SAUVAGE SCALPANT SON ENNEMI
Dessin de Janet Lange, d'après un document américain.
« un canot, et retourne dans ton pays. — Je n’aurais jamais été tranquille jusqu’à » ce que j’eusse appris des nouvelles certaines de son arrivée. Mon frère, que tu nous
« as renvoyé, a beaucoup souffert et couru bien des risques; il lui fallait porter seul « son paquet, ramer toute la journée, traîner son canot dans les rapides, être tou- « jours en garde contre les surprises. » L’orateur accompagnait ce discours de gestes expressifs ; on s’imaginait voir un homme tantôt conduire son canot avec la perche, tantôt parer une vague avec son aviron ; il faisait ensuite semblant de heurter du pied contre une pierre, en portant son bagage, puis il marchait en clopinant, comme s’il se fût blessé. Les autres colliers avaient rapport à la paix, dont la conclusion était le sujet de cette ambassade; chacun avait sa signification particulière,, que l’orateur expliquait : l’un aplanissait les chemins, l’autre rendait la rivière calme, un troisième enterrait les haches; il y en avait pour faire entendre que l’on se visiterait désormais sans crainte, pour indiquer les festins qu’on s’offrirait mutuellement', l'alliance entre toutes les nations, le dessein qu’on avait toujours eu de ramener les pères Jogues et Bressani, l’impatience où l'on était de les revoir, l'accueil qu’on se préparait à leur faire, les remerciements pour la délivrance des trois derniers captifs. Chacun de ces articles était exprimé par un collier, et quand l’orateur n’eût point parlé, son action aurait rendu sensible tout ce qu’il voulait dire. Ce qui surprit davantage, c’est qu'il joua son personnage pendant trois heures sans en paraître plus échauffé. Il fut encore le premier à donner le branle pour une espèce de fête qui termina la séance et qui se passa en chants, en danses et en festins. » (Charlevoix.)
Deux jours après (car, aux termes de la coutume indienne, on ne répondait pas immédiatement), M. de Montmagny, en présence d’une assemblée aussi nombreuse que la première, fit connaître sa réponse aux propositions des ambassadeurs et leur remit autant de présents qu’il avait reçu de colliers. Les articles du traité de paix furent ensuite arrêtés ; les Algonquins et les Hurons y étaient compris. Bientôt après, M. de Montmagny était rappelé en France et remplacé par M, d’Ailleboust qui, de Montréal, avait passé au commandement du poste des Trois- Rivières.
Il connaissait le pays et ses besoins, mais il en prenait le gouvernement à une époque singulièreni'fent. critique. La trêve intervenue avec les Agniers fut en effet de courte durée; elle était rompue dès 1646. Une épidémie qui faisait de grands ravages parmi eux et la perte d’une récolte dévorée par les insectes furent attribuées aux sortilèges du père Jogues qui, revenu en France, n’avait pas hésité à retourner au milieu de ces barbares; conduit dans une cabane, il y fut tué d’un coup de hache. Un Français, nommé Lalande, qui l’accompagnait, eut le même sort; leurs têtes coupées furent exposées sur la palissade du village, et leurs corps jetés à la rivière. Certains, après ces meurtres, qu’il n’y avait plus de paix possible, les Iroquois se mirent aussitôt en campagne. Un de leurs détachements qui s’était approché d’un village de Hurons trouva ces derniers sur leurs gardes. Ne voulant pas se retirer sans avoir rien fait, quelques rôdeurs passèrent la nuit dans la forêt voisine ; un Huron, en sentinelle sur le retranchement, ne cessait de crier pour montrer qu’il ne dormait pas. A l’aube, croyant que tout danger avait disparu, il s’endormit avec un de ses compagnons. Un des sauvages embusqués, n entendant plus rien, s’approche alors, tue l’un des dormeurs à coups de hache, arrache à 1 autre sa chevelure et prend la fuite. Nos alliés eurent bientôt leur revanche; trois d’entre eux, après vingt jours de marche, pénétraient dans un
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village i nnemi, y tuaient plusieurs hommes, mettaient le feu aux cabanes et regagnaient leur territoire sans avoir été rejoints.
I n des chefs algonquins, nommé Piskaret, avait été pendant les guerres précédentes, un des plus redoutables adversaires des Iroquois, et l’on racontait de lui des exploits merveilleux dont le souvenir était resté dans la mémoire des colons. In jour, cinq chefs, n ayant pu réussir avec un nombreux parti, avaient vonlu aller seuls venger la mort d’un des leurs qui avait été pris et brûlé par les Agniers. Ils firent un canot et se munirent d’armes à feu. Piskaret, qui les commandait, partit des Trois-Rivières et alla camper aux îles de Richelieu. Le lendemain il voyait descendre cinq canots d’Iroquois portant chacun dix hommes. Il avait eu la précaution de iaire passer du gros fil d’archal de dix pouces de longueur dans des balles de plomb ainsi accouplées; chaque coup dans un canot devait y faire une ouverture qui le coulerait à fond, car ces embarcations étaient en écorces de bouleau extrêmement minces. Entourés par les Iroquois qui croyaient les prendre sans résistance, les Algonquins firent une décharge qu’ils renouvelèrent aussitôt avec d’autres mousquets; les ennemis culbutèrent de leurs canots que l'eau remplissait, et nos alliés leur cassèrent la tête, à la réserve de quelques-uns dont lé sort lut aussi cruel que celui du malheureux qu’ils avaient brûlé.
L ne autre fois, Piskaret partait seul, à la fonte des neiges, pour surprendre l’ennemi ; il avait, dans le chemin, disposé ses raquettes le devant derrière afin de dépister ceux qui voudraient le poursuivre, et quand il fut proche d’un village il passa le reste de la journée dans un arbre creux. Il en sortit la nuit et chercha un endroit où il pourrait se réfugier à mesure qu’il ferait quelque coup. Un grand amas de bois était disposé en carré près des cabanes; il se glissa dans ce bûcher. Tout étant paisible aux alentours, il entra dans une cabane où il tua ceux qui y dormaient et enleva leurs chevelures ; puis il se retira dans son trou. Le lendemain, lorsque ce carnage fut découvert, la bourgade prit l’alarme et les jeunes gens s’élancèrent à la poursuite du meurtrier. Ils trouvèrent les traces d’un homme qui s’enfuyait, et les suivirent longtemps, mais elles finissaient par se perdre dans les neiges fondues. Piskaret, immobile, attendait la nuit avec impatience ; quand il vit qu’il était temps d’agir, il entra dans un autre logis où il égorgea tous ceux qui s’y trouvaient et regagna son chantier. Le lendemain, ce ne furent que pleurs et hurlements : la consternation était générale. On courut encore à la découverte, et l'on visita vainement les rochers et les taillis. La troisième nuit, l’Algonquin se glisse encore vers une cabane et voit par une fissure qu’il s'y trouve deux sentinelles éveillées; il en était de même dans les autres. Quand d fut certain que l’on se tenait sur ses gardes, il entr’ouvrit une porte derrière laquelle un guerrier assis sommeillait la pipe à la bouche, lui fendit le crâne d’un coup de hache et gagna la forêt, pourchassé par les compagnons de sa victime que les cris de l’autre sentinelle avaient réveillés. Comme il était fort agile, il se laissa poursuivre, dénonçant même de temps à autre sa présence par des cris. Il attira ainsi à sa suite cinq ou six des guerriers les plus alertes; enfin, comme la nuit approchait, il précipita sa marche et se cacha dans un fourré. Ceux qui le cherchaient, fatigués d’une aussi longue course et n'espérant plus le rejoindre, s’arrêtèrent près de sa retraite, allumèrent un feu et finirent par s’endormir. Piskaret profita de leur
sommeil pour les tuer tous et enlever leurs chevelures. (De La Potherie.) Ce vaillant guerrier allait être une des premières victimes de la reprise des hostilités. « Il chassait paisiblement et s'en retournait chargé de mufles et de langues d’élans, lorsqu’il vit six Iroquois derrière lui, qui l’avaient aperçu auparavant et qui avaient un pavillon à la main. Ils chantaient en marchant la chanson de paix, par laquelle ils faisaient entendre qu’ils venaient à dessein de la confirmer. L’Algonquin les aborda fièrement, et s’étant, assis avec eux alluma sa pipe, qu’il leur donna à fumer. Dans la conversation qu’ils eurent ensemble il leur apprit où étaient campés ses compagnons, divisés pour la chasse en deux troupes. Les autres lui dirent qu’ils allaient voir leur père Onontio. Ils se levèrent pour continuer leur chemin et, sur-le-champ, l’un des six se chargea de ce que l’Algonquin avait à porter; c’était la coutume des sauvages d’en user ainsi avec ceux qu’ils honorent et respectent beaucoup. Ils marchèrent tous de front, Piskaret au milieu d’eux. Il y eut un de la compagnie qui resta derrière, et qui, les laissant aller un peu devant, les joignit ensuite promptement et cassa la tête à l’Algonquin qui ne s’en méfiait point. » (Perrot.) Les auteurs de cette perfide agression avaient été détachés d’un gros parti de près de mille hommes pour aller à la découverte; ils informèrent aussitôt les leurs de ce qu’ils avaient appris et le lendemain, à la pointe du jour, les chasseurs algonquins, surpris dans leurs campements, étaient massacrés ou emmenés prisonniers.
Les premiers avis de ce désastre furent donnés aux Français par des femmes qui avaient pu s’échapper et qui parvinrent, au milieu des plus grands périls, à rejoindre la colonie. Une d’elles surtout fit preuve d’une résolution et d’un courage surhumains. Il y avait dix jours qu’elle était prisonnière. Une nuit qu’elle était couchée, attachée par les pieds et par les mains avec des cordes à autant de piquets et environnée de sauvages qui s’étaient étendus sur les cordes, elle s'aperçut que tous dormaient d’un profond sommeil. « Elle essaya de dégager une de ses mains et, ayant réussi, il ne lui fut pas difficile d’achever de se délier tout à fait. Elle se lève ensuite, va doucement à la porte de la cabane, y prend une hache, en frappe celui qui se trouvait le plus près sous sa main et se jette dans le creux d’un arbre qu’elle avait remarqué fort proche de là. Au bruit que fit le mourant, le village tut bientôt éveillé, et comme on ne douta point que la captive n’eût gagné au pied, toute la jeunesse se mit à ses trousses. Elle voyait ce mouvement de sa îe traite ; elle observa que tous ceux qui couraient après elle suivaient la même voie et qu’il n’y avait personne autour de son arbre. Elle en sortit sur-lechampfet, prenant sa course dans la direction opposée à celle où on la cherchait, elle gagna la forêt sans être aperçue. Tout le reste de la nuit on ne s’avisa point d aller de ce côté-là; mais le jour venu, on reconnut ses pistes et on les suivit. L avance qu elle avait lui donna deux jours de répit; le troisième elle entendit du bruit; elle se trouvait sur le bord d’un étang, elle s’y jeta jusqu’au cou, et dans le moment qu’elle aperçut les Iroquois elle se plongea tout à fait dans l’eau derrière des joncs à la faveur desquels il lui était aisé de respirer et de voir ce qui se passait. Elle remarqua qu après avoir bien regardé de toutes parts, ceux qui la poursuivaient retournaient sur leurs pas. Elle les laissa s’éloigner, puis elle traversa le marais et continua sa route. Elle marcha trente-cinq jours, ne vivant que de fruits et de racines. Enfin elle arriva au Saint-Laurent, qu’elle traversa dans un canot
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trouvé sur la berge, et débarqua au fort des Trois-Rivières, où le récit qu’elle fit de son aventure eut bien de la peine à trouver croyance. » (Charlevoix.) On se prépara néanmoins à repousser une attaque; mais, pendant que quelques bandes venaient inquiéter nos colons et menacer leurs établissements, le gros des forces iroquoises achevait la ruine de la malheureuse et imprévoyante nation huronne, que l’éloignement et la faiblesse extrême de nos forces ne nous permettaient pas de secourir.
Le 4 juillet 1648, la bourgade de Saint-Joseph, sur les bords du lac Huron, était surprise, et sepl cents personnes impitoyablement égorgées ou brûlées. Le père Daniel, qui vivait dans ce lieu depuis quatorze ans, partageait le sort de ses ouailles, qu il refusait d’abandonner. L’hiver suivant, le 16 mars, le village de Saint-Ignace était également envahi, et ses quatre cents habitants massacrés; il ne s’en échappait que trois hommes. Courant à demi nus sur les neiges et les glaces, ils portèrent l’alarme au village voisin de Saint-Louis; les femmes et les enfants se réfugièrent aussitôt dans les bois pendant que les guerriers se préparaient à défendre désespérément leurs foyers. Bientôt leurs terribles adversaires assaillaient la bourgade; deux fois, les Hurons'les repoussaient, mais enfin, écrasés par le nombre, ils tombaient sous les débris de leurs palissades renversées. Les pères de Brébeuf et Lallemant, restés dans la mêlée pour absoudre et baptiser les mourants, étaient pris et soumis aux plus épouvantables tortures. Le supplice du premier dura plusieurs heures. Exaspérés de ne pouvoir lui arracher un signe de faiblesse, ses bourreaux lui coupèrent les lèvres, le nez, la langue, et lui enfoncèrent un tison enflammé dans la bouche. Un d’eux finit par lui arracher le cœur que ces forcenés dévorèrent. Les éprèuves du père Lallemant se prolongèrent un jour et une nuit entière; on l’enveloppa d’écorces de sapin auxquelles on mit le feu et qui se consumèrent lentement; ses yeux, arrachés, furent remplacés par des charbons ardents; à la fin, un des barbares, fatigué sans doute de le voir souffrir si longtemps, l’acheva d’un coup de hache.
Les Durons des autres bourgades, apprenant ces désastres, abandonnèrent leurs cabanes, auxquelles ils mirent le feu, et se réfugièrent dans les bois où leurs implacables bourreaux continuèrent à les poursuivre et à les exterminer. La famine en fit périr un grand nombre ; plusieurs s’enfuirent au loin et trouvèrent un refuge chez d’autres peuplades; les derniers supplièrent les missionnaires de les conduire chez les Français. Ils arrivèrent ainsi au nombre d’environ quatre cents à Québec, et le gouverneur les établit dans l’tle d’Orléans, sous la protection d’un fortin où ils pourraient se réfugier en cas d’attaque. L’année 1651, qui avait vu la destruction de la nation huronne, finit par le changement de M. d’Ailleboust, que remplaça l’un des membres les plus influents de la Compagnie des cent associés, M. de Lauson; mais la colonie n’en fut pas secourue davantage. Énergiquement soutenue à son début par la main de Richelieu, elle devait languir après sa mort et rester sans appui sérieux jusqu’à l’arrivée de Colbert aux affaires.
Le nouveau gouverneur était un vieillard de soixante-dix ans, sans énergie, incapable de faire tête aux maux qui accablaient la Nouvelle-France et de remettre en ordre les affaires qu’il trouvait du reste dans un déplorable état. Les Iroquois, devenus plus hardis depuis leurs victoires dans la région des lacs, commençaient à ne plus, considérer comme des barrières infranchissables les retranchements des
Européens, et se répandaient par bandes dans toute la vallée du Saint-Laurent. Le commandant dbs Trois-Rivières, M. Duplessis-Bochart, attiré par eux dans une embuscade, était tué avec une quinzaine d’hommes. Les campagnes étaient infestées et il ne se passait pas de mois « sans que le livre des morts fût marqué de rouge » par la main de ces insaisissables envahisseurs. Un secours d’une centaine d’hommes amenés de France par M. de Maisonneuve à Montréal donna cependant quelque répit; l’ennemi, informé de la présence de ce renfort et déjà éprouvé dans les rencontres de chaque jour, demanda une suspension d’armes pour traiter de la paix, qui fut conclue en 1654. Elle permettait aux Onnontagués et aux autres cantons éloignés de venir chercher directement des marchandises à Québec, sans passer par l’intermédiaire des Agniers, qui se les procuraient dans les colonies anglaises; mais la jalousie des Agniers privés de cet avantage allait bientôt rompre l’accord intervenu.
Sans plus de motifs, les incursions de ces sauvages recommencèrent, et il se forma un gros parti pour enlever les Murons établis dans l'île d’Orléans. Débouchant dans le fleuve par la rivière de Richelieu, cette bande passa de nuit sans être découverte devant le poste des Trois-Rivières et gagna l’ile où elle s’embusqua dans la partie boisée : « 11 fut résolu d’attendre au lendemain afin de mieux surprendre les Murons lorsqu’ils iraient pour cultiver leurs terres, parce que dans ce temps-là ils seraient tous hors de leur fort. Ces pauvres gens, qui ne s’attendaient à rien moins, sortirent, hommes et femmes, à l’heure ordinaire; aussitôt les Iroquois s’emparèrent du terrain qui était entre le fort et les Murons afin de les empêcher de s’y réfugier et firent tout le gros du village prisonnier. On vit facilement de Québec la manière dont l’affaire se passa. Les Iroquois s’étant ainsi rendus maîtres des Murons, les firent embarquer dans leurs canots et passèrent en plein jour devant Québec, en les obligeant de chanter pour les mortifier davantage. Cela fit murmurer ceux de la ville, et tout le monde s’étonna qu’on ne réprimait pas leur insolence en faisant tirer l’artillerie sur leurs canots qui marchaient côte à côte, mais on ne voulut en rien faire à cause, dit-on, des missionnaires qui étaient chez eux, qu’ils n’ont pas laissé pour cela de livrer aux plus cruels supplices. » (Perrot.) Quelques-uns des malheureux ainsi surpris avaient pu s’échapper et se réfugier à Québec; les Agniers eurent l’audace d’envoyer des délégués pour les réclamer, et leur orateur dit insolemment au gouverneur, dont l’indigne faiblesse autorisait ce langage : a Lève tes bras et laisse aller ces enfants que tu tiens pressés sur ton sein, car s’ils venaient à faire quelque sottise, il serait à craindre qu’en voulant les châtier nos coups ne portassent sur toi. »
Un pareil état de choses ne pouvait durer plus longtemps; M. de Lauson fut rappelé en France. Son successeur, le vicomte d’Argenson, débarquait à Québec le 11 juillet 1658; c’était un homme jeune, de mœurs sévères, appartenant à une famille de robe. Le lendemain de son arrivée, le cri de guerre se faisait entendre à quelques pas des habitations; une femme venait d’être tuée dans un champ voisin par des rôdeurs agniers. Il se mettait aussitôt à la tête d’une troupe et poursuivait sans les atteindre les meurtriers jusqu’au fond des bois. La colonie, parcourue par ces bandes, était à la veille de la ruine; elles apparaissaient partout à la fois, à Montréal, aux I rois-Rivières, a Québec, à Tadoussac, interceptant les convois de marchandises, brûlant, pillant, massacrant tout sur leur passage.
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« Chaque semaine on entendait parler de prisonniers attachés au poteau, de tètes scalpées, de membres mutilés, de femmes, d’enfants torturés, écorchés, brûlés vils. Le récit de ces malheurs, mêlés à d'horribles raffinements de cruauté, semait 1 épouvante parmi la population en deuil. Incapable d'atteindre dans sa retraite impénétrable un ennemi invisible qui frappait dans l’ombre et s’évanouissait sans laisser aucune trace, on se demandait avec désespoir si la colonie, ainsi harcelée de tous côtés, ne serait pas bientôt décimée et submergée dans son sang. » (Casgrain.)
Au printemps de 1660, des Algonquins de Tadoussac surprenaient dans les îles de Richelieu un canot envoyé à la découverte. Il était monté par quatre Iroquois ; trois étaient tués, le quatrième blessé; arrivé à Québec, on l'attachait au poteau. Avant de mourir, il déclarait que huit cents guerriers se dirigeaient sur Montréal où quatre cents autres devaient les rejoindre, et que leur dessein était de s’emparer de ce poste, ainsi que des Trois-Rivières et de Québec, dont les habitants seraient massacrés et les constructions détruites. Toutes les précautions furent aussitôt prises pour résister à cet assaut, et des messagers envoyés aux alentours pour inviter les colons à se tenir sur leurs gardes; mais comment dépeindre les anxiétés et les transes des longues nuits passées sans sommeil dans l'attente d’un ennemi dont la férocité n'était que trop connue et qui, à chaque instant, pouvait fondre à l'improviste sur les faibles remparts de la ville? Les heures s’écoulaient cependant sans que l'orage attendu vînt à éclater, et l'on apprenait enfin qu’il s’était dissipé au loin. Les Iroquois étaient en effet retournés dans leurs bourgades, emportant avec eux des centaines de morts et de blessés. Des Hurons prisonniers qui s’étaient échappés répandaient en même temps la nouvelle d’un combat dans lequel quelques jeunes gens de Montréal, se sacrifiant pour tous, avaient arrêté dans leur marche sanglante les envahisseurs et leur avaient infligé les pertes les plus cruelles avant de périr jusqu’au dernier.
Cet héroïque fait d’armes égale, s'il ne dépasse, les plus belles pages de l'antiquité : l'amour de la patrie poussé jusqu’à la mort, la volonté ferme de périr pour dégager la colonie, la constance la plus admirable dans les longues journées de cette lutte surhumaine, tout s’y trouve réuni; et par un bonheur suprême le sacrifice ainsi accompli produisait tous ses fruits : l’ennemi, épouvanté par une résistance aussi acharnée, voyant l’élite de ses guerriers abattue, abandonnait ses funestes projets et se déterminait à une retraite qui sauvait la Nouvelle-France.
Parmi les volontaires amenés du vieux pays par M. de Maisonneuve, le fondateur de Montréal, se trouvait un jeune soldat, Adam Dollard, sieur des Ormeaux; il était qualifié dans les actes de ce temps de « commandant dans la garnison du fort de Yillemarie ». Il avait vingt-cinq ans et s’était déjà fait remarquer par son audace et sa résolution. Au mois d’avril 1660, les continuelles alarmes auxquelles étaient en proie tous les colons, dans l’attente de la formidable armée partie des cantons pour exterminer les Yisages-Pâles, lui suggérèrent le dessein d’aller, avec quelques hommes déterminés, à la rencontre de cette invasion, de se battre avec la rage du désespoir et d’inspirer ainsi une véritable terreur aux ennemis. Dans ce but, il propose à seize colons, jeunes et ardents comme lui, de remonter le fleuve et de se porter au-devant de l’Iroquois, au lieu d’attendre ses coups. Tous promettent de le suivre; ils font leur testament, communient ensemble et s’engagent par un serment solennel à lutter jusqu’au dernier souffle, sans demander ni accepter
aucun quartier. Parti de Montréal le 22 avril, Dollard arrivait le 1er mai au pied du Long-Sault, sur la rivière des Outaouais. Il trouvait là et occupait avec sa troupe un petit retranchement construit l'automne précédent par des Algonquins; c’était une enceinte de pieux debout, en mauvais état, dominée par un coteau voisin; elle avait un autre défaut plus grave, son emplacement était à une certaine distance de la rivière. Une quarantaine de Hurons, commandés par un chef dévoué aux Français, Anahontaha, venaient de Montréal rejoindre ces braves, dont la hardiesse les avait enthousiasmés; quatre Algonquins les accompagnaient. Le lendemain de leur arrivée, quelques-uns de ces alliés, envoyés à la découverte sur la rivière, voyaient descendre deux canots conduits par des éclaireurs ennemis;, ils précédaient une troupe de trois cents guerriers. Prévenu de leur approche, Dollard alla se poster à l’endroit où ces hommes devaient débarquer; une décharge meurtrière en tuait plusieurs; les autres s’enfuyaient dans les bois et allaient donner l’alarme au corps qui les suivait : il y avait un parti de Français et de sauvages au petit fort! Les Iroquois en conclurent que c'était un convoi se rendant au pays des Hurons, et certains d’en venir aisément à bout, ils se dirigèrent vers le réduit.
Les Français s’employaient pendant ce temps à se fortifier de leur mieux; ils renforcèrent avec des branches d’arbres les pieux de l’enceinte, entassèrent de la terre et des pierres jusqu’à hauteur d’homme dans les interstices, et établirent des meurtrières de distance en distance. Des hurlements épouvantables, accompagnés de décharges de mousqueterie, interrompaient bientôt cette besogne, et le corps ennemi se ruait à l’assaut; mais à chaque meurtrière étaient postés trois tireurs qui dirigeaient sur les assaillants un feu continuel et en atteignaient un grand nombre. Les autres, saisis de frayeur en voyant tomber tous ces braves, se retiraient en désordre. Les assiégés n’avaient pas perdu un seul homme dans cette première attaque. Mais les Iroquois, malgré l’échec qu'ils venaient d’éprouver, étaient trop nombreux pour accepter leur défaite, et ils revinrent plusieurs fois à la charge. Les Français et leurs alliés, animés de la plus ardente émulation, les repoussèrent encore et abattirent tous ceux qui se trouvèrent à portée de leurs coups. Pour mettre le comble à la fureur de ces sauvages, des Hurons, franchissant la palissade, allaient au milieu du feu couper la tête d’un chef qu’une balle avait tué et la plantaient sur un des pieux de l’enceinte. Des cris forcenés répondaient à cette dernière insulte, les canots des assiégés restés sur la berge étaient brisés et transformés en torches pour mettre le feu au retranchement, mais les décharges des Français étaient si fréquentes que les ennemis, malgré leur furie, ne pouvaient en approcher. Renonçant alors à enlever la position tant que toutes leurs forces ne seraient pas réunies, les assiégeants envoyèrent demander du secours à l’autre bande de cinq cents Agniers et Onnontagués qui les attendaient aux îles de Richelieu pour fondre sur la colonie et à couvert derrière les arbres de la forêt, ils se contentèrent de bloquer la petite troupe sur laquelle ils espéraient prendre bientôt une éclatante revanche. Plusieurs jours s’écoulèrent ainsi, amenant pour les assiégés les plus cruelles souffrances; le froid, la faim, la soif, l’insomnie les accablaient; pendant les courts instants de repos qu’ils pouvaient prendre à tour de rôle, ils se couchaient sur la terre glacée, exposés aux balles des adversaires embusqués qui ne cessaient de tirer sur l’enceinte. Ils n’avaient pour se soutenir qu’un peu de farine qu’à défaut de boisson
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il^ avalaient sèche; en creusant le sol, ils trouvèrent un petit filet d’eau bourbeuse bien insuffisant pour les désaltérer; plusieurs se risquèrent à passer par-dessus les pieux et a courir jusqu à la rivière sous le feu des ennemis pour y remplir les quelques vases qui leur restaient. Puis les munitions vinrent à manquer aux Ilurons qui ne les avaient pas suffisamment ménagées, et il fallut partager avec
LE SAULT DE LA CHAUDIÈRE (RIVIÈRE DES O UT AO U AI S.). Dessin de Weber, d’après une photographie.
eux ce qui restait de poudre et de plomb. Enfin ces versatiles alliés, lassés d’une résistance aussi longue, affaiblis sans doute par les privations et gagnés par la crainte de la mort, finirent par céder aux invitations des Iroquois qui leur criaient de les rejoindre et d’abandonner les Faces-Pàles, dont le massacre aurait lieu dès que la grande armée des guerriers que l'on attendait serait arrivée. Les uns d’un côté, les autres de l’autre, ils sautèrent tous par-dessus l’enceinte et se rendirent à leurs perfides conseillers, ne laissant dans le’ fort que les Français, les quatre Algonquins et le vaillant Anahontaha qui, à toutes leurs objurgations, répondit qu’il avait engagé sa parole et qu’il mourrait avec ses alliés.
Le cinquième joui’, une immense clameur retentissait au loin dans les profondeurs des bois et d’innombrables salves de mousqueterie annonçaient à tous les échos l’arrivée du renfort si longtemps attendu. Aussitôt, les assaillants réunis, formant un gros de huit cents hommes, se précipitent avec furie sur le fortin; mais la résistance acharnée des assiégés les rejette encore au loin, après en avoir abattu un bon nombre. Pendant trois jours, tantôt en masse, tantôt par groupes isolés essayant une surprise, les assauts se renouvellent avec la même rage d’un côté, la même défense désespérée de l’autre. De grands arbres sont abattus dans la direction du réduit, dont ils favorisent les approches, mais tous les efforts viennent se briser à la meurtrière palissade. Des guerriers s’avancent et demandent à parlementer; ils sont reçus à coups de fusil, quelques-uns sont tués, les autres s’enfuient hors de la portée des balles.
Découragés par les pertes énormes qu’ils ont déjà subies, certains commencent à parler de lever le siège et de retourner dans leurs cantons; les plus énergiques, renseignés par les Durons qui les ont rejoints, considèrent que ce serait une honte éternelle de laisser sans vengeance le massacre de tant de guerriers et de reculer ainsi devant une vingtaine d’hommes. Leur avis finit par l’emporter et tous décident qu'ils périront dans un nouvel assaut ou qu’ils enlèveront le fort. Les plus intrépides s’élancent les premiers en poussant d’effroyables cris; ils s’abritent derrière des morceaux de bois liés ensemble et sont suivis rapidement par le gros de leurs forces. Les projectiles pleuvent sur eux et en font un horrible carnage; Dollard et ses compagnons, décidés à vendre chèrement leur vie, chargent à éclater de gros mousquetons et tirent à toute volée dans ces masses dont les hurlements couvrent le bruit des décharges; mais les morts et les blessés pro- ’ tègent contre les coups ceux qui lés suivent et les plus alertes parviennent au pied de la palissade; les uns tirent par les meurtrières dans le réduit pendant que d’autres s’efforcent d’arracher les pieux et de faire une brèche dans l’enceinte ou de l’escalader. Les Français, sentant bien, que le moment final est venu de cette lutte surhumaine, exaltés et rendus terribles par l’idée même du dernier sacrifice, tombent à coups de hache et de sabre sur tous ceux qui paraissent et disputent avec acharnement le terrain. Des fusils remplis de poudre et de balles sont garnis de fusées et jetés au milieu des assaillants qu’ils blessent ou tuent de leurs éclats.
Un baril de poudre restait; Dollard y ajuste une mèche enflammée et le lance de l’autre côté du retranchement sur lequel s’acharnent plusieurs guerriers; une branche d’arbre arrête le projectile et le fait retomber dans le réduit où il éclate; l’explosion renverse, brûle ou tue plusieurs défenseurs. Cet accident désastreux rélève le courage des agresseurs qui commençaient à désespérer du succès; des pieux brisés leur livrent passage, mais quelques assiégés sont encore debout; ils se précipitent avec une furie folle sur les envahisseurs, frappent, déchirent et tuent jusqu’à ce que la multitude qui les entoure les terrasse enfin expirants. La rapidité de leurs coups et le nombre des adversaires qu’ils abattirent ainsi fut tel que l’ennemi, perdant toute idée de faire des prisonniers, ne se considéra comme vainqueur que quand le dernier de ces héros s’affaissa sur les monceaux de cadavres dont le sol était jonché. Les barbares essayèrent, dans leur rage impuissante, d’en soumettre trois qui respiraient encore au supplice du feu, mais ils rendirent aussitôt le dernier soupir; un seul, moins profondément atteint, subit le martyre avec une force
Héroïque défense de Dollard et de ses compagnons
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et une patience qui déconcertèrent ses bourreaux eux-mêmes. Ils déchargèrent leur fureur sur les transfuges luirons qui s’étaient lâchement rendus à eux et les emmenèrent dans leurs bourgades où ils en firent, suivant l’expression d’un historien, « de furieuses et horribles grillades ». Lechefhuron et les quatre Algonquins avaient partagé le sort des Français; ils étaient morts avec le même courage.
D'après le témoignage des Iroquois eux-mêmes, un tiers de leurs guerriers avait péri dans cette formidable lutte. Épouvantés d’une défense aussi meurtrière, ils ramassèrent leurs blessés et leurs morts et se retirèrent dans leurs cantons. L’admirable sacrifice de Dollard et de ses amis avait sauvé le Canada tout entier. La France se doit de ne pas oublier ces humbles héros; ils font partie de nos gloires nationales, et leurs noms méritent d’être gravés en lettres d’or sur nos plus superbes monuments. Ils ont été inscrits, le 3 juin 1G60, il y a plus de deux siècles, sur le registre mortuaire de Montréal, et nous les reproduisons ici, avec une respectueuse émotion, au souvenir de tant de constance et d’intrépidité :
Adam Dollard, sieur des Ormeaux, commandant, âgé de vingt-cinq ans;
Jacques Brassier, âgé de vingt-cinq ans ;
Jean Tavernier, dit la Ilochetière, armurier, âgé de vingt-huit ans ;
Nicolas Tillemont, serrurier, âgé de vingt-cinq ans;
Laurent Hébert, dit la Rivière, âgé- de vingt-sept ans;
Alonié de Lestres, chaufournier, âgé de trente et un ans ;
Nicolas Josselin, âgé de vingt-cinq ans;
Robert Jurée, âgé de vingt-quatre ans;
Jacques Boisseau, dit Cognac, âgé de vingt-trois ans;
Louis Martin, âgé de vingt et un ans;
Christophe Augier, dit Desjardins, âgé de vingt-six ans;
Étienne Robin, dit Desforges, âgé de vingt-sept ans;
Jean Valets, âgé de vingt-sept ans;
René Doussin, sieur de Sainte-Cécile, soldat de la garnison, âgé de trente ans;
Jean Lecomte, âgé de vingt-six ans;
Simon Grenet, âgé de vingt-cinq ans ;
François Crusson, dit Pilote, âgé de yingt-cfhâtre ans.
Dollard, Brassier, Tavernier, Josselin, Robin, Valets, Doussin, Lecomte et Crusson étaient venus de France à Montréal en 1653, avec M. de Maisonneuve.
Le vicomte d’Argenson, qui avait remplacé comme gouverneur M. de Lauson, manquait, ainsi que ce dernier, des qualités nécessaires pour remédier à un état de choses que les faibles forces mises à sa disposition ne pouvaient d'ailleurs beaucoup modifier. Il était en outre en complet désaccord avec l'évêque de Québec, Mgr Laval, dont le caractère entier s’accommodait mal d'un gouverneur trop imbu des idées de la mère patrie au point de vue de la justice et du droit. Un seul exemple suffira pour le démontrer; c’e&t M. d’Argenson lui-même qui, le 5 septembre 1658, peu de temps après son arrivée, écrivait cette lettre caractéristique ; « M. l’Évêque a un zèle qui le porte souvent hors du droit de sa charge et une telle adhérence à ses sentiments qu’il ne lait aucune dilficulté d’empiéter sur le pouvoir des autres, et avec tant de chaleur qu’il n’écoute personne. Ces jours derniers, il fit enlever une servante d’un habitant de Québec et mit de son autorité cette fille chez les Ursulines, sur le seul prétexte qu’il voulait
la faire instruire; et par là il priva cet habitant du service qu’il avait droit de recevoir de sa servante, après l'avoir amenée de France avec beaucoup de frais. Si je n’eusse insinué sous main d’accommoder cette affaire et que l’habitant eût poursuivi l’évêque en justice, j’eusse été obligé de pousser l’affaire avec beaucoup de scandale, et cela par la volonté de ce prélat qui dit que l'évêque peut ce qu’il veut et qui ne menace que d’excommunication. »
De son côté, Mgr Laval, usant de son crédit auprès de M. de Lamoignon, le priait de rappeler un gouverneur qui ne partageait pas ses idées au point de vue du prosélytisme. M. d’Argenson, en butte à des attaques qu'il croyait imméritées, atteint d’ailleurs d’infirmités que le climat du Canada ne faisait que rendre plus douloureuses, fatigué enfin de la lutte incessante contre les sauvages, demanda lui-même à être relevé de ses fonctions. A la suite de la campagne dont les Montréalais avaient supporté tout l’effort, il adressait à Paris un mémoire dans lequel il manifestait son découragement, et disait : « Il faut n'avoir point vu la situation de nos habitations françaises, répandues le long du fleuve Saint-Laurent, pour ignorer le danger qu’elles courent soit par la famine si les ennemis brûlent les blés et tuent les bestiaux, ce que nous ne pourrions pas présentement empêcher; soit par l’armée des Iroquois si elle se répand dans la campagne, comme c’était son dessein ce printemps. Elle était de sept cents hommes et s’est contentée de la défaite de dix-sept Français et de celle de quelques sauvages, et par là a été détournée d’enlever et de brûler plusieurs habitations, tellement écartées les unes des autres qu’elles ne doivent pas attendre de secours. » Il était trop évident que M. d’Argenson ne se trouvait plus en état de diriger la colonie, et il fut pourvu à son remplacement.
Son successeur, le baron d’Avaugour, arrivait à Québec le dernier jour du mois d’août 1061, et partait dès le lendemain pour visiter Montréal et les Trois- Rivières. La faiblesse des postes lui parut extrême, et il témoigna son étonnement de voir qu'avec si peu de forces son prédécesseur avait pu garder le pays. Il le pria de dire au roi que si, l'année suivante, il ne recevait pas les renforts qui lui avaient été promis, il se retirerait sans attendre son rappel. Il écrivit dans le même sens et chargea de sa lettre un des principaux colons, M. Boucher, à qui Louis XIV et Colbert firent le meilleur accueil. Pour mettrede ministre à même de juger des ressources du Canada, M. Boucher composa et fit imprimer à Paris une brochure qu’il intitula : « Histoire véritable et naturelle de la Nouvelle-France ». L'ouvrage est dédié à Colbert. Malheureusement, par suite des luttes que la France avait alors à soutenir en Europe, les secours furent retardés jusqu’en 1665, et les brigandages des Iroquois continuèrent à dévaster la colonie, qu'en 1663 un violent tremblement de terre vint en outre ravager.
Comme pour M. d’Argenson, l’entente entre l’évêque et le gouverneur n’avait pas été de longue durée, mais une autre cause avait contribué à les brouiller : c’était la vente de l'eau-de-vie aux sauvages. Les missionnaires, constatant les terribles effets des liqueurs fortes sur les Peaux-Rouges, demandaient instamment, et l’évêque avec eux, que celte vente fût rigoureusement interdite et punie des peines les plus sévères. Le gouverneur, faisant droit à ces vives réclamations, venait de faire fusiller trois hommes surpris au moment où ils se livraient à ce commerce malgré ses défenses, lorsqu’une veuve, habitant Québec, convaincue du
VUE 1)E QUEBEC, ETAT ACTUEL Dessin de Barclay.
même méfait et jetée en prison, fut réclamée par le père Lallemant, recteur du collège des jésuites. Le baron d’Avaugour, froissé de cette intervention, singulière dans la circonstance, répondit avec colère que puisque la vente de l’eau-de-vie aux sauvages n’était pas une faute pour cette femme, elle ne le serait plus pour personne, et qu’il ne voulait pas être le jouet de ces contradictions. Deux partis se formèrent, les uns tenant pour M. d’Avaugour, les autres pour l’évêque. Les choses en vinrent à ce point que le prélat, mitre en tête, crosse en main, suivi de tout son clergé, monta en chaire et prononça l’excommunication contre ceux qui se livreraient à la traite des liqueurs fortes. Ses anathèmes ne produisant pas tous les résultats qu'il désirait, il se décida à passer en France, où il obtint le rappel du gouverneur et son remplacement par une de ses créatures, le chevalier de Mézy, major de la citadelle de Caen, sur la docilité et la soumission duquel il croyait pouvoir compter.
L’administration du baron d’Avaugour, malgré les difficultés au milieu desquelles il avait eu à se débattre, avait donné quelque répit au Canada, et démontré aussi la nécessité d’organiser plus complètement le pouvoir civil et judiciaire. A la veille de quitter la colonie, ce gouverneur adressa au roi un plan très étudié sur les moyens d’étendre la domination française dans tout le nord de l’Amérique. « Pour pensef tout de bon à y planter les fleurs de lys, disait-il avec raison, je ne vois rien de plus solide que de fortifier Québec, faire un fort sur sa droite, de l'autre côté du fleuve, et un à sa gauche sur la rivière Saint-Charles; cela soutenu par un envoi de trois mille hommes. Ainsi ce poste serait parfaitement établi et une très grande affaire commencée. Pour y bien parvenir, il faut deux choses : cent mille écus pour les fortifications, et que les trois mille soldats soient choisis non seulement pour la guerre, mais aussi pour le travail; qu’en venant dans ce pays ils se proposent d’y ouvrir la tranchée d’une place et de retrancher un camp, ce qui leur semblera bien doux, car ils sauront que c’est pour leur établissement. Pour la sûreté de la chose, il faut faire état de les entretenir trois années et dans la première de leur donner du blé pour la semence. Le tout ainsi exécuté, je confirme qu’il n’y a puissance au monde qui sorte les Français de Québec. »
M. d’Avaugour conseillait ensuite d’organiser dix provinces comme celle de Québec, d’envoyer trois mille hommes dans les cantons des Iroquois pour disperser cette canaille, et de construire un fort solide au lieu où les Hollandais avaient établi celui d’Orange, qui n’était qu’une méchante redoute de bois, moyennant quoi « Sa Majesté serait le maître du plus beau et du plus grand État du monde ». Si ce projet, facile à réaliser malgré les frais qu’il pouvait entraîner, avait été accepté et poursuivi énergiquement, il aurait incontestablement assuré à la France la possession de l’Amérique du Nord. Malheureusement les luttes sur le vieux continent absorbaient le plus clair des forces de la monarchie, et la possession de territoires déserts à peu près inconnus la laissait indifférente. Aux demandes si pressantes et si justes de M. d’Avaugour il fut répondu par l’envoi de cent familles auxquelles une subvention était accordée pendant un an, afin qu'elles pussent commencer des défrichements. Le gouverneur était en même temps avisé de son rappel. De retour en France, il obtint du roi la permission de servir contre les Turcs et se fit tuer bravement en défendant le fort de Serin, sur les frontières de Croatie.
LES PREMIERS GOUVERNEURS
En septembre 1663, M. de Mézy, désigné pour remplacer M. d’Avaugour, arrivait à Québec avec Mgr Laval. Quelques mois auparavant, la Compagnie des cent associés, ayant perdu un grand nombre de ses membres et ne pouvant plus remplir ses obligations, avait remis au roi le Canada, s’en rapportant à son équité pour les dédommagements qu’il croirait devoir lui accorder.
Par un édit d'avril 1663, Louis XIV faisait rentrer la colonie dans le domaine royal et créait un conseil souverain chargé d’administrer la justice et de réglementer le commerce local, ainsi que les affaires de police, selon la Coutume de Paris. Ce conseil, auquel était déféré le jugement définitif de toutes les questions administratives et judiciaires, avait les mêmes droits que les parlements de France ; il était composé du gouverneur, de l’évêque, de conseillers primitivement au nombre de cinq, puis de douze, d'un procureur du roi et de l’intendant qui devint, en 1673, président du conseil.
Le peu de succès de la Compagnie des cent associés, et les embarras ainsi que les retards apportés par elle à la colonisation ne suffirent pas malheureusement à éclairer le gouvernement de Louis XIV sur les inconvénients de ce genre de monopole, et une nouvelle société privilégiée fut créée sous les auspices du ministre de Lionne. Elle prit le nom de Compagnie des Indes occidentales. Par lettres patentes du mois de mai 166-4,- le roi lui concédait tout le commerce des pays de terre ferme d'Amérique, de l'Amazone à l’Orénoque, aux Antilles, au Canada et à l'Acadie, ainsi que sur la côte d’Afrique, du cap Vert au cap de Bonne-Espérance. La société était établie pour quarante ans. Composée de marchands et d'hommes d’affaires dont le profit particulier était le seul but, elle fit encore moins pour la colonisation de-la Nouvelle-France que la Compagnie des cent associés, au nombre desquels s’étaient du moins trouvés des personnages éminents qui avaient consacré une partie de leur fortune à la création d'établissements de bienfaisance ou de centres comme Montréal. Un des hommes qui ont le plus contribué au développement de la colonie, l'intendant Talon, écrivait à Colbert dès 1666 au sujet de cette nouvelle société :
« Si le roi a regardé la Nouvelle-France comme un beau pays, dans lequel on peut former un grand royaume, je ne puis me persuader qu’il réussisse dans son dessein en laissant en d'autres mains que les siennes la seigneurie, la propriété des terres, et même le commerce, qui fait l’âme de l’établissement. Depuis que les agents de la Compagnie ont fait entendre qu’ils ne souffriront aucune liberté de commerce, non seulement aux Français, qui avaient coutume de passer en ce pays, pour le transport des marchandises de France, mais encore aux propres habitants du Canada, ju'squ’à leur disputer le droit de faire venir, pour leur compte, des denrées du royaume, je reconnais très bien que la Compagnie, continuant de pousser son établissement jusqu’où elle prétend le porter, profitera beaucoup en dégraissant le pays; elle lui ôtera le moyen de se soutenir et fera un obstacle essentiel à ses progrès, et dans dix ans il sera moins peuplé qu’il ne l’est, aujourd’hui. »
Les observations de Talon eurent sans doute quelque succès, car en 1675 la Compagnie, dont les dépenses étaient d’ailleurs considérables, accepta le remboursement de ses actions, et les terres qui lui avaient été concédées furent définitivement réunies au domaine royal.