LE SAULT SAINTE-MARIE
Dessin de Weber, d’après une gravure américaine.
Cataracoui, il y acheva la construction des bâtiments destinés à recevoir les marchandises servant à la traite, et, dès l'automne de 1674, il passait en France, porteur d’une lettre du gouverneur au ministre. Frontenac y disait : « Je crois vous servir en vous recommandant le sieur de La Salle; c’est un homme intelligent et habile, plus capable qu’aucun de ceux que je connais ici de mener à bonne fin toute entreprise ou découverte qui lui pourrait être confiée, parce qu’il a une connaissance parfaite de l’état du pays, comme vous le verrez si vous consentez à lui accorder quelques moments d’audience. »
A Paris, La Salle trouva dans le prince de Conti un zélé protecteur et obtint, pour ses services comme explorateur, des lettres de noblesse et le don, à titre de seigneurie, du fort Frontenac, à la condition qu’il le rebâtirait en pierres. Le roi lui concéda en même temps le droit de commercer et de continuer ses découvertes vers l’ouest et le sud. La famille de l’explorateur, fîère de ses succès, lui avança les fonds qui lui étaient nécessaires. Enfin il prit avec lui, sur la recom-
mandation du prince de Conti, un homme qui resta constamment fidèle à ses intérêts et lui rendit de grands services; c’était le chevalier de Tonti. Celui-ci avait eu une main emportée par un éclat de grenade dans un combat, mais il l’avait fait remplacer par une en métal recouverte d’un gant, et il s’en servait avec une telle dextérité que les sauvages l’appelaient « main de fer », parce qu’il leur cassait souvent la tête ou les dents d’un coup de poing quand il avait des démêlés avec eux.
Le 14 juillet 1678, La Salle partait de la Rochelle avec trente hommes. Débarqué à Québec au • mois de septembre, il se hâta de regagner le fort Frontenac et commença à mettre ses plans à exécution. Tout d’abord, il fit construire une barque de quarante tonneaux, dont la grandeur et les voiles stupéfièrent les indigènes, et remonta sur ce bâtiment le lac Ontario jusqu’à la rivière Niagara, sur le bord méridional de laquelle il commença un fort. L’achèvement en fut confié à Tonti, qui resta dans ce lieu avec une trentaine d’hommes. Il devait en même temps faire construire en amont de la cataracte du Niagara un autre bateau de la même taille que le premier, pour naviguer sur le lac Erié. Après une excursion chez les Tsonnontouans qui avaient menacé de détruire le nouveau fort, La Salle retourna sur les glaces à Frontenac. Au printemps suivant sa barque effectua plusieurs voyages sur le lac Ontario, entre les deux forts, mais le pilote s’étant un jour trop approché de terre, le bâtiment s’échoua et fut brisé. Ce contretemps ne déconcerta pas La Salle; il employa le printemps et l’été de 1679 à mettre complètement en état le fort de Frontenac, à en remplir les magasins et à visiter les peuplades dont il espérait tirer des lumières pour son entreprise. Sa base, c’est-à-dire le fort dont il avait le commandement, étant bien assurée, il lui restait à jalonner sa route de points de ravitaillement, de forts de pieux où ses hommes trouveraient à la fois un abri et des approvisionnements pour la marche vers le grand fleuve dont il s’agissait de prendre possession. Le fort Niagara était une de ces étapes, la première; Tonti y avait accompli sa mission, les constructions étaient achevées ; la barque, le Griffon , attendait à l'ancre au-dessus de la cataracte. De La Salle s’y embarqua et traversa le lac Erié, puis la mer Douce, mais il essuya dans cette navigation une violente tempête et ne parvint qu’avec peine à Michillimakinac. Il se rendit enfin à la baie des Puants et y fil la traite dans des conditions assez avantageuses pour lui permettre de renvoyer le Griffon au fort Niagara avec un riche chargement de pelleteries. La cargaison débarquée, le bateau devait revenir au lac Michigan avec les matériaux et les approvisionnements indispensables pour la suite de l’expédition.
De la baie des Puants, La Salle gagna en canot la rivière des Miamis, où il établit un fort de pieux. Un portage le conduisit ensuite à la rivière des Illinois. Le 14 janvier 1680, il commençait sur ce cours d’eau un autre fort auquel il donna plus tard, en raison des cruels déboires qu’il y éprouva, le nom de Crèvecœur. A Niagara on attendit vainement le Griffon , dont on ne retrouva jamais la trace. Il avait sans doute péri corps et biens dans une de ces tempêtes si fréquentes sur les lacs. On prétendit cependant qu’à l’instigation des Iroquois, effrayés de voir un bâtiment si puissant naviguer sur ces eaux autrefois désertes, une bande d Outaouais avait surpris et massacré l’équipage du navire à l’ancre dans une anse, pillé la cargaison, puis mis le feu à la coque pour faire disparaître toute trace
CHUTE CANADIENNE DU NIAGARA Dessin de Vuillier, d'après une photographie.
du crime. La Salle parut croire et écrivit, dans une lettre datée du 16 juin 1683 du fond du lac MicHigan, que les marchandises avaient été volées par les hommes de l’équipage qui, apres avoir coulé la barque, auraient été rejoindre d’autres coureurs des bois; mais on ne produisit aucune preuve à l’appui de ces assertions. Ce malheur fut suivi d’un second. La Salle avait beaucoup compté sur les Illinois pour l’aider dans son entreprise; il s’était rendu avec Tonti dans leur pays pour entrer en relations avec eux et chercher un emplacement propice à l’établissement d’un nouvel entrepôt . C’était le fort Crèvecœur qui allait marquer cette dernière étape. Effrayés par les récits des sauvages qui dépeignaient la descente à la mer comme très périlleuse et disaient le fleuve rempli de précipices et de saults aboutissant à un gouffre où les eaux se perdaient, quelques engagés s’enfuirent après avoir, au dire de Tonti, jeté du poison dans la marmite de La Salle, que l’on tira d’affaire avec un contrepoison.
Comme au fort Frontenac et à celui de Niagara, une barque fut mise en chantier pour descendre la rivière. Pendant ce temps, le père Hennepin, récollet flamand qui faisait partie de la troupe, partait avec deux compagnons « pour découvrir la nation des Sioux à 400 lieues des Illinois, du côté du nord, sur le grand fleuve ». Enfin La Salle, sans nouvelles du Griffon , dépourvu des ferrements, des cordages et des voiles nécessaires pour achever la barque en construction, prit le parti désespéré de refaire le trajet jusqu’au fort Niagara, pour lequel il se mit en route le 22 mars, lui sixième, laissant le commandement à son fidèle lieutenant. Il rencontra en chemin deux hommes qu’il avait expédiés l'automne précédent jusqu'à Michillimakinac, à la recherche de sa barque; ils lui affirmèrent qu elle n’y avait point passé. Cela le détermina à continuer sa route après avoir envoyé les deux engagés à Tonti, avec ordre d’aller à la recherche d’une éminence qu’il avait remarquée près du village illinois, et d’y bâtir un fort que sa situation même rendrait imprenable. Pendant que Tonti accomplissait cette mission, ses hommes désertèrent après s’être emparés de la plus grande partie des provisions. Il ne resta au campement que deux récollets et trois engagés nouveaux venus de France. Ces malheureux se trouvèrent ainsi dénués de tout et à la merci des sauvages. Quant au père Hennepin et aux deux Français qui l’accompagnaient, partis du fort Crèvecœur le 28 février 1680 sur un canot d’écorce, ils entraient le 8 mars dans le Mississipi et le remontaient, malgré les glaces, jusqu’à l’embouchure de la rivière Wisconsin; surpris par une bande de Sioux et entraînés à travers ronces et marais jusqu'au campement de leurs ravisseurs, ils les suivirent, comme esclaves, dans leurs chasses au milieu des prairies. Vers la fin de juin, ils eurent la chance de rencontrer près du sault Saint-Antoine un traitant, Daniel Greysolon du Luth, qui explorait les affluents du haut Mississipi.
Dans un mémoire au ministre Seignelay, ce voyageur relate ainsi dans quelles conditions il parvint à délivrer ses compatriotes : a J’appris par huit cabanes de Sioux que je rencontrai que le révérend père Louis Hennepin, récollet, avec deux autres Français avaient été volés et menés en esclaves pendant plus de 300 lieues par les Sioux mêmes. Cette nouvelle me surprit si fort que, sans hésiter, je laissai deux Français avec cesdites huit cabanes de sauvages, aussi bien que les marchandises que j’avais et pris un desdits sauvages à qui je fis un présent pomme conduire avec mon interprète et deux Français où était le révérend père