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CHAPITRE II

LES PREMIERS GOUVERNEURS

e successeur de Champlain au gouvernement de la Nouvelle-France, avec le

titre de lieutenant général du roi, fut nommé le 10 mars 1636; c’était M. de Montmagny, chevalier de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, « homme distingué par son courage, sa persévérance et son dévouement, administrateur fidèle, zélé défenseur des droits et de l’honneur de la France ». Son nom, traduit par les sauvages en Onontio, la Grande Montagne, devint le terme par lequel les indigènes désignèrent dans la suite tous les gouverneurs. M. de Montmagny arrivait à Québec le 11 juin 1636 avec plusieurs navires, quelques troupes et des secours abondants. Il s’occupa immédiatement de fortifier la cité naissante dont il dressa le plan, et fit installer une batterie commandant le passage du fleuve. Aux Trois-Rivières, le poste fut agrandi et pourvu d’une plate-forme garnie de canons. L’arrivée de nouveaux émigrants augmenta heureusement le personnel de la petite colonie; deux familles, celles de Le Gardeur de Repentigny et de Le Neuf de La Potherie, originaires de Normandie, comptaient à elles seules quarante-cinq personnes. M. de Repentigny amenait avec lui sa mère, sa femme, son frère, ses sœurs et plusieurs enfants. « Nous avons ici, écrivait le père Le Jeune, de très honnêtes gentilshommes, nombre de soldats de façon et de résolution : c’est un plaisir de leur voir faire les exercices de la guerre dans la douceur de la paix, de n entendre le bruit des mousquetades et des canons que par réjouissance, nos grands bois et nos montagnes répondant à ces coups par des échos roulants comme des tonnerres innocents qui n’ont ni foudres ni éclairs. La diane nous réveille tous les matins, nous voyons poser les sentinelles. Le corps de garde est toujours bien muni, chaque escouade a ses jours de faction. »

Ces heureux débuts du nouveau gouverneur turent bientôt suivis de graves événements : les Iroquois, que les armes à feu avaient d abord effrayés mais qui en furent ensuite approvisionnés par les colonies anglaises, tandis que les f rançais se

gardaient d’en fournir à leurs sauvages alliés, recommencèrent à descendre dans la vallée du Saint-Laurent et à attaquer les Hurons dont ils allaient poursuivre obstinément la destruction. D'autre part, une épidémie de petite vérole, gagnant de proche en proche les tribus qui alimentaient Tadoussac et Québec de pelleteries, les décima et faillit amener le massacre des Français séjournant chez elles. Ils étaient une trentaine, vigoureux, actifs, dans la force de l’àge et accoutumés aux voyages les plus rudes ; leur perte eût été d’autant plus sensible que toutes relations auraient été rompues avec les peuplades qui les avaient adoptés. Les accusations de sorcellerie portées contre eux se dissipèrent peu à peu, et bientôt les Hurons, aux prises avec de féroces adversaires, apprécièrent mieux l'utile concours de ces intrépides aventuriers dont quelques-uns d'entre eux avaient voulu se défaire comme étant les auteurs de leurs maux. Nous reviendrons sur cette lutte acharnée qui devait se terminer par la destruction de nos imprévoyants alliés, mais deux faits méritent de nous arrêter un instant avant d’aborder ce triste récit, c’est la création de l’hôpital de Québec, et la fondation de Montréal. Ils mettent en relief l’esprit religieux qui a présidé aux débuts de la colonie et qui s’est perpétué jusqu’au jour de la conquête anglaise, où il s’est trouvé en lutte avec le protestantisme et a constitué un des plus solides éléments de résistance du peuple vaincu aux tentatives d’absorption de la race anglo-saxonne.

Les nombreuses éditions des Voyages de Lescarbot et de Champlain à la Nouve Ile-France avaient appelé l’att ention ul lique sur l’Amérique septentrionale; leurs récits mouvementés, les découvertes accomplies, le goût des aventures avaient déjà déterminé un certain nombre d’hommes résolus à se rendre dans ce pays pour y tenter un établissement; les Relations des missionnaires vinrent entretenir ce mouvement. Écrites par des hommes instruits, remplies de faits intéressants, elles se continuèrent sans interruption de 1632 à 1673, apportant chaque année au public un compte rendu des missions perdues au milieu des tribus. La première, envoyée par le père Le Jeune, est datée du 28 août 1632, « du milieu d’un bois de plus de 800 lieues d’étendue, à Québec » ; elle a été imprimée, ainsi que les suivantes, à Paris, rue Saint-Jacques, chez Sébastien Cramoisy, imprimeur du roi. Ces publications, aujourd'hui fort recherchées des bibliophiles, ont été poussées dans certaines ventes jusqu’à 400 et 500 francs l'exemplaire. Leur lecture excitait 1 intérêt, et des personnes charitables, désirant participer à la conversion des sauvages, expédiaient au Canada des fonds et des ouvriers pour construire des établissements hospitaliers. La duchesse d’ Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu, continuant à porter à la colonie l'intérêt que ce grand homme d’État y avait attaché lui-même, écrivait que, pour contribuer à l’installation de religieuses à Québec, elle avait décidé d’y envoyer six manœuvres « pour défricher des terres et faire quelques logements pour ces bonnes fdles ». Ayant obtenu en 1637 la concession d’un terrain dans cette ville, elle y faisait commencer les fondations de l'hôpital, à la construction et à l’entretien duquel elle consacrait des sommes considérables. Elle en confia la direction aux religieuses Augustines, qui tenaient en France 1 hôpital de Dieppe. Une autre création analogue fut celle de l’école des Ursulines, destinée à l’éducation des jeunes filles, due à l’initiative de Mme Grivel de La Peltrie, secondée par la Mère Marie de l’Incarnation.

La londation de Montréal a le même caractère. Une Relation contenant une

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description de 1 ile où devait s’élever un jour la grande cité, donna l’idée à un îeceveur des tailles de La Flèche, M. de La Dauversière, d’y établir une colonie. Il se îcndit dans ce but à Paris et y forma une association connue depuis sous le nom de Notre-Dame de Montréal. M. Olier, fondateur du séminaire de Saint- Sulpice, en iaisait partie. Ayant obtenu d’un membre de la Compagnie des cent associés, M. de Lanson, la cession de 1 ile dont il était propriétaire, les fondateurs cherchèrent, pour la création qu’ils projetaient, des hommes accoutumés au travail et exercés au métier des armes; ils leur donnèrent pour chef un officier démérité, M. de Maisonneuve, dont on connaissait le caractère ferme et résolu. Mlle Jeanne Mance, fille du procureur du roi à Nogent, accompagnait les nouveaux colons. Elle avait obtenu de Mme de Bullion, veuve d’un riche surintendant des finances, les fonds nécessaires, 12 000 livres, pour créer un hôpital dans la nouvelle cité, et une rente de 2 000 livres pour son entretien. La petite troupe, comprenant M. de Maisonneuve, deux prêtres, Mlle Mance, trois femmes et quarante-sept hommes, était réunie au mois d’août 1641 à Québec, où M. de Montmagny essaya de la retenir par celte considération que, grâce aux nouveaux venus, la colonie qui ne comprenait encore que deux cents Européens serait en mesuré de résister plus efficacement à ses adversaires. La réponse de M. de Maisonneuve fut d’une simplicité héroïque : « Ce que vous me proposez, dit-il, serait bon si l’on m’avait envoyé pour délibérer et désigner un poste; mais la Compagnie qui m’a choisi ayant décidé que j'irais à Montréal, il est de mon honneur et vous trouverez bon que je m’y rende pour commencer une colonie, quand même tous les arbres de cette île devraient se changer en autant d’ennemis. »

Le 18 mai 1642, une pinasse, un bateau plat et deux chaloupes portant M. de Maisonneuve et ses compagnons arrivaient à l’île de Montréal; ils débarquaient à l'endroit que Champlain, trente et un ans auparavant, avait désigné comme un site favorable à un établissement. C’était une langue de terre formée par la jonction d’un petit cours d’eau avec le Saint-Laurent. « An bord du ruisseau s’étendait un champ et au delà s’élevait la forêt avec son avant-garde d’arbres isolés. Les fleurs hâtives du printemps s’épanouissaient dans l'herbe naissante et les oiseaux aux plumages variés voltigeaient dans les buissons. Maisonneuve sauta à terre et se jeta à genoux; ses compagnons imitèrent son exemple et unirent leurs voix dans un cantique enthousiaste d’actions de grâces. Les tentes, le bagage et les armes furent ensuite transportés à terre. » (Parkman.) C’est de ce jour que date la fondation de la cité à laquelle fut d’abord donné le nom de Ville-Marie. Un fort en pieux servit à protéger ses premiers habitants, dont la venue avait rempli d’espoir les anciens colons en leur démontrant qu ils n’étaient pas oubliés du vieux pays, et en leur donnant l'assurance qu’ils auraient dans les nouvelles recrues de vaillants défenseurs. Ce secours, nous allons le voir, arrivait à point.

Laissant en paix le gros de la nation des Durons, les Iroquois s étaient bornés d’abord à des coups isolés, à des attaques contre les bourgades les plus éloignées. Si des plaintes leur en étaient faites, ils déclaraient qu il n était question dans tout cela que de démêlés particuliers. Les Durons, se croyant toujours en paix avec ces perfides agresseurs, insouciants par suite du terrible danger qui les menaçait, ne virent le péril que quand leur pays fut envahi par les bandes ennemies. Dans les premiers mois de 1636, une première irruption avait lieu; 1 attitude

résolue des coureurs des bois qui se trouvaient dans les villages détermina seule les Iroquois à la retraite, mais ce fut pour reparaître bientôt avec plus d’acharnement, et au mois d’août 1637 cinq cents d’entre eux poussaient l’audace jusqu’à venir enlever, devant le poste des Trois-Rivières, des Hurons apportant diverses pelleteries à Québec. Pour arrêter leurs incursions, M. de Montmagny entreprit d’élever un fort à l’entrée de la rivière par laquelle ils descendaient au Saint- Laurent. Il s’y rendit avec trois barques portant des ouvriers, des soldats et du canon. Les travaux étaient activement poussés et le retranchement presque achevé lorsqu'une troupe de trois cents Agniers déboucha de la forêt pour assaillir les travailleurs.

« Ces barbares, dit la Relation de 1642, se divisèrent en trois bandes, et nonobstant qu’ils vissent les barques à l’ancre, ils se jetèrent sur nous avec une fureur si étrange qu’il semblait qu’ils dussent tout enlever du premier coup. Aussitôt chacun court aux armes; un caporal nommé du Rocher, étant de garde et voyant qu’ils mettaient déjà le pied dans le retranchement, s’avance la tête baissée avec quelques soldats et les repousse courageusement. Les balles des mousquets et des arquebuses sifflent de tous côtés. Un grand Iroquois, portant une espèce de couronne de poils de cerf teinte en écarlate, enrichi d’un collier de porcelaine, s’avançant trop, est couché par terre tout raide mort d’une mousquetade. Un autre reçoit sept coups dans son bouclier et bien autant dans son corps. Nos Français, étant animés, se ruent avec un tel carnage qu’ils font lâcher prise à ces barbares. Ils firent néanmoins leur retraite avec conduite, se retranchant dans un fort qu’ils avaient secrètement dressé à une lieue environ au-dessus de nous. On trouva par après des haches et d’autres armes que les blessés avaient laissées avec du sang qui rougissait leur trace. » Le fort, achevé après cette rude attaque, reçut le nom de Richelieu, qui fut plus tard donné à la rivière dont il gardait l’entrée.

La petite colonie de Montréal avait échappé la première année aux attaques d’un ennemi qui en ignorait l’existence, mais au printemps de 1643, dix Algonquins, fuyant devant un parti d’Iroquois, se réfugiaient chez les nouveaux colons. Ceux qui les poursuivaient se retirèrent sans attaquer la place, mais ils revenaient au mois de juin et surprenaient, à quelques milles de l'habitation, des canots hurons chargés de pelleteries. Dans leur épouvante, ceux qui les montaient ne songèrent même pas à se défendre ; vingt-trois furent saisis par leurs agresseurs qui poursuivirent les autres jusqu’aux palissades du fort. Ils se retirèrent après avoir tué trois Français et en avoir pris deux qu’ils emmenèrent avec le reste des prisonniers dont la plupart furent brûlés.

Quelques secours arrivèrent sur ces entrefaites; ils étaient conduits par un gentilhomme de Champagne, M. d’Ailleboust; comme il avait une certaine connaissance de l’art des fortifications, il remplaça l’enceinte de pieux par des retranchements revêtus de solides bastions dans lesquels les colons pourraient se réfugier lorsque la présence de l’ennemi serait signalée. Des chiens amenés de France furent dressés à la garde des alentours ; ils discernaient, à l’odorat, les endroits où étaient cachés les sauvages. Tous les matins, ils faisaient une ronde aux environs, et s’ils découvraient quelque embuscade, ils revenaient au fort en aboyant de toutes leurs lorces. Ces précautions suffisaient à peine pour mettre les Français à l’abri des attaques des Peaux-Rouges, qui, cachés dans les forêts, profitaient de toutes les

Dessin de Benoist, d’après une photographie.

occasions favorables pour enlever ou massacrer les travailleurs isolés. Les habitants, ainsi traqués, se lassèrent de ces agressions journalières auxquelles on ne ripostait pas, et demandèrent instamment à M. de Maisonneuve de faire une sortie pour combattre ces dangereux rôdeurs. Comme ils se plaignaient de ses refus et l’accusaient de timidité, il entreprit de leur donner satisfaction.

Le 30 mars 1644, les chiens, faisant leur battue quotidienne, donnaient l’alarme; leurs aboiements furieux indiquaient que l’ennemi était dans le voisinage; les plus bouillants insistèrent de nouveau pour marcher contre lui. M. de Maisonneuve y consentit, et, après avoir laissé le commandement du fort à M. d’Ailleboust, il se dirigea, avec une trentaine d’hommes, vers le bois où les sauvages avaient été signalés. Ils y étaient en effet, attendant depuis quatre jours l'occasion qui s’offrait à eux; deux cents de leurs guerriers tombèrent tout à coup sur les Français qui, abrités derrière des arbres, épuisèrent leurs munitions dans une vigoureuse défense. Forcés de se retirer et effrayés parle nombre de leurs agresseurs, ils se dirigèrent vers un chemin de traîne où les neiges, tassées, arrêtaient moins la marche, et M. de Maisonneuve resta seul en arrière. Il était armé de deux pistolets et se retournait de temps en temps vers l’ennemi pour le tenir à distance. Les lroquois le reconnurent et voulurent le prendre vivant pour le donner en spectacle et le brûler dans leurs bourgades. Leur chef, chargé de cette capture, serrait de près sa proie et allait la saisir lorsque le commandant français, se retournant brusquement, lui fracassa la tête d’un coup de pistolet. Alors la poursuite cessa; dans la crainte que dans un retour offensif on n’enlevât le corps de leur mort, les sauvages l’emportèrent en toute hâte dans la forêt, pendant que M. de Maisonneuve rentrait au fort. Dans cette rencontre, trois Français avaient été tués et deux autres pris; ils subirent durant quatre jours le supplice du feu. C’était une perte sensible, mais elle eut ce bon effet de rendre les colons plus prudents et de leur montrer combien avait été sage la conduite de leur commandant, dont le courage et le sang-froid dans cette affaire fut admiré de tous.

Une autre bande de trente Agniers s’était postée auprès des Trois-Rivières; le 27 avril 1644, six Durons accompagnés par le père Bressani, remontant le Saint- Laurent dans trois canots, furent surpris par ces féroces adversaires ; un des Durons était tué d’un coup d’arquebuse au moment de l’attaque, les autres faits prisonniers. Le mort était dépecé, mis à la chaudière et mangé. Au village des Agniers, le missionnaire fut roué de coups de bâton. Comme il était tombé évanoui, on lui coupa, pour le ranimer, le pouce de la main gauche et deux doigts de la droite. Porté ensuite dans une cabane, ses bourreaux lui brûlèrent les ongles et lui disloquèrent les pieds. Le lendemain on recommença, renchérissant sur ce qu'on lui avait fait souffrir la veille. Au bout de quelques jours, son corps n’était qu’une plaie où les vers grouillaient, et il s’en dégageait une odeur tellement insupportable que personne n’en voulait plus approcher. Il ne restait qu’à l’achever lorsque les anciens lui apprirent qu’il ne subirait pas le dernier supplice. Il fut donné à une vieille qui, n’en pouvant attendre aucun service dans l’état où il se trouvait, le céda à des Dollandais avec lesquels il se rendit à Manhatte, d’où un navire le ramena à la Rochelle. Pareil traitement avait déjà été infligé par la même tribu au père Jogues qui, après des souffrances inouïes, était également revenu en France mutilé et dans le plus complet dénuement.

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Pendant que la colonie était ainsi infestée, d’autres bandes allaient porter la dévastation chez les Murons et y mettaient tout à feu et à sang. Le père Lallemand, témoin de ces, désastres, écrivait alors :

« La désolation est extrême dans ce pays; presque tous les jours de pauvres femmes se sont vues assommées dans leurs champs, les bourgs ont été dans des alarmés continuelles et toutes les troupes Luronnes, qui s’étaient levées en bon nombre pour donner la chasse à l’ennemi, ont été défaites et mises en déroute. On a emmené les captifs par centaines, et souvent nous n’avons pas eu d’autres porteras de ces funestes nouvelles que de pauvres malheureux échappés des flammes, dont les corps à demi brûlés et les doigts des mains coupés nous donnaient plus d assurances que leurs paroles mêmes du malheur qui avait fondu sur eux et sur leurs compatriotes. Enfin au fléau de la guerre se joignit celui de la famine universelle parmi ces nations, à plus de cent lieues à la ronde. »

Au fort Richelieu, les attaques étaient continuelles; le 14 septembre 1644, un soldat travaillait dans un petit champ à portée de mousquet de la palissade; cinq Iroquois sortant d’un taillis où ils étaient à l’affût se jettent sur lui et essayent de l’entraîner. Il se cramponne à des souches d’arbres avec une telle vigueur qu’ils ne peuvent l’en détacher et lui déchargent sur la tête plusieurs coups de hache. Les hommes du fort commencent à tirer sur eux et les mettent en fuite. Malgré les blessures dont il est atteint, le soldat se relève et marche vers le retranchement. Deux sauvages reviennent sur lui et, croyant l’achever, le percent de coups. Ramassé par ses compagnons accourus à son secours, en s’exposant aux décharges des ennemis cachés dans le bois, il est transporté à l’habitation et finit, après de longs mois de souffrances, par se rétablir. Le 7 novembre suivant, un autre soldat, sorti pour tirer du gibier, était massacré par une bande cachée dans les broussailles et sa chevelure arrachée avec la peau du crâne. Cinq jours après, alors que la terre était couverte de neige, sept hommes allaient chercher du bois de chauffage. Leur traîneau chargé, ils s’en retournaient lorsqu’ils furent assaillis par une troupe embusquée dans la forêt. Ils s’enfuirent vers l’habitation, mais l’un d’eux embarrassé parla courroie qui servait au traînage, fut saisi, terrassé et scalpé aussitôt. Aux cris de la sentinelle, les hommes de garde tirèrent sur les sauvages, qui prirent la fuite. Le blessé, couvert de sang, le crâne mis à nu, n’avait plus figure humaine; il resta trois jours sans connaissance; les soins qui lui furent prodigués le rappelèrent cependant à la vie; mais la garnison, contrainte de rester enfermée dans ce petit retranchement, y souffrit beaucoup et finit par l’abandonner pour rentrer à Québec. A Montréal, la situation était à peu près la même et les alertes continuelles; cependant les précautions prises par M. de Maisonneuve et son incessante vigilance déjouèrent toutes les attaques. Elles étaient parfois singulièrement hardies, ainsi qu’en témoigne le fait suivant : une bande étant venue pour faire quelque coup, l’un des Agniers, après que tous les travailleurs s’étaient retirés au son de la cloche qui les appelait au dîner, s’approcha de leur chantier et monta sur un arbre fort épais dans l’intention de tirer de là quelque isolé. Mais, après le repas, les hommes armés revinrent tous ensemble à l’ouvrage et placèrent un corps de garde sous l’arbre même où le sauvage s’était caché, ce qui 1 obligea à rester là immobile et à attendre que les Français se fussent retirés pour descendre. (Faillon.)

Impuissant à infliger à ses agresseurs le châtiment de leurs continuels méfaits, M. de Montmagny songea à entamer avec eux des négociations afin d’obtenir une paix dont la colonie avait grand besoin pour assurer son existence. Ayant dans ses mains quelques prisonniers, il en relâcha un qu’il laissa partir seul, et le chargea d’informer les Agniers que s’ils voulaient sauver la vie des autres, il fallait lui envoyer des ambassadeurs pour traiter. Les Peaux-Rouges, qui avaient de leur côté éprouvé de cruelles pertes, commençaient à se lasser d’une guerre qui leur coûtait trop de monde; les avances de*M. de Montmagny et le désir de sauver leurs compagnons retenus par les Français les décidèrent à expédier à Québec deux ambassadeurs.

Ces derniers emmenèrent avec eux le nommé Guillaume Couture, qui avait été pris avec le père Jogucs. C’était un garçon courageux, actif; on le croyait mort et son retour causa une grande joie à la colonie, qui fit le meilleur accueil aux envoyés des Agniers. Ils furent reçus solennellement dans la cour du fort des Trois- Rivières, recouverte de voiles pour protéger l’assistance contre l’ardeur du soleil.

Le spectacle qui s’offrit alors aux Français était bien fait pour provoquer leur étonnement ; c’était, avec tout le cérémonial indien, une véritable représentation à laquelle ils assistaient. Le gouverneur, assis dans un fauteuil, avait à ses côtés ses officiers, des missionnaires et les principaux habitants de la colonie. Les Iroquois prirent place devant lui sur une natte, pour marquer leur respect à l’égard d’Onontio, qu’ils appelaient leur père. Des Algonquins, des Montagnais et des Huroiis en grand costume, le visage peint, enveloppés de leurs robes de fourrures, assistaient à la séance mêlés aux Français. Le centre de la place restait vide; il était réservé à l’orateur, qui joignait le geste à la parole pour exprimer plus clairement ses pensées. Les Agniers avaient apporté dix-sept colliers de porcelaine, représentant autant de propositions qu'ils avaient à faire, et pour les exposer à la vue de tous ils avaient planté deux piquets et tendu de l’un à l’autre une corde sur laquelle ils devaient les suspendre.

<( Chacun ayant pris place, l'orateur iroquois se leva, prit un collier, et le présentant au gouverneur il lui dit : « Onontio, prête l’oreille à ma voix, tous les « nôtres parlent par ma bouche; mon cœur n’a point de mauvais sentiments, mes « intentions sont droites. Nous voulons oublier toutes nos chansons de guerre et « leur substituer des chants d’allégresse. »

c Aussitôt il se mit à chanter, ses compagnons marquant la mesure avec leur « hé », qu ils tiraient en cadence du fond de leur poitrine, et tout en chantant il se promenait à grands pas et gesticulait. H regardait souvent le soleil, il se frottait les bras comme pour se préparer à la lutte; enfin il reprit un air plus composé et continua ainsi son discours : « Le collier que je Le présente, mon père, te remercie 11 d avoir donné la vie à mon frère; tu l'as retiré de la dent de l’Algonquin, mais « comment as-tu pu le laisser partir seul? Si son canot avait tourné, qui l’eût aidé « a le relever? S il s’était noyé ou qu’il eût péri par quelque accident, tu n'aurais eu « aucune nouvelle de la paix, et peut-être eusses-tu rejeté sur nous une faute que « tu n aurais dû imputer qu’à toi. » En achevant ces mots, il suspendit son collier sur la corde, en prit un autre et après l’avoir attaché au bras de Couture, il se tourna de nouveau vers le gouverneur et lui dit : « Mon père, ce collier te « ramène ton sujet, mais je me suis bien gardé de lui dire : — Mon neveu, prends

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