‹ La Nouvelle-FranceChapitre 27 sur 68 · NOUS AYONS TROUVÉ PLUSIEURS MARAIS · texte numérisé non relu

NOUS AYONS TROUVÉ PLUSIEURS MARAIS

Dessin clc A. de Neuville.

qui l’avait écrite lorsqu'il était venu du fort Saint-Louis des Illinois jusqu’au golfe du Mexique à la recherche de son chef, et portait : « Du village des Ouinipissas, ce vingtième d’avril 1685. Monsieur, ayant trouvé les poteaux où vous aviez planté les armes du roi renversés par les bois de marée, j’en ai fait planter un autre en deçà, environ à sept lieues de la mer, où j'ai laissé une lettre dans un arbre, à côté, dans un trou, avec un écriteau dessus. Les Quinipissas m’ayant dansé le calumet, je leur ai laissé cette lettre pour vous assurer de mes très humbles respects. Ce m’est un grand chagrin que nous nous en retournions avec le malheur de ne vous avoir pas trouvé après que deux canots ont côtoyé du côté du Mexique trente lieues, et du côté de la Floride vingt-cinq, lesquels ont été obligés de relâcher, faute d’eau douce ».

Certain, dès lors, qu’il était bien dans le lit .du grand fleuve, d'Iberville regagna la côte et bâtit un fort dans la baie de Biloxi, entre le Mississipi et la rivière Mobile. 11 y laissa une garnison de soixante-dix hommes, avec des vivres et des munitions, et fit voile pour la France. C’est ainsi que commença la colonisation de la Louisiane, à laquelle d’Iberville contribua de toutes ses forces.

En 1700, il revint avec deux navires à la baie de Biloxi pour ravitailler ce poste, reconnaître la contrée et s’assurer des ressources qu’elle pouvait présenter. Un bâtiment anglais avait, l'année précédente, pénétré dans une des passes du Mississipi et ne s’était retiré que devant la menace de Bienville de l’y contraindre par la force. Pour empêcher le renouvellement de pareilles tentatives, d'Iberville établit dans la passe de l’est, sur un terrain boisé à l'abri des hautes eaux, un fortin carré à deux étages qu'il arma de six pièces de canon et où il laissa une garnison de quinze hommes. De retour à Biloxi et les fièvres le retenant à bord, il fit reconnaître l’intérieur des terres par Bienville, qui entra en relations avec les diverses peuplades, Taensas, Chactas, Natchez et autres séjournant entre la rivière Mobile et le Mississipi. Dans ce long trajet, l’explorateur et ses compagnons supportèrent des fatigues inouïes, arrêtés par les pluies et les rivières débordées, traversant d interminables marécages. Quelques extraits du journal de Bienville donneront une idée des souffrances qu'ils eurent à endurer : « Les pluies, dit-il, rendent les chemins très difficiles. J’ai campé au bord d’un marais, mes gens ont été à la chasse sans avoir rien tué ni vu aucune apparence de gibier. Je suis à court de vivres : j ai trois de mes gens qui marchent, mais qui ont les fièvres depuis deux jours. Le Ie' avril, il a plu à verse toute la nuit, et ce matin jusqu’à dix heures que nous sommes partis pour gagner quelques cabanes de sauvages, nous passâmes huit petites rivières de dix et douze pas de large, et fort profondes : nous avons abattu des arbres pous nous servir de ponts; après quoi, noué avons trouvé plusieurs marais et iondrières, où nous avions dé l’eau jusqu’au ventre et aux aisselles; nous avons marché jusqu à la nuit dans ce mauvais pays, n’ayant pas trouvé, pendant loul ce temps, un arpent de terrain propre à camper. Nous ne voyons aucune apparence de chasse et nous sommes réduits à deux petites sagamités claires par jour. Le 2, il a plu toute la nuit jusqu’à deux heures du matin ; nous n’avons pu faire qu une lieue et demie aujourd’hui, à cause des mauvais chemins, dans des marais, dans 1 eau jusqu au ventre le moins. Nous avons trouvé six petites rivières qu’il nous a lallu passer sur des arbres, étroits et à deux pieds sous l'eau. Le 5, à demilieue de notre cabanage, nous avons trouvé un marais d’un tiers de lieue de large

UNE FAMILLE DE HÉROS. 183

où il n’y avait point de fond à six pieds et qui était plein de bois dont nous avons fait des cajeux pour porter nos hardes : nous avons été tout le jour à le passer; l’eau était très froide, plusieurs de mes gens y ont été saisis de froid et contraints de monter aux arbres pour se délasser; quatre y passèrent presque tout le jour, jusqu à ce qu on lût les chercher en cajeu. Jamais mes gens ni moi n’avions été si fatigués de notre vie. A oilà un bon métier pour tempérer les feux de la jeunesse! Nous ne laissons pas de chanter et rire pour faire voir à notre guide que la fatigue ne nous tait pas de peine. » Est-elle bien française cette manière alerte de dépeindre les souffrances et les privations d’un pareil voyage? Voilà, en effet, un bon métier pour tempérer les feux de la jeunesse! Le journal de route de Bienville, joint à celui de d Iberville et remis au ministère de la Marine, a été publié dans les Mémoires et documents pour servir à 1 histoire des origines françaises des pays d’outre-mer.

Ln 1 i01 , tioisième voj age à la Louisiane de d Iberville, à bord de la Renommée , avec son frère de Sérigny, lieutenant de vaisseau, commandant le Palmier. Après avoir transporté à la Mobile, dont le port offrait plus de sécurité pour les bâtiments, 1 établissement de Biloxi, et y avoir fait construire un fort, des casernes et des magasins, il passait des traités avec diverses tribus, dont il visitait les territoires, puis il revenait à la côte et, le 27 avril 1702, il appareillait pour la métropole. En 1706, nommé chevalier de Saint-Louis et capitaine de vaisseau, il armait une escadre à la Martinique et enlevait aux Anglais l’ile de Nièves. Il se préparait à réaliser le rêve de toute sa vie en allant attaquer et détruire Boston et New- Aork, lorsque, le 9 juillet, il succombait, à la Havane, sur le vaisseau le Juste , à un accès de fièvre jaune.

L'aîné des frères Le Moyne, de Longueil, après avoir pris part à de nombreuses campagnes au Canada, devint gouverneur de Montréal, où il mourut en 1716. De Bienville, après avoir été longtemps commandant à la Louisiane, repassa en France et mourut à Paris, en 1767, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans. Sérigny parvint, comme d’Iberville, au grade de capitaine de vaisseau, et fut chargé de la direction du port de Rochefort. Maricourt, Châteauguay se distinguèrent également à côté de leurs frères dans diverses expéditions; le fils de Châteauguay, à son tour, fut gouverneur de la Guyane, puis de Louisbourg, qu’il défendit avec succès contre les Anglais. C’est ainsi que, du Saint-Laurent au golfe du Mexique, continua longtemps encore à servir sa double patrie la plus noble des nombreuses familles auxquelles ont donné naissance ces colonies françaises dont l’histoire, trop ignorée, constitue cependant un des plus beaux fleurons de nos gloires nationales.

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