CHEF SAUVAGE
Dessin de Riou.
cette magnificence et le nombre des soldats débarqués fut la plus forte. Les Hurons envoyèrent douze députés au grand chef Onontio pour lui souhaiter la bienvenue et lui dire leur joie de voir enfin arriver ce secours destiné à les protéger contre les cruels Iroquois qui menaçaient d'achever bientôt l’anéantissement de leur nation. Celui d’entre eux qui prit la parole prononça un discours dont la forme pittoresque plut infiniment à M. de Tracy. « A tes pieds, lui dit-il, tu vois les débris d’une grande terre, et les restes pitoyables d’un monde entier autrefois peuplé d’une infinité d’habitants. Ce ne sont maintenant que des squelettes qui te parlent; l’Iroquois a dévoré leurs chairs, les a brûlées sur des bûchers et ne leur a laissé que les os. Il ne nous restait plus qu’un souffle de vie; nos membres, qui ont passé par les chaudières bouillantes, n’avaient plus de vigueur, quand avec peine ayant levé les yeux nous avons aperçu sur le fleuve les navires qui te portaient, et avec toi tant de braves soldats. Ce fut alors que le soleil nous parut resplendir déplus beaux rayons et rendre la lumière à notre ancienne terre qui, depuis tant d’années, était couverte de nuages et de ténèbres. Alors nos lacs et nos rivières apparurent calmes, sans tempêtes et sans brisants, et il nous sembla entendre une voix sortie de ton vaisseau qui nous disait : « Courage, peuple désolé, tes os vont être liés avec des « nerfs et des tendons, ta chair va renaître, tes forces te seront rendues, et tu vas « vivre comme tu as vécu autrefois. » Nous prenions d’abord cette voix comme un doux songe qui flattait nos misères, mais le bruit de tant de tambours et l’arrivée de tant de soldats nous ont détrompés. »
Le vice-roi promit à ces infortunés de les secourir dès que toutes les troupes qui venaient de Finance auraient débarqué. Il aurait voulu, sans délai, attaquer les barbares dont les courses et les meurtres n’avaient pas cessé, mais les dernières compagnies du régiment de Carignan n’arrivèrent qu’en septembre, et la saison était trop avancée pour porter la guerre sur le territoire des ennemis. Pour mettre, en attendant, une entrave à leurs incursions, il fit, dès le mois de juillet 1665, transporter quatre compagnies à l'entrée de la rivière Richelieu, puis rebâtir à cet endroit le fort qu’y avait élevé autrefois M. de Montmagny, et qui prit le nom de M. de Sorel, officier chargé de la direction des travaux. Deux autres furent édifiés à quelques lieues de distance pour fermer le passage aux rôdeurs agniers et servir de base aux opérations qui devaient être dirigées contre eux. Ces préparatifs effrayèrent les cantons, dont trois envoyèrent des députés avec des présents pour demander la paix. M. de Tracy leur fit bon accueil, accorda la liberté à plusieurs prisonniers et accepta de traiter avec les envoyés. Il leur déclara qu’il était prêt à vivre également en bon accord avec les Agniers s’ils laissaient la colonie en repos. Mais ces derniers, encouragés par les Anglais, gardaient une attitude hostile et leurs partis continuaient à massacrer les Français qu’ils surprenaient. Il fut alors résolu, malgré l’hiver, d’organiser une expédition dans le pays même de ces barbares, et M. de Courcelles se chargea de la diriger.
Les glaces devenues assez solides pour porter les troupes, le gouverneur réunit six cents hommes au fort Sainte-Thérèse, le plus rapproché du territoire ennemi, et sans attendre une trentaine d’Algonquins qui devaient servir de guides, mais qui s’étaient enivrés en route, la colonne partait dans les neiges, les raquettes aux pieds ; chaque homme, outre ses armes, emportait une trentaine de livres de provisions. On couchait dans des trous au milieu des neiges. L'usage des raquettes gênait sin-
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gulièrement les soldais nouvellement arrivés de France, et il y avait ï, traverser
pIusUruTT‘ 'T16''68 °U d<iS laCS ge‘éS' aV6C froid «passant I* rigueur des plus 11 des hivers du v.e„x pays. Plusieurs, dés les premiers jours, eurent le nez
VOLONTAIRE CANADIEN CHAUSSÉ DE RAQUETTES. Dessin de Dupuy.
les oreilles, les doigts gelés; il fallut les laisser aux forts, d’autres durent être également remplacés, parce qu’ils avaient les jambes déchirées ou coupées parles glaces. On parcourut ainsi, au prix des plus rudes épreuves, les deux cents lieues qui séparaient le fleuve Saint-Laurent du canton des Agniers. Plus de soixante
hommes moururent, dans cette course, de faim et d’épuisement. Enfin la colonne s’égara au milieu des forêts désertes et alla déboucher à vingt lieues des villages des Iroquois. On apprit alors que ces derniers, instruits par des coureurs de cette invasion, avaient abandonné leurs cabanes et s’étaient enfuis dans les profondeurs des bois, hors de l'atteinte des Français. D’autre part, les pluies commençaient et donnaient lieu de craindre une débâcle qui aurait rendu le retour impossible; M. de Courcelles se résigna non sans regret à revenir sur ses pas, et la colonne regagna péniblement Québec, accompagnée des Algonquins qui avaient fini par la rejoindre et qui, par leur chasse, lui procurèrent quelques vivres. L’expédition n’avait pas réussi, mais elle témoignait d’une telle audace et d’une énergie si soutenue que les Iroquois en furent effrayés; aussi dès le mois de mai suivant vit-on arriver à Québec des ambassadeurs des cinq cantons pour traiter de la paix. Mais ils n’étaient pas repartis pour leurs bourgades que des rôdeurs agniers surprenaient quelques Français chassant sans méfiance sur le lac Champlain, en tuaient trois dont un officier, neveu de M. de Tracy, et en emmenaient quatre prisonniers. Une expédition fut aussitôt organisée pour les délivrer, et M. de Sorel en reçut le commandement. A la tête de trois cents hommes, il se dirigea à grandes journées sur le canton des Agniers, et il n’en était plus qu’à une vingtaine de lieues lorsqu’il rencontra un de leurs chefs, nommé le Bâtard flamand qui, avec trois autres guerriers, ramenait les prisonniers et était chargé d’offrir toutes satisfactions pour le meurtre de leurs compagnons. M. de Sorel ayant dès lors atteint le but principal de sa mission, qui était de délivrer ses compatriotes, revint à Québec avec le Bâtard flamand. Presque en même temps d’autres envoyés des Tsonnontouans, des Onnontagués et des Goyogouins arrivèrent pour tâcher de conclure une paix générale, mais il fut impossible de s’entendre, et M. de Tracy prit la détermination de rompre ces négociations que les Agniers paraissaient avoir engagées uniquement pour gagner du temps. On savait par ailleurs que les colons de la Nouvelle-Angleterre et leur gouverneur Nicolls les encourageaient vivement à la résistance. Nieolls avait même adressé aux représentants du Massachusetts et du Connecticut des lettres pressantes par lesquelles il les invitait à profiter de l’occasion pour chasser les Français du Canada en unissant leurs forces et en commençant par détruire le corps de M. de Sorel engagé contre les Agniers. Mais ces deux États, dont les habitants étaient occupés à leurs moissons, repoussèrent cette proposition. C’était le même gouverneur qui écrivait d’autre part à M. de Tracy, alors que ce dernier lui demandait de s’opposer de son côté aux supplices que les Agniers, ses bons amis, infligeaient aux prisonniers français: « Je m’efforcerai dans toutes les occasions de prendre les intérêts des Européens au milieu des païens d’Amérique, comme cela convient à un chrétien, pourvu toutefois que les domaines du roi d’Angleterre ne soient pas envahis et que la sécurité de ses sujets ne se trouve pas mise en danger. Sur tout autre point j’agirai envers vous avec courtoisie et respect, d’autant plus volontiers que votre caractère honorable est connu dans cette partie du monde aussi bien qu’en Europe. » Manifestation touchante d’une cordialité apparente, destinée à masquer des agissements qui ne tendaient à rien moins qu’au pillage et à la destruction de notre colonie.
Au cours des négociations, le vice-roi avait invité à sa table les envoyés iroquois parmi lesquels se trouvait un des chefs de guerre compagnons du Bâtard flamand.
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M. de 1 racy témoigna, au cours de ce festin, combien la perte de son neveu, tué récemment, lui était sensible, et il ajouta que le bien public l’avait engagé nonobstant cela à donner la paix au Bâtard flamand, qui la lui avait demandée. L’autre chef agnier, se moquant de la douleur de son hôte, étendit insolemment un bras en présence de tous les invités et se vanta que c’était lui qui avait cassé la tète à cet officier. Indigné, le vice-roi répondit au sauvage qu’il n’en tuerait plus jamais d autre, et le fit sur-le-champ étrangler par le bourreau.
L expédition décidée contre les Agniers fut organisée par M. de Tracy qui, malgré ses soixante-deux ans, voulut la commander en personne. Elle se composait de six cents soldats du régiment de Carignan, d’un nombre égal de Canadiens et d’une centaine d’Algonquins alliés. Lorsque cette petite armée fut prête à quitter Québec, le vice-roi la passa en revue devant le Bâtard flamand qui, voyant une troupe si considérable et si bien armée, laissa couler ses larmes et dit tristement :
« Nous sommes perdus! » Il pria seulement le chef français de sauver sa femme et ses enfants. Le rassemblement général eut lieu à la fin de septembre au fort Sainte-Anne, récemment construit près du lac Champlain. M. de Courcelles, impatient de prendre une revanche de sa précédente campagne, partit en tête avec quatre cents hommes; quelques jours après M. de Tracy suivit avec le reste des troupes. De Québec jusqu’au fort Saint-Anne, la route s’accomplit assez facilement en canots ou en chaloupes; mais au delà il fallut porter, dans les rapides et aux endroits dépourvus d’eau, les trois cents embarcations, ainsi que les armes et les munitions. Malgré les précautions prises, les vivres vinrent à manquer et la famine aurait fait périr bien des hommes, si l’armée, réduite à cette extrémité, n’avait rencontré un bois de châtaigniers chargés de fruits dont elle put se nourrir quelques jours.
Cependant les Agniers ignoraient que leur canton allait être envahi, et ils auraient sans doute été surpris si quelques-uns des leurs, ayant rencontré des Algonquins qui les attaquèrent, n’avaient fui en toute hâte et prévenu de l’arrivée des troupes. Le nombre des assaillants les épouvanta tellement que les Français, bien qu'ayant marché toute la nuit à l’approche de la première bourgade, trouvèrent les cabanes vides et abandonnées. Il en fut de même à la seconde; les fuyards, réfugiés dans les bois et sur les collines, poussaient des huées et tiraient des coups de feu hors de portée. Ils assistèrent ainsi au pillage et à l’incendie de leurs villages, qui furent complètement détruits. On pensait en avoir fini avec les repaires de ces bêtes féroces, mais une Algonquine qui accompagnait l’expédition, et qui avait autrefois été prisonnière des Agniers, informa M. de Courcelles qu’il existait encore deux autres groupes de cabanes un peu plus loin dans la forêt. On y courut aussitôt; le premier était abandonné; on y trouva les corps de deux ou trois prisonniers algonquins à demi brûlés par les ennemis avant leur tuite. Au dernier bourg, les assaillants découvrirent un véritable fort de pieux, entouré d'une triple palissade, flanqué de quatre bastions et rempli de vivres. Les Agniers avaient un instant songé à s’y enfermer et à opposer aux envahisseurs une résistance désespérée, mais le bruit des tambours battant la charge, l’apparition des troupes en masse les avaient terrifiés et déterminés à prendre honteusement la fuite, « leur déroute les couvrant de la dernière des humiliations ». Les quatre bourgades ainsi que les provisions qu’elles renfermaient détruites par le feu,
les troupes ravagèrent la campagne aux alentours, afin d’inspirer aux ennemis une crainte salutaire, en leur démontrant qu’ils pourraient être atteints au cœur même de leurs forêts. La famine acheva l’œuvre commencée; il mourut chez les Agniers, pendant l’hiver, plus de quatre cents âmes, et « ceux qui vécurent étaient errants çà et là, pour mendier des vivres dans les cantons voisins. A la fin de la campagne, le Bâtard flamand fut renvoyé et arriva chez lui où il trouva une désolation entière. Les Agniers s’imaginaient avoir toujours les Français aux environs de leurs villages; ils le pressèrent de retourner sur ses pas et de demander avec instance la paix ». (Perrot.) Celle-ci fut conclue, au grand avantage de la colonie qui, débarrassée des ravages causés par les bandes iroquoises, allait enfin vivre et progresser paisiblement. M. de Tracy, sa mission remplie, pouvait retourner en France accompagné des bénédictions des habitants dont il avait assuré la tranquillité, et du respect des sauvages à qui il avait infligé la plus dure leçon.
Pendant que le vice-roi préparait et menait à bien la campagne contre les Agniers, l’intendant Talon, de son côté, travaillait avec un succès remarquable au développement dé la colonie. Les instructions qu’il avait reçues de Colbert se résumaient en ces termes : Au point de vue religieux, éviter de nouveaux conflits, agir avec circonspection à l’égard du clergé et des missionnaires, en prenant néanmoins les mesures nécessaires pour rétablir peu à peu dans son intégrité l'autorité royale; en ce qui concernait la colonisation, favoriser l’agriculture, fixer au sol les habitants trop disposés à ne s’occuper que de la traite des pelleteries et de courses lointaines, développer l’industrie, particulièrement celle des mines, et fortifier la colonie contre les incursions toujours possibles des sauvages, en créant des agglomérations dont la défense serait plus facile que celle de maisons dispersées. C’était là, en effet, le grand obstacle à des progrès rapides, mais il tenait à plusieurs causes indépendantes de la volonté des gouverneurs. Dans les premiers temps, les colons étaient restés à Québec et dans le voisinage; mais peu à peu les nouveaux venus, en présence d’un pays couvert de forêts, où il n’existait pas de routes, avaient remonté le Saint-Laurent, senle voie de communication possible avec Québec, et installé leurs pénates le long du fleuve. Les débuts étaient rudes : « Quand une famille commence ainsi une habitation, nous dit un contemporain, il lui faut deux ou trois ans avant d’avoir de quoi se nourrir, sans parler du vêtement, des meubles et d’une infinité de petites choses nécessaires. Mais ces premières difficultés passées, ils sont plus à leur aise, et s’ils ont de la conduite ils deviennent riches avec le temps. Au début, ils vivent de leurs grains, de leurs légumes et de leur chasse qui est abondante en hiver. Pour le vêtement et les autres ustensiles, ils font des planches pour couvrir les maisons, et débitent des bois de charpente qu ils vendent bien cher. Ayant ainsi le nécessaire, ils commencent à taire trafic et de la sorte ils s’avancent peu à peu. » (M. de l'Incarnation.)
Le fleuve et la forêt fournissaient aux colons des ressources précieuses pour leur nourriture; de Québec aux Trois-Rivières ils pêchaient une quantité surprenante de grosses anguilles, que l’on salait pour les conserver dans des barriques comme provision d’hiver. Dans les bois, vers les mois de mai et de juin, des multitudes de ramiers, appelés tourtes, arrivaient en troupes telles qu’elles obscurcissaient 1 air ; il était alors facile d’en abattre une douzaine d’un coup de fusil, d autant plus aisément que, s’il y avait quelque branche sèche à un arbre, c’était
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celle-là que ces oiseaux choisissaient de préférence pour y percher. On en prenait aussi que l’on gardait vivants jusqu’aux premières gelées; on leur coupait alors la gorge et ils étaient empilés dans un grenier oh le froid les conservait jusqu’au moment où l'on en tirait parti comme nourriture. Leur nombre était si considérable certaines années, que « l’évêque était obligé de les excommunier, par le dommage qu’ils faisaient aux biens de la terre ». (La Hontan.)
La dispersion des colons était une cause de faiblesse si évidente que Colbert, dans ses instructions à Talon, lui disait : « L’une des choses qui a apporté le plus d’obstacles à la peuplade du Canada, a ôté que les habitants ont fondé leurs habitations où il leur a plu, sans avoir eu la précaution de les joindre les unes aux autres pour s’aider et s’entre-secourir. Pour cette raison, le roi fit rendre, il y a deux ans, un arrêt de son conseil, par lequel il fut ordonné que dorénavant il ne serait plus fait de défrichement que de proche en proche, et que l’on réduirait les habitations en la forme de nos paroisses, autant que cela serait possible. » Cet arrêt, constatait le ministre, était demeuré sans effet, et il invitait l’intendant à trouver un remède au mal; mais les règlements ne prévalurent pas contre l’intérêt qui portait les colons à s’établir dans les endroits où les défrichements étaient faciles, les communications par le fleuve assurées, et où la chasse ainsi que le commerce des pelleteries pouvaient être le plus productifs.
Il y avait encore, semble-t-il, de cet éparpillement une autre raison qui tenait à d’anciennes coutumes. On a bien souvent constaté que dans nos pays de plaines, comme l'Ile-de-France, la Champagne et les départements du Nord, les populations sont réunies en groupes compacts autour de l'église et de la mairie, tandis qu’au contraire dans les contrées au sol granitique, comme l’ouest de la France et surtout la Bretagne, la tendance à l’isolement est manifeste. Or, les premiers colons transportés au Canada étaient des Bretons et des Normands; ils y apportaient leurs coutumes et, comme au vieux pays, ils bâtissaient la ferme au milieu de leurs champs. La division de la propriété contribuait aussi à cette dispersion des familles. Les concessions ou seigneuries accordées par le roi aux personnes qu’il voulait récompenser avaient souvent de deux à dix lieux carrées. Les officiers ou fonctionnaires titulaires de ces fiefs étaient hors d’état, par la médiocrité de leurs ressources ou leur peu d’aptitude, de mettre en culture ces vastes étendues de terrains couverts de bois, qu’il fallait défricher au prix d’un dur labeur; ils les partageaient entre les soldats vétérans ou d’autres émigrants qui s’engageaient à leur payer une redevance perpétuelle. Chacun de ces vassaux recevait ordinairement quatre-vingt-dix arpents de terre, et payait annuellement un ou deux sous par arpent; il était tenu de porter son blé au moulin du seigneur, qui retenait pour droit de mouture la quatorzième partie de la farine, de payer un douzième pour les lods et ventes, de fournir chaque année une corvée d’un jour de travail qu’il pouvait racheter pour quarante sous, et d’entretenir les chemins de communication. En érigeant ces fiefs et en les concédant à d’anciens officiers avec lesquels des hommes ayant servi sous leurs ordres restaient comme vassaux, le ministre suivait un conseil judicieux de Talon qui, préoccupé de la défense de la colonie, estimait que le meilleur moyen d’y pourvoir était d’y retenir comme habitants le plus grand nombre possible d’anciens soldats. « Cette manière de donner un pays nouvellement conquis, écrivait-il le 24 janvier 1667, répond à 1 usage,
autrefois reçu chez les Romains, de distribuer aux gens de guerre les champs des provinces subjuguées, et la pratique de ce peuple politique et guerrier peut, à mon sentiment, être judicieusement introduite dans un pays éloigné de mille lieues qui, à cause de cet éloignement, peut souvent être réduit à la nécessité de se soutenir par ses propres forces. Elle me parait d’autant plus à estimer qu’un jour elle procurera au roi un corps de vieilles troupes, capables de conserver cet Etat naissant du Canada contre les incursions des sauvages. »
C’est dans ce but, et pour créer autant de centres de résistance et de colonisation, que furent concédés, le long du Saint-Laurent, de nombreux fiefs à des officiers, avec l’obligation de s’y établir et d’y attirer les soldats licenciés ayant servi sous leurs ordres. Ces fiefs devinrent autant de paroisses qui conservèrent les noms de leurs seigneurs, comme celles deSorel,de Chambly, deBerthier, de Saint-Ours, de Contrecœur, de Verchère, de Varennes, de Boucherville, de Longueil. Grâce aux encouragements de Talon, les colons s’adonnèrent, outre la culture des céréales, à celle du lin et du chanvre; des mines de charbon, de fer, de plomb et de cuivre furent découvertes ; des bois et des planches fournirent des chargements aux navires retournant en France; la pêche côtière était encouragée et des expéditions de morue verte et sèche, de saumon salé, d’anguilles avaient lieu pour la Martinique et Saint-Domingue. Talon, donnant l’exemple, procédait au défrichement de trois seigneuries, créait à Québec une tannerie et une brasserie, et faisait venir de France des bestiaux, des juments et des étalons qui étaient distribués aux propriétaires les plus méritants. Afin de s’assurer par lui-même si les colons n’avaient pas de réclamations à formuler ou des secours à solliciter, il visitait, de ferme en ferme, les familles même les plus pauvres, s’informant si tous étaient traités avec justice et si une assistance quelconque leur était nécessaire. Enfin, dans le but de préparer l’extension de la colonie et la prépondérance de la France dans cette partie du monde, Talon, d’accord avec M. de Courcelles, envoyait des expéditions vers le nord à la baie d’Hudson, et dans l’ouest aux grands lacs de l'intérieur.
La paix conclue avec les Iroquois avait délivré la colonie des angoisses qui oppressaient les habitants obligés de sortir toujours armés. Le gouvernement de la métropole avait rappelé le régiment de Carignan, mais quatre compagnies étaient restées pour garder les forts les plus avancés, et les officiers, prévenus que des avantages honorifiques et des concessions seraient accordés à ceux d’entre eux qui se fixeraient au Canada, les soldats informés qu’un établissement leur serait assuré dans les domaines de leurs anciens chefs, consentirent volontiers à devenir colons à leur tour. Plus de quatre cents hommes renoncèrent ainsi à retourner en Europe; les officiers devinrent propriétaires des seigneuries créées en leur faveur le long du Saint-Laurent ; les soldats restés avec eux comme vassaux reçurent chacun 100 francs avec les vivres d’une année. Une somme de 12 000 livres leur fut distribuée. Cinquante femmes et cent cinquante hommes partirent en outre pour la Nouvelle-France aux trais du roi; de son côté, la Compagnie expédia deux cent trente-cinq émigrants en exécution des engagements qui lui incombaient. Grâce à ces arrivages, qui auraient rapidement fait progresser la colonie s’ils avaient été régulièrement continués, les villages se développèrent, les défrichements éloignèrent les forêts des habitations, et les récoltes obtenues sur une terre mieux cultivée assurèrent la subsistance des habitants.
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Les coureurs des bois, de leur côté, parcouraient sans crainte les territoires de chasse à la recherche des orignaux et des castors; la traite des pelleteries, n’étant plus entravée par de continuelles embuscades à la descente des canots sur Montréal et Québec, prenait le plus grand essor, et les Iroquois eux-mêmes chassaient en compagnie des Français avec lesquels ils vivaient dans les meilleurs termes. Mais la rapacité de quelques aventuriers faillit plusieurs fois rallumer la guerre. 1 rois d’entre eux, qui connaissaient les endroits où des sauvages avaient