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CHAPITRE VII

NOUVELLES LUTTES CONTRE LES ANGLAIS

Après la mort du comte de Frontenac, deux candidats firent des démarches actives pour obtenir sa succession : l’intendant Champigny, qui s’était acquis les sympathies de la population par son désintéressement et son équité, et le chevalier de Callières également très estimé des Canadiens; mais ce dernier pouvait de plus, comme officier, se montrer à la tête des troupes qui avaient marché bien des fois sous ses ordres et qui admiraient son intrépidité. « Sans avoir le brillant de son prédécesseur, il en possédait tout le solide, des vues droites, une fermeté toujours d’accord avec la raison, un grand sens, beaucoup de probité et d’honneur, . et une pénétration d’esprit à laquelle une grande application et une longue pratique avaient ajouté tout ce que l’expérience peut donner de lumières; il avait pris dès le commencement un grand empire sur les sauvages qui le connaissaient exact à tenir sa parole et ferme à vouloir qu’on lui gardât celles qu’on lui avait données. » (Charlevoix.) Confident des projets de Frontenac, son collaborateur le plus dévoué, il était mieux que personne en mesure de continuer son œuvre et d'achever la pacification si énergiquement poursuivie par ce gouverneur. Aussi sa nomination fut-elle accueillie avec joie par la colonie. M. de Vaudreuil, dont l’activité et le brillant courage dans les diverses campagnes contre les cantons avaient été admirés de tous, fut désigné pour remplacer Callières au poste de Montréal.

Informés de la mort de M. de Frontenac, les Iroquois auraient volontiers profité de l’occasion pour tenter quelque coup sur nos alliés, mais la paix conclue entre la France et la Grande-Bretagne leur donna fort à réfléchir, car ils ne pouvaient plus désormais compter sur l'appui des Anglais en cas de guerre avec le Canada. Les instructions envoyées de Londres à M. de Bellomont, gouverneur de la Nouvelle-Angleterre, et communiquées en même temps au chevalier de Callières, portaient en effet : « Pour prévenir la continuation des différends qui sont survenus au sujet des Indiens des cinq nations, nous sommes convenus avec le Roi Très Chrétien qu’ils vivront paisiblement et qu’ils jouiront des fruits de la paix conclue

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à Ryswick, aussi bien que les autres Indiens leurs voisins; qu’en conséquence les prisonniers et les otages seront relâchés de part et d’autre, et que les Indiens des cinq nations, aussi bien que ceux avec lesquels ils ont été en guerre et autres qui sont leuis voisins, seront désarmés autant qu’il sera jugé à propos par vous et par le gouverneur français, pour les contenir dans la tranquillité dont on est convenu qu ils jouiront. En cas que les Indiens aient la guerre les uns avec les autres, ou qu ils inquiètent les colonies anglaises ou françaises, vous agirez de concert avec le gouverneur français contre eux, afin de les obliger à vivre en repos. »

Les chefs des cantons étant venus à Montréal en députation pour traiter de 1 échange de prisonniers et de la paix, Callières leur fit traduire la lettre qu’il avait reçue en communication, pour leur démontrer qu’ils n’avaient plus à attendre aucun secours de leurs voisins. « Ils n’étaient pas tout à fait contents de cette lecture, remarque La Potherie qui assistait à la conférence, car, malgré le grand flegme qui leur est naturel, je m’apercevais bien que cette ligue offensive et défensive entre nous et les Anglais les inquiétait extrêmement. Ils étaient surpris des moyens violents dont les Anglais voulaient se servir. »

Après de longs conciliabules, les Onnontagués et les Tsonnontouans envoyèrent à Montréal, au mois de juillet 1700, six ambassadeurs qui furent présentés au gouverneur par Le Moyne de Maricourt. Reçus solennellement par M. de Callières entouré de ses officiers, ils lui déclarèrent qu’ils venaient aussi de la part des cantons de Goyogouin et d'Onneyout, et que si leurs députés ne les accompagnaient pas, c’est que le gouverneur de la Nouvelle-Angleterre les avait dissuadés de se rendre à Montréal et qu’ils étaient allés le trouver pour savoir de lui quelles raisons il avait de s’opposer à ce voyage. Ils se plaignirent ensuite de ce que dans leurs chasses ils avaient été attaqués par les Outaouais, les Illinois et les Miamis, qui leur avaient tué plusieurs hommes, alors que la paix était conclue entre la France et l'Angleterre et qu'ils la croyaient étendue aux alliés des deux nations. En témoignage de leurs intentions pacifiques, ils prièrent le gouverneur d’autoriser Maricourt à les accompagner avec un autre officier, Joncaire, également adopté par eux, et le père Rruyas, missionnaire, qui ramèneraient les prisonniers retenus dans les cantons. Callières leur répondit que M. de Bellomont n’avait rien à voir dans les engagements entre les cinq nations et les Français; qu’il avait insisté auprès de ses alliés pour les amener à ne se livrer à aucune hostilité pendant les pourparlers de paix, mais que des Iroquois ayant attaqué dans leurs territoires de chasse des Miamis dont ils avaient tué plusieurs, ils n’avaient pas à se plaindre d’avoir à leur tour subi de justes représailles; qu’il consentait au départ des deux officiers et du missionnaire désignés par eux, à la condition que ces derniers ramèneraient tout à la fois les prisonniers français restés dans leurs villages et des ambassadeurs munis de pleins pouvoirs pour conclure la paix avec les Français et tous leurs alliés. Un des députés des cantons devait en outre rester en otage jusqu’au retour de Maricourt, de Joncaire et du père Bruyas. Quatre d’entre eux s’offrirent à demeurer, ce qui fut accepté, et les deux autrés partirent en compagnie des trois Français qui furent reçus à Onnontagué avec de grandes démonstrations de joie. Pendant que l’on y attendait les envoyés des Goyogouins et des Onneyouts, Maricourt et le père Bruyas visitèrent les prisonniers français qu’ils purent rencontrer et les invitèrent à revenir avec eux à la colonie; mais pour les uns

les familles qui les avaient adoptés refusèrent de s’en séparer ; d’autres, accoutumés à la vie sauvage et à son extrême liberté, préférèrent continuer à rester dans le milieu où ils se trouvaient; très peu acceptèrent de retourner au Canada. Joncaire, qui avait été adopté par les Tsonnontouans comme Maricourt par les Onnontagués, fit les mêmes démarches dans son canton ; on lui accorda la liberté de tous les Français qui s’y trouvaient, mais la plupart ne purent également se résoudre à reprendre leur ancienne existence; les uns se cachèrent, les autres refusèrent catégoriquement de regagner Montréal. Dix seulement revinrent avec Maricourt et Joncaire.

Une manœuvre insolente des Anglais avança plus nos affaires que toute l’éloquence de nos envoyés. Pendant un conseil tenu par eux avec les chefs, un jeune Anglais arriva d’Orange, entra dans l’assemblée, avertit les assistants, de la part du gouverneur de la Nouvelle-Angleterre, de ne pas écouter les officiers français, leur défendit de tenir conseil avec eux et leur donna l’ordre de venir à Orange où son chef les attendrait dans dix ou douze jours. Cette manière de parler si hautaine indigna les Iroquois; ils répondirent fièrement à cet émissaire qu'ils ne faisaient rien en cachette et que leurs ambassadeurs allaient partir pour Montréal afin d’y signer la paix avec Onontio leur père. Quant à leur frère anglais d’Orange, ils iraient le voir à leur retour puisqu’il désirait les entretenir. Dix-neuf d’entre eux se rendirent à Montréal où ils furent reçus au bruit des salves d’artillerie.

Dans une assemblée à laquelle assistaient des chefs hurons, outaouais, abénaquis et iroquois chrétiens, l’orateur des cantons exposa brièvement que les Iroquois avaient renoncé à faire la guerre aux alliés des Français, et qu’ils étaient Avenus à Montréal malgré la défense du gouverneur anglais qui pouvait vouloir s’en venger. Il manifesta, en terminant, l’espoir que ses frères trouveraient au fort Frontenac les marchandises qu’ils ne pouvaient plus obtenir à Orange, et les armes dont ils auraient besoin afin de pouvoir se passer des Anglais ou se défendre contre eux s’ils en étaient attaqués. M. de Callières remercia les envoyés d’aAmir ramené plusieurs prisonniers français et les invita à délivrer les autres ainsi que ceux enlevés aux alliés. Il leur donna rendez-vous au mois d’août de l'année suivante, date à laquelle les députés de toutes les nations seraient réunis à Montréal pour la traite des pelleteries, et les prévint que si quelque différend surgissait entre eux, il Amulait que la partie lésée s’adressât directement à lui pour obtenir justice. Quant au fort Frontenac, en attendant les ordres du roi à qui il allait soumettre leur demande, il y enverrait un officier, des marchandises et un forgeron qui réparerait leurs armes. Les alliés présents acceptèrent les conditions de la paix et, le 8 septembre 1700, tous signèrent un traité provisoire qui devait être ratifié l’année suivante à l’assemblée générale. Les sauvages mirent au bas de l’acte, comme signature, la marque de leur nation : les Onnontagués et les Tsonnontouans une araignée, les Goyogouins un calumet, les Onneyouts un morceau de bois en fourche, les Agniers un ours, les Hurons un castor, les Abénaquis un chevreuil et les Outaouais un lièvre. Ces préliminaires achevés, le gouverneur chargea M.Tillyde Courtemanche, officier énergique et habitué aux mœurs des sauvages1,

1. En 1693, M. de Frontenac l’avait envoyé comme commandant chez les Miamis, au sud du lac Michigan. « Son savoir-faire parmi ces sauvages qui ont beaucoup de créance en lui écri¬

vait le gouverneur au ministre — ne sera pas peu utile pour empêcher que les Anglais n’y mettent le nez, comme j’ai eu avis qu’ils en avaient le dessein. >» (Lettre du 15 octobre7 1693.)

Coureurs des bois trafiquant avec des sauvages.

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de se rendre auprès des nations d en haut avec le père Anjelran, missionnaire aux Outaouais, pour engager celles dont les députés n’étaient pas venus à Montréal, à y descendre afin d assister au rendez-vous général du mois d’août 1701.

Courtemanche parvint, après de longues négociations et des voyages pénibles au cœur même de 1 hiver, a réunir les adhésions des Outaouais et des Hurons voisins de Michillimakinac, puis des sauvages au sud des lacs : Miamis, Poutéouatamis, Sokokis, Outagamis , Illinois, Mascoutens, Sakis, Puants, Maloumines- et Kikapous. Délivrance des prisonniers, apaisement des luttes intestines, des amourspropres froissés, toutes les difficultés furent surmontées et Courtemanche, ayant réuni les députés de ces nations, partit de Michillimakinac pour Montréal à la tête de cent quatre-vingts canots, mais trente furent contraints de relâcher en route par suite des maladies de ceux qui les montaient.

I n homme avait singulièrement aidé l’officier français dans sa mission; c’était le chef huron Ivondiaronk, le Rat, qui avait, sous M. de Denonville, si habilement lait rompre les préliminaires de paix alors qu'il croyait sa tribu sacrifiée par ce gouverneur. Renommé pour ses exploits et d’un esprit bien supérieur à la masse des sauvages, il avait, longtemps songé à une fédération de toutes les tribus de sa race et à l’éviction des Européens du nouveau monde; forcé de reconnaître que ce n était là qu'un vain rêve, et placé entre les Anglais et les Français, il avait préféré notre alliance et donné à M. de Frontenac un concours que ce dernier appréciait fort. Il lui avait en effet conféré le rang de capitaine et lui en faisait remettre la solde. Mêlé à toutes les négociations avec les nations d’en haut et comprenant que l’avenir de sa tribu était lié au développement de la Nouvelle-France, le Rat avait appuyé de toutes ses forces les démarches de Courtemanche et fait disparaître les malveillances ou les mauvaises volontés qui s’étaient manifestées dans certaines bourgades.

Fe 21 juillet 1701, les délégués des diverses nations arrivaient au Sault Saint- Fouis dont ils saluaient le fort de coups de fusil. Fe commandant y répondait par des salves d’artillerie, les troupes françaises formaient la haie au bord de l’eau au moment du débarquement. « On ne voyait de toutes parts, dit un témoin, qu’empressement pour recevoir ces nombreux hôtes. On avait brûlé les herbes qui étaient dans les rues, et on les avait balayées pour les rendre plus propres. »

Accueillis par les sauvages chrétiens de la résidence, les envoyés entrèrent dans une grande cabane de plus de soixante pieds de long; pendant que l’on préparait un festin, douze sauvages se mirent en rond au milieu de la cabane, chacun tenant une petite calebasse pleine de pois, et chantèrent le calumet en remuant leurs gourdes en cadence. Un chef outaouais, debout derrière les chanteurs, tenait ce calumet; c’était une pipe de pierre rouge, avec tige en bois creux couvert de plumes de tête de canard avec des plumes d'aigle pendant au milieu. « On avait attaché une brasse de tabac à une perche; un chef se leva un quart d’heure après le commencement de cette chanson du calumet et, prenant une hache, il en frappa un poteau. Fes musiciens se turent aussitôt. « J’ai, dit-il, tué quatre Iroquois il y a cinq ans à tel endroit », et, arrachant un bout de ce tabac, il le prit comme une médecine pour se refaire l’esprit. Fes musiciens applaudirent par des cris et un mouvement précipité de leurs gourdes, et l'on entendit le bruit de deux à trois cents sauvages d'un bout à l’autre de la cabane, à peu près-Uomme celui d'une

mousqueterie qui se perd dans une forêt ou dans les rochers. Tant que le tabac dura, on ne manqua pas d’acteurs qui citèrent leurs beaux exploits. On apporta trois heures après six chaudières pleines de chiens et d’un ours que l’on expédia en un moment. On dansa ensuite. Le soir, on servit huit grandes chaudières pleines de mais bouilli et chacun en remplit son écueille de bois. » (La Potherie.)

Le lendemain, tous les canots descendaient à Montréal et plus de mille Peaux- Rouges y débarquaient successivement, au bruit du canon et des cris de joie de la population. Ils cabanèrent le long des palissades formant l’enceinte fortifiée, où l’on eut le soin de leur faire apporter quantité de branches d’arbres pour les mettre à l’abri du soleil. Tous les chefs furent d’abord présentés à M. de Callières et le Rat prit la parole au nom des nations alliées. « Notre père, dit-il, tu nous vois auprès de ta natte; ce n’est pas sans beaucoup de périls, que nous avons essuyés dans un si long voyage. Les chutes, les rapides et mille autres obstacles ne nous ont point paru si difficiles à surmonter par l'envie que nous avions de te voir et de nous assembler ici. Nous avons trouvé beaucoup de nos frères morts le long du fleuve; notre esprit en a été attristé, le bruit avait couru que la maladie était grande à Montréal ; tons ces cadavres rongés des oiseaux que nous rencontrions à chaque moment en étaient une preuve assez convaincante. Cependant nous nous sommes fait un pont de tous ces corps sur lequel nous avons marché avec fermeté. Nous ne laissons pas d’être tous malades d’un rhume qui nous accable, et tu dois juger par là des fatigues que nous avons supportées. »

Le gouverneur remercia les envoyés de leur venue, leur dit qu’on les avait abusés en leur donnant à entendre qu’une épidémie régnait à Montréal, car ils verraient par eux-mêmes qu’il n’en était rien; puis il reçut en audience particulière les chefs des diverses peuplades, fit grand accueil à ceux d’entre eux qui, déférant à ses instructions, avaient amené des prisonniers iroquois, et les séduisit par ses manières affables.

Le 1er août, une assemblée générale de tous les députés des nations eut lieu sous la présidence du gouverneur. Un chef huron prononça un discours pendant lequel le Rat, en proie à une fièvre violente, se trouva mal. On s’empressa de le secourir avec d'autant plus de zèle que les Français lui avaient presque toute l’obligation de cette réunion sans exemple jusqu’alors. Lorsqu’il reprit connaissance, on apporta un fauteuil dans lequel on le fit asseoir au milieu de l'assemblée, et tous les assistants s’approchèrent pour l’entendre. Il parla longtemps et fut écouté avec une religieuse attention. Après avoir exposé simplement les démarches qu’il avait faites pour ménager une paix durable entre les nations, il démontra la nécessité de cette paix, les avantages qui en résulteraient pour le pays en général et pour chaque peuple en particulier; il termina en priant le chevalier de Callières de laire en sorte que la confiance que tous plaçaient en lui ne fût pas trahie. « Ce grand chef tint lui seul toute l’audience, malgré l’état, languissant où il était. Les nations l’écoutaient avec admiration et, à chaque affaire différente dont il parlait, elles 1 applaudissaient par des tons de voix qui partaient du creux de l’estomac, dont les sauvages ont coutume de se servir. » (La Potherie.)

Le Rat se trouva trop faible à la fin de la séance pour pouvoir retourner à sa cabane ; on le porta jusqu’à l'hôpital où il succomba dans la nuit. Sa mort causa une affliction générale, d’autant plus vivement ressentie qu’il était l’âme de sa

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nation et le plus influent allié dés Français. Le gouverneur et l’intendant allèrent exprimer à ses proches les regrets que leur causait sa perte. Les chefs iroquois et ceux des autres nations vinrent à leur tour pleurer le mort et faire des présents aux Ilurons. Transporté de 1 hôpital à sa cabane, le Rat fut étendu sur des peaux de castor, et recouvert d une étoffe écarlate ; on plaça, suivant la coutume indienne, une chaudière de cuivre à droite de sa tête, un fusil et une épée à gauche. Le lendemain on procéda solennellement aux funérailles du chef décédé; M. de Saint-Ours, premier capitaine des troupes, précédait le cortège avec soixante soldats; seize guerriers hurons, enveloppés dérobés de castor, le visage noirci en signe de deuil, suivaient quatre a quatre avec leurs fusils sous le bras; le clergé venait ensuite, puis six chefs de guerre portant le cercueil couvert de fleurs. Le frère et les enfants du Rat, accompagnés de nombreux guerriers, marchaient derrière le corps; Mme de Champigny, femme de l’intendant, M. de Vaudreuil, gouverneur de Montréal, et tous les officiers français fermaient la marche-. Après le service, les soldats et les chefs de guerre tirèrent deux salves de mousqueterie et défilèrent devant le cercueil. Le corps fut inhumé dans l’église, et l’on grava sur la tombe ceLLe inscription : Cy gît le Rat, chef huron.

Les négociations préliminaires avec chacune des nations étant achevées et l'échange des prisonniers convenu, l’assemblée générale pour la conclusion de la paix eut lieu le 4 août. Dans la plaine hors de Montréal, on avait disposé une vaste enceinte de branches d'arbres avec une partie couverte de feuillages pour recevoir les personnes de qualité et les dames de la ville. Les soldats formaient la haie autour de l’enceinte, dans laquelle se groupèrent treize cents sauvages rangés en ordre par nation. Le gouverneur, entouré de l’intendant, de M. de Vaudreuil et des principaux officiers et fonctionnaires de la colonie, placé de manière à être vu et entendu de toute l’assemblée, dit qu’il avait tenu à réunir les chefs des nations pour leur ôter la hache des mains, conclure la paix entre eux, et leur faire connaître que désormais il voulait être le seul arbitre de leurs différends; il les invita à remettre leurs intérêts entre ses mains, promettant de leur rendre toujours justice et, s'il arrivait quelque désordre, de punir les agresseurs. Lorsqu’il eut achevé ce discours, dont il avait remis des copies aux interprètes, le père Rigot, missionnaire, en traduisit le contenu aux Abénaquis et aux Algonquins; Nicolas Perrot aux Miamis, aux Illinois et aux autres sauvages de l’ouest des lacs; le père Garnier aux Hurons ; le père Bruyas aux Iroquois et le père Anjelran aux Outaouais. Tous applaudirent avec de grandes acclamations, et afin que le traité fut scellé d’une manière inviolable, trente et un colliers furent distribués aux chefs des nations qui s’avancèrent successivement pour les recevoir et remettre leurs prisonniers au gouverneur. Chacun d'eux prononça un discours; ils dirent tous qu'ils sacrifiaient leurs intérêts particuliers à la paix générale, et qu ils obéissaient surtout au désir de contenter leur père Onontio.

Ce défilé dura longtemps et offrit dans son étrangeté diverses scènes qui, malgré tout ce qu’avait de sérieux la cérémonie, égayèrent fort l’assistance. Certains des chefs, surtout ceux des peuplades les plus éloignées, avaient revêtu des costumes extraordinaires contrastant singulièrement avec la gravité qu’ils affectaient. Le chef des sauvages du Sault Sainte-Marie avait disposé un plumet en rayon autour de sa tête peinte comme les autres à la manière indienne. Celui des Poutéouatamis

s’était coiffé avec la peau de la tête d’un taureau dont les cornes lui pendaient sur les oreilles. L’Outagamis s’était peint le visage en rouge et avait sur le crâne une vieille perruque poudrée, toute mêlée. Il s’en était fait un ornement pour se mettre à la française et cela lui donnait, outre sa laideur, un air affreux et ridicule. Voulant faire voir qu’il savait vivre, il ôta sa perruque et en salua le chevalier de Callières comme d’un chapeau. Malgré le sang-froid qu’il était nécessaire de conserver dans la circonstance, rassemblée ne put s’empêcher d’éclater de rire, mais cela ne déconcerta pas du tout l’Outagamis qui se recouvrit avec gravité et adressa sans embarras son discours au gouverneur. Le chef des Algonquins, vêtu en voyageur canadien, avait accommodé ses cheveux en crête de coq avec un plumet rouge qui pendait par derrière. C’était un grand jeune homme qui, à la tête de trente guerriers dont le plus âgé n’avait pas vingt ans, avait défait et tué auprès du fort Frontenac le principal chef de guerre onnontagué, la Chaudière noire, un de nos adversaires les plus redoutables.

Les divers chefs alliés ayant parlé, tous les yeux se tournèrent vers l’orateur des cantons; s’avançant gravement, il présenta de leur part au gouverneur quatre colliers, l'assura qu’ils seraient fidèles observateurs du traité et que pour les prisonniers restés dans leurs bourgades ils l’en rendaient maître. Pour confirmer le traité de paix conclu et signé de tous les chefs, MM. de Callières, de Champigny et de Vaudreuil fumèrent le calumet offert par les Miamis; il passa ensuite aux mains des Iroquois et de tous les députés alliés. Cette cérémonie terminée, des soldats apportèrent dix grandes chaudières où l’on avait fait bouillir trois bœufs coupés en morceaux. Après ce festin, bien frugal pour tant de monde, la fête s’acheva par des feux de joie et des décharges de mousqueterie et de canon. Elle devait avoir d’importantes conséquences elle nous donna en effet, ainsi que le constate justement Carneau, une influence considérable sur toutes les nations indigènes, en établissant entre elles et nous une espèce de droit international. « La politique française éleva en quelques jours des barrières qui subsistèrent un demisiècle et dont le premier effet fut de paralyser l’action des colonies anglaises dans la guerre qui allait bientôt intervenir. »

Avant leur départ de Montréal, tous les chefs reçurent des présents au nom du roi. Maricourt accompagna les Onnontagués et Joncaire les Tsonnontouans pour ramener ceux des prisonniers restés dans les cantons. Les députés agniers, arrivés quelques jours après le départ des autres chefs, s'excusèrent de ce retard, approuvèrent tout ce qui avait été fait et se retirèrent après avoir signé le traité et échangé des présents avec le gouverneur. Telle fut la consécration, sous l’habile et heureuse influence de M. de Callières, de l’œuvre si longtemps poursuivie par M. de Frontenac.

Le gouverneur avait informé les Iroquois qu’il avait fait rétablir le fort du Détroit où ils trouveraient des marchandises à un prix raisonnable. C’était, avec celui de Frontenac, un sérieux obstacle aux incursions des trafiquants anglais, dont il fallait toujours se défier. Le commandement en fut confié, avec cent hommes de garnison, au sieur de La Mothe-Cadillac. C’était un esprit aventureux, fort éveillé, connaissant bien les colonies anglaises, et appréciant tous les dangers de ce voisinage; il avait été capitaine d’infanterie avant de venir s’établir en Acadie, où il s était marié et avait inutilement essayé de gagner sa vie comme colon. Rentré

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dans 1 armee a la Nouvelle-France, il avait commandé à Michillimakinac et rendu de grands services par son initiative et sa connaissance des mœurs des sauvages. Cbl ui qui, i ni orme des intrigues d un chef onlaouais nommé la Grosse-Tête, qui

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