CHAPITRE VI
UNE FAMILLE DE HÉROS
N 1641, un jeune homme, Charles Le Moyne, âgé de quinze ans, dont les
JLj parents étaient hôteliers en la paroisse Saint-Jacques, à Dieppe, quittait cette ville pour aller chercher aventure au Canada. A son arrivée à Québec, il s’engagea au service des missionnaires, et alla passer quatre ans avec eux chez les Durons, en compagnie d’un de ses oncles, nommé Duchesne. En 1646, il était attaché comme soldat et interprète au poste de Montréal. Pendant son séjour au milieu des peuplades sauvages, il avait appris la langue iroquoise, et c’est par son intermédiaire qu’eurent lieu la plupart des négociations entre les cinq cantons et les commandants de Montréal, pour les traités de paix ou les échanges de prisonniers. D'une bravoure extrême, il prit part à toutes les luttes contre les Iroquois et s’en fit tellement craindre et respecter que, surpris par eux dans un des coups de main journaliers qui menaçaient tous les colons, ils lui accordèrent la vie, l’adoptèrent solennellement, et le choisirent pour protecteur auprès du gouverneur du Canada.
Informé de l’admirable résolution de Dollard, Le Moyne avait voulu se joindre à lui et au seize braves qui allaient arrêter au prix de leur sang l’invasion de la colonie, mais il était alors occupé à ses semailles et le départ précipité de la petite troupe ne lui permit pas de revenir à temps pour l’accompagner. Le 28 mai 1654, il épousa Catherine Thierry, née à Saint-Denis-le-Petit, bourg du diocèse de Rouen, et adoptée par Antoine Primot qui était venu s’établir à Montréal en 1642. De ce mariage naquirent treize enfants, dont neuf fils qui héritèrent du courage et de l’esprit d’initiative de leur père. Leur vie à tous fut consacrée au service de la patrie, et plusieurs trouvèrent une fin glorieuse sur les champs de bataille, comme le brillamt et chevaleresque Sainte-Hélène, blessé mortellement pendant le siège de Québec; de Châteauguay, tué à la prise du fort Bourbon en 1694; et de Bienville, tombé la poitrine trouée d’un coup de feu, dans l’attaque d’une maison où s’était réfugiée une bande d’Iroquois. Vaillant soldat, colon laborieux, interprète
habile et négociateur souvent heureux, Le Moyne vit ses longs services récompensés par l'intendant Talon qui lui accorda une importante concession de terres sur la rive droite du fleuve Saint-Laurent. Le roi, sur la proposition du gouverneur, lui lit en outre délivrer des lettres de noblesse avec la qualification de sieur de Longueil. C’était le nom d’un village de Normandie, voisin de Dieppe, lieu d’origine des parents de Le Moyne. De même le nom d’Iberville, donné à l’un de ses enfants, était celui d’un fief delà châtellenie d’Hotot-sur-Dieppe.
C’est l’hisLoire des fils de Charles Le Moyne que nous allons parcourir, et principalement celle de d’Iberville, car sa brillante carrière dans la marine française en fait l’égal de nos plus célèbres officiers. Rappelons d’abord les noms des neuf frères Le Moyne qui s’illustrèrent à l’envi l’un de l’autre, aussi bien sur terre que sur mer; on les distinguait ainsi : de Longueil, de Sainte-Hélène, d'Iberville, de Maricourt, de Sérigny, de Châteauguay et de Bienville, ces deux noms repris par les derniers après la mort de leurs frères. Nous avons vu quelle avait été la brillante conduite de trois d’entre eux, Sainte-Hélène, d’Iberville et Maricourt, dans la campagne de 1687 dirigée par le capitaine de Troyes à la baie d’Hudson. Après cette expédition, d’Iberville était revenu à Québec avec le navire qu’il avait pris et les pelleteries amassées dans les forts. Au moment de son départ, il avait été avisé qu’un bâtiment anglais se trouvait arrêté dans les glaces aux abords de bile Charleston. Il chargea quatre de ses hommes de pousser jusque-là une reconnaissance. L’un d’eux tomba malade en route et revint au fort. Les trois autres, ne s’étant pas gardés, furent surpris par l'ennemi. Un seul parvint à s’échapper; ses deux compagnons, faits prisonniers, se virent liés et descendus à fond de cale. Ils y passèrent l’hiver, et ils y seraient restés sans un coup d’audace qui leur permit de recouvrer leur liberté. Le printemps venu, le commandant du navire se noya par accident; le pilote, n’ayant que six hommes avec lui pour la manœuvre, fit choix du moins vigoureux des deux Canadiens pour les aider. Un jour, le Français se trouva sur le pont avec deux Anglais, pendant que les autres étaient montés dans la mâture. Exaspéré par les mauvais traitements qu’il avait subis et déterminé à recouvrer sa liberté ou à périr, il profite de l’occasion que le hasard lui offre, saisit une hache et fend la tète aux deux matelots surpris par cette brusque attaque; puis il descend délivrer son camarade. S’emparant des armes du bord, ils remontent sur le pont et menacent les Anglais, stupéfaits, de les tuer s'ils font la moindre résistance. Maîtres du bâtiment, ils se dirigeaient sur le détroit d'Hudson lorsqu’ils rencontrèrent d’Iberville, qui avait équipé un vaisseau pour les délivrer. Les marchandises et les vivres dont le navire anglais était chargé furent répartis dans les forts français. (Documents de Paris, lre série, vol. III.)
L’année suivante, d’Iberville revenait encore dans les mêmes parages et, près du fort Nelson que les Anglais avaient conservé, son lieutenant La Ferté enlevait le gouverneur du fort de New-Savane, sur la rivière du même nom. Parmi les papiers saisis sur ce prisonnier se trouvait une lettre des directeurs de la Compagnie de Londres ordonnant de proclamer dans leurs forts le prince d'Orange comme roi de la Grande-Bretagne, et de reprendre tous les territoires de la baie d’Hudson considérés par eux comme leur propriété. Deux vaisseaux arrivaient bientôt en vue du fort français de Sainte-Anne pour soutenir cette prétention et chasser les Canadiens; mais d’Iberville avait regagné ce poste avant eux, et la crainte que son nom
UNE FAMILLE DE HÉROS
inspiiait aux ennemis les fil hésiter à recourir à la force pour s’emparer de la place. Cependant un de leurs navires portait dix-huit pièces de canon et quatre pierriers; lautie, paieil nombre de pierriers et dix canons; leurs équipages se composaient de quatie-vingt-trois hommes pourvus de munitions et de vivres en abondance. Après quelques hostilités qui n’aboutirent à aucun résultat, les Anglais proposèrent un accommodement que d’Iberville ne crut pas devoir repousser, car il n’avait que peu de monde avec lui; mais il connaissait ses adversaires, il savait quelle ('tait leur mauvaise foi, leur absence de scrupules; aussi se tint-il sur ses gardes. Il s aperçut bientôt que les Anglais cherchaient uniquement à l’endormir pour tomber sur lui dès qu ils le verraient sans défiance. Déterminé à déjouer leurs ruses et à les prévenir, il leur dressa plusieurs embuscades dans lesquelles il fit prisonniers dix-neuf de leurs meilleurs hommes, leur chirurgien et un officier. Ayant ainsi affaibli les deux équipages, il les somma de se rendre prisonniers de guerre. Sur leur refus, un détachement, sous les ordres de son frère Maricourt, vint les harceler dans une petite île où ils étaient campés et sur leurs navires pris dans les glaces. Deux jours après, il le rejoignit avec le reste de sa troupe, et engagea contre les bâtiments une vigoureuse canonnade qui amena les Anglais à composition par crainte d’un assaut meurtrier.
Au mois de juin 1689, Sainte-Hélène vint retrouver ses deux frères et remit à d Iberville un ordre du gouverneur l’invitant à conduire à Québec la plus importante de ses prises. La saison de traite avec les sauvages achevée, d’Iberville et Sainte-Hélène partirent du fort Sainte-Anne le 42 septembre, laissant à Maricourt trente-six hommes pour garder les postes du fond de la baie. Ils étaient rendus le 25 octobre à Québec avec leur prise et un riche chargement de pelleteries.
L’année suivante, d’Iberville revint à la baie d’Hudson avec deux navires. Son intention était d’expulser les Anglais des forts New-Savane et Nelson, qu'ils occupaient à l’est de la baie. Ayant rallié le Saint-François que commandait Maricourt, il se dirigea sur New-Savane, qu'il prit et incendia pendant que les hommes de la garnison se réfugiaient au fort Nelson. La saison étant trop avancée pour assiéger cette place, il fit voile vers Québec avec les pelleteries trouvées dans le fort anglais. Mais à l'entrée du Saint-Laurent, son frère Sainte-Hélène, venu au-devant de lui en canot d’écorce, l’informa que la tlotte de l’amiral Phips était dans le fleuve, se dirigeant sur Québec pour en faire le siège. La partie était trop inégale ; d’Iberville regagna la haute mer et débarqua en France avec les dépouilles de l’ennemi.
En 1691, nouvelle campagne de d’Iberville à la baie d’Hudson d’où il revenait avec quatre-vingt mille livres de castors et six mille six cents livres de menues pelleteries. Comme les Anglais occupaient toujours le fort Nelson, l’intrépide marin, décidé à les chasser de ce poste, passa en France, afin de soumettre au ministre, qui les approuva, ses projets à cet égard. L 'Envieux, commandé par M. de Bonaventure, avec qui il allait traverser l’Océan, le Poli , qui se trouvait à Québec, et deux autres navires que la Compagnie du Nord s’était engagée à fournir, devaient former la Hotte placée sous son commandement. Le fort Nelson enlevé, d’Iberville avait l’ordre d'y demeurer pour le défendre contre les entreprises que les Anglais ne manqueraient pas de tenter pour le reprendre. Malheureusement, les préparatifs d’armement de l 'Envieux furent si lents que ce vaisseau, parti de la Rochelle avec un retard considérable, ne put mouiller devant Québec
que le 18 octobre. La baie d’Hudson était envahie par les glaces; l’expédition projetée devenait dès lors impossible et l’on songea à employer ailleurs les deux navires et leurs commandants, à qui le gouverneur du Canada, M. de Frontenac, proposa d’enlever le fort de Pemkuit, occupé par es Anglais sur la côte d’Acadie. D’Iberville et son digne compagnon d’armes Bonaventure partirent aussitôt. Mais les Anglais, prévenus par deux transfuges échappés de Québec, avaient mis le fort en état de défense ; un de leurs navires était mouillé sous le canon de la place pour appuyer de son feu les batteries; enfin, les bas-fonds de la côte présentaient de tels dangers d’échouage qu’à défaut de pilote les deux capitaines jugèrent prudent de rester au large et de ne pas engager une lutte qui pouvait amener la perte de leurs bâtiments sans profit pour la colonie.
A la baie d’Hudson, trois vaisseaux anglais avaient hiverné à soixante-dix lieues du fort Sainte-Anne et s’en étaient rapprochés dès que la fonte des glaces l’avait permis. Il n’était resté pour toute garnison dans ce poste que quatre engagés, dont un était aux fers à la suite du meurtre, dans un accès de folie furieuse, du chirurgien et d’un missionnaire. Une centaine d’hommes débarqués par l’ennemi attaquèrent la place; mais deux d’entre eux ayant été tués par les assiégés, les autres se retirèrent hors de portée. Ayant appris par quelques sauvages des environs à quel petit nombre d’adversaires ils avaient affaire, ils revinrent sur leurs pas. Les trois Français, convaincus que tous leurs efforts seraient inutiles pour se maintenir dans ce poste, dont une palissade en bois formait l’unique enceinte, laissèrent là leur prisonnier et parvinrent par les terres à regagner Québec, où ils trouvèrent M. de Frontenac, « fort chagrin de ce que le retardement des vaisseaux de France avait fait encore une fois manquer l’expédition si souvent projetée sur le fort Nelson ».
En 1694, d’Iberville put enfin mener à bien l’entreprise qu’il avait conçue. Son frère, Joseph Le Moyne de Sérigny, parti de France en toute hâte, arriva au Canada avec une commission du roi autorisant la levée d’un détachement pour l’expédition. De concert avec d’Iberville, il engagea cent vingt Canadiens et quelques sauvages du sault Saint-Louis « pour prendre, dit la convention passée à ce sujet aves les engagés, les postes que les Anglais ont dans la baie du Nord ». Cet acte porte la date du 8 août 1694. D’Iberville commandait la Salamandre et Sérigny le Poli , avec le jeune Châteauguay comme enseigne. Après une navigation des plus dangereuses à travers les glaces dont la baie était couverte, les trois frères arrivèrent le 24 septembre à l'entrée de la rivière Sainte-Thérèse. A une demi-lieue de son embouchure, dans les terres, se trouvait le fort Nelson, bâtiment carré, avec quatre bastions en bois et une double palissade garnie de canons. La garnison se composait de cinquante-trois hommes. Plus d’un mois fut nécessaire pour opérer le débarquement ; la côte était encombrée de glaces qui en rendaient l’approche presque impossible et qui faillirent écraser la Salamandre. Enfin, le 28 octobre, ce navire put être amené à un mille du fort, dont l’investissement commença aussitôt. Le 4 novembre, une sortie des assiégés fut vigoureusement repoussée; malheureusement de Châteauguay, en chargeant l’ennemi, reçut un coup de mousquet qui le tua raide. D Iberville et Sérigny, malgré leur douleur, pressèrent vivement les approches de la place, et le 13 novembre les batteries de canons et de mortiers étaient prêtes à couvrir le fort de leurs boulets. Avant de commencer le leu, d’Iberville fit sommer le gouverneur de se rendre. Celui-ci,
Dessin de Weber, d’après une gravure anglaise.
manquant de bois de chauffage et craignant un bombardement qui le mettrait à la merci des Français, offrit de capituler à la condition que l'on transporterait au printemps suivant sa garnison en Angleterre, et que les officiers resteraient logés au fort pendant l’hiver. Ces propositions acceptées, d’Iberville prit le 15 novembre possession de la place à laquelle il donna le nom de fort Bourbon. Il y trouva de nombreuses provisions qui permirent à sa troupe de passer, sans trop souffrir, la période hivernale, toujours très rude dans ces parages. Mais le scorbut vint, malgré tous les soins du commandant, éprouver durement la nouvelle garnison. Le lieutenant du Poli, neuf Canadiens et dix matelots en moururent; la plupart des survivants en furent attaqués. La fonte partielle des glaces, très tardive cette année, ne permit aux deux navires français de prendre le large que le 28 juillet 1695; ils emportaient un chargement de pelleteries trouvées dans le fort ou provenant de la traite que d’Iberville avait continuée après sa reddition. Soixante-quatre Canadiens et dix sauvages restèrent dans la place comme garnison. Arreté par les vents contraires à la côte du Labrador, et ses équipages s’affaiblissant chaque jour sous les attaques du scorbut, d’Iberville dut renoncer à regagner Québec et fit voile pour la France. Il débarquait le 9 octobre à la Rochelle et les deux cent trente-quatre malades qu'il ramenait, épuisés par cette longue campagne, défigurés, hideux à voir, épouvantaient la ville par leur aspect morbide et les horribles plaies dont ils étaient couverts.
Pour la campagne suivante, les instructions du ministre de la marine Pontchartrain portaient que deux navires, YEnvieitx et le Profond , seraient armés, dès le mois de février, à Rochefort, et remis à MM. d’Iberville et de Bonaventure. Mission leur était donnée d’attaquer et de détruire le fort de Pemkuit, d’où les Anglais tenaient toute l’Acadie en échec; de passer ensuite à bile de Terre-Neuve et, avec le concours du gouverneur de Plaisance, d’en chasser l’ennemi par terre et par mer. Sérigny, après avoir accompagné son frère à Pemkuit, devait se rendre à la baie d’Hudson avec le Dragon , dont il avait le commandement, pour ravitailler les forts et les mettre à l’abri d’un coup de main. Arrivés le 26 juin 1696 à la baie des Espagnols, d'Iberville et Bonaventure y trouvèrent des lettres de M. de ’\ illebon, gouverneur de l’Acadie, les informant que trois navires anglais avaient été vus croisant à 1 entrée de la rivière Saint-Jean. Ils allèrent immédiatement à leur recherche et les aperçurent le 14 juillet. Ils fondirent sur eux à pleines voiles : d’Iberville s’attaqua au Newporl, armé de vingt-quatre pièces de canon, éteignit son feu, brisa ses mâts et s’en empara; les deux autres, profitant d’une brume épaisse, prirent la fuite et disparurent dans le brouillard. A la côte d'Acadie, dlbei ville et Bonaventure embarquèrent M. de ’N illebon et cinquante sauvages, puis ils se rendirent devant Pemkuit, que le baron de Saint-Castin, avec deux cents Abénaquis, investit par terre. Les canons, débarqués, furent mis en batterie dès le lendemain, et le feu commença sur la place. Les assiégés, au nombre d’une centaine, effrayés par les bombes qui tombaient dans le fort et pouvaient faire sauter la poudrière, épouvantés par la menace de Saint-Castin que, s’ils attendaient l’assaut, ses sauvages les massacreraient tous, obligèrent le commandant à capituler. Après avoir détruit le fort, d'Iberville se rendit à Plaisance, dans l'île de Terre-Neuve.
Cette île était depuis longtemps fréquentée par les pêcheurs de morues; les
UNE FAMILLE DE HÉROS
Français y occupaient la baie de Plaisance, sur la côte sud, pendant que les Anglais avaient établi divers postes sur la côte est, où ils avaient bâti la ville de Saint-Jean. Terre désolée, au sol marécageux, couvert de mousses, de forêts de sapins et de bouleaux souvent impénétrables, dont les brouillards obscurcissent
presque toujours l'horizon, où d’octobre à avril une neige épaisse couvre la tene d'un linceul uniformément triste et dont les glaces défendent alors 1 approche, cette île avait d’abord peu attiré l’attention du gouvernement français, tandis que les armateurs anglais, plus avisés, y envoyaient chaque année de nombreux batiments de pèche et prenaient peu à peu possession des baies formant le long de la côte d’excellents abris. C’est à détruire leurs établissements que, d’accord avec le
comte de Frontenac, d’Iberville allait s’employer. Arrivé à Plaisance, il apprit que M. de Brouillan, gouverneur de cette place, au lieu de l’attendre, comme il avait été convenu, était parti depuis trois jours avec le vaisseau le Pélican et huit bâtiments malouins pour aller attaquer Saint-Jean. Cette expédition ne réussit qu'à demi. M. de Brouillan était un officier de valeur, mais l’appât du gain avait sur lui trop d’action, et son caractère violent rendait son commandement insupportable. Repoussé par les courants et les vents contraires, en désaccord avec les Malouins qui ne servaient que comme volontaires sous ses ordres, informé en outre qu’il y avait dans le port de Saint-Jean une quarantaine de navires dont plusieurs armés de vingt à trente canons, il se rabattit sur les postes du sud qu’il enleva, et réussit à s’emparer de trente bateaux marchands avec lesquels il revint à Plaisance. Il y trouva d’Iberville, qui se préparait à aller attaquer le poste de Carbonière, au nord-est de l’île. Sa prise assurait la possession du reste de la contrée.
Donnant alors une nouvelle preuve de son insupportable humeur, M. de Brouillan voulut s’opposer à cette expédition, et ordonna aux Canadiens, comme s’ils dépendaient de lui, de rester à Plaisance. Mais ceux-ci, qui ne connaissaient que d’Iberville, refusèrent d’obéir et manifestèrent une telle hostilité que le gouverneur, certain si l’on en venait aux mains d’avoir le dessous, déclara qu’il voulait seulement être présent avec sa troupe à la prise de Saint-Jean, dont le butin resterait anx engagés canadiens. D’Iberville, dans un excellent esprit de conciliation, renonça de son côté à l’attaque immédiate de Carbonière, et accepta le concours de M. de Brouillan pour enlever les forts et la ville de Saint-Jean. Se chargeant du rôle le plus difficile, il prit, lui marin, la route de terre avec ses fidèles engagés, pendant que M. de Brouillan s’embarquait avec une centaine d’hommes sur le Profond et faisait voile pour Rognouse, lieu du rendez-vous. Pendant neuf jours, les Canadiens marchèrent dans des bois épais, sur un sol détrempé, brisant la glace à chaque instant soys leurs pas, traversèrent des rivières et des marécages avec de l'eau jusqu’à mi-corps, et couchèrent sur la dure. Ayant rejoint M. de Brouillan, ils se dirigèrent sur Saint-Jean; un détachement envoyé en avant fit connaître qu’il n’y avait dans le port que trois navires marchands. L’attaque fut aussitôt décidée, et un corps anglais, sorti de la ville au-devant de l’ennemi, chargé avec une telle vigueur qu’assaillants et assiégés entrèrent en même temps dans la place. Deux forts tombèrent ainsi, avec trente prisonniers, au pouvoir de d’Iberville.
Il restait à en enlever un troisième, flanqué de quatre bastions et armé de douze pièces de canon; deux cents Anglais s’y étaient réfugiés en abandonnant la ville. D Iberville, à la tete de soixante Canadiens, se charg'ea des approches, démolit ou brûla les maisons voisines de l’enceinte, et commença l’installation d une batterie. Effrayés de ces préparatifs conduits avec une merveilleuse activité, les Anglais demandèrent à parlementer et consentirent à se rendre. On leur accorda deux navires pour retourner en Angleterre, et la place fut évacuée sur-le-champ. L’action avait été menée avec d’autant plus d’ardeur que deux a aisseaux ennemis avaient paru a 1 horizon. Voyant la place prise ils regagnèrent le large.
D’Iberville ayant besoin de tous ses volontaires canadiens pour continuer la campagne pendant 1 hiver, et les recrues de M. de Brouillan, qui voulait rentrer
Dessin de Weber, d’après une aquarelle de M. Kœnig.
à Plaisance, étant hors d'état, d’affronter de nouvelles fatigues, on démolit les forts et on brûla la ville afin que les Anglais ne pussent revenir s’y installer; puis M. de Brouillan regagna sa résidence et d’Iberville se mit en route vers le nord pour détruire tous les postes de la côte. On était alors au commencement de décembre, et d’épaisses couches de neige couvraient le sol. Les Canadiens se fabriquèrent des raquettes, et pendant deux mois parcoururent le pays, enlevant les points fortifiés, brûlant les établissements, répandant la terreur parmi les habitants. Ils tuèrent deux cents ennemis qui se défendaient les armes à la main, et firent plus de sept cents prisonniers. Il ne resta aux Anglais que Bonaviste et f ile de Carbonière. Le premier de ces deux postes était trop bien fortifié pour être attaqué par des hommes qui, marchant presque toujours par des chemins impraticables, ne pouvaient porter que leurs fusils et quelques vivres. Quant à l'île de Carbonière, bordée de falaises dont les glaces et les vagues défendaient l’approche, elle était inabordable dans cette saison. Le lieutenant de d’Iberville, Montigny, officier du plus brillant courage, essaya vainement d’y prendre pied; ses canots faillirent se briser contre les roches.
De retour à Plaisance, d’Iberville y commençait ses préparatifs pour enlever, dès que la saison en permettrait l’abord, ces derniers refuges de l’ennemi, lorsque, le 18 mai 1697, son frère Sérigny arriva de France avec une escadre, dont il lui remit le commandement, et l’ordre du ministre d’embarquer ses Canadiens pour aller chasser de nouveau les Anglais de la baie d’Hudson, dont quatre de leurs vaisseaux avaient repris possession dans l’automne de 1696. La garnison française du fort Bourbon, attaquée par des forces très supérieures et n'ayant l'espoir d’aucun secours, avait fini par capituler.
A travers les brumes, les glaces et les tempêtes, l'escadre remonta la côte du Labrador et atteignit, le 28 juillet, l’entrée du détroit conduisant à la baie d’Hudson. D’Iberville, frayant la marche, dirigeait le Pélican , frégate de cinquante canons; le Palmier , de quarante canons, était commandé par Sérigny; puis venaient le Profond , le Wesp et un brigantin. Le 3 août, malgré les courants et les glaces flottantes encombrant le passage, le détroit était franchi; mais l’escadre se trouva prise alors dans les glaces et courut les plus grands dangers. Le brigantin, poussé par un iceberg contre le Palmier , reçut un choc si violent qu’il lut écrasé et coula sur place. Les douze hommes qui le montaient eurent à peine le temps de se sauver. Séparé des autres bâtiments par les mauvais temps et les brumes, d’Iberville arrivait seul, le 4 septembre, en vue du fort Bourbon. Mouillé à trois lieues de la côte, il attendait les siens lorsqu’il aperçut au large sous le vent Lois vaisseaux, il leur fit des signaux auxquels fis ne répondirent pas. C’étaient trois frégates anglaises, le Hampshire , portant cinquante-six canons et deux cent cinquante hommes d’équipage, le Derring, de trente-six canons, et le Iluclson- B aij , de trente-deux. D’Iberville avait envoyé en reconnaissance à terre vingt-deux hommes et deux officiers; il avait à bord quarante malades atteints du scorbut et ne comptait que cent cinquante combattants, mais il lui fallait absolument s’opposer au débarquement des troupes que les trois navires ennemis amenaient, car s il le laissait s’effectuer, le siège de la place devenait impossible et tous les efforts accomplis jusqu alors restaient inutiles. Inspirant à son équipage la résolution qui l’animait de vaincre ou de périr, le commandant français s’assura par une
UNE FAMILLE DE HÉROS
habile manœuvre 1 avantage du vent, puis fondit sur le Hcimpshire , que suivaient le Demng et le Hudson-Bay. Arrivé à portée, il engagea contre eux un violent combat d artillerie qui dura plus de trois heures sans résultat décisif. Bienville, le jeune iièie de d Ibenille, commandait une des batteries du Pélican pendant cette action, au cours de laquelle il fut gravement blessé. Décidé à en finir, d’Iberville anna bord à bord a\ec le Hampsliire et, d’une bordée à la flottaison, causa de tels larges dans sa coque que la frégate sombra aussitôt avec tout son équipage. ^ i’ant de bord, Fintrépide Canadien s’élança sur le Huclson-Bay qu il allait enlever à 1 abordage, lorsque le capitaine amena son pavillon et se rendit. Le Derring , craignant le même sort, s’enfuit au large. D’Iberville essaya de lui donner la chasse, mais le Pélican avait reçu, dans cette lutte acharnée, de nombreuses avaries; plusieurs boulets avaient traversé son bordage et déterminé une voie d eau à la ligne de flottaison; ses manœuvres étaient coupées, ses voiles déchirées; la poursuite dans ces conditions devenait impossible. Le vainqueur dut laisser échapper cette dernière proie; il fit amariner le Hudson-Bay , et réparer à la hâte les avaries des deux navires. Ainsi s’achevait un des plus beaux faits d’armes dont s’honore la marine française.
Les épreuves du vaillant officier n’étaient pas terminées; la nuit s’annonçait comme orageuse; la mer, indice trop certain dans ces parages, se gonflait rapidement; d’Iberville gagna le large avec sa prise, mais la tempête se déchaîna si brusquement et avec une telle violence que les deux navires, malgré tout ce que put faire le commandant, et il n’y avait pas de son temps un meilleur manœuvrier, furent rejetés à la côte et vinrent s’échouer sur le sable à une demi-lieue au large de la rivière Sainte-Thérèse. On était heureusement à une époque de l'année où, dans ces contrées, le soleil descend à peine au-dessous de l’horizon; grâce à la pâle clarLé de ces longs jours, les équipages parvinrent à gagner la terre avec leurs armes et à sauver la plupart des blessés et des malades; mais deux pieds de neige couvraient le sol et dix-huit hommes moururent de froid pendant ce trajet. Sans vivres, sans effets de rechange, d'Iberville prit le parti désespéré d’attaquer sans délai le fort Bourbon, et de l’enlever d’assaut. Mieux valait périr dans un combat acharné que de succomber au froid et à la faim sur ces plages glacées. Il allait engager l’action lorsque le Palmier , le Wesp et le Profond parurent à l’embouchure de la rivière. C’était le salut, et un renfort suffisant pour réduire bientôt à merci la garnison du fort déjà démoralisée par la destruction de la flotte de secours. Aussitôt les approches furent laites et les batteries établies. Quarantehuit heures d’un violent bombardement déterminèrent les Anglais à capituler pour éviter un assaut. Quelques jours après, d’Iberville, laissant une garnison dans le fort, faisait voile pour la France. Le 7 novembre, il arrivait à Belle-Isle et adressait au ministre de la Marine son rapport sur cette campagne, qui nous assurait pour plusieurs années la possession de la baie d’Hudson.
La paix avec les Anglais ayant été signée à Byswick, d’Iberville, qui avait suivi avec attention les explorations de Cavelier de La Salle et appris les détails de sa fin tragique, proposa au ministre de la Marine de reprendre son projet de découverte par mer des embouchures du Mississipi, et d’édifier aux abords un fort qui en assurerait la possession à la France. Il serait lacile ensuite de créer entre le Canada et ce nouvel établissement, par la vallée du grand fleuve, une chaîne de
poste qui entoureraient les colonies anglaises et arrêteraient leur expansion vers l’intérieur clu continent. Esprit aussi avisé que vaillant soldat et habile marin, le prévoyant Canadien indiquait dès cette époque et redoutait avec raison pour sa patrie le développement futur de nos rivaux dans le nouveau monde. « Si la France, écrivait-il, ne se saisit pas de cette partie de l’Amérique, qui est la plus belle, pour avoir une colonie assez forte pour résister à celle qu’a l’Angleterre dans la partie de l’est depuis l’Acadie jusqu’à la Caroline, la colonie anglaise, qui devient très considérable, s’augmentera de manière que dans moins de cent années elle sera assez forte pour se saisir de toute l’Amérique du Nord et en chasser les autres nations. » C’était une véritable prédiction.
Son projet ayant été agréé, d’Iberville partit de Rochefort le 17 octobre 1698 avec deux vaisseaux, la Badine et le Marin , et arriva en vue des côtes de la Floride le 27 janvier 1699; le 31, il mouillait au large de la rivière Mobile, qui coule parallèlement au Mississipi. Le 2 février, il débarquait dans une île sablonneuse où le sol était couvert d’ossements humains. Il la nomma l’ile du Massacre. Des sauvages lui parlèrent d'une grande rivière qui se trouvait à quelque distance, mais le peu de profondeur des eaux ne permettait pas l’approche de la terre à des bâtiments de fort tonnage. Afin d’éviter la mésaventure survenue à Cavelier de La Salle passant au large des bouches sans les apercevoir, d’Iberville fit armer deux barques longues dites biscaïennes, et s’y embarqua avec son frère Bienville, alors garde-marine, une cinquantaine d’hommes, deux canots d’écorce et vingt jours de vivres. Ce ne fut pas sans de dures épreuves qu’il parvint à la découverte du fleuve.
Souvent enveloppées de brouillards et de brumes dues au mélange des eaux douces et salées, les embouchures du Mississipi se distinguent à peine au milieu des vastes alluvions dans un état encore semi-liquide qui en masquent l’entrée et rendent impossible la marche des navires qui ne suivent pas exactement l'étroit chenal. Du large, lorsque le temps est clair, on aperçoit d'abord deux minces lignes noires enserrant la masse d'eau douce comme un canal entre deux longues jetées. Des passes dangereuses, dont les courants font varier fréquemment la profondeur, mènent à l’entrée du fleuve sur lequel on navigue, mais dont on ne voit pas encore les rives. « A droite et à gauche seulement, de légers renflements de vase étalent sur l’eau leurs contours indécis et marquent les parties hautes du
îiyage sous-marin qui s élève entre l’eau douce et l’eau salée. A mesure qu’on avance, ces îlots de boue deviennent plus nombreux et plus allongés; bientôt ils se î approchent 1 un de 1 autre, semblables à des vagues solidifiées, puis se réunissent bout à bout et finissent par former un rivage, continu au-dessus du niveau du courant. Mais l’étroite bande de terre est en même temps le rivage du fleuve et celui de la mer; les vagues salées et les flots d’eau douce la recouvrent tour à toui et s y rencontrent dans un dédale de lossés remplis d’un mélange visqueux et corrompu ; partout où un renflement du terrain spongieux permet aux plantes de fixer leurs racines, des cannes sauvages et des roseaux y croissent en fourrés impénétrables. » (Reclus.)
G est par un véritable hasard que d’Iberville, fuyant devant le gros temps du large, s engagea dans ces passes et se trouva clans le chenal à la recherche duquel il s était aventuré. Il avait déjà navigué plusieurs jours, au milieu d’ilots
1 S ÉQUIPAGES PARVINRENT A GAGNER LA TERRE. Dessin do Weber.
de sable el de vase, sans découvrir le fleuve obstinément cherché. Enfin, « le 2e de mars, — dit-il dans la relation de son. voyage, — nous sommes partis suivant la côte. J’ai couru le long de la terre, à une lieue et demie au large, par douze et quinze pieds d’eau, dix lieues, gros vent et la mer très grosse, à ne pouvoir tenir la mer ni donner à la côte, le pays étant trop plat. J’ai tenu la mer capevant avec mes chaloupes, mes canots dedans, les coups de mer passant très souvent dans nos chaloupes. Ayant tenu trois heures le cap au sud-est pour doubler une pointe de roche, la nuit venant et le mauvais temps continuant à ne pouvoir résister sans aller à la côte la nuit ou périr à la mer, j’ai arrivé sur les roches pour faire côte de jour, afin de pouvoir sauver mes gens et mes chaloupes. En approchant de ces roches pour me mettre à l’ahri, je me suis aperçu qu’il y avait une rivière. J'ai passé entre deux de ces roches à douze pieds d’eau, la mer fort grosse, et en approchant j’ai trouvé de l’eau douce avec un fort grand courant. Ces roches sont de bois pétrifié avec de la vase et devenues noires, qui résistent à la mer. Elles sont sans nombre, hors de l’eau, les unes grosses, les autres petites à distance les unes des autres de vingt pas, cent, trois cents, cinq cents pas plus ou moins, courant au sud-ouest. » L’explorateur se trouvait ainsi dans ce chenal, bordé de chaque côté de hauts-fonds vaseux, où venaient s’échouer les arbres déracinés par les grandes eaux du fleuve. 11 avait du même coup évité l’échouage au-devant duquel il allait pour sauver ses équipages ; aussi écrit-il avec une visible satisfaction : « Nous sentons, couchés sur les roseaux à l'abri du mauvais temps, le plaisir qu’il y a de se voir sauvés d’un péril évident. C’est un métier bien gaillard de découvrir les côtes avec des chaloupes qui ne sont ni assez grandes pour tenir la mer sous voiles ni à l’ancre, et sont trop grandes pour donner à une côte plate, où elles- échouent et touchent à demi-lieue au large! » Les bords vaseux du chenal étaient couverts de roseaux « si épais qu’on avait peine à y voir, et qu'il était impossible d’y passer à moins que de les casser, et le dedans était rempli de marécages impraticables. »
Les vivres diminuant, il fallut, pour continuer le voyage, retrancher le pain et se contenter de farine bouillie avec un peu de lard. Le lendemain, les deux chaloupes commencèrent à remonter le fleuve au milieu des troncs d’arbres encombrant les passes, des cannes et des vases. Bienville ouvrait la route en canot d'écorce, et les chaloupes suivaient péniblement, en luttant contre la violence des eaux, les nombreux détours de la rivière. Jusqu’au 22 mars, cette navigation se prolongea malgré la pénurie des vivres, mais les hommes comprenaient comme leur chef la grandeur de l'œuvre qu’ils accomplissaient, et se consolaient de leurs durs labeurs en joignant parfois à leur maigre ordinaire un morceau de crocodile ou de serpent, hôtes dangereux de ces parages. Un jour, ce lut un régal, ils trouvèrent un chevreuil mort qui avait été apparemment étranglé par des loups; on le partagea entre les deux chaloupes et on le mangea « quoique le ventre commençât déjà à sentir ».
Incertain encore si la rivière dans laquelle il avait pénétré si difficilement était bien le Mississipi, d’iberville vit tous scs doutes s’évanouir lorsqu’à un village de sauvages Quinipissas, l’un d’eux remit à Bienville, en échange d’une hache, une lettre qu’il gardait depuis longtemps; elle portait cette adresse : « A M. de La Salle, gouverneur général de la Louisiane ». Elle était signée du chevalier de Tonti