CHAPITRE III
PROGRÈS DE LA COLONIE
L’Évêque de Québec avait obtenu, grâce aux influences dont il disposait à la cour, le gouverneur de son choix, mais il n’eut pas, il faut le dire, à s en louer plus que de M. d’Avaugour; M. de Mézy apporta dans les discussions entre le pouvoir civil qu’il représentait et l’autorité religieuse, comme dans les négociations avec les tribus iroquoises, une fermeté de caractère qui surprit ceux qui croyaient pouvoir compter sur une condescendance aveugle et une parfaite docilité de sa part. La révocation de certains membres du conseil, l’élection d’un syndic chargé de représenter les intérêts de la ville de Québec amenèrent entre l’évêque et le gouverneur une brouille complète; elle se termina, comme pour ses prédécesseurs, par le rappel de M. de Mézy, qui mourut sur ces entrefaites, et fut remplacé par M. de Courcelles. En même temps que ce dernier recevait ses pouvoirs, le marquis de Tracy était nommé vice-roi d’Amérique, avec mission de se rendre à Cayenne pour en chasser les Hollandais qui s’en étaient emparés, puis aux Antilles afin d’y recevoir le serment de fidélité des gouverneurs et des conseils souverains, ainsi que des habitants, et enfin à la Nouvelle-France dans le but d’y régler les différends survenus entre les diverses autorités. M. Talon était à la même date envoyé comme intendant au Canada. « Ces trois messieurs, disent les Annales de l’Hôtel-Dieu de Québec, étaient doués de toutes les qualités qu’on pouvait souhaiter. Ils joignaient à un extérieur prévenant beaucoup d’esprit, de douceur, de prudence, et s’accordaient parfaitement pour donner une haute idée de la puissance et de la majesté royale; ils cherchèrent tous les moyens propres à former ce pays, et y travaillèrent avec une grande application. Cette colonie, sous leur sage conduite, prit des accroissements merveilleux. »
Alexandre de Prouville, marquis de Tracy, était un ancien lieutenant général qui avait donné de nombreuses preuves de valeur dans les combats et d'habileté dans des négociations délicates dont il avait été chargé. Il avait été commissaire général
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de l’armée en Allemagne, et l'âge ne lui avait enlevé ni son ardeur ni son énergie. Il amenait avec lui le régiment de Carignan, dont les vieux soldats venaient de faire en Hongrie une brillante campagne contre les Turcs; un grand nombre de ses officiers appartenaient àla noblesse, et la plupart se fixèrent avec leurs hommes au Canada lorsque le régiment fut licencié. Daniel de Rend, seigneur de Courcelles, successeur de M. de Mézy,
était également un officiel'
de
mérite et d’expérience. Enfin M. Talon, précédemment intendant du Hainaut, allait se montrer habile administrateur, se passionner pour l’œuvre dont il avait la charge et apporter dans ses fonctions le zèle le plus ardent et des idées dont la largeur et la j ustesse ne furent pas toujours appréciées par Colbert à leur exacte valeur.
Par les mêmes navires que le régiment de Carignan, dont la superbe tenue enthousiasma les Canadiens , arrivèrent un grand nombre de familles, des artisans, des engagés, une douzaine de chevaux, les premiers que l’on eût vus dans le pays, des bœufs, des moutons pour les nouveaux colons. Ce fut l’effort le plus grand accompli jusqu’alors, et s'il avait été continué pendant quelques années, la Nouvelle-France eût été dans l’avenir à l’abri de toutes les attaques. Le baron d’Avaugour en avait signalé la nécessité;
Talon allait y insister, mais les
guerres de Louis XIV contre ses voisins absorbaient toutes ses forces, et Colbert répondait à son intendant le 5 janvier 1666, « qu’il ne fallait pas encore songer à former en Amérique un État puissant; que des obstacles insurmontables s’y opposaient, et que le roi devait surtout empêcher que son royaume se dépeuplât à l’avantage du Canada ».
L’appareil dont s’entourait le vice-roi était pour la population de Québec, et surtout pour les sauvages accourus dans cette ville, un sujet d’étonnement et d’admiration. Il ne sortait pas sans être accompagné de vingt-quatre gardes, de quatre pages, de six laquais, et environné d’un grand nombre d’officiers richement vêtus; mais ce fut surtout chez les Peaux-Rouges que l’impression produite par