‹ La Nouvelle-FranceChapitre 30 sur 68 · PÊCHE DE LA MORUE SUR LE GRAND BANC DE TERRE-NEUVE · texte numérisé non relu

PÊCHE DE LA MORUE SUR LE GRAND BANC DE TERRE-NEUVE

Dessin de Le Breton.

l'attaque. En toute hâte, six cents hommes, avec plusieurs membres du parlement de Boston et le fils du gouverneur, s'embarquèrent sur trois navires, et rejoignirent March, qui, pour venger son échec, lit de nouveau voile vers Port-Royal. Le 20 août, sa flotte était signalée à l’entrée de la rade. Cette nouvelle inattendue jeta la consternation dans la garnison, bien quelle eût été renforcée par l'équipage d’une frégate que co'mmandait M. de Bonaventure, le compatriote et l’ami du vaillant d'Ibervillc. Personne ne croyait possible la résistance à une force aussi considérable. Le gouverneur, cependant, ne désespéra pas et parvint à inspirer à sa faible troupe la confiance qui l'animait. Les habitants, avisés de ce retour offensif de l’éternel ennemi, accoururent à la rescousse, et Saint-Castin avec ses fidèles sauvages arriva de son côté assez à temps pour prendre à l'action la part la plus active. Sauvages et habitants avaient d'autant plus de mérite à agir ainsi que la cour de France, qui leur promettait et devait leur faire parvenir des vivres, des vêtements et des munitions, n’envoyait rien et les abandonnait à leur malheureux sort. Les Abénaquis troquaient des peaux de castor contre des marchandises anglaises qu’ils recevaient par les Mahingans, sauvages de même race de la Nouvelle-Angleterre, et « nos propres ennemis subvenaient ainsi aux besoins de nos plus fidèles alliés, que nous laissions manquer du nécessaire, tandis qu'ils exposaient tous les jours leur vie pour notre service ». (Charlevoix.) De là, chez eux comme chez les habitants, un profond mécontentement contre le gouverneur, car il ne retenait les uns dans le devoir et n'amenait les autres à le secourir que par des promesses que l'abandon de la mère patrie le mettait hors d’état de tenir. Dans sa correspondance, il écrivait au ministre qu’il était réduit à donner à ces malheureux jusqu’à ses chemises, les draps de son lit, et tout ce dont il pouvait se passer pour soulager la misère des plus pauvres; il affirmait qu'il n'y avait plus un moment à perdre si l’on voulait secourir et garder cette colonie qui pouvait être une source de richesse pour la nation, car par la pèche sur les côtes les Anglais y faisaient des profits tellement considérables que soixante de leurs navires étaient employés à transporter les morues en Espagne et dans la Méditerranée. Ces plaintes devaient, hélas! rester vaines, et ces avis si pressants inutiles.

Les Anglais, arrivés le 20 août 1707 devant Port-Royal, attendirent au lendemain pour descendre à terre, ce qui permit aux secours du dehors d'entrer au fort. Le 21, à dix heures du matin, une centaine de chaloupes remplies de soldats abordèrent de l'autre côté de la baie. Les hommes débarqués se mirent en marche à travers hois pour camper à un quart de lieue de la place, dont une rivière les séparait. Quatre-vingts sauvages et trente Acadiens s’embusquèrent aux environs pour tomber sur les détachements qui ne manqueraient pas de pénétrer dans l’intérieur afin de détruire les habitations. Après deux jours employés à se fortifier dans leur camp, huit cents ennemis s’engagèrent dans les bois où leur avant-garde tomba tout entière sous les coups de nos tirailleurs. N’osant pas s'aventurer plus loin après ce premier échec, le gros de la bande rejoignit le camp, que M. de Subercase fit harceler vigoureusement et couvrir de boulets. Le 26 août, les Anglais, fatigués de ces continuelles alarmes, se retirèrent à une demi-lieue, hors de la portée de l'artillerie ; mais les partis de sauvages et d'habitants les attaquèrent sans relâche, leur tuant des sentinelles, enlevant des hommes, en blessant d’autres. Le 30, l'ennemi, désespérant d’aborder la place de ce côté, se rem-

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barqua, el, comme le gouverneur lavait prévu en voyant cette manœuvre, le 31 il débaïqua, sous le canon de sa flotte, de 1 autre côté de la rivière. Il avait devant lui une pointe couverte de bois où le baron de Saint-Castin s’était embusqué avec cent cinquante guerriers; ce dernier laissa les Anglais approcher jusqu’à portée de pistolet, et fît alors sur eux trois décharges successives qui semèrent la mort dans leuis îangs et leur inspirèrent une telle épouvante qu’ils battirent en retraite. Un ienfort d une centaine d hommes étant venu rejoindre Saint-Castin, Acadiens et sam âges chargèrent furieusement les ennemis et pénétrèrent avec eux dans leurs retranchements où 1 on se battit à coups de hache et de crosse de fusil. Saint- Castin et deux autres chefs y furent blessés, mais les quinze cents Anglais, si vivement attaqués, reculèrent de plus d’un quart de lieue vers leurs chaloupes, laissant sur le terrain un grand nombre des leurs. Les Français et leurs alliés, après un instant de repos, dessinèrent une nouvelle attaque aussi violente; les Anglais, démoralisés par leurs pertes et les terribles cris des sauvages dont ils avaient une extrême frayeur, coururent sans les attendre à leurs embarcations et s y précipitèrent confusément pour regagner la flotte qui alla s’ancrer hors de portée des canons du fort. La nuit suivante, ils jetèrent à la mer de nombreux cadavres, car on en trouva ensuite beaucoup ramenés par le flot sur les grèves. Des éclaireurs entendirent du rivage plusieurs soldats anglais, qui venaient en chaloupe taire du bois et de l’eau, dire que leur chef méritait d’être pendu pour avoir tait tuer inutilement tant de monde. Désespérant d’aboutir à un meilleur résultat, et n'étant plus en état de reprendre l'offensive, le commandant anglais fit voile vers le large et regagna la Nouvelle-Angleterre. Parmi les prisonniers restés aux mains des Français se trouvait un pilote. Interrogé par M. de Subercase, il l’informa que l'attaque de Port-Royal avait été concertée avec la reine d’Angleterre qui voulait être en possession de l’Acadie avant la fin de la guerre et enverrait les renforts nécessaires pour atteindre ce but. Il fallait donc s’attendre à une nouvelle agression dès le printemps suivant, et le gouverneur en avisa le ministre, sans plus de succès d’ailleurs que les années précédentes. Aussi la chute de Port-Royal, si longtemps et si bravement défendu, devait-elle fatalement survenir : les ennemis s’y acharnant avec des troupes constamment renouvelées, sa petite garnison, dénuée de tout, ne recevant ni vivres ni renfort, finissait, à bout de forces, par lâcher prise.

En 1710, six navires de guerre anglais portant des troupes de débarquement et une galiote à bombes arrivèrent à Roston et le 5 octobre, cinquante et un bâtiments, dont quatre vaisseaux de soixante pièces de canon, deux de quarante, un de trente-six et deux galiotes à bombes, quittèrent ce port sous le commandement du général Nicolson. Il y avait quinze jours que la garnison de Port-Royal, bloquée par trois vaisseaux d’avant-garde, couchait sur le rempart et dans les batteries que l’on avait remis en état le mieux possible. Le 6, l’ennemi débarquait. M. de Subercase ne fit pas obstacle à cette descente. Il ne comptait plus ni sur ses s'oldats ni sur les habitants; il savait qu’aucun de ceux qu’il ferait sortir du fort n’y reviendrait, tellement le découragement les avait envahis. Il lui restait trois cents hommes épuisés moralement et physiquement pour résister à trois mille quatre cents, outre les officiers et les équipages. Aussi, désespérant d’opposer une défense sérieuse à un adversaire dix fois plus nombreux, n’eut-il plus

d’autre vue que de sortir de la place avec honneur. Ne rencontrant pas de résistance, les Anglais marchèrent droit au fort; mais, lorsqu'ils furent à portée, un feu d’artillerie bien dirigé les arrêta et en tua un certain nombre. Les autres reculèrent dans les bois pour échapper aux boulets. Plusieurs jours, une violente canonnade s’échangea entre les galiotes et le fort, tandis que l'ennemi travaillait aux tranchées et à l’établissement de batteries. Le 10, quelques bombes tombèrent pendant la nuit dans le fort; cinquante habitants, profitant du désordre occasionné par leur explosion, désertèrent; le lendemain, les autres, mécontents et brisés de fatigue, présentèrent au gouverneur une requête pour le prier de se rendre, car ils se trouvaient dans l’impossibilité de repousser un assaut et ils appréhendaient que l’ennemi ne leur fit point de quartier. La frayeur n'était pas moindre chez les soldats, qui menaçaient ouvertement de déserter. M. de Subercase réunit un conseil de guerre; les vivres manquaient, les munitions étaient épuisées, les hommes affaiblis par les fatigues et les veilles, les caractères démoralisés; le conseil conclut unanimement à la capitulation. Le 16 octobre, la garnison, qui ne comptait plus que cent cinquante-six hommes exténués, en haillons, aux visages défaits et amaigris, sortit du fort avec armes et bagages; les honneurs de la guerre lui avaient été accordés, mais elle ne put emporter les mortiers et les canons, les chevaux des habitants ayant été chassés au fond des bois. M. de Subercase vendit cette artillerie au général anglais pour acquitter les dettes qu’il avait contractées au nom du roi. Il ne restait plus de vivres dans la place, et le lendemain les vainqueurs se virent obligés d’en distribuer aux Français pour ne pas les laisser mourir de faim. En l’honneur de la reine Anne, les Anglais donnèrent à leur nouvelle conquête le nom d’Annapolis, qu’elle a gardé depuis.

A Terre-Neuve, les succès remportés par les Français au prix de fatigues et de dangers inouïs n’eurent pas au fond de meilleurs résultats. L’idée que d'Iberville avait essayé de mettre à exécution : le dégagement des abords du fleuve Saint-Laurent et du Canada, en assurant à la France la possession de l’Acadie, de Terre-Neuve et de la baie d'Hudson, fut reprise encore une fois, alors que les Anglais de leur côté cherchaient à s’emparer de ces pays et à isoler le Canada pour l’attaquer ensuite avec toutes leurs forces. Quelques centaines de volontaires, de notre côté, accomplissaient des merveilles d’héroïsme, d’endurance et d’heureuse audace ; des milliers sorlis des colonies de la Nouvelle-Angleterre ou des ports de la Grande-Bretagne venaient regagner, au prix de lourds sacrifices d hommes et d’argent, tout le terrain perdu, et l'idée des colons anglais appuyés par la mère patrie apparaissait de jour en jour plus nette : chasser les Français du Canada, sauf à se débarrasser ensuite de la tutelle de l’Angleterre pour rester seuls maîtres de ce nouveau monde.

En 1703,1a guerre étant engagée entre la France et l’Angleterre, M. do Subercase, qui commandait alors à Plaisance, proposa de reprendre la conquête de Terre-Neuve, et le ministre, approuvant son projet, donna l’ordre au Canada de lui envoyer un corps de volontaires. Quatre cent cinquante hommes vigoureux et accoutumés aux marches à la raquette dans les neiges débarquèrent à Plaisance, et le 13 janvier 1703 M. de Subercase partit à leur tête pour la côte anglaise. Chaque soldat portait vingt jours de vivres, ses armes et une couverture. Après a^ oii traverse quatre rivières couvertes de glaces flottantes, la troupe arriva au

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milieu des habitations ennemies où sa présence inspira une terreur telle que personne ne songea a se défendre. Alors on marcha sur Saint-Jean, dont les deux or s comment les assaillants de bombes et de boulets et en tuèrent unè quinzaine. C" au^ies7 n a) ant plus que de la poudre mouillée au passage des rivières, se virent contraints à la retraite, mais ils ne l’effectuèrent qu'après avoir détruit toutes les habitations aux alentours et ravagé la côte jusqu’à Bonaviste et Carbonière.

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