‹ La Nouvelle-FranceChapitre 17 sur 68 · CHASSE AUX BISONS CHEZ LES SIOL'X · texte numérisé non relu

CHASSE AUX BISONS CHEZ LES SIOL'X

Dessin de G. Doré, d'après Catlin.

Loüis, et comme il y avait bien 80 lieues, je marchai en canot deux jours et deux nuits, et le lendemain à dix heures du matin je le rencontrai avec environ 1 000 ou 1 100 âmes. Le peu de cas qu’on faisait dudit révérend père me fâcha, ce que je leur fis connaître en leur disant que c’était mon frère, et le fis mettre en canot pour venir avec moi dans le village desdits Sioux où je l’amenai, dans lequel je fis tenir un conseil, en exposant le mauvais traitement que l’on avait fait tant audit révérend père qu’aux deux autres Français qui étaient avec lui, leur disant que je ne prenais point de calumet de gens qui, après m’avoir vu, avoir reçu mes présents de paix et avoir été depuis un an toujours avec des Français, les volaient quand ils allaient pour les voir. Chacun tâcha de se disculper dans le conseil, mais leur excuse ne m’empêcha point de dire au révérend père Louis qu'il fallait venir avec moi du côté des Outagamis, ce qu’il fit. » (Archives du ministère de la Marine.) Ramenés à la mission de Michillimakinac par du Luth, le père Hennepin et ses deux compagnons y passèrent l’hiver; à la fin de mars 1681, ils parvinrent à descendre sur les glaces jusqu’à Québec.

Nous avons laissé La Salle en route pour le fort Niagara; il accomplit en soixante-cinq jours cet effrayant voyage, parcourant au prix de fatigues incroyables un espace de cinq cents lieues et donnant le plus étonnant exemple d’une volonté inflexible, jointe à une endurance telle qu’elle dépassait les forces humaines. On était à la fin de l’hiver, qui avait été rude; les neiges couvrant la terre n’étaient ni fondues ni capables de porter un homme avec des raquettes ; les glaces empêchaient de se servir de canots d’écorce; il fallait effectuer la route à pied, chargé de l’équipage ordinaire en ces occasions, c’est-à-dire d’une couverture, d'une chaudière, d’une hache, d’un fusil, de poudre, de plomb et de peaux pour faire des souliers à la sauvage qui ne durent qu'un jour, ceux dont on se servait en France n’étant d’aucun usage dans ce pays; on devait, outre celai se résoudre à passer au travers jles halliers et des buissons, à marcher dans des marécages parfois des journées entières, à construire des radeaux de branches mêlées de faisceaux de joncs sur lesquels on traversait les rivières dans l’eau jusqu'aux genoux, à coucher sur la terre, quelquefois sans manger, parce qu’on ne pouvait porter aucun vivre et qu’il fallait tirer sa subsistance de ce qu'on tuait avec les fusils. On était enfin exposé tous les jours, et principalement la nuit, aux surprises de cinq ou six nations qui se faisaient la guerre. Quatre Français et un sauvage accompagnaient La Salle dans cette marche forcenée; au départ de la rivière des Miamis et en se dirigeant vers le lac Erié, ils furent obligés de traverser des bois tellement entrelacés de ronces et d’épines qu’en deux jours leurs habits mis en lambeaux et leurs visages ensanglantés les rendirent méconnaissables. Plusieurs fois, ils faillirent être massacrés par des rôdeurs; une bande d’Ouapous suivit leurs pistes et les découvrit un soir à cause du feu qu’ils avaient allumé pour camper et faire chaudière. Ces barbares les auraient infailliblement égorgés si celui qui faisait le guet n’avait donné l’éveil. Ils n’eurent que le temps de se poster derrière les arbres, le fusil à la main. Les assaillants, les prenant pour des Iroquois et les croyant nombreux parce qu’ils ne se cachaient pas suivant la coutume de ces peuples lorsqu’ils vont en petites troupes, n’osèrent pas pousser leur attaque et s’enfuirent sans tirer leurs flèches, de peur d’être eux-mêmes enveloppés. La Salle, devinant le mobile de leur épouvante, fit les mêmes marques qu’auraient

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laissées ceux avec lesquels on le confondait, alluma plusieurs feux et peignit sur 1 écorce des arbres des esclaves et des chevelures. Dans les plaines qu'il lui fallait parcourir, il mit le feu aux herbes pour mieux cacher son passage ; mais ayant eu ensuite à traverser de grands marais dans la boue jusqu’à la ceinture, les traces que laissèrent ses gens firent bientôt découvrir leur petit nombre à une troupe de Maskoutens qui les suivirent a la piste pendant trois jours et n’abandonnèrent la poursuite qu’aux abords d’une rivière qu’il leur aurait fallu traverser sous le feu des Français. Deux des engagés, abattus de fatigue, tombèrent malades; comme ils ne pouvaient plus marcher, La Salle chercha, pour continuer sa route, quelque cours d’eau se déversant dans le lac Erié ; en ayant trouvé un, il construisit un canot d’écorce d’orme pour le descendre avec ses hommes, mais les troncs d arbres que les hautes eaux avaient entraînés bouchaient à chaque instant le passage, et d’autre part le cours de la rivière obligeait à de tels détours qu’on n avait pas fait en cinq jours plus de chemin que dans une journée de marche. Les malades étant un peu soulagés, on reprit la route de terre et l’on parvint au détroit par lequel le lac Huron se décharge dans l’Erié. Deux des compagnons de 1 infatigable voyageur le quittent alors pour se rendre à Michillimakinac avec l’espoir d’y trouver des nouvelles du Griffon ; les deux autres, le sauvage et La Salle, traversent le détroit, d'une lieue de largeur, sur un radeau. Mais les pluies continuelles et le dégel ont inondé les bois; un des engagés et le sauvage sont atteints d'une fièvre violente avec inflammation pulmonaire et crachements de sang; il leur est impossible d’aller plus loin. La Salle et le dernier Français valide construisent en deux jours un canot dans lequel les malades sont embarqués et transportés jusqu'à une cabane au-dessus du sault du Niagara. L’explorateur y trouva quelques-uns de ses gens qui y avaient hiverné. Les nouvelles qu'ils lui apprirent étaient désolantes : le Griffon était certainement perdu; un autre navire, le Saint-Pierre , qui lui apportait pour plus de 30 000 francs de marchandises de France, avait fait naufrage à l’entrée du golfe Saint-Laurent; des vingt ouvriers qu’il avait fait venir, il n’en était resté que quatre; les autres, découragés par le bruit répandu dans la colonie qu’il ne reviendrait jamais de son expédition, étaient retournés en Europe.

La Salle crut devoir alors descendre jusqu’à Montréal, pour s’y procurer de nouvelles ressources. Après y avoir obtenu les secours indispensables pour continuer son œuvre, il se remettait en route le 10 août 1080 pour rejoindre Tonti et reprendre la marche en avant. De nouveau il remontait les rapides du Saint-Laurent, parcourait en canot l’immense étendue des lacs, descendait la rivière des Illinois et atteignait le fort Crèvecœur qu’il trouvait abandonné. Son lieutenant, à l’arrivée d’un parti d’Iroquois, n’avait échappé que par miracle à la mort et s’était retiré à la baie des Puants d’où il avait, au prix de souffrances inouïes, gagné la mission de Michillimakinac. Dans un mémoire au ministre, Tonti rapporte en ces termes sa périlleuse aventure : « Dans ce temps-là les Illinois virent un parti de six cents Iroquois, ce qui les alarma extrêmement. C’était vers le mois de septembre. La désertion de nos gens, le voyage de M. de La Salle au fort de Frontenac donnèrent soupçon aux sauvages que nous les trahissions. Ils me formulèrent de grandes plaintes sur l’arrivée des ennemis. Comme j’étais nouveau venu de France et que je ne connaissais pas leurs manières, cela m’embarrassa et me fit

prendre la résolution d’aller aux ennemis avec des colliers, pour leur montrer que j’étais surpris de ce qu’ils étaient venus pour faire la guerre à une nation dépendant du gouverneur de la Nouvelle-France. Un Illinois m’accompagna et nous nous détachâmes du corps des Illinois qui étaient au nombre de quatre cents et même déjà aux prises avec les ennemis. Comme je fus arrivé à la portée du fusil, les ennemis firent une grande décharge sur nous, ce qui m'obligea à dire à l'Illinois de se retirer; il le fit. Étant arrivé à eux, ces misérables me saisirent et me prirent le collier que j’avais à la main; un autre, au travers de la foule, me plongea un coup de couteau dans le sein et me coupa une côte à côté du cœur; néanmoins m’ayant reconnu, ils me menèrent au milieu de leur camp et me demandèrent le sujet de ma venue. Je leur fis connaître que les Illinois étaient sous la protection du roi de France et du gouverneur du pays, que j'étais surpris qu'ils voulussent rompre avec les Français. Dans ce temps, ils ne laissaient pas d’escarmoucher de part et d’autre, et même un guerrier vint avertir le chef que leur aile gauche pliait et qu’ils avaient reconnu quelques Français parmi les Illinois qui tiraient sur eux, ce qui les chagrina beaucoup contre moi, et ils tinrent conseil entre eux de ce qu’ils feraient de moi. Il y en avait un derrière moi qui tenait un couteau dans sa main, et qui, de temps en temps, me levait les cheveux. Ils étaient de divers sentiments. Tegancouti, chef du parti tsonnontouan, voulait absolument que je fusse brûlé, et Agonstot, chef du parti des Onnontagués, comme ami de M. de La Salle, voulait ma délivrance. Il l’emporta sur l’autre, et ils conclurent ensemble que, pour mieux trahir les Illinois, il fallait me donner un collier de porcelaine, pour bien marquer qu’ils étaient enfants du gouverneur aussi bien qu’eux, qu’il fallait s’unir et faire une bonne paix. Ils me laissèrent aller pour porter leur parole aux Illinois. J’eus beaucoup de peine à les joindre à cause de la grande quantité de sang que j’avais perdue ».

Les Illinois, informés du sentiment de leurs ennemis, mais les voyant toujours venir en corps de bataille, se retirèrent à trois lieues, laissant dans leur village Tonti avec les deux récollets et les trois engagés français. Les Iroquois, arrivés à cette bourgade, y firent un fort de pieux, et envoyèrent Tonti trouver les Illinois i « pour les porter à venir traiter de la paix ». « Ils me donnèrent, ajoute l’auteur du mémoire, un de leurs gens pour servir d’otage. J’y fus avec le père Zénobe. L’Iroquois resta avec les Illinois, et un Illinois vint avec moi. Quand nous fûmes • arrivés au fort, au lieu d'accommoder les affaires, il les gâta toutes, en disant aux ennemis qu’ils n’étaient en tout que quatre cents hommes et que le reste de leurs jeunes gens étaient en guerre, que s’ils voulaient faire la paix avec eux, ils leur donneraient quantité de castors et quelques esclaves qu’ils avaient. Les ennemis me firent appeler, et après m’avoir adressé mille reproches, ils me dirent que j’étais un menteur de leur avoir fait les Illinois nombreux de douze cents combattants, de plusieurs nations alliées et de soixante Français. J’eus beaucoup de peine à me tirer d’affaire. Le soir même, ils renvoyaient l’Illinois pour dire à sa nation de se trouvera une demi-lieue du fort le lendemain, et que là ils concluraient la paix, ce qui fut fait. »

Le 10 septembre, Tonti et le père Zénobe étaient appelés par les chefs iroquois, qui leur offrirent six paquets de castors. Les deux premiers étaient pour dire à leur père, M. de Frontenac, qu’ils ne prétendaient pas manger ses enfants; le troisième

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était pour servir d’emplâtre à la plaie de Tonti; le quatrième représentait de l’huile pour frotter ses jambes à cause des voyages qu’il avait faits; le cinquième signifiait que le soleil était beau, et le sixième qu’ils eussent à se mettre en route le lendemain pour les habitations françaises. Tonti leur demanda, de son côté, puisque la paix était faite, quand ils partiraient pour retourner dans leurs cantons. « Il s’éleva, dit-il, quelques murmures entre eux, Il y en eut qui me répondirent qu’ils voulaient manger les Illinois avant de se retirer; sur quoi je repoussai leurs présents avec le pied, leur témoignant que puisqu’ils avaient le dessein de manger les enfants du gouverneur il n’était pas besoin de me faire ces présents et que je n’en voulais pas. Un Abénaquis qui était avec eux et qui parlait français me dit que « les hommes » étaient fâchés, et les chefs s’étant levés me chassèrent de leur conseil. Nous nous en fûmes à notre cabane, où nous passâmes la nuit sur nos gardes, étant résolus d’en tuer quelqu’un avant qu’ils nous tuassent, car nous crûmes que nous ne passerions pas la nuit. Néanmoins, au point du jour, ils nous ordonnèrent de partir, ce que nous fîmes. »

Avant son départ, Tonti avait recommandé aux Illinois de se tenir sur leurs gardes, et « de se retirer chez quelque nation éloignée, car assurément ils seraient trahis ». Après cinq lieues de voyage en canot, les Français, se croyant à une distance suffisante des ennemis pour n’avoir plus rien à craindre, mirent pied à terre pour faire sécher des pelleteries qui étaient mouillées; un récollet, le père Gabriel de la Ribourde, s’éloigna de quelques centaines de mètres dans les bois ; il y fut surpris par une bande de sauvages qui le massacrèrent. Ne le Aroyant pas revenir et tous les appels étant restés vains, les survivants remontèrent à force de rames jusqu au lac Michigan où, le jour de la Toussaint, leur canot fit naufrage à vingt lieues du village des Poutéouatamis. « Les vivres nous manquant, raconte simplement Tonti, je laissai un homme à garder notre équipage, et nous prîmes la route de terre, mais comme j’avais une fièvre continue et les jambes enflées, nous n’arrivâmes à ce village que le jour de la saint Martin. » — Il avait fallu onze jours à ces malheureux pour faire le trajet. — « Pendant ce temps-là, nous ne vécûmes que d ail sauvage que l’on grattait sous la neige. Quand nous arrivâmes, nous ne trouvâmes point de sauvages; ils étaient allés à leur hivernement, de sorte qu'il nous fallut aller à leurs déserts (parties de la forêt défrichées), où à peine trouvions-nous deux jointées de blé d’Inde par jour, et quelques citrouilles gelées dont nous lîmes un amas dans une cabane au bord de l’eau ; et comme nous slanions dans les déserts, le Français que nous avions laissé à la cache vint dans la cabane où nous avions notre petit amas de vivres ; il crut que nous les avions mis là pour lui, c est pourquoi il ne les épargna pas. Nous fûmes fort surpris, comme nous allions partir pour Michillimakinac, de le trouver dans la cabane; il y avait trois jours qu’il y était arrivé. Nous eûmes beaucoup de joie de le voir, et beaucoup de chagrin de voir nos vivres consommés en partie. Nous ne laissâmes pas de nous embarquer. A quelques lieues de là nous fûmes arrêtés par le vent l’espace de huit jours, ce qui nous fit consommer le peu de vivres que nous avions amassés et nous nous trouvâmes avec rien. Enfin nous tînmes conseil pour savoir ce que nous ferions, et, désespérant de pouvoir joindre les sauvages, chacun demanda à retourner au village, à cause qu’il y avait du bois, pour y mourir chaudement. » Le vent s’étant calmé, les voyageurs purent reprendre leur route et

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trouver enfin les Poutéouataùis avec lesquels chassaient quelques coureurs des Lots. Its hivernèrent auprès d'eux et partirent au printemps pour Miclnllimakinac OU » ils se .refirent à grand-peine d<t tant de misères qu'ils avaient souffertes durant trente-quatre jours de la faim et du froid ». De La Salle y arriva quelque temps après.

t ux Illinois, ce que Tonti avait prévu était arrivé : après son départ sur les injonctions menaçantes des Iroquois, ces derniers profitant de ce que leurs adversaires, croyant à la paix qu’ils avaient conclue, ne se gardaient plus et vivaient sans défiance, avaient surpris leur village, massacré les hommes qui s’y trouvaient et enlevé sept cents femmes et enfants avec lequels ils avaient repris en toute hâte le chemin de leurs repaires. Quelques Illinois, désespérés de la perte des leurs, suivirent ces barbares pour tâcher de les surprendre;

« ils trouvèrent sur les lieux où ils avaient campé, des carcasses de leurs enfants que ces anthropophages avaient mangés. A la rivière Saint-Joseph, un Illinois trouva les Iroquois qui faisaient de grands festins de chair humaine ; il aperçut son fils embroché que l'on rôtissait à petit feu. La fureur le saisit, et, se jetant sur celui qui le tournait, il le poignarda, et puis, frappant à tort et à travers, il en blessa plusieurs et gagna le fort des Miamis qui lui donnèrent asile. » (La Pofherie.)

Cavelier de La Salle, arrivant aux Illinois et ne découvrant ni ses hommes ni les constructions qu’il avait chargé Tonli d’élever, éprouva une vive surprise. Mais de funestes pressentiments le saisirent lorsqu’il se rendit à la bourgade des indigènes; il n'y restait plus que des perches à demi consumées, surmontées de têtes de morts déchiquetées par les corbeaux. Il y en avait d’autres autour du fort des Iroquois, avec quantité d'ossements brûlés et quelques restes des ustensiles et des hardes des Français. On voyait dans les champs beaucoup de carcasses à moitié rongées par les loups, les sépulcres démolis, les os tirés de leurs fosses épars dans la campagne, les trous où les Illinois cachaient leurs meubles quand ils allaient à la chasse tous ouverts, leurs chaudières et leurs pots brisés. Les caches de maïs étaient éventrées et pillées; le maïs sur pied gisait en

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