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LE HAUT MISSISSIPI

Dessin de Paul Huet, d’après M. Deville.

se montraient aux abords du fleuve, on leur offrait des présents contre des vivres lorsqu’ils faisaient un bon accueil aux Faces-Pâles; les canots s’éloignaient si l’attitude des riverains était agressive; parfois on trouvait un village, comme celui de Tangibabo, rempli de cadavres et de sang jusqu’aux chevilles; à cette vue les Français regagnaient en toute hâte le courant qui les éloignait de pareilles scènes de meurtre, et se tenaient sur leurs gardes dans la crainte d’une surprise.

Le 6 avril, on arriva enfin au delta du fleuve; le 7, on reconnut les trois chenaux conduisant à la mer; on les trouva larges et profonds, et le 9, entouré de ses compagnons, le glorieux voyageur planta sur le rivage une colonne aux armes royales,

là

puis il proclama françaises toutes les terres arrosées par le fleuve et ses affluents. Le notaire La Métairie rédigea un procès-verbal relatant dans tous ses détails la cérémonie.

La position des embouchures du'Mississipi ayant été relevée à l’astrolabe et les vivres faisant défaut au point d’en être réduits à manger des peaux de bœufs, les Français se déterminèrent à revenir aux Illinois, pour gagner ensuite Québec. Ce ne fut pas sans risquer plusieurs fois de périr. A une quarantaine de lieues de la mer, les Ouinipissas, qui à la descente leur avaient déjà lancé des flèches, attaquèrent au point du jour les voyageurs qui les repoussèrent vigoureusement, en tuèrent plusieurs à coups de fusil et brisèrent leurs pirogues pour rendre toute poursuite impossible. Chez les Natchez, où ils avaient laissé des grains en dépôt, ils se virent entourés par plus de 1 500 hommes barbouillés de rouge et de noir, armés de casse-têtes, d’arcs et de flèches, qui paraissaient avoir de mauvais desseins. « Ils nous apportèrent à manger, remarque Tonti, mais nous mangeâmes toujours le fusil à la main. Comme ils craignent les armes à feu, ils n’osèrent nous attaquer, et le chef de la nation pria M. de La Salle de s’en aller, parce que les jeunes' gens n’avaient pas d’esprit, ce que nous fîmes volontiers, la partie n’étant pas égale. »

Au prix de fatigues, de privations et de dangers continuels, on parvint enfin au fort Prudhomme, où le chef de l’expédition tomba gravement malade. A sa demande Tonti prit les devants « pour mettre ordre à ses affaires » et gagna Michillimakinac ; après quarante jours de souffrance, La Salle l’y rejoignit et résolut de passer en France pour informer le gouvernement de sa découverte; mais il lit construire auparavant le fort Saint-Louis aux Illinois, et y laissa Tonti comme commandant. Les nations voisines, Illinois, Miamis, Chaouanons vinrent bientôt se grouper autour de ce retranchement, et occupèrent aux environs trois cents cabanes. L’emplacement avait été, du reste, admirablement choisi, et toutes les attaques des froquois vinrent plus tard y échouer. « Le fort Saint-Louis, écrivait La Salle dans sa correspondance, est situé sur le haut d’un rocher escarpé presque de tous côtés, que la rivière baigne par le pied en sorte qu’on y peut puiser de 1 eau du haut du rocher qui a environ 600 pieds de tour. Il n'est accessible que par un côté où la montée est encore assez haute. Ce côté est fermé d’une palissade de pieux de chêne blanc de 8 à 10 pouces de diamètre et de 22 pieds de hauteur, flanquée de trois redoutes faites de poutres équarries et placées en sorte qu’elles s entre-défendent. Le reste du rocher est environné d’une palissade semblable, haute seulement de 15 pieds parce qu’il n’est pas accessible. Il y a un parapet de gros arbres couches de leur long 1 un sur l’autre à la hauteur de deux hommes, le tout garni de terre, et au haut de la palissade une espèce de cheval de frise dont les pointes sont ferrées pour empêcher l’escalade. »

De retour à la colonie, l’homme qui venait de donner, à force de ténacité, d’audace et d’énergie, tout un monde à la France trouvait ses biens saisis, sa personne désignée aux sauvages comme celle d’un malfaiteur qu’il fallait piller et tuer au passage, ses propriétés dévastées sur l’ordre du nouveau gouverneur, M. de La Barre, et sep découvertes traitées de folies, de mensonges impudents. Il ne lui restait plus qu’à en appeler au souverain et au ministre d’aussi odieuses manœuvres. Le 23 décembre 1683, l’explorateur, débarque à la Rochelle, se rendit à Paris et

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îemit au ministre un mémoire dans lequel il lui rendait compte de sa découverte. En présence de cet exposé, les stupides calomnies du vieux gouverneur de Québec disparaissaient anéanties; La Salle était reçu et complimenté par le roi qui lui taisait rendre le fort de Frontenac et ses biens; le marquis de Seignelay, qui avait succédé à Colbert dans la direction de la marine, lui réservait le meilleur accueil, écoutait le récit de ses longs travaux et se ralliait à ses idées sur le développement à donner à cette Louisiane dont l’étendue et les richesses naturelles dépassaient 1 imagination. « Ce tut pour La Salle l'apogée de sa glorieuse carrière, le dernier sourire que lui accordait la fortune ». (Gravier.)

Chargé de retourner aux embouchures du Mississipi avec une commission portant que tous les Français et sauvages, depuis le fort Saint-Louis des Illinois jusqu’à la mer, seraient sous ses ordres, Cavelier de La Salle partait de La Rochelle, le 24 juillet 1684, avec deux cent quatre-vingts soldats, ouvriers et volontaires, dépassait sans les apercevoir les embouchures du grand fleuve, débarquait à cent lieues plus loin et disparaissait avec sa troupe. Trois années s’écoulaient sans nouvelles de 1 expédition, et l'on apprenait enfin par des coureurs des bois que les maladies, les fatigues, les attaques des sauvages avaient peu à peu détruit les malheureux colons; que La Salle, après plusieurs voyages infructueux à la recherche de sa rivière, avait été assassiné par ses compagnons, que ceux-ci se disputant ses dépouilles s’étaient successivement égorgés, et qu’une quinzaine d'hommes avaient seuls survécu. Quelques-uns arrivaient au Canada; d’autres restaient chez les sauvages ou étaient pris par les Espagnols, et tout était dit. L’oraison funèbre de l'infortuné voyageur se résumait en deux lignes : « Il voulait trop entreprendre, il ne fit rien du tout et ne fut plaint de personne. » (Charlevoix, Ferland.) Mais peu à peu la vérité se dévoila; Tonti fit connaître les détails navrants qu'il avait appris; Joutel, l’homme de confiance du chef dans sa dernière expédition, comme Tonti dans la première, publia la relation de cette funeste aventure, et l’on sut alors à quelles malveillances s’était heurté La Salle, par suite de quelles odieuses manœuvres il avait été abandonné sur les côtes désertes du Texas, quels efforts il avait tentés pour en sortir, dans quelles circonstances il avait succombé et comment ses meurtriers s’étaient massacrés les uns les autres.

C’est d’après les témoignages de Joutel, de Tonti, du frère de- la victime, que nous allons résumer la tragique destinée de celui dont on a dit avec raison qu’il était un des plus grands hommes de son siècle.

Pour reconnaître les bouches du fleuve dont il avait suivi le cours dans son premier voyage et prendre possession de la Louisiane, Cavelier de La Salle avait demandé deux vaisseaux; le roi et Seignelay, qui portaient le plus vif intérêt à l’entreprise, lui en accordèrent quatre : le Joly , frégate de 36 canons, la Belle , armée de 6 canons, le Saint-François, bâtiment de transport, et Y Aimable, flûte de 300 tonneaux. Le commandement naval fut par malheur donné à un homme d’un esprit étroit et jaloux, le capitaine de Beaujeu qui, fier de ses ancêtres et de son - titre d'officier de la marine royale, n’accepta qu’avec un profond dépit et une irritation mal dissimulée d'être subordonné à un roturier comme La Salle, récemment anobli.

D’autre part, le recrutement des individus destinés à coloniser le pays vers lequel on allait voguer avait été effectué dans des conditions déplorables. Ici, il

faut bien Le reconnaître, il y eut de la faute de l’explorateur qui, tout à son idée, se préoccupa toujours trop peu du choix des hommes chargés de la mettre en application. Vivant dans son rêve, y consacrant toutes ses forces, disposé à sacrifier sa vie comme celle des autres pour la réussite de ses projets, peu lui importait qui l’accompagnait; il avait besoin d’aides, il prenait ceux qui se présentaient, leur imposait les fatigues les plus effroyables, les amenait à accomplir sous sa volonté de fer des efforts inouïs, en même temps qu’il leur donnait l’exemple d’une endurance extrême et d’une persévérance obstinée; mais, arrivés aux rapides de l’Ohio, mourant de faim et d’épuisement, ses engagés prenaient la fuite; ceux qu’il entraînait jusqu’au fort de Crèvecœur, à bout de forces, disparaissaient après avoir pillé le peu qui restait de vivres et de munitions; ses dernières recrues, réduites à une trentaine d'hommes, allaient finir par le tuer lui-même au Texas, après avoir vu plus de deux cents des leurs succomber. Mais, comme l’écrivait. Joutel dans sa relation, « il ne s’attachait qu’à sa pensée et n’admettait les conseils de personne ». Le but pour lui était tout; ceux qui devaient l'aider à l’atteindre, sacrifiés à l’avance, n’entraient pour rien dans ses préoccupations. Ce fut là sa faute, la cause de son insuccès, et il n’est pas nécessaire pour l’expliquer d'invoquer des rivalités de traitants jaloux, qui ont certainement contribué de leur mieux à décourager ses auxiliaires et à les pousser à la désertion, ou les menées souterraines des jésuites dont il ruinait les espérances de domination sur les indigènes chez lesquels il emmenait des pères récollets; il suffit de remarquer que La Salle a trop souvent accepté le concours des premiers venus, et que les désertions ne se sont produites qu'après des épreuves dépassant la limite des forces humaines. On sait fort bien ce que ses adversaires, ceux du comte de Frontenac, son protecteur, ont pu faire après le départ de ce dernier; ils ont réussi à déposséder leur concurrent du fort dont il était propriétaire à Cataracoui, à s’emparer de ses marchandises et à le discréditer autant qu'il était en leur pouvoir. Afin de l'achever, ils l’ont signalé aux coups des Iroquois. Gela suffit pour apprécier leurs actes et les qualifier comme ils le méritent; mais on doit laisser, d’autre part, à La Salle la responsabilité des erreurs qu’il a commises et des conséquences qu’elles ont entraînées.

Pour sa dernière expédition, les cent soldats qui devaient en faire partie avaient été levés à Rochefort par des officiers subalternes de la marine qui, recevant une demi-solde à chaque recrue, amenaient tous ceux qu’ils pouvaient entraîner de force ou par surprise. « Trente bons liommes eussent valu bien mieux, dit Joutel, et auraient fait davantage, hors la mangerie, à quoi ils ne craignaient personne. » Ils étaient incapables de discipline, et malgré les défenses et les punitions, n’agissaient qu’à leur guise; les ouvriers que les agents de La Salle avaient engagés étaient tous si peu au courant de leur métier que le chef de l’expédition se vit dans l'obligation de leur tracer leur ouvrage et de l’exécuter lui-même devant eux. (Dernier mémoire de La Salle.)

Dès le départ, des dissentiments éclatèrent entre Beaujeu et La Salle. A l’île de Madère, Beaujeu voulut mouiller pour faire de l’eau et embarquer quelques rafraîchissements. La Salle, considérant que les provisions d’eau et de vivres étaient encore suffisantes pour deux mois et qu’une relâche de huit ou dix jours donnerait l’éveil aux Espagnols, insista pour que l’on poursuivît la route. « Au passage du tropique du Cancer, les matelots, se préparaient à baptiser à leur ordinaire tous

LE PETIT G 0 A V E , AU TEMPS DE LA POSSESSION FRANÇAISE Dessin de Weber, d’après l’atlas de Moreau de Saint-Méry.

ceux qui n’avaient pas passé la ligne, et cela leur eût valu bien de 1 argent et de l'eau-de-vie qu’il leur eût fallu donner pour s’exempter de leur baptême. «Leurs cuves pleines d’eau étaient même prêtes pour cela lorsque La Salle l’ayant appris envoya dire à M. de Beaujeu qu'il prétendait que ses gens ne fussent pas exposés à cette cérémonie. « Les matelots, dit Jout.el, nous auraient volontiers tous tués! »

On devait s’arrêter au port de la Paix, à Saint-Domingue, dont le gouverneur avait reçu l’ordre d’aider de soû mieux La Salle et de lui fournir les vivres ainsi que les munitions dont il aurait besoin. Volontairement, dans 1 unique but de priver l’explorateur des ressources qu’il aurait trouvées à terre, Beaujeu passa outre pendant la nuit et continua de naviguer jusqu’au petit Goave, où un certain nombre de malades furent débarqués, à cause de la chaleur dont ils souffraient dans les navires. La Salle, descendu à terre, y eut un violent accès de fièvre, et resta sept jours gravement atteint. Pendant ce temps, Beaujeu refusa de prendre soin de ses affaires, et laissa ses matelots danser et chanter toute la nuit sous les fenêtres du moribond. A peine rétabli, ce dernier apprenait que le transport Saint-François , qui portait la plus grande partie des outils ou des vivres de l’expédition, avait été enlevé par des flibustiers espagnols. C’était un malheur irréparable. La Salle ne put s’empêcher de témoigner à Beaujeu « qu’il était cause en partie de la perte de ce bâtiment, attendu que s’il avait mouillé au port de la Paix, comme il était convenu, cela ne serait pas arrivé ». Le gouverneur de Saint-Domingue adressa le même reproche à cet officier indigne, et lui déclara très nettement que s’il avait relâché, comme il devait le faire, au lieu indiqué, le bâtiment ne serait pas tombé aux mains de l’ennemi.

Les équipages ravitaillés et la plupart des malades rétablis, on fit route vers l’île de Cuba que l’on devait longer à l’ouest pour remonter ensuite à la côte de la Floride. Afin d’éviter de nouvelles discussions avec le capitaine du Joly et dans la crainte qu’il n’arrivât quelque malheur par négligence ou malveillance à Y Aimable qui portait presque tous ses effets, La Salle passa sur ce bâtiment avec son frère, les pères récollets Zénobe et Anastase, et plusieurs volontaires. Le 21 décembre, on entra dans le golfe du Mexique ; le 28, on reconnut la côte ouest de la Floride, et l'on se mit à longer à distance, à cause du peu de fond aux abords, ces terres inconnues où devaient se trouver les embouchures du Mississipi. Par une triste fatalité, les navires passaient le 6 janvier au large de ces bouches, sans les apercevoir au milieu des brumes. Cent lieues plus loin, La Salle, soupçonnant l’erreur commise, voulut revenir en arrière; Beaujeu s’y refusa. Se croyant encore à peu de distance du grand fleuve et déterminé à ne pas prolonger avec un pareil collaborateur une navigation qui n’avait déjà que trop duré, il prit le parti de débarquer à l'endroit où il se trouvait et qu’il nomma la baie de Saint-Louis. En ayant sondé et balisé l’entrée, il donna l’ordre au chevalier d’Aigron, commandant - Y Aimable, d’y pénétrer à mer haute, après avoir envoyé à terre le matériel le plus pesant du bord, canons, fer, plomb, afin de franchir plus facilement la barre. D’Aigron refusa le pilote que La Salle lui envoyait, et pendant que ce dernier, informé que des sauvages se montraient aux environs, allait au-devant d’eux, il fit courir son bâtiment sur terre sans tenir aucun compte des balises placées pour lui indiquer sa route. Une première fois il toucha, ne mouilla aucune ancre, et « pour assurer son naulrage » laissa tomber la grande voile afin de mieux arriver. Suivant le rap-

JOLLIET. — CAVELIER DE LA SALLE

port de tous ceux qui étaient sur le vaisseau, « il n’y en avait pas un qui ne crût la chose avoir été faite cle dessein prémédité ».

Comme un vent violent soufflait du large, que les lames poussaient le navire à la côte et qu il n y avait aucun espoir de le remettre a flot, on s’empressa de sauver ce que 1 on put de la cargaison, les poudres, les effets des hommes; par malheur

I unique chaloupe dont on disposait pour ce va-et-vient disparut une nuit, et « 1 on crut que quelques-uns l'avaient fait échapper exprès, attendu que la corde avec laquelle elle était attachée se trouva coupée ». Le procès-verbal dressé le 1er mars 1683, au sujet de ce naufrage, constate que parmi les objets que l’on a pu ramener à terre il ne s’est rien trouvé audit d’Aigron « qui en avait sauvé jusqu’à ses confitures ». L’échouage était donc absolument volontaire de la part de cet olficier. L’équipage de Y Aimable et son commaijdan-t, qui aurait mérité un châtiment rigoureux si on lui avait fait justice, se réfugièrent à bord du Joly , où M. de Beaujeu leur fournit un asile, « et tout ce que put faire La Salle à toutes ces injustices fut d’en écrire en France et de s’en plaindre à M. de Seignelay. Il donna le paquet à M. de Beaujeu qui prit la route d’Europe ».

Par un dernier acte de malveillance, ce capitaine refusa de débarquer des canons et des boulets qui étaient dans son navire, disant que tout cela se trouvait à fond de cale et qu'il ne pouvait le déranger sans compromettre la sûreté de son bâtiment.

II savait cependant qu'il n’y avait à terre que huit pièces de canon sans un boulet. Il pouvait partir avec son digne acolyte d’Aigron ; il avait, volontairement, avec préméditation, accompli tout ce qu’il fallait pour faire échouer l’entreprise; il laissait La Salle et ses hommes au fond du golfe du Mexique, sur une côte déserte et insalubre, sans outils, sans approvisionnements, à cent lieues du fleuve à l’embouchure duquel il était chargé de les conduire ; sa mission était remplie. Il n’est pas nécessaire de chercher ailleurs les auteurs responsables de la mort de ces deux cent cinquante malheureux; Beaujeu et d’Aigron, son complice, l’ont préparée, rendue inévitable; leur noblesse de nom s’est alliée aux sentiments les plus vils, et c’est sur les bancs des galères royales ou en place de Grève qu'ils méritaient de finir une existence souillée d'un pareil crime.

Lorsque M. de Beaujeu fut parti, on songea, pour se mettre hors de l’insulte des indigènes et abriter ce qu’on avait sauvé du naufrage, à construire un fortin avec des pièces de bois et des planches tirées des débris du navire. Plusieurs engagés désertèrent; d’autres, surpris dans des excursions à la recherche du gibier, furent tués par les sauvages; quelques coups de mousquet écartèrent ces derniers. Les premiers abris étant achevés, La Salle partit avec une cinquantaine d’hommes à la recherche de « la rivière ». Il resta au fort, confié à la garde de Joutel, cent vingt personnes « dont il en mourait tous les jours du scorbut et de la maladie du pays. Il semblait, constate tristement Joutel, qu’il y eût une malédiction sur nos ouvriers. Le mauvais choix qui en avait été fait a été la principale cause des misères que nous avons eues dans ce pays, n’ayant pu entreprendre avec eux aucun ouvrage ».

La Salle ayant trouvé sur sa route, près de la rivière aux Bœufs, une pelite éminence qui lui parut plus convenable que le fortin pour loger sa troupe, s’y installa et enjoignit à Joutel de venir l’y trouver. « Je fus étonné, remarque ce dernier, de voir en arrivant les choses si mal commencées, les plantages des graines et semences ruinés par la sécheresse et les bestiaux, plusieurs morts, quantité de

malades, point de couvert qu'un petit carre de pieux où étaient les poudres et quelques barriques d'eau-de-vie. Il fallait songer à faire faire un grand logement; M. de La Salle en avait le dessein, mais la difficulté était d'avoir du bois. Il y avait une petite forêt dont on pouvait en tirer, mais à une lieue dans les terres; or, nous n’avions ni charrettes, ni chevaux pour les voitures. On abattit du bois qui fut •équarri, mais l'ignorance des charpentiers se trouva si grande que M. de La Salle fut contraint de faire le maître entrepreneur et de marquer les pièces pour le dessein qu’il avait en tête. On traîna quelques pièces de bois jusqu'au camp, à travers les herbes dont la plaine est couverte; on se servit ensuite d’un affût de canon, le tout avec une peine si grande que les plus robustes en étaient accablés. Ce travail si excessif, le peu de nourriture que les travailleurs avaient et qui leur était bien souvent retranché pour avoir- manqué à leur devoir, le chagrin que M. La Salle avait de ne pas réussir les choses comme il se l’était imaginé et qui le portait à maltraiter ses gens souvent à contretemps, tout cela causa une tristesse à plusieurs qui déclinèrent à vue d’œil. Ce travail fut cause de la mort de trente personnes, tant de la peine qu’elles y avaient que de chagrin. » Lorsque la maison fut édifiée, on la couvrit de vieilles planches sur lesquelles on cloua des peaux de bœufs, et l’on y réunit les munitions ainsi que les approvisionnements. Enfin une palissade de pieux entoura la construction et mit la colonie à l’abri d’une surprise. Cette installation effectuée, La Salle reprit sa route à la recherche de la rivière et du chemin conduisant au pays des Illinois. Il laissait à l’habitation trente-quatre personnes, sous les ordres de Joutel, qui dut pourvoir à leur subsistance par la chasse aux bœufs sauvages. De longs mois se passèrent sans nouvelles de l'explorateur; un jour il revint avec quelques-uns de ses gens, « tous dans un assez méchant équipage; leurs habits étaient tout déchiquetés ». La Salle parla des beaux pays qu’il avait découverts; il raconta qu’il avait vu quelques nations sauvages avec lesquelles il était entré en relations, « mais il n'avait point trouvé sa rivière ».

Un second voyage fut entrepris après quelques jours de repos, et plusieurs niois s’écoulèrent de nouveau avant que La Salle reparût. La moitié de ses compagnons •étaient restés en route, les uns perdus dans les bois, d’autres tués par les sauvages, un dévoré par un crocodile au passage d’une rivière; mais cette pénible marche n’avait encore produit aucun résûltat. Ces douloureux échecs n’abattirent pas La Salle; il se détermina à une troisième tentative aussitôt que les chaleurs, qui étaient fort incommodes, seraient passées. On attendit ainsi jusqu’au mois de janvier. Depuis le 14 mars 1685, jour du départ de M. de Beaujeu, deux années s’étaient écoulées en vains efforts pour trouver la route du grand fleuve, et les trois quarts des malheureux débarqués sur cette terre au climat meurtrier avaient succombé.

Le 12 janvier 1687, Cavalier de La Salle partait pour la dernière fois avec son frère 1 abbé Cavelier, son neveu M. de Moranger, le sieur Duhaut, le chirurgien Lanquetot, le père Anastase, Joutel et une douzaine d’hommes. A travers les plaines couvertes de hautes herbes, les bois profonds, les marécages et les rivières, par des pluies diluviennes, en suivant le plus souvent des sentiers tracés par les bœufs sauvages, la petite troupe exténuée de fatigue arriva enfin dans les premiers jours de mars chez les Cenis. Cette peuplade fournit aux Français quelques vivres pour continuer leur voyage, et le 14 mars ils atteignaient un des affluents de la

Assassinat de Caoelier de La Salle

JOLLIET. — CAVELIER DE LA SALLE. 131

ii\ièie de la Trinité. La chasse ne donnant pas les résultats qu’il espérait et les vivres commençant à faire défaut, La Salle chargea quelques hommes d’aller chercher du maïs et des fèves à une cache qu’il avait faite auprès du village des Cenis ; paimi eux se tiouv aient Duhaut, le chirurgien Lanquetot, Larchevêque, domestique de Duhaut, Hiems, boucanier embauché au petit Goave, et un sauvage chaouanon'. Plusieurs jours s étant écoulés sans qu’ils fussent de retour, La Salle, inquiet, envoya au-devant d’eux son neveu Moranger avec deux engagés. Le 19 mars, aucun n’ayant reparu, il partit à leur recherche avec le père Anastase. Quelques heures après, un des engagés, l’air égaré, arrivait au campement et informait Joutel que La Salle, Moranger et deux de leurs gens avaient été tués par Duhaut et les autres. Comme son oncle, le sieur Moranger était d’un caractère hautain et traitait durement les hommes; il eut avec Duhaut et ses compagnons, lorsqu’il les rejoignit, une discussion fort vive; il leur retira même, en les brusquant, de la viande qu’ils avaient boucanée. « Cela les indigna contre lui, outre qu'il y avait longtemps qu’ils lui en voulaient en ce qu’il avait maltraité quelques-uns, même le chirurgien, quoiqu’il lui fût obligé presque de la vie par l'assiduité avec laquelle ce dernier s’était attaché à lui lorsqu’il avait été blessé au bord de la mer. »

Duhaut, Lanquetot, Larchevêque et les autres, résolus à ne pas en so'uffrir davantage et à se venger, complotèrent ensemble de le tuer, ce qu’ils firent en lui fendant la tête d’un coup de hache pendant son sommeil. Ils massacrèrent ensuite les deux engagés qui l’accompagnaient,

pour que le meurtre accompli ne fût pas révélé par eux. Puis, craignant la justice de La Salle à qui il leur parut impossible de cacher complètement leur forfait, ils prirent leurs mesures pour s’en défaire aussi en arrivant au campement. Mais une rivière débordée par suite des pluies les arrêta au passage et ils durent construire un radeau pour la traverser, ce qui causa un retard dans leur retour et amena La Salle au-devant d’eux. Il allait les rejoindre lorsqu’il vit une bande d’aigles qui planaient en l’air. « Cette vue lui fît juger que ceux qu’il cherchait n’étaient pas loin ; c’est pourquoi il tira un coup de fusil afin que s’ils étaient proches de là ils pussent l’entendre et lui répondre. Cela fit son malheur, car

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