DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
coutume de séjourner au cours de leurs chasses, partirent la nuit de Montréal et arrivèrent au lac Saint-Louis, où ils trouvèrent un Iroquois dont le canol était plein de peaux d’élans. Ils lui offrirent de l'eau-de-vie, l’enivrèrent et le voyant sans connaissance, le jetèrent à l’eau, au milieu du lac, après lui avoir attaché une pierre au cou. Quelque temps après, d’autres Peaux-Rouges, revenant de la chasse, aperçurent un corps qui flottait et reconnurent le mort, dont ils transportèrent le cadavre à Montréal. Ses compagnons, furieux, menacèrent de recommencer leurs attaques si justice ne leur était pas rendue.
Les meurtriers, leur crime accompli, avaient apporté les peaux volées à Montréal; elles y passèrent, par voie d’échange, entre plusieurs mains, mais furent reconnues par les Iroquois, à une marque spéciale, chez uu marchand qui en avait fait l’acquisition. Ils s’en saisirent aussitôt et les portèrent au commandant de la
ville. L’enquête à laquelle les autorités procédèrent sans délai amena la découverte des meurtriers. Arrêtés, ils avouèrent leur méfait. Condamnés à mort par un conseil de guerre, ils furent passés par les armes, au grand étonnement des compagnons du mort, car, n’ayant perdu qu’un homme, ils ne voulaient qu’une victime comme prix du sang. Cet exemple rendit confiance aux sauvages, et M. de Courcelles, venu à Montréal pour veiller à ce que justice fût faite, put retourner à Québec sans avoir à craindre une reprise des hostilités.
Un autre meurtre commis vers le même temps fut dénoncé par un traitant, Cavelier de La Salle, que ses découvertes allaient bientôt rendre célèbre. Un trafiquant hollandais, accompagné de deux maraudeurs français, pénétra, sous prétexte d’acheter des peaux, dans une cabane occupée par une famille d’Onneyouts, composée de six personnes. Après leur avoir fait boire de l’eau-de-vie, ces misérables les massacrèrent et les attachèrent dans un canot qu’ils coulèrent au fond de la rivière voisine. Avertis des recherches commencées sur les indications de La Salle, ils s’enfuirent et se réfugièrent dans les colonies anglaises. Ce nouvel incident n’amena pas néanmoins de complications, car la poursuite des criminels, bien que n’ayant pas donné de résultats, avait été aussi active que possible. Mais d’autres rencontres eurent lieu entre des Outaouais, des Poutéouatamis et des chasseurs iroquois; un village fut attaqué, le feu mis à quelques cabanes, et, malgré la présence de missionnaires parmi ces nations, il y avait lieu de craindre une reprise des hostilités entraînant une conflagration générale dans laquelle la colonie serait fatalement engagée. Afin de prévenir ce désastre, M. de Courcelles « qui l’avait toujours pris sur un ton fort haut avec les sauvages et par là les avait accoutumés à le respecter », leur fit savoir qu’il ne souffrirait pas que la paix fût troublée, et qu'il punirait ceux qui refuseraient de s’accommoder à des conditions raisonnables. Il les invita en même temps à envoyer des députés à Québec pour y exposer devant lui leurs griefs. Les chefs des diverses tribus se rendant à son appel vinrent lui soumetUe leurs plaintes, et, grâce à sa fermeté, à son esprit de conciliation, un accord intervint à la satisfaction de tous.
Seuls les Tsonnontouans paraissaient animés de mauvais sentiments et gardaient, malgré la promesse de les rendre, un certain nombre de prisonniers; ils se croyaient à l’abri des coups des Français au fond de leurs forêts, et considéraient comme à peu près insurmontables les difficultés de la navigation au milieu des rapides du Saint-Laurent, au-dessus de Montréal. A leur sujet, l’intendant Talon écrivit à Colbert que si l’on faisait un établissement sur le lac Ontario, on les tiendrait dans le devoir plus aisément. M. de Courcelles partageait cet avis, mais il résolut tout d’abord de démontrer à ces astucieux adversaires que les obstacles par lesquels ils se croyaient protégés n’arrêteraient pas une expédition contre eux. Sous la direction de l’intendant, on construisit un bateau plat pour transporter les provisions indispensables, et M. de Courcelles, avec un détachement de cinquantesix hommes choisis, remonta en canot d’écorce les rapides du fleuve jusqu’au lac Ontario. Il avertit alors les Iroquois, effrayés de son arrivée à l’entrée de leur territoire, que s ils s avisaient de troubler la paix il reviendrait avec des forces suffisantes pour les traiter comme l’avaient été les Agniers. L’effet de cette ^apparition inopinée des troupes françaises lut si profond que les bandfes qui allaient partir en campagne se dispersèrent, et que les anciens rappelèrent celles qui
PROGRÈS DE LA COLONIE
étaient déjà en route. Une autre cause facilita le maintien de la paix; l’année 1670, un terrible fléau, la petite vérole, exerça dans les tribus des ravages effroyables el transforma en désert le nord du Canada. Des peuplades entières, comme celle des Attikamègues, disparurent, et Tadoussac, où elles descendaient faire la traite, fut dès lors à peu près abandonné.
L année suivante, M. de Courcelles, revenant à l’idée indiquée par Talon, convoqua les chefs des cantons à Cataracoui, près du lac Ontario, leur lit de beaux présents et les informa qu’il se proposait de bâtir à cet endroit un fort où ils viendraient commodément faire la traite au lieu de descendre le fleuve jusqu’à Montréal. Ils approuvèrent ce projet, mais les difficultés de transport en retardèrent l’exécution.
Les fatigues extrêmes de ces voyages et le souci des affaires avaient altéré la santé du gouverneur. 11 demanda son rappel au roi. Le départ de M. de Courcelles était une perte pour la Nouvelle-France. « Ses qualités, sans être aussi brillantes que celles de son successeur, étaient peut-être plus solides, parce qu'avec beaucoup d’expérience et de fermeté il possédait cette sagesse si précieuse aux hommes d’Etat, qui prévient les difficultés. D'une part, en retenant d’une main ferme mais douce, les prétentions du clergé dans de justes bornes, il sut se concilier l’appui des missionnaires, qui ont rendu de tout temps de si grands services au pays en contribuant à faire respecter par les indigènes le gouvernement et le nom français ; et de l’autre il montra dans les affaires indiennes une politique habile, dont on regretta plus d’une fois l’absence chez ceux qui vinrent après lui. » (Carneau.) Dans sa lettre au souverain par laquelle il sollicitait son retour en France, il lui disait que s’il avait le bonheur de recouvrer ses forces il irait se faire tuer pour son service, à l'exemple de tous ses frères, et Louis XIV lui répondit le 7 avril 1672 : « J’ai appris par votre lettre du 10 novembre dernier le voyage que vous avez fait l’année passée au lac Ontario, tant pour reconnaître le pays que pour imprimer toujours dans l’esprit de toutes les nations sauvages la crainte de nos armes, afin de maintenir la paix et le repos parmi mes sujets de la Nouvelle-France. Mais comme le mauvais état de votre santé ne vous permet pas de demeurer davantage dans ce pays, je vous fais cette lettre pour vous dire qu’étant satisfait de l’application que vous avez eue pour vous bien acquitter de l’emploi que je vous ai confiév je vous rappelle dans mon royaume. »
Le 17 mai suivant, le roi écrivait à Talon, qui avait également sollicité son remplacement : « Les infirmités qui vous sont survenues depuis votre retour en Canada ne vous permettant pas d’y demeurer plus longtemps, je trouve bon que vous repassiez dans mon royaume pour le rétablissement de votre santé, et je serai bien aise de vous donner en toute occasion des marques de la satisfaction que j ai de votre application et des services que vous m’avez rendus dans l’emploi que je vous ai confié. »
Talon, une première fois déjà, en 1667, avait dû revenir en France pour se remettre des fatigues éprouvées dans ses fonctions, et son départ avait été regretté comme un malheur public. « M. Talon nous quitte, écrivait alors la Mère de l’Incarnation, et retourne en France au grand regret de tout le monde et à la perte de tout le Canada, car depuis qu’il est ici en qualité d’intendant, le pays s’est plus développé et les affaires ont plus avancé quelles n’avaient fait depuis
que les Français y habitent. » Les regrets furent encore plus grands lorsque l’intendant quitta définitivement son poste. Grâce à son administration habile et à son incessante activité, la population de la colonie avait doublé en quelques années; des industries s’étaient créées, les défrichements avaient été largement développés, l’agriculture prospérait; on avait pris possession de vastes territoires au nord jusqu’à la baie d’Iiudson, à l’ouest jusqu’à l’extrémité des grands lacs; des secours abondants avaient été obtenus de la mère patrie, et ce rêve grandiose d’une Nouvelle-France englobant la presque totalité de l’Amérique du Nord, que Talon avait entrevu et poursuivi de toutes ses forces, commençait, grâce à lui, à se réaliser. Mais l’émigration allait se ralentir, puis s’arrêter, par suite des guerres engagées en Europe, et l’incapacité de certains gouverneurs, le coupable abandon de la colonie à ses seules forces en présence de l’accroissement constant des établissements anglais, devaient peu à peu faire pencher la balance en faveur de nos éternels rivaux.
Louis de Buade, comte de Palluau et de Frontenac, nommé gouverneur en remplacement de M. de Courcelles, était un homme de cinquante ans, d'un esprit vif et pénétrant, d’un caractère ferme mais entier. Sa carrière militaire avait été brillante; il avait servi successivement en Flandre, en Italie, en Allemagne, devant Candie; il avait eu un bras cassé à la bataille d’Orbitello; il assistait en 166-4 à la journée du Saint-Gothard, où se distingua le régiment de Carignan, qu'il allait retrouver au Canada. D’une valeur éprouvée, d’une capacité égale, il s’était avancé jusqu’au grade de lieutenant général des armées. C’était, dit Saint-Simon, « un homme de beaucoup d’esprit, fort du monde et parfaitement ruiné ». Sa femme passait, comme lui, pour intelligente et distinguée; elle donnait le ton de l’élégance et avait un logement à l’Arsenal, où fréquentait la meilleure société de Paris. « Le mari, constate méchamment Saint-Simon, n’eut pas trop de peine à se résoudre d’aller vivre et mourir à Québec, plutôt que de mourir de faim ici. » Il avait eu comme compétiteur le gendre de Mme de Sévigné. Celle-ci écrivait en effet le 6 avril 1672 à la comtesse de Grignan : « Ayez une vue sur le Canada comme d’un bien qui n'est plus à portée ; M. de Frontenac en est le possesseur. On n’a pas toujours de pareilles ressources; mais quoi que votre philosophie puisse imaginer, c’est une triste chose que d’habiter un nouveau monde, et de quitter celui qu’on connaît et que l’on aime pour aller vivre dans un autre climat, avec des gens qu'on serait fâché de connaître en celui-ci. « On est de tout pays »; ceci est de Montaigne, mais en disant cela il était bien à son aise dans sa maison. »
C’était transmettre d’une manière charmante une mauvaise nouvelle.
Nommé le 6 avril 1672, M. de Frontenac débarquait à Québec à la fin de l’été, et le 12 septembre le conseil souverain, réuni en séance solennelle, enregistrait les lettres patentes du roi relatives à sa nomination. Sa commission lui prescrivait de faire prêter serment aux officiers du conseil et aux trois ordres du pays. « Il fallut alors, écrit-il à Colbert, donner une forme à ce qui u’en avait point encore eu. »
Cette pâle imitation des états généraux n’eut d’ailleurs pas de lendemain, car le gouverneur reçut de Colbert cette réponse datée du 13 juin 1673 : « L’assemblée et la division que vous avez faite de tous les habitants du pays en trois ordres ou états, pour leur faire prêter le serment de fidélité, pouvait produire un bon effet dans ce moment-là, mais il est bon que vous observiez que, comme vous devez