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CHAPITRE IV

JOLLIET - CAVELIER DE LA SALLE

Dès les premiers temps du séjour des Français au Canada,, alors que Champlain remontait au pays des Hurons et que Nicolet, l'un de ses interprètes, parvenait jusqu’au lac Michigan, les sauvages signalaient l'existence, au milieu de ce vaste continent, d’un fleuve immense se dirigeant vers le sud et auquel il était possible de parvenir par des rivières voisines des grands lacs. Les relations des missionnaires parlent à diverses reprises de cette voie de communication par laquelle s’était établi sans doute un courant commercial entre de nombreuses nations faisant l’échange des produits particuliers de leurs territoires, comme ces coquillages, venus du golfe du Mexique, dont se paraient les Peaux-Rouges de la vallée du Saint-Laurent. C’est ainsi que nous lisons dans la Relation de l’année 1640 : « Le sieur Nicolet, qui a le plus avant pénétré dedans ces pays si éloignés, m’a assuré que s’il eût vogué trois jours de plus sur un grand fleuve qui sort de ce lac (des Hurons), il aurait trouvé la mer qui répond au nord de la Nouvelle- Mexique, et que de cette mer on aurait entrée vers le Japon et la Chine ; néanmoins comme on ne sait pas où tire ce grand lac ou cette mer douce, ce serait une entreprise généreuse d’aller découvrir ces contrées. »

On trouve encore dans la Relation de 1660 : « Les sauvages qui habitent la pointe de ce lac la plus éloignée de nous ont donné des lumières toutes fraîches qui ne déplairont point aux curieux, touchant le chemin du Japon et de la Chine, dont on a fait tant la recherche, car nous apprenons de ces peuples qu’ils trouvent la mer de trois côtés, du côté du sud, du côté du couchant et du côté du nord ; et de la même extrémité du lac Supérieur tirant au sud-ouest il y a environ 200 lieues jusqu’à un autre lac qui a sa décharge dans la mer Vermeille, du côté de la grande mer du Sud; c’est de l’un de ces deux côtés que les sauvages ont des marchandises d’Europe et même disent avoir vu des Européens. »

De pareilles données étaient encore bien vagues, mais les renseignements vont

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se préciser. En 1666, le père Jean Allouez écrivait : « Les Illinois parlent algonquin, mais beaucoup différent de celui de tous les autres peuples. Ils ne demeurent pas dans ces quartiers; leur pays est à plus de soixante lieues d’ici, du côté du midi, au delà dune grande rivière qui se décharge, autant que je puis conjecturer, en la mer vers la Virginie ». Dans la Relation de 1667, on lit enfin : « Les Nadouessioneks. Ce sont peuples qui habitent au couchant d’ici, vers la grande rivière nommée Messipi ».

L intendant Talon se préoccupa de ces dires, cependant bien incertains, et tint pour sérieuses, quant à l’existence même d’un grand fleuve, les indications fournies par les sauvages. Avant son départ pour la France et d’accord avec le gouverneur, M. de Frontenac, il chargea un traitant, Louis Jolliet, d’aller à la découverte de cette rivière mystérieuse. Né à Québec, où il fut baptisé le 21 septembre 1643, Jolliet était fils d’un charron originaire de la Brie, attaché au service de la Compagnie des cent associés. Élevé au collège des jésuites, il reçut en 1662 les ordres mineurs; mais en 1668 il abandonna l’état ecclésiastique pour se livrer à la traite des pelleteries. Il avait déjà fait,- sur l’avis de Talon, un premier voyage au lac Supérieur, à la recherche de gisements de cuivre. Il reçut l’ordre cette fois, d’après un mémoire du gouverneur en date du 2 novembre 1672, de passer par le pays des Maskoutens, à l’ouest du lac Michigan, et « de descendre la grande rivière qu’ils appellent Michissipi, qu’on croit se décharger dans la mer de Californie ».

Jolliet avait de bonne heure parcouru la région des lacs, et parlait couramment la langue des tribus qu'il y avait rencontrées. C’était un homme tout à la fois prudent et courageux, habitué à la vie des bois et très apte à mener à bonne fin l’exploration qui lui était confiée. Parti de Québec dans l’automne de 1672, il remonta la rivière des Outaouais et parvint au sault Sainte-Marie où il organisa son expédition. Il engagea pour l'accompagner cinq Français, « hommes bien résolus à tout faire et à tout souffrir pour une si glorieuse entreprise » ; un missionnaire, le père Marquette, se joignit à eux. Du maïs, quelques morceaux de viande boucanée, telles étaient les seules provisions que les courageux aventuriers emportèrent dans deux canots d’écorce. Par les lacs Iluron et Michigan ils arrivèrent à la baie des Puants chez les Maloumines de la Folle-Avoine. Ces peuples, informés du but du voyage de leurs hôtes, témoignèrent d’une extrême surprise et firent tout leur possible pour les détourner de tenter une si périlleuse aventure ; ils leur représentèrent qu ils rencontreraient des nations cruelles qui ne souffraient pas le passage sur leurs terres des étrangers qu’elles massacraient; que la guerre allumée entre les diverses tribus sur leur route les exposait à être surpris et tués par des bandes de guerriers en campagne: que la grande rivière était pleine de monstres effroyables dévorant les hommes et les canots; qu’un démon, dont la voix s’entendait de fort loin, abîmait ceux qui osaient en approcher; qu’enfin la chaleur dans ces contrées ëlail excessive et causerait infailliblement leur mort. Jolliet remercia les Maloumines de ces renseignements, leur promit de se tenir sur ses gardes, mais ne se laissa pas détourner de son but et gagna le fond de la baie où il trouva une rivière très belle à son embouchure, pleine d’outardes, de sarcelles et d autres oiseaux d eau attirés par la folle avoine dont ils étaient fort friands. Bientôt cependant la navigation devint difficile, tant à cause des courants que des roches affilées qui coupaient les canots et les pieds de ceux qui étaient obligés de les traîner. Ces rapides lranchis,

on se trouva chez les Maskoutens, dont les cabanes étaient faites de joncs, « qui ne les défendaient pas beaucoup des vents et bien moins des pluies lorsqu’elles tombaient en abondance ». Elles avaient cependant une commodité : on les mettait en paquets et on les transportait aisément où l’on voulait pendant le temps des chasses.

Le 10 juin, l’expédition quittait ce village avec deux guides qui conduisirent les Français, à travers des marais et de petits lacs, jusqu’à un portage de 2 700 pas entre leur rivière et une autre, celle de Wisconsin, qu’on leur avait dit se décharger dans le fleuve à la recherche duquel ils allaient. Elle était large, remplie de hautsfonds qui en rendaient la navigation dangereuse, mais ses bords présentaient de bonnes terres entremêlées de bois, de prairies et de coteaux; on y voyait des chênes, des noyers, des bois blancs; comme gibier, on apercevait des chevreuils et des bœufs en assez grande quantité.

Après avoir navigué pendant une quarantaine de lieues, la petite troupe arrivait à l’embouchure de ce cours d'eau et entrait le 17 juin dans le Mississipi. « Nous voilà donc sur cette rivière si renommée, dit le père Marquette dans sa relation. Elle est étroite à la décharge du Wisconsin; son courant, qui porte du côté du. sud, est lent et paisible; elle est coupée d’îles en divers endroits; sa largeur est fort inégale, elle a quelquefois trois quarts de lieue, et quelquefois elle se rétrécit jusqu’à trois arpents. Nous suivons doucement son cours qui va au sud et au sud-est. C’est ici que nous nous apercevons bien qu’elle a tout changé de face. Il n’y a presque plus de bois ni de montagnes, les îles sont plus belles et couvertes de plus beaux arbres. Étant descendus jusqu’au 41e degré 28 minutes, nous trouvons que les coqs d’Inde ont pris la place du gibier, et les bœufs sauvages celle des autres bêtes. Nous avançons toujours, mais comme nous ne savions pas où nous allions, ayant déjà fait plus de cent lieues sans avoir rien découvert que des bêtes et des oiseaux, nous nous tenons bien sur nos gardes; c’est pourquoi nous ne faisons qu’un petit feu à terre, sur le soir, pour préparer nos repas et après souper nous nous en éloignons le plus que nous pouvons, et nous allons passer la nuit dans nos canots, que nous tenons à l’ancre sur la rivière assez loin des bords, ce qui n’empêche pas que quelqu’un de nous soit toujours en sentinelle de peur de suprise. »

Après cette longue période d’isolement, le 2o juin, les voyageurs aperçurent sur le bord de l’eau des pistes d'hommes et un petit sentier conduisant à un village. Jolliet s’y rendit avec le père Marquette. Il était habité par des Illinois, et l’accueil qu’ils firent aux deux Français les surprit et les charma tout à la fois : « A la porte de la cabane où nous devions être reçus était un vieillard qui nous attendait dans une posture assez surprenante, qui est la cérémonie qu’ils gardent quand ils reçoivent des étrangers. Cet homme était debout et tout nu, tenant ses mains étendues et levées vers le soleil, comme s’il eût voulu se défendre de ses rayons, lesquels néanmoins passaient sur son visage entre ses doigts. Quand nous fûmes proche de lui, il nous fit ce compliment : « Oue le soleil est beau, Français, quand tu viens « nous visiter; tout notre bourg t'attend et lu entreras en paix dans toutes nos « cabanes ». Cela dit, il nous introduisit dans la sienne, où il y avait une foule de monde qui nous dévorait des yeux et qui' cependant gardait un profond silence. Après que nous eûmes pris place, on nous fit la civilité ordinaire du pays, qui est de nous présenter le calumet. Il ne faut pas le refuser, si on ne veut passer pour ennemi. Pendant que les anciens pétunaient après nous, pour nous honorer,

Dessin de Weber, d'apres une photographie de M. Mac Allister.

on vint nous inviter de la part du grand capitaine de tous les Illinois à nous transporter en sa bourgade, où il voulait tenir conseil avec nous. Nous y allâmes en bonne compagnie, car tous ces peuples, qui n’avaient jamais vu de Français chez eux, ne se lassaient pas de nous regarder. Ils se couchaient sur l’herbe le long des chemins; ils nous devançaient, puis ils retournaient sur leurs pas pour nous venir voir encore. Étant arrivés au bourg du grand capitaine, nous le vîmes à l’entrée de sa cabane, au milieu de deux vieillards, tous trois debouts et nus, tenant leur calumet tourné vers le soleil. Il nous harangua en peu de mots, nous félicitant de notre arrivée ; il nous présenta ensuite son calumet et nous fit fumer, en même temps que nous entrions dans sa cabane, où nous reçûmes toutes leurs caresses ordinaires. »

Au conseil succéda un grand festin : de la farine de maïs bouillie dans l’eau et assaisonnée de graisse; des poissons; un gros chien qu’on venait de tuer, et une pièce de bœuf sauvage, tels furent les mets offerts aux Français. Les morceaux étaient présentés à leur bouche par un des indigènes, « comme on ferait à un petit enfant ». Il fallut ensuite visiter tout le village, composé de trois cents cabanes. Pendant que les deux blancs marchaient dans les rues, un des chefs « haranguait continuellement pour obliger tout le monde à les voir sans être importuns ». On leur présentait des ceintures, des jarretières et d’autres ouvrages faits de poils d’ours ou de bœufs, et teints en rouge, en jaune et en gris. Le lendemain, les explorateurs, conduits par la foule à leurs canots, reprenaient leur navigation. Au confluent du Missouri, ils faillirent être entraînés dans un rapide dont, heureusement pour eux, le bruit signala la présence à temps pour y échapper. « Je n’ai rien vu de plus affreux, déclare le père Marquette; un embarras de gros arbres entiers, de branches, d’îlots flottants, sortait de l’embouchure de la rivière avec tant d’impétuosité qu’on ne pouvait s’exposer au travers sans grand danger. L’agitation était telle que l’eau en restait toute boueuse et ne pouvait s’épurer. »

Après un parcours d’une vingtaine de lieues, Jolliet parvint à l’endroit redouté des Maloumines, où, lui avaient-ils affirmé, un Manitou dévorait les passants. C’était une petite anse de rochers dans laquelle se dégorgeait tout le courant du fleuve, « lequel étant repoussé par une île voisine était contraint de passer par un petit canal, ce qui ne se faisait pas sans un furieux combat de toutes ces eaux rebroussant les unes sur les autres, et sans un grand tintamarre donnant la terreur à des sauvages qui craignent tout ».

Au fur et à mesure que l’on descendait le cours du fleuve, l’aspect de ses bords se modifiait, et l’on commençait à voir des cannes, aux nœuds couronnés de feuilles vertes, longues et pointues; elles étaient fort hautes et en si grande quantité que les bœufs sauvages parvenaient à peine -à s’y frayer un passage. Enfin le père Marquette ajoute : « Jusqu’à présent, nous n’avions point été incommodés des maringouins, mais nous entrons comme dans leur pays. Voici ce que font les sauvages de ces quartiers pour s’en défendre : ils élèvent un échafaud, dont le plancher n'est fait que de perches, et par conséquent est percé à jour, afin que la fumée du feu qu’ils font dessous passe au travers et chasse ces petits animaux qui ne la peuvent supporter; on se couche sur ces perches, au-dessus desquelles sont des écorces étendues contre la pluie ».

Dans le même dessein, Jolliet et ses compagnons utilisèrent leurs voiles pour

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en faire une espèce de cabane, dans laquelle ils étaient à peu près à l'abri des moustiques et des rayons du soleil, dont la chaleur devenait insupportable. Comme ils descendaient ainsi au fil de 1 eau, ils aperçurent à terre des indigènes armés de fusils qui les invitèrent à débarquer et à venir à leur bourgade où ils leur offrirent du bœuf, de 1 huile d ours et des prunes blanches qu’ils trouvèrent excellentes. Ils apprirent alors qu’ils n’étaient plus qu’à dix journées de la mer, et que d’autres Européens, du côté de 1 Est, fournissaient à celte peuplade des étoffes et des armes.

La nouvelle de l’approche de la mer redoubla l’ardeur des Français, qui reprirent le cours de leur exploration. Les prairies avaient disparu, les deux côtés de la rivière étaient bordés de bois, de cotonniers, d’ormes admirables de hauteur et de grosseur. Les mugissements lointains des bœufs sauvages donnaient cependant lieu de supposer que, derrière ce rideau d’arbres, des prairies leur servaient de pâturages. Vers le 33e degré, après avoir presque toujours descendu dans la direction du Sud, on aperçut au bord de l'eau un village et l’on entendit des sauvages qui par des cris continuels s’animaient au combat. Ils étaient armés d’arcs, de flèches, de massues et de boucliers. « Ils se mirent, dit l’historien de l’expédition, en état de nous attaquer par terre et par eau ; une partie s’embarque dans de grands canots en bois, les uns pour monter la rivière, les autres pour la descendre, afin de nous couper le chemin et nous envelopper de tous côtés; ceux qui étaient à terre allaient et venaient pour commencer l’attaque. De fait, de jeunes hommes se jetèrent à l’eau pour se venir saisir de mon canot; mais le courant les ayant contraints de reprendre terre, un d’eux nous jeta sa massue, qui passa par-dessus nous sans nous frapper. J'avais beau montrer le calumet et leur faire signe par gestes que nous ne venions pas en guerre, l'alarme continuait toujours, et l’on se préparait déjà à nous percer de flèches, quand les vieillards aperçurent notre calumet qu’ils n’avaient pas bien reconnu de loin; mais comme je ne cessais de le faire paraître, ils en furent touchés, arrêtèrent l’ardeur de leur jeunesse, et même deux de ces anciens, ayant jeté dans notre canot leurs arcs et leurs carquois pour nous mettre en assurance, ils y entrèrent et nous firent approcher de terre, où nous débarquâmes, non pas sans crainte de notre part. »

On trouva enfin un indigène qui parlait l’illinois et servit d’interprète. Grâce à lui, cette chaude alarme n'eut pas de suite, et l’on parvint à faire comprendre à ces barbares que l’on allait à la mer. Quelques renseignements leur furent demandés sur la contrée, mais ils répondirent qu’ils seraient fournis huit ou dix lieues plus bas, à un autre village nommé Arkansas. Le lendemain, l’expédition arrivait à cette bourgade, qu’elle ne devait pas dépasser. Jolliet pria les anciens de lui faire connaître ce qu'ils savaient de la mer; ils lui répondirent qu’on en était à quelques journées, mais qu'il y avait sur le trajet plusieurs nations avec lesquelles ils étaient en guerre et qui les empêchaient d’entretenir aucun commerce avec les Européens, car ces ennemis, armés de fusils et très aguerris, faisaient des courses incessantes sur le fleuve. Pendant cet entretien, on apportait continuellement dans de grands plats de bois de la sagamité, du maïs entier et des morceaux de chien. Les hommes étaient nus, portaient les cheveux courts et avaient le nez percé « d’où pendait de la rassade, aussi bien que de leurs oreilles ». Les femmes étaient vêtues de méchantes peaux et nouaient leurs cheveux en deux tresses qu’elles jetaient derrière les oreilles. Toute la journée se passa en festins. Le soir, les anciens tinrent un conseil

secret, dans la pensée que quelques-uns avaient de casser la tête aux blancs pour les piller; mais l'intervention du chef fît avorter ces mauvais desseins, et, pour rassurer ses hôtes, il « dansa le calumet devant eux », puis leur en fit présent.

Jolliet et le père Marquette délibérèrent alors s'ils pousseraient plus avant, ou s’ils se contenteraient de la découverte qu'ils avaient faite. Persuadés qu’ils n’étaient pas éloignés de la mer, qu’indubitablement le fleuve avait sa décharge dans le sud, au golfe du Mexique, estimant qu’ils s’exposaient à perdre le fruit de leur voyage s’ils allaient se jeter entre les mains des Espagnols qui les retiendraient captifs, et qu’ils n’étaient pas en état de résister aux sauvages infestant le bas du fleuve, ils résolurent de retourner au Canada. Après un jour de repos, ils remontèrent le Mississipi dont les courants leur causèrent d’extrêmes fatigues, mais vers le 30e degré ils trouvaient une rivière, celle des Illinois, qui leur permit d’atteindre avec moins de labeur le lac Michigan. A la fin de septembre, ils parvenaient à la baie des Puants, d’où ils étaient partis au commencement de juin. Le père Marquette regagna la mission du sault Sainte-Marie; Jolliet descendit le Saint-Laurent, dans les rapides duquel il manqua de périr. Son canot chavira, ses hommes se noyèrent, et il perdit ses cartes avec son journal de route. Rentré à Québec, il y rendit compte au gouverneur de son voyage et des découvertes qu’il avait faites, lui signalant les avantages qu’il y aurait à créer des établissements dans ces territoires d'une fertilité si remarquable, dans ces plaines interminables où la culture serait si facile. « Lorsque, dans le commencement, disait-il, on nous parlait de ces terres sans arbres, je m’imaginais un pays brûlé, où la terre était si chétive qu’elle ne pouvait rien produire; mais nous avons remarqué le contraire, et il ne s’en peut trouver de meilleure, ni pour les blés, ni pour la vigne, ni pour quelques fruits que ce soit. Il y a des prairies de trois, de six, de dix et de vingt lieues de long et de trois de large, environnées de forêts de même étendue, au delà desquelles les prairies recommencent. On rencontre quelquefois des herbes fort basses; quelquefois on les voit hautes de cinq à six pieds ; le chanvre qui y croit naturellement monte jusqu’à huit pieds. Un habitant n’emploierait point des dix années à abattre le bois et à le brûler, dès le jour même de son arrivée il mettrait la charrue en terre. »

M. de Frontenac, rendant compte à son tour à Colbert des résultats du voyage de Jolliet, écrivait au ministre, le 14 novembre 1674, en lui transmettant une carte des régions explorées : « Le sieur Jolliet, que M. Talon m’a conseillé d’envoyer à la découverte de la mer du sud lorsque j’arrivai de France, en est de retour depuis trois mois et a découvert des pays admirables et une navigation si aisée par les belles rivières qu’il a trouvées, que du lac Ontario et du fort Frontenac on pourrait aller en barque jusque dans le golfe du Mexique, n’ayant qu’une seule décharge à faire dans l’endroit où le lac Érié tombe dans celui d’Ontario, qui dure peut-être une demi-lieue, et où l’on pourrait avoir une habitation. Il a été jusqu’à dix journées près du golfe du Mexique. » En récompense de ses services, l’île d’Anticosti, à l’entrée du Saint-Laurent, fut concédée à Jolliet, par lettres patentes du roi Louis XIV, « au titre de fief et en considération de sa découverte du pays des Illinois ». A sa mort, en 1696, ce fief d’Anticosti fut dévolu à ses enfants, et resta pendant près de deux cents ans la propriété de ses héritiers.

Lorsque Jolliet avait ainsi été à la recherche du grand fleuve, il ne l’avait parcouru que jusqu’aux Arkansas ; il était réservé à un autre de descendre à son embou-

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chure et de prendre possession, au nom de la France, des immenses territoires qui devaient constituer la Louisiane.

Robert Gavelier de La Salle, né à Rouen, où il fut baptisé le 22 novembre 1643, en la paroisse Saint-Herbland, appartenait à une riche famille bourgeoise qui depuis longtemps « vivait noblement ». Le nom de la famille était Cavelier; c’est celui que portait le frère aîné de l’explorateur, prêtre de Saint-Sulpice, missionnaire au Canada. Son oncle, Henri Cavelier, mercier à Rouen, était inscrit le vingtquatrième sur la liste de la Compagnie des cent associés. Cavelier de La Salle fit ses études à Rouen au collège des jésuites, devenu aujourd’hui le lycée. De haute taille, d’une grande force corporelle, il était d’un caractère énergique, et sous un extérieur froid il cachait une ambition, un désir de s’illustrer qui étouffaient en lui toute passion vulgaire. « Il avait, dit un de ses plus fidèles compagnons, l'esprit et le talent pour faire réussir son entreprise, la fermeté, le courage ; sa grande connaissance dans les arts et les sciences qui le rendaient capable de tout, et un travail infatigable qui lui faisait tout surmonter lui auraient enfin procuré un succès glorieux de sa grande entreprise, si ces belles parties n’avaient pas été balancées par des manières trop hautaines, qui le rendaient bien souvent insupportable, et par la dureté envers ceux qui lui étaient soumis, qui lui attira enfin une haine implacable et qui fut la cause de sa mort. » (Joutel.)

Ajoutons que, protégé du comte de Frontenac, nommé par lui commandant du fort édifié au lac Ontario, chargé de la découverte des pays au sud des grands lacs, il eut les mêmes adversaires que le gouverneur et particulièrement l’intendant Duchesneau, qui contribua de toutes ses forces à sa ruine.

A la mort de son père, Cavelier de La Salle réalisa en capital les 400 livres de rente qui lui revenaient et passa en 1666 au Canada. En 1667, il était à Montréal, dont les propriétaires, les prêtres de Saint-Sulpice, lui concédèrent au-dessus des rapides, dans un lieu qu’il appela la Chine, à huit ou neuf milles de la ville, de vastes terrains exposés aux attaques des sauvages, mais parfaitement situés pour la traite.

A l’endroit où le fleuve Saint-Laurent forme en s’élargissant le lac Saint-Louis, La Salle traça le plan d’un village, entouré d’une palissade. A chacun des colons qui vinrent s’y installer, il donna dans le village même un demi-arpent de terre, et en dehors de la palissade six arpents. Il réserva pour son domaine personnel 420 arpents, sur lesquels il commença des défrichements et des constructions. Dès ce moment, il apprenait la langue iroquoise et accomplissait plusieurs voyages d exploration et de traite. Des sauvages qui étaient venus hiverner à la Chine lui affirmèrent qu une grande rivière, l’Ohio, prenait sa source dans leur pays et allait se jeter, à huit ou neuf mois de marche, dans la mer. Suivant les idées des explorateurs de ce temps, il crut qu’il s'agissait de la mer Vermeille et du passage tant cherché pour se îendre aux Indes. Descendu à Québec, il obtint de MM. de Courcelles et Talon 1 autoi Ration de partir à la découverte, mais à la charge par lui de supporter tous les liais de son expédition. Des lettres patentes lui permirent d’explorer les bois, les rivières et les lacs du Canada, et d’engager pour ce voyage des soldats tirés des compagnies en résidence dans la colonie. Pour se procurer les ressources nécessaires il vendit son domaine de la Chine, acheta quatre canots et engagea quatorze hommes. Deux Iroquois devaient servir de guides. Un missionnaire de Saint-Sulpice,

M. Dollier de Casson, ancien officier de cavalerie, s’adjoignit à l’explorateur, avec sept hommes et trois canots. Un diacre, l’abbé de Gallinée, « d'une adresse incroyable dans tous les arts mécaniques », se chargea de dresser la carte des pays parcourus.

Partis de Montréal le 6 juillet 1669, La Salle et ses compagnons arrivaient le 2 août au lac Ontario. N’ayant pour nourriture que du maïs cuit dans l’eau, couchant par terre la nuit, astreints à d’extrêmes fatigues dans la remontée si pénible des rapides, ils étaient tous plus ou moins malades lorsqu’ils parvinrent au village des Tsonnontouans où ils séjournèrent pendant un mois pour se remettre, et aussi pour essayer de trouver des guides, ceux qui les avaient accompagnés jusque-là refusant d’aller plus loin.

Des sauvages de cette bourgade avaient apporté de l’eau-de-vie de la Nouvelle- York; un des leurs qui avait été tué par trois maraudeurs français, exécutés à Montréal, comptait des parents dans les cabanes, et ces derniers voulaient, dans leur ivresse, massacrer quelques Faces-Pâles pour se venger. De La Salle et M. Dollier durent partir pour éviter d’être mis à mort, et gagnèrent la rivière qui décharge dans le lac Ontario les eaux du lac Erié en franchissant le sault du Niagara. « C’est une des plus belles cataractes qui soient au monde, rapporte M. de Gallinée; aussi l’entendimes-nous de dix ou douze lieues. »

Avant d’arriver au lac Erié, Cavelier de La Salle tomba malade à son tour, et les voyageurs durent s’arrêter pour lui laisser le temps de se rétablir. Dans cet intervalle, M. Dollier rencontra Jolliet qui revenait de son expédition à la recherche d’une mine de cuivre près du lac Supérieur, et, sur ses indications, il résolut d’aller de ce côté travailler à la conversion des infidèles. De La Salle invoqua son état de santé pour le laisser partir sans l'accompagner, et resta seul au campement avec ses hommes.

MM. Dollier et de Gallinée, parvenus le 14 octobre sur les bords du lac Erié, y construisirent une cabane pour passer l’hiver. La chasse était abondante aux alentours; on ramassa quelques sacs de noix et de châtaignes, ainsi que des pommes, des prunes et des raisins dont on tira un gros vin noir. Le 23 mars, après un séjour de cinq mois dans ces parages, les voyageurs y plantèrent une croix, à l'exemple de Jacques Cartier, et attachèrent au pied les armes royales, avec une inscription constatant qu’accompagnés de sept Français ils avaient, les premiers de tous les peuples européens, hiverné en ces lieux, dont ils prenaient possession au nom de leur roi comme d’une terre inoccupée. L’acte de prise de possession est signé :

« François Dollier, prestre du diocèse de Nantes en Bretagne; de Gallinée, diacre du diocèse de Rennes en Bretagne ».

De là la petite troupe passa dans le lac des Durons, qu'elle côtoya, et parvint au sault Sainte-Marie, où les pères Dablon et Marquette lui procurèrent les moyens de rejoindre Montréal. La carte des contrées explorées, dressée par de Gallinée, et le procès-verbal de prise de possession rédigé au lac Erié furent envoyés à Talon qui les transmit au ministère à Paris. Après le départ de M. Dollier, La Salle, resté seul avec ses engagés, reprit le cours de son expédition et gagna la rivière de

I Ohio qu il descendit « jusqu’à un endroit où elle tombe de très haut dans de vastes marais, après avoir été grossie par une autre rivière fort large qui vient du Nord ».

II y trouva quelques Peaux-Rouges qui lui dirent que « loin de là, le même fleuve,

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qui se perdait dans cette terre basse, se réunissait dans un lit ». Il s’engagea dans ces vastes marais, mais comme la fatigue était grande, les hommes qu’il avait entraînes jusque-là le quittèrent tous en une nuit, regagnèrent le fleuve et se sauvèrent. 11 sévit seul, à 400 lieues de Montréal, contraint par l’abandon de ses compagnons a îevenii en arrière, exposé à mourir de faim dans le parcours de cette longue route, et accablé par le chagrin de ne pouvoir poursuivre la découverte qu il a a ait entreprise avec tant d ardeur. De retour à Montréal, il y reprit son existence de traitant, et servit d intermédiaire à M. de Frontenac auprès des Iroquois, lors de son voyage au lac Ontario. Nommé par lui commandant du fort élevé à

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