LES GLACES. SOUS LE CE H CLE POLAIRE
toujours suivre dans le gouvernement et la conduite de ce pays-là les formes qui se pratiquent ici, et que nos rois ont estimé du bien de leur service depuis longtemps de ne point assembler les états généraux de leur royaume, pour peut-être anéantir insensiblement cette forme ancienne, vous ne devez aussi donner que très rarement, et pour mieux dire jamais, cette forme au corps des habitants dudit pays ; et il faudra même, avec un peu de temps et lorsque la colonie sera encore plus forte qu’elle n’est, supprimer insensiblement le syndic qui présente des requêtes au nom de tous les habitants, étant bon que chacun parle pour soi, et que personne ne parle pour tous. »
Si le comte de Frontenac avait eu l'idée de donner quelque vie à cette forme ancienne qui permettait aux habitants de la colonie d’exposer leurs besoins et leurs vœux, la lettre de Colbert la fit disparaître, et le gouverneur, se le tenant pour dit,
« prit le roi pour modèle; mais en voulant marcher sur ses traces, il opéra ces changements avec des formes et des manières si hautaines et si despotiques que, malgré son influence et sa capacité, il se fit des ennemis nombreux et implacables ». (Garneau.) Les dix années de son gouvernement furent occupées par les soins à donner au maintien de la paix entre les nombreuses tribus sauvages du Canada ; par les mesures à prendre au regard des coureurs des bois dont le nombre avait rapidement augmenté et dont la dispersion dans les contrées lointaines affaiblissait la colonie ; par des luttes ardentes, comme au temps des premiers gouverneurs, contre certaines prétentions du clergé à la direction des affaires, et contre 1 intendant, ainsi que le conseil souverain dont les agissements contrariaient ses vues sur le développement de la Nouvelle-France.
Dès son arrivée à Québec et après avoir obtenu de MM. de Courcelles et Talon tous les renseignements nécessaires sur la direction à suivre pour maintenir les Peaux-Rouges en paix dans leurs cantonnements, M. de Frontenac, se ralliant complètement à l'idée de ces deux administrateurs d’édifier un fort sur les bords du lac Ontario pour tenir en respect les Iroquois, décida tout d’abord de procéder sans délai à sa construction. Il était informé d’ailleurs par un traitant, Cavelier de La Salle, qui parcourait le canton des Onnontagués, que les Anglais engageaient vivement les Iroquois à recommencer leurs courses contre les Français, à s'allier avec les Outaouais et à détourner sur la Nouvelle-York les pelleteries que ces derniers apportaient à Montréal. Il fallait avoir sur le lac Ontario un établissement destiné à intercepter les communications entre ces sauvages et à servir, s’il y avait lieu, de point de départ pour une expédition dans les cantons. En conséquence, Frontenac fit inviter par La Salle les Iroquois à se trouver le printemps suivant à l’entrée de la rivière de Cataracoui, et il s’y rendit lui-même de Montréal, avec deux bateaux plats et cent vingt canots portant six canons et quatre cents hommes. Descendu à terre, il fit dresser les tentes pour loger les troupes. Le lendemain 13 juillet, à sept heures du matin, les soldats en armes, rangés sur deux files devant le pavillon du gouverneur, et ses gardes revêtus de leurs casaques virent passer entre leurs rangs une soixantaine de chefs drapés dans leurs plus beaux costumes et tout surpris d’un appareil si nouveau pour eux. Après s’être assis et avoir fumé pendant quelque temps, suivant leur coutume, l’un d’eux harangua M. de Frontenac, le remercia d’être venu les visiter, manifesta l’espoir qu’il maintiendrait toujours la paix avec eux, et déclara qu’ils seraient comme ses enfants, toujours soumis à ses
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ordres. Chacun des chefs renouvela les memes assurances au nom des siens, et fit présent au gouverneur d’un collier de porcelaine. Frontenac, se conformant fort habilement aux usages de ses hôtes, fit allumer un feu auprès d’eux, et leur répondit par un discours que traduisit aussitôt un interprète. « Mes enfants, leur dit-il, j ai fait allumer ce feu pour vous voir pétuner et pour vous parler. Vous avez bien fait de suivre les commandements de votre père en venant ici. Prenez donc courage, vous y entendrez sa parole pleine de douceur et de paix, qui remplira de joie vos cabanes; car ne pensez pas que la guerre soit le sujet de mon voyage. Mon esprit est tout rempli de paix et elle marche avec moi. Je sais qu’il y a eu des êtres malveillants qui ont voulu vous persuader que je ne venais en ces cantons que pour manger vos villages, mais ce sont des brouillons qui voudraient rompre l’union entre nous. Soyez donc convaincus que je n’ai eu d’autre dessein que de venir vous voir, car il était juste qu’un père connût ses enfants et que les enfants connussent leur père. »
Le 17 juillet, les chefs étaient reçus de nouveau avec le même appareil; le gouverneur les engageait à abandonner leurs superstitions pour embrasser la religion chrétienne, à faire bon accueil aux robes noires qui iraient au milieu d’eux pour les instruire et à maintenir la paix avec les Français et les sauvages sous leur protection; il ajoutait que le premier qui la romprait serait pendu. Arrivant au véritable but de son voyage, il leur répéta que le fort construit par ses hommes servirait de lieu d’échanges; qu'ils y trouveraient les marchandises dont ils avaient besoin, et qu’ils n’auraient plus à faire une centaine de lieues pour aller les chercher à Montréal « par des chemins rudes et fâcheux ». Il les invita enfin à faire apprendre le français à leurs enfants par les soins des missionnaires, et à lui en confier quelques-uns qu’il ferait instruire à Québec. « Je n’ignore pas, leur dit-il, l’amour que vous avez pour eux, mais ce que je puis atous affirmer, c’est que j’en aurai autant de soin que s’ils étaient les miens, que je les adopterai pour tels, que je garderai les garçons chez moi et mettrai les filles chez les religieuses de Québec, où les Murons ont déjà les leurs et où ils peuvent vous assurer qu’elles sont bien élevées; que je les visiterai souvent, et que vous pourrez les venir voir quand vous voudrez, promettant de les rendre lorsque vous me les redemanderez, si vous ne souhaitez pas que je les marie avec des Français quand elles seront élevées. » Les Hurons présents à cette conférence confirmèrent la déclaration du gouverneur, et se dirent très heureux de l’éducation donnée à leurs enfants. On échangea des présents; les chefs sauvages reçurent quinze fusils, de la poudre et du plomb, vingtcinq chemises, autant de paires de bas, des manteaux et du tabac. Ils offrirent de leur côté des colliers de porcelaine.
Dès le premier jour de l’arrivée à Cataracoui, les Français, stimulés par la présence des guerriers sauvages, avaient commencé, sur le plan arrêté par le gouverneur, à creuser la tranchée destinée à recevoir la palissade de pieux, à abattre des arbres et à les équarrir. L’activité déployée fut telle qu’au bout de six jours l’enceinte était fermée et mise en état de défense; on avait construit en même temps des baraques à l’intérieur pour la garnison, et déblayé vingt arpents de terre afin d’y cultiver des graines ou des légumes. L’emplacement du fort, qui prit le nom de Frontenac, était bien choisi, au bord d’une baie profonde, où s’élève aujourd’hui la ville de Kingston. Le 27 juillet, le gouverneur redescendait à Montréal, où il
arrivait le 1er août. Les relations qu’il- avait établies personnellement avec les chefs des cantons, la facilité avec laquelle il s'était transporté à la tête d’une troupe si considérable au lac Ontario, la construction rapide du fort exercèrent sur 1 esprit des Iroquois une influence telle que pendant dix ans la paix ne fut pas troublée, au grand avantage de la colonie dont les habitants purent défricher et cultiver paisiblement les terres.
Malheureusement, les envois d’èmigrants de la mère patrie s’étaient arrêtés; les renforts réclamés, si faibles qu'ils fussent, étaient refusés, les guerres engagées en Europe absorbant toutes les forces dont le roi disposait, et les excursions lointaines des coureurs des bois menaçaient de devenir bientôt une source d’affaiblissement èt de danger. D’une part, en effet, elles faisaient disparaître dans les forêts nombre d’hommes solides et énergiques; de l’autre, elles créaient chez eux des habitudes d’indiscipline et de vagabondage qui les poussaient à l’exploitation des sauvages et à la contrebande avec les colonies anglaises, où les attiraient le bas prix des marchandises et la facilité de se procurer de l’eau-de-vie en échange de laquelle les Peaux-Rouges livraient tout ce qu’ils possédaient. Au moment même de la construction du fort à Cataracoui, M. de Frontenac se vit obligé de désavouer des traitants dont les exigences avaient froissé les Iroquois. « Ce n’étaient, leur dit-il, que des fripons qu’il ferait châtier. » A peine arrivé depuis quelques mois au Canada, le gouverneur avait constaté les désordres qu’entraînait la présence dans les forêts de vagabonds armés réunis en bandes, et le 2 novembre 1672 il écrivait à Colbert : « Il faudrait envoyer ici quelques troupes, qui seraient très nécessaires pour maintenir ce pays en repos en empêchant le désordre des coureurs des bois qui, si l’on n’y prend garde, deviendront comme les bandits de Naples et les boucaniers de Saint-Domingue. Leur nombre s’augmente tous les jours, nonobstant toutes les ordonnances qu’on a faites et que j’ai encore renouvelées avec plus de sévérité qu’auparayant depuis que je suis ici. Leur insolence, à ce qu’on m’a dit, va au point de faire des forts, et d’aller du côté de Manhatte et d'Orange où ils se vantent qu’ils seront reçus et auront toute protection. » Il y avait évidemment là un mal auquel il fallait apporter un remède énergique, car ces rôdeurs pouvaient servir d’espions à nos rivaux. Aussi, en 1673, parut une ordonnance royale faisant défense aux Français de séjourner dans les bois plus de vingt-quatre heures sans la permission du gouverneur; les infractions à cette disposition entraînaient jusqu’à la peine de mort. C’est alors que fut établi le système des congés; ils autorisaient ceux qui en étaient titulaii’es à emmener avec eux des sauvages et « à passer et repasser librement avec deux canots et leur charge, équipage et marchandises ».
Les mesures ainsi prises et une répression vigilante mirent rapidement un terme aux abus et dès la fin de 167-4 M. de Frontenac affirmait au ministre qu’il n'y avait plus que cinq coureurs des bois réfractaires. Leur principal soutien, Marie Perrot, commandant à Montréal, arrêté, avait été renvoyé en France. Nommé à ce poste par le crédit de Talon, dont il avait épousé la nièce, Perrot était un capitaine au régiment d’Auvergne qui avait passé au Canada dans l’intention d’y faire fortune; « n’ayant que 1 000 écus d’appointements, il avait trouvé le moyen d’en gagner 50 000 par son commerce avec les sauvages ». (La Hontan.) Pour mieux réussir dans la traite des pelleteries, il avait établi un magasin en amont du fleuve, dans Hic qui porte son nom. Les hommes à sa solde y recevaient librement les sauvages
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qui descendaient des pays d’en haut avec le produit de leurs chasses, et de là également partaient des coureurs des bois auxquels il fournissait eau-de-vie et marchandises pour les écouler au loin. M. de Frontenac, informé de ces agissements, envoya un de ses officiers pour arrêter les délinquants. Perrot, prenant parti pour eux, fit saisir l'officier. Mandé à Québec, pour y rendre compte de cet acte, emprisonné et traduit devant le conseil, il récusa le président, M. de Frontenac, comme son adversaire dans la cause, et plusieurs membres comme parents du successeur qu’on lui désignait. Un missionnaire qui se trouvait à Montréal, l’abbé François Salignac de Fénelon, prêtre de Saint-Sulpice, frère aîné de l’archevêque de Cambrai, intervint auprès du gouverneur en faveur de Perrot, et fut éconduit. Il prit alors ouvertement parti pour le prisonnier, et dans un sermon qu’il prononça le jour de Pâques 1073, il laissa échapper à l’égard du chef de la colonie certaines allusions blessantes dont Frontenac fut aussitôt informé. Assigné devant le conseil, M. de Fénelon récusa également le gouverneur, qui le fit arrêter; il en appela aux juges ecclésiastiques et le conseil hésita sur la procédure à suivre; on remplaça certains membres récusés; des difficultés de procédure survinrent encore; finalement, Perrot et l'abbé de Fénelon furent renvoyés en France, en 1674, pour y être jugés. L'abbé reçut un blâme de son supérieur général « pour s'être trop intrigué dans le monde et mêlé de ce qui ne le regardait pas ». Perrot, plus coupable, se vit enfermé dans un cachot. Grâce à ses relations de famille et à de puissantes protections, il en sortit au bout de quelques semaines pour être renvoyé au Canada. « Afin de le punir, écrivait le roi au gouverneur, je l'ai fait mettre à la Bastille pour quelque temps; en sorte qu’en retournant en ce pays-là, non seulement cette punition le rendra plus circonspect, mais il servira d’exemple pour retenir les autres. » Le souverain blâmait toutefois, après cette satisfaction donnée à Frontenac, sa vivacité à l'égard de Perrot, et, quant à 1 abbé de Fénelon, il estimait qu il aurait dû se borner à le remettre entre les mains de son évêque ou le taire repasser en France par le premier vaisseau sans lui infliger une longue détention. Colbert, de son côté, écrivait au gouverneur : « Sa Majesté m'a ordonné de vous dire, en particulier, qu’il est absolument nécessaire, pour le bien de son service, d’adoucir votre conduite et de ne pas relever avec trop de sévérité toutes les fautes qui pourraient être commises soit contre son service, soit contre le respect qui vous est dû. »
Pendant que M. de Frontenac poursuivait les coureurs des bois pour les amener à rentrer dans la colonie et à se fixer au sol, il avait, d'autre part, à lutter contre l’évêque de Québec, Mgr Laval, et les missionnaires qui réclamaient instamment la suppression totale de la vente de l’eau-de-vie aux Peaux-Rouges, alors qu’il estimait au contraire qu'il n’y avait là qu’une affaire de police dont l’autorité civile seule avait à réglementer les détails. Cette question de la liberté du commerce des liqueurs fortes avait déjà profondément divisé les esprits sous les précédents gouverneurs; elle passionnait toujours les colons; les uns approuvaient l’évêque qui interdisait, sous peine d'excommunication, la Vente des boissons enivrantes aux sauvages; les autres estimaient avec les gouverneurs et 1 intendant Talon que si ce commerce n’était pas autorisé et réglementé, les indigènes iraient se fournir aux colonies anglaises où ils trouveraient tout à la lois 1 eau-de-feu qu’ils recherchaient, des armes et les plus funestes conseils. Les deux partis
invoquaient, il faut le reconnaître, des arguments d’une grande force et citaient à l’appui des faits véritablement saisissants. C’était chez les sauvages, disaient les missionnaires, une passion ardente pour cette liqueur qui produisait sur eux les plus funestes effets. Une expérience aussi ancienne que la colonie apprenait qu’ils ne buvaient que pour s’enivrer et commettre les crimes les plus effroyables. « Le village ou la cabane dans laquelle ces malheureux consomment de l’eaude-vie, constatait un témoin, est une image de l’enfer : le feu vole de toutes parts, les coups de hache et de couteau font couler le sang de tous côtés; l’air retentit de hurlements et de cris effroyables. Ils se mangent le nez, s’arrachent les oreilles; partout où leurs dents s’attachent, elles emportent le morceau. Le père et la mère jettent leurs petits enfants dans les brasiers ou dans les chaudières bouillantes; ils se roulent sur les cendres, le charbon et le sang. Ils s’endorment dans cet état affreux les uns parmi les autres; les esprits de l’eau-de-vie se dissipent, ils s’éveillent le lendemain défigurés, abattus et confus du désordre où ils se trouvent. » (Nicolas Perrot.) « L’Iroquois, dit un autre, boit de propos délibéré pour avoir le plaisir de s’enivrer, et vendrait, s'il le pouvait, sa femme et ses enfants pour se procurer de l’eau-de-vie. » (La Potherie.) « Cette boisson, ajoutait-on encore, est pour eux un appât diabolique. On les voit tous périr par ce malheureux commerce. » (Dollier.) On citait cet exemple des deux mille Algonquins qui fréquentaient les bords de la rivière des Outaouais et que l’eau-de-feu avait exterminés ; trente ans après son introduction dans leurs campements il n’en restait plus que cent cinquante. On rappelait enfin que l’expédition de M. de Courcelles contre les Agniers avait échoué parce que les Algonquins qui devaient lui servir de guides, retenus par des traitants qui leur avaient cédé de l’eau-de-vie, s’étaient enivrés pendant plusieurs jours au lieu de rejoindre la colonne qui s'égara dans les neiges et les forêts. D’autre part, on répondait que les missionnaires, dans leur zèle religieux, voulaient empêcher toutes relations entre la colonie et les peuplades sauvages au milieu desquelles ils vivaient, qu’ils ne leur apprenaient pas dans ce but la langue française, afin de rester comme interprètes les intermédiaires obligés entre les tribus et l’administration; que le mal n’était pas aussi grand qu’ils le prétendaient; qu’il suffisait de réglementer la vente des boissons alcooliques en punissant les indigènes trouvés en état d’ivresse et les habitants qui leur auraient vendu l’eau-de-feu.
Colbert, en présence de ces opinions divergentes, écrivit alors au gouverneur : « M. l’évêque de Québec m’a fait remettre ici par son grand vicaire une consultation qu il a faite en Sorbonne. L’intention de Sa Majesté est que si tous les faits contenus en cette consultation sont véritables en général, c’est-à-dire si tous les sauvages et toutes les bourgades s’enivrent et commettent ensuite des crimes, assassinats, etc., en ce cas il est juste que vous cherchiez des moyens d’empêcher qu’on ne porte aux sauvages de ces sortes de boissons; mais si ces désordres sont seulement commis par quelques particuliers et qu’ils soient seulement un peu plus sujets à s’enivrer que ne sont les Allemands et ici en France les Bretons, Sa Majesté veut en ce cas que vous employiez son autorité non pas pour rien prononcer directement contre l’autorité épiscopale, mais pour empêcher, par l’autorité royale, que l’épiscopat n’entreprenne rien au dehors de l’Église en une matière qui est purement de police. »
Dessin de Riou, d’après un croquis deJM. Dj.xen,
Enfin le ministre prescrivit à Frontenac, pour être complètement éclairé, de réunir vingt-quatre personnes notables de la colonie qui seraient invitées à donner leur avis sur les inconvénients de la traite des liqueurs fortes. Ceux que l’on appela dans cette assemblée, firent remarquer les partisans de l’évêque, étaient engagés dans le commerce avec les nations sauvages; aussi la plupart se déclarèrent-ils en faveur du trafic de l’eau-de-vie, qui ne produisait selon eux que bien peu de désordres parmi les naturels du pays et qui était nécessaire pour se les concilier. Un des membres, Cavelier de La Salle, que M. de Frontenac avait nommé commandant du fort édifié à Cataracoui, ajouta aux arguments développés par les partisans de la traite une observation d’une certaine gravité. Permettre le trafic des boissons, c’était enlever à ce commerce le caractère de contrebande; c’était, par conséquent, y engager les habitants honnêtes, dont les sauvages n’avaient pas à craindre les exigences et les brutalités auxquelles trop souvent les vagabonds les avaient habitués; spécialement pour le fort Frontenac, si l’on interdisait le trafic des boissons,- c’était à bref délai la guerre avec les Iroquois. « On doit tout appréhender, dit-il, si on leur refuse ce qu'ils aiment tant, n'y ayant d’autre moyen de les attirer pour leur ôter la défiance qu’on leur inspire. » Trois membres seulement se prononcèrent contre la vente de l’eau-de-vie; deux, dont l'un était Jolliet, s’opposèrent à son transport dans les bois, tout en admettant la vente modérée dans les habitations; les autres émirent une opinion favorable à la traite. En conformité de cet avis transmis à Colbert, et malgré les démarches de l’évêque de Québec, une ordonnance royale du 24 mai 1679 autorisa la vente de l’eau-de-vie dans les habitations, défendit le trafic de cette liqueur avec les sauvages dans la profondeur des bois et accorda au gouverneur le droit de délivrer des congés valables pour trois mois seulement, du 15 janvier au 15 avril, avec interdiction pour les titulaires de vendre des boissons enivrantes aux indigènes.
M. de Frontenac avait, en somme, obtenu gain de cause auprès du ministre; il en profita pour continuer à étendre la colonie en envoyant de hardis pionniers à la découverte de nouveaux territoires, notamment de La Salle au Mississipi, du Lhut au nord des grands lacs et Nicolas Perrot chez les Sioux. Mais à peine ces diffi cultés étaient-elles écartées qu’il en surgit d’autres, cette fois entre le gouverneur et l’intendant. Jacques Duchesneau avait été désigné pour remplir cette fonction en remplacement de Talon, trois ans après le départ de ce dernier, que Colbert avait espéré, mais en vain, décider à retourner encore à la Nouvelle-France. Duchesneau, lorsqu’il fut nommé, était depuis dix ou douze ans trésorier dans la généralité de Tours. C’était un homme affectant des dehors d’une extrême piété, mais d’un caractère envieux et servile, qui n’avait rien des idées larges de Frontenac, et dont les acLes, dès les premiers jours de son arrivée à Québec, semblaient démontrer le parti pris de contrecarrer le gouverneur dans tous ses desseins. Commis subalterne, il avait pu avoir des qualités d’exécution; intendant et président du conseil supérieur, il estima que son rôle était de surveiller M. de Frontenac, de dénoncer avec malveillance tous ses actes, de s’allier à ses ennemis, de l’user enfin et de rendre son gouvernement impossible. Deux pièces suffisent pour dépeindre l'homme ; la première est de Colbert, il écrit à l'intendant : « Vous parlez dans vos lettres comme si M. de Frontenac avait toujours tort, et vous êtes persuadé qu’il ne doit rien faire dans l’exercice et dans les fonctions du pouvoir
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que le roi lui a donné que de concert avec vous; enfin il paraît que vous vous mettez toujours en parallèle avec lui. Il vous faut bien éclaircir de la différence entre un gouverneur et lieutenant général du pays qui représente la personne du roi, et un intendant. Vous ne devez rien faire dans vos fonctions que d’accord avec lui. » (20 avril 1G79.)
Duchesneau répondait au mois de novembre suivant à cette missive hautaine et quelque peu méprisante : « On ne peut recevoir les lettres que vous m’avez fait l’bonneur de m’écrire avec un plus profqnd respect et une plus grande affliction, puisque, n'ayant jamais en vue dans toutes mes actions que de vous plaire et de mériter, par ma fidélité et mon exactitude à vous informer de fout ce qui se passe dans ce pays, la continuation de votre protection dont je ressens les effets depuis plus de dix-huit ans, je me vois en état d’appréhender de tomber dans le seul malheur que je puisse craindre, qui est que vous n’ayez plus la môme bonté que vous avez toujours eue pour moi ».
L’entente était évidemment impossible entre deux hommes d’un caractère si différent et qui comprenaient d’une manière absolument opposée leur rôle à la Nouvelle-France, l’un poursuivant résolument, parfois avec des violences justifiées par les agissements de ses adversaires, la prépondérance de l'autorité royale qu’il représentait et dont il avait la plus haute idée; l’autre, indiquant lui-même qu’il se considérait comme un contrôleur, disons le mot, comme un espion chargé d’entraver l’autorité trop puissante du gouverneur et de révéler au ministre tout ce qui pouvait exciter son mécontentement ou diminuer le crédit qu’il accordait à son adversaire. La lutte s'engagea pour des questions de préséance, de présidence du conseil; elle se poursuivit à propos de la vente de l’eau-de-vie, des congés accordés aux traitants, le gouverneur et l’intendant s’accusant mutuellement de favoriser la traite à leur profit; elle prit un tel caractère que deux partis se formèrent parmi les habitants, que des querelles et des rixes continuelles se produisirent dans Québec entre les partisans de Frontenac et ceux de Duchesneau, dont le fils paya d’un mois de prison des couplets injurieux contre le gouverneur chantés par lui dans les rues. Le ministre y mit un terme en rappelant Frontenac et en révoquant l'intendant.