se lève ensuite, va doucement à la porte delà cabane, y prend une hache, en frappe celui qui se trouvait le plus près sous sa main et se jette dans le creux d'un arbre qu'elle avait remarqué fort proche de là. Au bruit que fit le mourant, le village fut bientôt éveillé, et comme on ne douta point que la captive n'eût gagné au pied, toute la jeunesse se mit à ses trousses. Elle voyait ce mouvement de sa retraite ; elle observa que tous ceux qui couraient après elle suivaient la même voie et qu'il n'y avait personne autour de son arbre. Elle en sortit sur-le-champ et, prenant sa course dans la direction opposée à celle où on la cherchait, elle gagna la forêt sans être aperçue. Tout le reste de la nuit on ne s'avisa point d'aller de ce côté-là ; mais le jour venu on reconnut ses pistes et on les suivit. L'avance qu'elle avait lui donna deux jours de répit; le troisième elle entendit du bruit ; elle se trouvait sur le bord d'un étang, elle s'y jeta jusqu'au cou, et dans le moment qu'elle aperçut les Iroquois elle se plongea tout à fait dans l'eau derrière des joncs à la faveur desquels il lui était aisé de respirer et de voir ce qui se passait. Elle remar([ua qu'après avoir bien regardé de toute part, ceux qui la poursuivaient retournaient sur leurs

pas. Elle les laissa s'éloigner, puis elle traversa le marais et continua sa route. Elle marcha trente-cinq jours, ne vivant que de fruits et de racines. Enfin elle arriva au Saint-Laurent qu'elle traversa dans un canot trouvé sur la berge et débarqua au fort des Trois-Riviores, où le récit qu'elle fit de son aventure eut bien de la peine à trouver croyance. «(Charlevoix.)

On se prépara néanmoins à repousser une attaque, mais pendant que quelques bandes venaient inquiéter nos colons et menacer leurs établissements, le gros des forces iroquoises achevait la ruine de la malheureuse et imprévoyante nation huronne, que l'éloignement et la faiblesse extrême de nos forces ne nous permettait pas de secourir.

Le 4 juillet 1648 la bourgade de Saint-Joseph, sur les bords du lac Huron, était surprise, et sept cents personnes impitoyablement égorgées ou brûlées. Le Père Daniel, qui vivait dans ce lieu depuis quatorze ans, partageait le sort de ses ouailles, qu'il refusait d'abandonner. L'hiver suivant, le 16 mars, le village de Saint-Ignace était également envahi et ses quatre cents habitants massacrés ; il ne s'en échappait que trois hommes. Courant à demi nus sur les neiges et les glaces, ils portèrent l'alarme au village voisin de Saint-Louis; les femmes et les enfants se réfugièrent aussitôt dans les bois pendant que les guerriers se préparaient à défendre désespérément leurs foyers. Bientôt leurs terribles adversaires assaillaient la bourgade ; deux fois les Hurons les repoussaient, mais enfin, écrasés par le nombre, ils tombaient sous les débris de leurs palissades renversées. Les Pères de Brébeuf et Lallemant, restés dans la mêlée pour absoudre et baptiser les mourants, étaient pris et soumis aux plus épouvantables tortures. Le supplice du premier dura plusieurs heures. Exaspérés de ne pouvoir lui arracher un signe de faiblesse, ses bourreaux lui coupèrent les lèvres, le nez, la langue^ et lui enfoncèrent un tison cntlammé dans la bouche. Un

INCUKSIUNS DES IHOQUOIS. iH\

d'eux Unit par lui Jinaclioi' l(j cuMir (jue ces forcenés (lévorèrenl. F^es épreuves du Pure Lallemant se prolongèrent un jour et une nuit (îutière ; on renvelo|)pa d'écorces do s;i[)in auxcjuelles on mit le feu et ([ui se consumèrent Itiutenient; ses yeux, arrachés, furciut remplacés par des charbons ardents; à la fin un des barbares, fatii^ué sans doute de le voir soufTrir si lon^^temps, l'acheva d'un coup de hache.

Les llurons des autres bourgades, apprenant ces désastres, abandonnèrent leurs cabanes, auxquelles ils mirent le feu, et se réfugièrent dans les bois où leurs implacables bourreaux continuèrent à les poursuivre et à les exterminer. La famine en fit périr un grand nombre ; plusieurs s'enfuirent au loin et trouvèrent un refuge chez d'autres peuplades; les derniers supplièrent les missionnaires de les conduire chez les Français. Ils arrivèrent ainsi au nombre d'environ quatre cents à Québec, et le gouverneur les établit dans l'île d'Orléans, sous la protection d'un fortin où ils pourraient se réfugier en cas d'attaque.

L'année 1651, qui avait vu la destruction de la nation huronne, finit par le changement de M. d'Ailleboust, que remplaça l'un des membres les plus influents de la compagnie des Cent Associés, M. de Lauson ; mais la colonie n'en fut pas secourue davantage. Ënergiquement soutenue à son début par la main de Richelieu, elle devait languir après sa mort et rester sans appui sérieux jusqu'à l'arrivée de Golbert aux affaires.

Le nouveau gouverneur étai^t un vieillard de 70 ans, sans énergie, incapable de faire tête aux maux qui accablaient la Nouvelle-France et de remettre en ordre les affaires qu'il trouvait du reste dans un déplorable état. Les Iroquois, devenus plus hardis depuis leurs victoires dans la région des lacs, commençaient à ne plus considérer comme des barrières infranchissables les retranchements des Européens, et se répandaient par bandes dans toute la vallée du Saint-Laurent. Le L — La Nouvelle-Fhance. 11

i82 LA NOUVELLE-FRANCE.

commandant des Trois-Rivières, M. Duplessis-Bochart, attiré par eux dans une embuscade, était tué avec une quinzaine d'hommes. Les campagnes étaient infestées et il ne se passait pas de mois « sans que le livre des morts fût marqué de rouge » par la main de ces insaisissables envahisseurs.

Un secours d'une centaine d'hommes amenés de France par M. de Maisonneuve à Montréal donna cependant quelque répit ; l'ennemi, informé de la présence de ce renfort et déjà éprouvé dans les rencontres de chaque jour, demanda une suspension d'armes pour traiter de la paix, qui fut conclue en 1654. Elle permettait aux Onnontagués et aux autres cantons éloignés de venir chercher directement des marchandises à Québec, sans passer par l'intermédiaire des Agniers, qui se les procuraient dans les colonies anglaises ; mais la jalousie des Agniers privés de cet avantage allait bientôt rompre l'accord intervenu. Sans plus de motifs, les incursions de ces sauvages recommencèrent, et il se forma un gros parti pour enlever les Hurons établis dans l'île d'Orléans.

Débouchant dans le fleuve par la rivière de Richelieu, cette bande passa de nuit sans être découverte devant le poste des Trois-Rivières et gagna l'île où elle s'embusqua dans la partie boisée : « il fut résolu d'attendre au lendemain afin de mieux surprendre les Hurons lorsqu'ils iraient pour cultiver leurs terres, parce que dans ce temps-là ils seraient tous hors de leur fort. Ces pauvres gens, qui ne s'attendaient à rien moins, sortirent, hommes et femmes, à l'heure ordinaire ; aussitôt les Iroquois s'emparèrent du terrain qui était entre le fort et les Hurons afin de les empêcher de s'y réfugier et firent tout le gros du village prisonnier. On vit facilement de Québec la manière dont l'afl'aire se passa. Les Iroquois s'étant ainsi rendus maîtres des Hurons, les firent embarquer dans leurs canots et passèrent en plein jour devant Québec, en les obligeant de chanter pour les mortilier davantage. Cela fil mur-

INCUHSIONS DIÎS IKOQUOIS. 183

murer ctMix. tle Iji ville, et tout le monde s'étonna ([ii'ou ne rôprimait pas leur insolence en faisant tirer l'ai-liilerie sur leurs canots ([ui marchaient côte à côte, mais on ne voulut en rien l'aire à cause, dit-on, des missionnaires (jui étaient chez eux, qu'ils n'ont pas iiiissé pour cela de livrer aux plus cruels supplices. » (Perrot.)

Qu(d([ues-uns des malheureux ainsi surpris avaient pu s'échapper et se réfugier à Québec ; les Agniers eurent l'audace d'envoyer des délégués pour les réclamer, et leur orateur dit isolemment au gouverneur, dont l'indigne faiblesse autorisait ce langage : « Lève tes bras et laisse aller ces enfants que tu tiens pressés sur ton sein, car s'ils venaient à faire quelque sottise, il serait à craindre qu'en voulant les châtier nos coups ne portassent sur toi. »

Un pareil état de choses ne pouvait durer plus longtemps; M. de Lauson fut rappelé en France. Son successeur, le vicomte d'Argenson, débarquait à Québec le 11 juillet 1658; c'était un homme jeune, de mœurs sévères, appartenant à une famille de robe. Le lendemain de son arrivée, le cri de guerre se faisait entendre à quelques pas des habitations ; une femme venait d'être tuée dans un champ voisin par des rôdeurs agniers. Il se mettait aussitôt à la tête d'une troupe et poursuivait sans les atteindre les meurtriers jusqu'au fond des bois. La colonie, parcourue par ces bandes, était à la veille de la ruine ; elles apparaissaient partout à la fois, à Montréal, aux Trois-Rivières, à Québec, à Tadoussac, interceptant les convois de marchandises, brûlant, pillant, massacrant tout sur leur, passage. « Chaque semaine on entendait parler de prisonniers attachés au poteau, de têtes scalpées, de membres mutilés, de femmes, d'enfants torturés, écorchés, brûlés vifs. Le récit de ces malheurs, mêlés à d'horribles raffinements de cruauté, ' semait réi)ouvante parmi la population en deuil. Incapable d'atteindre dans sa retraite impénétrable un ennemi invisible qui

frappait clans l'ombre et s'évanouissait sans laisser aucune trace, on se demandait avec désespoir si la colonie, ainsi harcelée de tous c6tés, ne serait pas bientôt décimée et submergée dans son sang. » (Casgrain.)

Au printemps de 16G0, des Algonquins de Tadoussac surprenaient dans les îles de Richelieu un canot envoyé à la découverte. Il était monté par quatre Iroquois ; trois étaient tués, le quatrième blessé ; arrivé à Québec, on l'attachait au poteau. Avant de mourir, il déclarait que huit cents guerriers se dirigeaient sur Montréal où quatre cents autres devaient les rejoindre, et que leur dessein était de s'emparer de ce poste ainsi que des Trois-Hivières et de Québec dont les habitants seraient massacrés et les constructions détruites.

Toutes les précautions furent aussitôt prises pour résister à cet assaut, et des messagers envoyés aux alentours pour inviter les colons à se tenir sur leurs gardes ; mais comment dépeindre les anxiétés et les transes des longues nuits passées sans sommeil dans l'attente d'un ennemi dont la férocité n'était que trop connue et qui, à chaque instant, pouvait fondre à l'improviste sur les faibles remparts de la ville ? Les heures s'écoulaient cependant sans que l'orage attendu vînt à éclater, et l'on apprenait enfin qu'il s'était dissipé au loin.

Les Iroquois étaient en effet retournés dans leurs bourgades, emportant avec eux des centaines de morts et de blessés.

Des Hurons prisonniers qui s'étaient échappés répandaient en même temps la nouvelle d'un combat dans lequel quelques jeunes gens de Montréal, se sacrifiant pour tous, avaient arrêté dans leur marche sanglante les envahisseurs et leur avaient infligé les pertes les plus cruelles avant .de périr jusqu'au dernier.

Cet héroïque fait d'armes égale, s'il ne dépasse, les plus belles pages de rantiquilé : l'amour de la patrie poussé jusqu'à la mort, la volonté ferme de périr pour

INCURSIONS nEs inoodois. \H'\

drgni^or la colonie, la constanci! la plus admir.'ihh» dans les longiH^s jounu'ies de cette lutte surliuinaiiu;, toul s'y lioiive réuni; vX par uu hoiilKMir suprême le s.u'i'ilice ainsi accompli produisail, tous ses fruils : l'ennemi éi)ouvanté par une résistance aussi acharnée, voyant l'élite de ses guerriers abattue, abandonnait ses funestes projets et se déterminait à une retraite (pii sauvait la Nouvelle-France.

Parmi les volontaires amenés du vieux pays par M. de Maisonneuve, le fondateur de Montréal, se trouvait un jeune soldat, Adam Dollard, sieur des Ormeaux ; il était qualifié dans les actes de ce temps de « commandant dans la garnison du fortde Villemarie ». Il avait vingt-cinq ans et s'était déjà fait remarquer par son audace et sa résolution. Au mois d'avril lOOO, les continuelles alarmes auxquelles étaient en proie tous les colons, dans l'attente de la formidable armée partie des cantons pour exterminer les Visages-Pâles, lui suggérèrent le dessein d'aller, avec quelques hommes déterminés, à la rencontre de cette invasion, de se battre avec la rage du désespoir et d'inspirer ainsi une véritable terreur aux ennemis. Dans ce but, il propose à seize colons, jeunes et ardents comme lui, de remonter le fleuve et de se porter au-devant de l'Iroquois, au lieu d'attendre ses coups. Tous promettent de le suivre ; ils font leur testament, communient ensemble et s'engagent par un serment solennel à lutter jusqu'au dernier souffle, sans demander ni accepter aucun quartier.

Parti de Montréal, le 22 avril, DoUard arrivait le premier mai au pied du Long-Sault, sur la rivière des Outaouais. Il trouvait là et occupait avec sa troupe un petit retranchement construit l'automne précédent par des Algonquins ; c'était une enceinte de pieux debout, en mauvais état, commandée par un coteau voisin ; elle avait un autre défaut plus grave, son emplacement était à une certaine distance de la rivière. Une quarantaine de Hurons, commandés par un chef

dévoué aux Français, Anahontaha, venaient de Montréal rejoindre ces braves, dont la hardiesse les avait enthousiasmés; quatre Algonquins les accompagnaient. Le lendemain de leur arrivée, quelques-uns de ces alliés, envoyés à la découverte sur la rivière, voyaient descendre deux canots conduits par des éclaireurs ennemis ; ils précédaient une troupe de trois cents guerriers. Prévenu de leur approche, Dollard alla se poster à l'endroit où ces hommes devaient débarquer; une décharge meurtrière en tuait plusieurs ; les autres s'enfuyaient dans les bois et allaient donner l'alarme au corps qui les suivait : il y avait un parti de Français et de sauvages au petit fort ! Les Iroquois en conclurent que c'était un convoi se rendant au pays des Hurons, et certains d'en venir aisément à bout, ils se dirigèrent vers le réduit.

Les Français s'employaient pendant ce temps à se fortifier de leur mieux ; ils renforcèrent avec des branches d'arbres les pieux de l'enceinte, entassèrent de la terre et des pierres jusqu'à hauteur d'homme dans les interstices, et établirent des meurtrières de distance en distance. Des hurlements épouvantables, accompagnés de décharges de coups de fusil interrompaient bientôt cette besogne, et le corps ennemi se ruait à l'assaut ; mais à chaque meurtrière étaient postés trois tireurs qui dirigeaient sur les assaillants un feu continuel et en atteignaient un grand nombre. Les autres, saisis de frayeur en voyant tomber tous ces braves, se retiraient en désordre.

Les assiégés n'avaient pas perdu un seul homme dans cette première attaque. Mais les Iroquois, malgré l'échec qu'ils venaient d'éprouver, étaient trop nombreux pour accepter leur défaite, et ils revinrent plusieurs fois à la charge. Les Français et leurs alliés, animés de la plus ardente émulation, les repoussèrent encore et abattirent tous ceux qui se trouvèrent à portée de leurs coups.

Pour mettre le comble à la fureur de ces sauvages,

INCURSIONS DES II{0(j(10IS. 187

(les Ihirons, franchissant la palissade, allaient au niiliciu (lu feu couper la tûte d'un chef qu'une balle avait tué et la i)lantaien t sur un des pieux de l'enceinte. Des cris forcenés répondaient à cette dernière insulte, l(>s canots des assiégés restés sur la berge étaient brisés et transformés en torches pour mettre le feu au retranchement, mais les décharges des lYançais étaient si fréciuentes que les ennemis, malgré leur furie, ne pouvaient en approcher.

Renonçant alors à enlever le fort tant que toutes leurs forces ne seraient pas réunies, les assiégeants envoyèrent demander du secours à, l'autre bande de cinq cents Agniers et Onnontagués qui les attendaient aux îles de Richelieu pour fondre sur la colonie, et à couvert derrière les arbres de la forêt, ils se contentèrent de bloquer la petite troupe sur laquelle ils espéraient prendre bientôt une éclatante revanche. Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi, amenant pour les assiégés les plus cruelles souffrances; le froid, la faim, la soif, l'insomnie les accablaient ; pendant les courts instants de repos qu'ils pouvaient prendre à tour de rôle, ils se couchaient sur la terre glacée, exposés aux balles des adversaires embusqués qui ne cessaient de tirer sur l'enceinte. Ils n'avaient pour se soutenir qu'un peu de farine, qu'à défaut de boisson ils avalaient sèche ; en creusant le sol, ils trouvèrent un petit filet d'eau bourbeuse bien insuffisant pour les désaltérer ; plusieurs se risquèrent à passer par-dessus les pieux et à courir jusqu'à la rivière sous le feu des ennemis pour y remplir les quelques vases qui leur restaient. Puis les munitions vinrent à manquer aux Murons qui ne les avaient pas suffisamment ménagées, et il fallut partager avec eux ce qui restait de poudre et de plomb.

Enfin ces versatiles alliés, lassés d'une résistance aussi longue, affaiblis sans doute par les privations et gagnés par la crainte de la mort, finirent par céder aux invitations des Iroquois qui leur criaient de les

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rejoindre et d'abandonner les Faces Pâles, dont le massacre aurait lieu dès que la grande armée des guerriers que l'on attendait serait arrivée. Les uns d'un côté, les autres de l'autre, ils sautèrent tous pardessus l'enceinte et rejoignirent leurs perfides conseillers, ne laissant dans le fort que les Français, les quatre Algonquins et le vaillant Anahontaha, qui à toutes leurs objurgations répondit qu'il avait engagé sa parole et qu'il mourrait avec ses alliés.

Le cinquième jour, une immense clameur retentissait au loin dans les profondeurs des bois et d'innombrables salves de mousqueterie annonçaient à tous les échos l'arrivée du renfort si longtemps attendu. Aussitôt, tous les assaillants réunis, formant un gros de huit cents hommes, se précipitent avec furie sur le fortin ; mais la résistance acharnée des assiégés les rejette encore au loin, après en avoir abattu un bon nombre. Pendant trois jours, tantôt en masse, tantôt par groupes isolés essayant une surprise, les assauts se renouvellent avec la même rage d'un côté, la même défense désespérée de l'autre. De grands arbres sont abattus dans la direction du réduit, dont ils favorisent les approches, mais tous les efforts viennent se briser à la meurtrière palissade. Des guerriers s'avancent et demandent à parlementer; ils sont reçus à coups de fusil, quelques-uns sont tués, les autres s'enfuient hors de la portée des balles.

Découragés par les pertes énormes qu'ils ont déjà subies, certains commencent à parler de lever le siège et de retourner dans leurs cantons ; les plus énergiques, renseignés par les Hurons qui les ont rejoints, considèrent que ce serait une honte éternelle de laisser sans vengeance le massacre de tant de guerriers et de reculer ainsi devant une vingtaine d'hommes. Leur avis finit par l'emporter et tous décident qu'ils périront dans un nouvel assaut ou qu'ils enlèveront le fort. Les plus intrépides s'élancent les premiers en poussant d'effroyables cris; ils s'abritent derrière d^

INCURSIONS DKS IROQUOIS. 180

mnrcoaiix de bois liés ensemble et sont suivis rapide- MKMil p.ir le gros de leurs forces.

Les projectiles plcuvent sur eux et en font un horribl(i carnapje; Dollard et ses coiiipapjiions, décidés à vendre clièrenicnt leur vie, ciiargcnt à éclater de gros mousquetons et tirent îï toute volée dans ces masses, dont les hurlements couvrent le bruit des décharges; mais les morts et les blessés protègent contre les coups ceux qui les suivent et les plus alertes parviennent au pied de la palissade; les uns tirent par les meurtrièn>s dans le réduit pendant que d'autres s'efTorcent d'arracher les pieux et de faire une brèche dans l'enceinte ou de l'escalader. Les Français, sentant bien que le moment final est venu de cette lutte surhumaine, exaltés et rendus terribles par l'idée même du dernier sacrifice, tombent à coups de hache et de sabre sur tous ceux qui paraissent et disputent avec acharnement le terrain. Des fusils remplis de poudre et de balles sont garnis de fusées et jetés au milieu des assaillants qu'ils blessent ou tuent de leurs éclats.

Un baril de poudre restait, Dollard y ajuste une mèche enflammée et le lance de l'autre côté du retranchement sur lequel s'acharnent plusieurs guerriers ; une branche d'arbre arrête le projectile et le fait retomber dans le réduit où il éclate ; l'explosion renverse, brûle ou tue plusieurs défenseurs. Cet accident désastreux relève le courage des agresseurs qui commençaient à désespérer du succès ; des pieux brisés leur livrent passage, mais quelques assiégés sont encore debout; ils se précipitent avec une furie folle sur les envahisseurs, frappent, déchirent et tuent jusqu'à ce que la multitude qui les entoure les terrasse enfin expirants. La rapidité de leurs coups et le nombre d'adversaires qu'ils abattirent ainsi fut tel que l'ennemi, perdant toute idée de faire des prisonniers, ne se considéra comme vainqueur que quand le dernier de ces héros s'afiaissa sur les monceaux de cadavres dont le sol était jonché. Les barbares essavè-

rent, dans leur rage impuissante, d'en soumettre trois qui respiraient encore au supplice du feu, mais ils rendirent aussitôt le dernier soupir ; un seul, moins profondément atteint, subit le martyre avec une force et une patience qui déconcertèrent ses bourreaux eux-mêmes. Ils déchargèrent leur fureur sur les transfuges hurons qui s'étaient lâchement rendus à eux et les emmenèrent dans leurs bourgades où ils en firent, suivant l'expression d'un historien, « de furieuses et horribles grillades ». Le chef huron et les quatre Algonquins avaient partagé le sort des Français; ils étaient morts avec le même courage.

D'après le témoignage des Iroquois eux-mêmes, un tiers de leurs guerriers avait péri dans cette formidable lutte. Épouvantés d'une défense aussi meurtrière, ils ramassèrent leurs blessés et leurs morts et se retirèrent dans leurs cantons. L'admirable sacrifice de Dollard et de ses amis avait sauvé le Canada tout entier.

La France se doit de ne pas oublier ces humbles héros; ils font partie de nos gloires nationales, et leurs noms méritent d'être gravés en lettres d'or sur nos plus superbes monuments. Ils ont été inscrits, le 3 juin 1660, il y a plus de deux siècles, sur le registre mortuaire de Montréal, et nous les reproduisons ici, avec une respectueuse émotion, au souvenir de tant de constance et d'intrépidité :

Adam Dollard, sieur des Ormeaux, commandant, âgé de vingt-cinq ans ;

Jacques Brassier, âgé de vingt-cinq ans;

Jean ïavernier, dit la Hochetière, armurier, âgé de vingt-huit ans;

Nicolas ïillemont, serrurier, âgé de vingt-cinq ans ;

Laurent Hébert, dit La Rivière, âgé de vingt-sept ans ;

Alonié de Lcstres, chaufournier, âgé de trente et un ans;

Nicolas tfosselin, âgé de vingt-cinq ans;

INCURSIONS DRS IROOIIOIS. 491

R()])ort .Iur(!uî, ti^ù du vin^L-(|ii('itrc ans ;

.lîic(iues Jioisscau, dit Cognac, âgé do vingl-trois ans;

Louis Martin, âgo do vingt ot un ans;

Cliristopho Augicr, dit Desjardins, âgé de vingtsix ans ;

Titionne Robin, dit Desforges, âgé de vingt-septans ;

J(^an Valets, âgé de vingt-sept ans ;

li(Mié Doussin, sieur de Sainte-Cécile, soldat de la garnison, âgé de trente ans;

Jean Lecomte, âgé de vingt-six ans;

Simon Grenet, âgé de vingt-cinq ans;

François Crusson, dit Pilote, âgé de vingt-quatre ans.

DoUard, Brassier, Tavernier, Josselin, Robin, Valets, Doussin, Lecomte et Crusson étaient venus de France à Montréal, en 1653, avec M. de Maisonneuve.

Naissance et développement des colonies anglaises dans TAmérique du Nord.

« Mon roi me défend de vous procurer des armes et des munitions si vous entreprenez la guerre contre les Français; mais ne craignez rien, je vous procurerai tout ce qui vous sera nécessaire, je vous le fournirai plutôt à mes dépens. »

Ainsi parlait aux sauvages, nos ennemis, le colonel Dongan, gouverneur de la Nouvelle-York, alors que les deux nations étaient en paix. C'était l'esprit de malveillance et de perpétuel empiétement des colons anglais que traduisait ce langage, et il a continué à se manifester de la même manière, avec la même mauvaise foi, sur tous les points du globe.

Après avoir assisté aux débuts de la Nouvelle- France, il est intéressant de jeter maintenant un coup d'œil sur ces colonies anglaises créées à côté de nous, et chez lesquelles nous avons déjà vu apparaître de si âpres convoitises. Pendant que les Espagnols, profitant des découvertes de Christophe Colomb, fondaient dans l'Amérique centrale un empire qui s'étendait peu à peu du Mexique au Pérou, et que les marins Bretons, Normands et Basques faisaient la traite et la pêche aux terres neuves de l'Amérique du Nord, les Anglais essayaient à leur tour de prendre pied sur ce continent; mais leurs premières tentatives furent loin de donner de brillants résultais. L'idée de ceux qui entreprenaient ces voyages depuis Colomb était

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toujours de trouver le passage conduisant à l'Inde et à la Chine, cette source merveilleuses de richesses. I.a découverte des mines d'or par les Espagnols avait encore ac'cru l'avidité des aventuriers; aussi Jean Cabot, marin vénitien, vit-il le roi d'Angleterre Henri VII accueillir avec faveur un projet d'ex[)édition ([u'il lui soumit et dont le but ét;iit de reconnaître « ce (juc c'était que ces terres des Indes pour y habiter ». Il lit plusieurs voyages au Nord-Ouest et découvrit le Labrador. Son fils, Sébastien Cabot, reconnut, croiton, la baie d'Iludson et longea les côtes en descendant vers le sud, mais les cartes de ses découvertes et le récit qu'il avait rédigé de ses voyages n'ont pas été retrouvés.

En 1576, un hardi marin, Martin Frobisher, reprenant l'idée des Cabot de chercher un passage jusqu'à la Chine par le Nord-Ouest, armait deux barques de vingt-cinq tonneaux, un canot de dix, et se lançait avec ces frêles esquifs sur le vaste Océan. Une tempête engloutit le canot; l'équipage d'une des barques, épouvanté, revenait en Angleterre, mais Frobisher continuait sur l'autre son voyage jusqu'au Labrador et à la baie d'Iludson. Les glaces lui barraient presque partout le passage jusqu'à la terre, où il finit par débarquer pour reconnaître la contrée. L'aridité du sol et l'attitude hostile des indigènes, qui surprirent cinq hommes de l'équipage et les entraînèrent avec eux pour les massacrer, le déterminèrent à revenir en Angleterre. A son retour à Londres, on lui demanda « quel avantage il rapportait des terres découvertes au nord ». 11 ne put montrer qu'un morceau de pierre noire, qu'un matelot lui avait donné à bord. La femme d'un des intéressés à cette navigation s'avisa, peut-être par hasard, de le jeter dans le feu, de l'y laisser rougir et de l'éteindre ensuite dans du vinaierre. Un orfèvre, à qui cette pierre fut soumise, y trouva des traces d'or. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer les marchands de la Cité à équiper une flotte

qui reprit la direction suivie par Frobisher, et ramassa comme lui à la cote des pierres et des mottes de terre dans lesquelles l'or devait exister, car, dit un chroniqueur, « on y trouvait un grand nombre d'araignées, et les araignées, comme on sait, annoncent le voisinage de l'or ».

Des recherches faites dans des conditions aussi absurdes étaient à l'avance, frappées de stérilité.

Une seconde expédition organisée dans le même but en 1578 revint sans plus de succès à son port d'armement, après avoir failli se perdre au milieu de montagnes de glace flottantes si vastes « qu'en se fondant elles faisaient jaillir leurs torrents en cascades étincelantes ».

Un autre Anglais, sir Humphrey Gilbert, mieux inspiré, formait le projet de créer une colonie sur ces terres nouvellement découvertes de l'Amérique du Nord. Une première tentative infructueuse ne le décourageait pas, et en 1583 il quittait Plymouth pour se diriger sur l'île de Terre-Neuve, où il abordait au port Saint-Jean. Là, il élevait un pilier portant les armes d'Angleterre et concédait aux pêcheurs qui assistaient à la cérémonie des terrains moyennant redevance annuelle. Il avait amené avec lui un savant hongrois, chargé de rédiger la relation de l'expédition et un « minéraliste » qui, aussitôt arrivé, faisait faire des fouilles et embarquer mystérieusement des terres riches, disait-il, en argent ; mais au retour, le navire qui portait ces chimériques trésors faisait naufrage et engloutissait avec lui au fond de l'Océan le savant et sa relation, le minéraliste et ses échantillons. Le chef de l'entreprise, Gilbert, sombrait également avec le bâtiment qu'il commandait. Son beau-frère, Walter Raleigh,qui avait encouragé ses projets, les reprit à son compte après ce désastre. Huguenot, il était venu en France servir, sous Coligny, la cause de ses coreligionnaires, et il avait été mis au courant des idées de colonisation de l'amiral, ainsi que des expéditions de

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l{il);iiil. cl, (h; LjiiKluuhiii'ic à l;i l'ioridc. Après la sfinglaiilo r(;vjinclio de Gourt^uiis et ral)aridonde la colorii(; par les P'rançais, ilaleit^h ic'soliil d'y tenter à sou tour 1111 étal)liss(!ment et obtint de la reine Ëlisahelli la concession de ce i)ays.

Deux navires armés par ses soins partaient bientôt pour reconnaître la contrée, et l'aspect de la côte de la Caroline* faisait naître les plus douces espérances; les passagers respiraient des parfums qui leur faisaient croire à la présence de « quelque jardin délicieux, embaumé de mille espèces de fleurs odorantes. » Ils étaient dans le ravissement à l'aspect de cette côte émaillée d'îles, de cette mer aux eaux claires et transparentes. Les naturels paraissaient doux, aimables, sans ruse ni perfidie ; « ils vivaient à la manière de l'âge d'or ».

Au retour en Angleterre, le récit de ce voyage enchantait la reine, qui donnait à cette terre, dépeinte comme un véritable paradis, le nom de Virginie, en souvenir d'un célibat qui lui était cher. Une flotte de sept vaisseaux mettait bientôt à la voile sous le commandement d'un « brave et spirituel officier », nommé Grenville. Quant à Raleigh, confirmé dans ses droits, il était représenté comme gouverneur par un militaire énergique, Ralph Lane qui, saisi d'enthousiasme à l'aspect du pays où il allait exercer ses nouvelles fonctions, écrivait alors : « C'est le meilleur sol qu'il y ait sous la voûte des cieux et la terre la plus plaisante du monde. Le continent est d'une longueur et d'une étendue encore inconnues, et le climat si sain que nous n'avons pas eu un malade depuis notre débarquement. Si la Virginie avait seulement des chevaux et des vaches, avec des Anglais pour habitants, il n'y aurait pas dans toute la chrétienté de royaume qui lui fût comparable. »

Malheureusement ce lyrisme n'empêchait pas des actes plus prosaïques qui allaient mettre aux prises les nouveaux arrivants? s^veç les indigènes dont il^

occupaient le territoire. Dès les premiers jours du débarquement, une tasse d'argent disparaissait. Pour punir ce vol, le brave et spirituel Grenville fit mettre le feu au village voisin, et détruire les provisions de grains des habitants. Dès lors les sauvages estimèrent, non sans raison, que le seul moyen d'échapper à la ruine qui les menaçait était de se défaire de pareils hôtes. Ils avaient remarqué que la passion de l'or les affolait; ils leur racontèrent qu'en remontant le cours de la rivière voisine ils arriveraient à une bourgade dont les habitants travaillaient ce métal que le pays fournissait en abondance. Aussitôt Lane et une partie des colons se mirent à la recherche de cette cité imaginaire, à la découverte de laquelle ils ne renoncèrent qu'après avoir épuisé toutes leurs provisions et dévoré jusqu'aux chiens qui les accompagnaient.

Le but des indigènes avait été de diviser leurs ennemis pour les détruire lorsqu'ils seraient séparés en plusieurs groupes ; le retour inopiné de Lane et de ses compagnons ayant fait avorter ce projet, ils voulurent obliger ces étrangers à se retirer en les réduisant à la famine ; mais la bonté d'un de leurs chefs déjoua ce dessein, et les Anglais profitèrent de la confiance qui renaissait chez ces enfants de la nature pour leur infliger une leçon destinée à leur donner une haute idée de la civilisation et de l'humanité de leurs envahisseurs. « Ils usèrent de dissimulation, demandèrent une entrevue avec un des chefs de tribu les plus actifs, et, quand ils se virent maîtres de sa personne, à un signal donné ils tombèrent sur ce malheureux et sa suite et les massacrèrent sans pitié. » (Lorain.)

Là-dessus, craignant des représailles trop méritées et les secours d'Europe se faisant attendre, Lane et ses hommes profitèrent de l'arrivée à la Virginie d'un célèbre corsaire, Drake, pour regagner l'Angleterre.

Une autre expédition également organisée par Raleigh eut une fin encore plus triste ; les colons, aux prises avec les indigènes dont plusieurs avaient été

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