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CHEF EN GRAND COSTUME

Dessin de A. de Neuville.

songeait à attirer les Anglais dans les pays des lacs, lui disait dans cette langue imagée si chère aux Peaux-Rouges : « As-tu vu la lune dans ton lac lorsqu'il fait beau et que le temps est calme? Elle paraît être dans l’eau et cependant elle est au ciel. Tu es bien vieux, mais sache que si tu revenais à ton premier âge et que tous

les ans tu te misses clans l’esprit de pêcher la lune dans ton lac, tu réussirais et tu la prendrais plutôt dans tes rets que tu ne saurais venir à bout de ce que tu projettes. Sois assuré que l’Anglais et le Français ne se peuvent trouver dans une même terre sans se tuer. » Le sauvage qui l’écoutait avec attention, lui répondit seulement : v Voilà qui est étrange! » (La Potherie.)

Lorsque le commandant arriva au Détroit avec ses hommes, dans le mois de juin 1700, « ils furent, dit Garneau, enchantés de la beauté du pays et de la douceur du climat. En effet, la nature s’est plu à déployer toutes ses magnificences dans cette contrée délicieuse. Un terrain légèrement ondulé, des prairies verdoyantes, des forêts de chênes, d’érables, de platanes et d’acacias, des rivières d’une limpidité admirable, au milieu desquelles les îles semblent avoir été placées comme par la main de l’artiste pour charmer les yeux, tel est le tableau qui s’offrit à leur vue lorsqu’ils s’avancèrent dans ces lieux découverts par leurs pères. C’est aujourd’hui le plus ancien établissement de l’État de Michigan, et la plupart des terres y sont encore entre les mains de descendants de Français ».

La conclusion de la paix générale avec les nations avait d’autant plus d'importance que le traité de Ryswick avec l’Angleterre ne constituait qu'une simple trêve qui allait être bientôt rompue. Le roi d’Espagne Charles II se mourait et, comme il n’avait pas d’héritier, Louis XIV obtint de lui de désigner dans son testament comme son successeur le duc d’Anjou, second fds du Dauphin. Une coalition entre l’Autriche, qui prétendait à cette succession, l’Angleterre et la Hollande chassées de -la Belgique par Louis XIV, se forma contre la France. La lutte s’engagea sur le continent, dirigée pour les coalisés par le duc de Marlborough et le prince Eugène, qui firent éprouver à nos troupes, mal commandées, de sanglantes défaites. Ils auraient achevé de les accabler sans l'intervention du maréchal de Villars, dont la victoire de Denain, en 1715, sauva la France d’une invasion et amena les adversaires à conclure le traité d’Utrecht. Toutes les forces de la monarchie étant engagées dans cette lutte, les secours envoyés au Canada furent à peu près nuis, et la colonie dut résister seule aux attaques des Anglais qni espéraient bien cette fois en avoir promptement raison. Il s’agissait d’abord pour eux de s’emparer de Plaisance, dans Fîle de Terre-Neuve, d’en chasser les Français afin d’être les uniques maîtres de la pêche dans ces régions, puis de reprendre l’Acadie, dont le voisinage gênait les colons de Boston, et enfin, les abords du golfe Saint-Laurent enlevés, de pénétrer dans le fleuve et d’arriver devant Québec, dernier centre de résistance à conquérir. Une expédition fut organisée contre Plaisance, mais elle échoua et n aboutit qu’au pillage et à la destruction de quelques bateaux de pêche. Pour l’Acadie, Callières, inquiet, demanda des renforts au ministre. On les lui promit sans les envoyer. Le commandant de cette province, M. de Villebon, étant mort, M. de Brouillan fut désigné pour le remplacer. Il eut bientôt à se défendre contre les troupes de la Nouvelle-Angleterre qui ravagèrent les côtes et s’emparèrent de plusieurs bâtiments. Informé que les prisonniers détenus à Boston y étaient maltraités, M. de Brouillan fit prévenir le gouverneur du Massachusetts qu’il userait de représailles. Son envoyé l'avertit à son retour qu’on attendait à Boston des navires d’Angleterre pour croiser à l’embouchure du Saint-Laurent, attaquer les convois qui viendraient de France et aller assiéger Québec. Il envoya aussitôt un courrier à M. de Callières qui se disposa de son mieux à résister à cette agression

Dessin de Slom, d’après une photographie de M. Notman.

et fit, renforcer les fortifications de la ville. Le gouverneur présidait à ces préparatifs de défense lorsque la mort le surprit le 26 mai 1703. 11 fut profondément regretté de toute la colonie, et « laissa la réputation d’un excellent général, d’un homme intègre et d’un véritable ami du pays, où il avait, passé une grande partie de sa vie ». (Ferland.) Son administration avait duré quatre ans et demi. Le commandement général revint alors au marquis de Vaudreuil, qu’à la demande des habitants, dont il avait gagné l’estime et la confiance, le roi nomma gouverneur. L’intendant de Champigny, qui avait aspiré à cette charge à la mort de M. de Frontenac, était retourné en France l’automne précédent.

Si les Anglais, dans leurs luttes contre les Canadiens, avaient trouvé dans les cinq nations des alliés disposés à suivre leurs conseils et à désoler par leurs brigandages la colonie française, il n’en avait pas été de même sur les côtes d’Acadie, où la tribu des Abénaquis s’était constamment opposée à leurs envahissements et leur avait souvent infligé de sanglantes représailles. Chassés des territoires de la Nouvelle-Angleterre, qu’ils occupaient, par les empiétements des colons, ces sauvages, hospitaliers et généreux envers les étrangers amis, étaient implacables dans leur ressentiment à l’égard de leurs adversaires ou de ceux qui avaient offensé leur nation. (Maurault.) Convertis au catholicisme par nos missionnaires, ils se montrèrent toujours fidèles à notre cause et résistèrent avec une indomptable ténacité aux tentatives des Anglais pour les réduire ou les gagner. Décimés par la guerre, victimes d’odieuses trahisons, ils finirent par succomber lorsque l’ennemi nous enleva cette partie de territoire, et, plutôt que de rester sous sa domination, ils préférèrent passer au Canada, où ils s'installèrent sur des terres qui leur furent concédées sur les bords de la rivière Saint-François, près du lac Saint-Pierre.

Informé au début de la guerre que des relations s’étaient établies secrètement entre Boston et quelques Abénaquis pour les engager à nous abandonner, M. de Vaudreuil réunit, afin d’y couper court, un parti de guerriers de cette nation avec quelques Français, et en remit le commandement au lieutenant de Beaubassin, qui ravagea quinze lieues de côtes sur la frontière. Divisés par bandes, ils assaillirent à la fois les places fortifiées et les habitations des colons, dont plus de trois cents furent tués. Il semblait à ces malheureux affolés qu’à la porte de chaque maison un sauvage caché épiait sa proie. L’épouvante et la mort planèrent sur la contrée. Les Anglais, désespérant alors de gagner ces sauvages, firent passer des détachements dans leur pays et massacrèrent tous ceux qu’ils surprirent. Les chefs demandèrent des secours à M. de Vaudreuil, qui leur envoya, dans l’hiver de 1703-1704, deux cent cinquante hommes sous les ordres du lieutenant Hertel de Rouville. Ce dernier remplaçait dignement son père, auquel son âge et ses infirmités ne permettaient plus d’entreprendre de grandes courses. Quatre de ses frères accompagnèrent de Rouville. Celui-ci avait l’ordre de se diriger sur Deerfield, le premier des établissements anglais sur les frontières du Massachusetts.

I partit de Montréal avec son détachement au commencement de février 1704, remonta sur les glaces la rivière de Richelieu, le lac Ghamplain, et traversa les' bois à la raquette. Le 28 février, il arriva, pendant la nuit, devant la bourgade défendue par une palissade formant enceinte. 11 y avait quatre pieds de neige sur le sol et le vent en avait amoncelé au dehors jusqu’à la hauteur de la palissade.

NOUVELLES LUTTES CONTRE LES ANGLAIS

Informé par ses éclaireurs que les sentinelles, chassées par le froid, avaient abandonné leurs postes et que les habitants n’avaient pris aucune précaution, malgré les avis qui leur avaient été donnés par le colonel Schuyler, Hertel engagea aussitôt 1 action. Franchissant l’enceinte, sauvages et Français sautèrent dans la place et, divisés en plusieurs bandes, attaquèrent à la fois toutes les maisons. Quarante-sept habitants lurent tués en se défendant, et le village brûlé. Les assaillants se retirèrent avec cent vingt prisonniers; quelques-uns de ces derniers succombèrent aux fatigues de la retraite, que les Anglais cherchèrent vainement à inquiéter. Conduits à Montréal, ces infortunés, ainsi que le constate un historien américain (W illiam Smith, Ilistory of Vermonl ), y furent reçus avec humanité par les Français, contrairement à ce qui se passait à Boston, où les prisonniers abénaquis et canadiens subissaient les plus mauvais traitements.

Au printemps de 1704, les Anglais, pour se venger de ce désastre, préparèrent une attaque contre l’Acadie. Le 2 juillet, une flotte de vingt-deux bâtiments apparaissait devant Port-Royal, et débarquait des troupes qui brûlaient des habitations isolées et faisaient plusieurs prisonniers. Sommation était adressée aux défenseurs de Port-Royal de se rendre, et avis leur était donné qu’ils seraient tous massacrés s'ils s’y refusaient. Le gouverneur, M. de Brouillan, forma quelques détachements qui arrêtèrent les Anglais et leur infligèrent, dans diverses actions assez vives, des pertes qui les forcèrent à renoncer à leur entreprise. Ils finirent par se retirer, non sans avoir opéré plusieurs descentes sur des points du littoral laissés sans défense, où ils brûlèrent quelques cabanes et prirent une cinquantaine de personnes, vieillards, femmes et enfants, qu’ils emmenèrent à Boston.

Les années suivantes, les Abénaquis renouvelèrent avec plus d’audace leurs terribles incursions dans les villages du Massachusetts, et ramenèrent chaque fois au Canada des prisonniers et un riche butin. Ils étaient souvent dirigés dans ces entreprises par un homme dont l’existence aventureuse mériterait une sérieuse étude, et qui accomplit dans ces contrées des exploits dont les Anglais conservèrent longtemps le terrifiant souvenir. Le baron de Saint-Castin, Béarnais d’origine, était capitaine au régiment de Carignan. Après le licenciement de ce corps, il vint, vers 16.70, de Québec, à travers forêts et montagnes, s’établir au milieu des rochers de Pentagoet en Acadie; il y construisit un fort et épousa la fdle d’un chef abénaquis. Il était brave, d’une force remarquable, adroit aux exercices du corps, doué d’un grand esprit d’entreprise et fertile en ressources. Il mena, parmi ces sauvages qu’il avait séduits par son courage et son entrain, une vie de chasses et de combats, d’embuscades et de pillage qui plaisait à son caractère et le rendait l’idole de ses compagnons d’armes. Sa réputation se répandit rapidement dans toute l’Acadie; à son appel les sauvages prenaient les armes et venaient le rejoindre au fort de Pentagoet pour courir sus aux Anglais. Par ses incursions sur leur territoire, il paralysa la colonisation du Maine pendant trente ans et repoussa toutes les attaques dirigées contre sa nation. Aussi les chroniques puritaines de l’époque sont-elles remplies d’imprécations contre ce terrible ennemi. En 1708, il repassa en France pour recueillir un héritage qui lui était échu dans le Béarn, et laissa son fort de Pentagoet à son fils aîné, qui continua la lutte contre les Anglais. Fait prisonnier par trahison en 1722 et jeté dans les cachots de Boston, ce jeune homme fut envoyé en Angleterre, d’où il parvint à s’échapper, et

gagna la France, où son père venait de mourir. Revenu en Acadie en 1731, il acheva sa vie au milieu de la tribu qui l’avait vu naître. Il y aurait encore, croit-on, sur la rivière PénobscoL, où se trouvait le fort Pentagoet, des descendants sauvages de celte famille portant le nom de Saint-Castin. (Maurault.)

La terreur répandue dans les colonies anglaises par les courses meurtrières des Abénaquis détermina le gouvernement du Massachusetts à faire les plus grands efforts pour chasser entièrement les Français de l’Acadie, et supprimer ainsi l’appui donné par eux à leurs sauvages alliés. Le 6 juin 1707, vingt-quatre vaisseaux portant deux mille hommes de troupes apparaissaient à l’entrée du bassin de Port-Royal. Une quinzaine d’hommes, qui y faisaient sentinelle, n’eurent que le temps de se sauver par les bois et d'avertir le commandant du fort de l’arrivée des ennemis, dont la flotte vint jeter l’ancre à une lieue de la place. M. de Rrouillan, mort en 1705, avait eu pour successeur au gouvernement de l’Acadie, M. de Subercase, qui l'avait déjà remplacé à Plaisance et venait de faire une brillante campagne à Terre-Neuve. C’était un officier actif, intrépide et vigilant. A la nouvelle de l'approche des Anglais, il fit prévenir en toute hâte les habitants, qui vinrent renforcer la garnison, et le baron de Saint-Castin, qui accourut avec ses Abénaquis. Débarqués à une lieue du fort, le lendemain de leur arrivée en rade, les Anglais se divisèrent en deux troupes, l’une de quinze cents hommes, l’autre de cinq cents, et s’avancèrent de chaque côté de la baie vers le fort; mais des détachements de soldats, d'habitants et de sauvages, cachés dans les bois qui couvraient le sol aux alentours, les harcelèrent de si près et les inquiétèrent tellement par leurs escarmouches qu’ils mirent plusieurs jours avant de pouvoir aborder la place. Ne pouvant utiliser pour la défense les maisons voisines du fort, M. de Subercase les fit brûler. Le 11 juin, la tranchée fut ouverte; mais le lendemain quatre cents Anglais s’étant détachés pour tuer les bestiaux et détruire les plantations des habitants, un parti de quatre-vingts Acadiens et sauvages commandé par Saint-Castin les surprit au milieu des bois, en tua plusieurs et les chargea si vigoureusement qu’ils se hâtèrent de regagner en désordre leur campement. Dans la nuit du 15 au 16, l’ennemi, après avoir ouvert un feu violent contre la place, lança une colonne de cinq cents hommes pour s’emparer des brèches. Il comptait sur de nombreuses désertions dans la garnison, quelques misérables soldats en ayant déjà donné l’exemple, mais son attente fut trompée et l’artillerie du tort lui infligea de cruelles pertes. Ses munitions épuisées et 'attitude des défenseurs de Port-Royal ne laissant aucun espoir de reddition, le colonel Marcb, qui commandait la flotte anglaise, n’osa pas tenter un assaut et fit rembarquer ses troupes. Il laissait dans son camp et aux alentours une centaine de morts. Rendu à la baie de Casco, il y apprit que les Bostonais, ne doutant pas du succès de

I expédition, avaient déjà commencé des réjouissances pour la prise de Port-Royal.

II écrivit aussitôt au gouverneur, le suppliant de ne pas lui imputer la mauvaise réussite de 1 affaire, parce que ses troupes s’étaient soulevées contre lui lorsqu’il avait, proposé de risquer un assaut général, et que ses principaux officiers avaient appuyé la désobéissance des soldats.

La fureur de la populace de Boston à la nouvelle de la retraite de la flotte fut extreme : elle aurait mis le colonel Mardi en pièces si elle l’avait pu saisir. Ordre lui lut donne de rester à Casco et d'y attendre des renforts pour recommencer

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