‹ La Nouvelle-FranceChapitre 31 sur 68 · UNE RUE DE SAINT-PIERRE · texte numérisé non relu

UNE RUE DE SAINT-PIERRE

Dessin de Taylor, d’après une photographie.

M. de Subercase, nommé gouverneur de Port-Royal où il fit contre les Anglais la défense que nous avons relatée, fut remplacé à Plaisance par M. de Costebelleavec M. de Saint-Ovide comme lieutenant. Celui-ci offrit de recommencer à ses frais la campagne contre Saint-Jean et engagea dans ce but cent vingt-cinq sauvages, habitants et matelots, auxquels se joignirent vingt soldats venus d’Acadie et vingt-quatre hommes de la garnison. Le dernier jour de décembre, ils arrivèrent à quatre lieues de Saint-Jean. Le 1er janvier 1709, deux heures avant le jour, ils franchirent par surprise la palissade du premier fort qui était mal gardée, se précipitèrent dans le chemin couvert, traversèrent le fossé sous le feu de l’ennemi qui en blessa dix, et, à l’aide d’échelles, escaladèrent le rempart et s’emparèrent de la place. Poursuivant les fuyards à outrance, M. de Saint-Ovide entra en même temps qu’eux dans le second fort et fit la garnison prisonnière. Le

premier fort comptait plus de cent défenseurs ; il était armé de dix-huit canons en batterie et de vingt-quatre mortiers. L’impétuosité de l’attaque et la vivacité de la poursuite avaient brisé toute résistance. Un troisième fort, situé de l’autre côté du port, fut remis deux jours après sans lutte aux Français, bien qu'il s’y trouvât quatre-vingts hommes et des vivres pour plusieurs mois, M. de Costebelle, informé du brillant succès de son lieutenant, mais ne croyant pas pouvoir laisser une garnison dans ce poste trop éloigné de Plaisance, estima, contrairement à l’opinion de M. de Saint-Ovide, q-u’il fallait l’abandonner, et invita cet officier à le rejoindre! Il lui envoya dans ce but un navire pour embarquer avec lui sa troupe et ses prisonniers, ainsi que les munitions de guerre dont la place était garnie. M. de Saint- Ovide fit alors démolir les forts ainsi que les constructions existant dans la ville et regagna Plaisance. Il eut quelque temps après le chagrin d’y apprendre que le ministre, partageant son avis, prescrivait, mais trop tard, de garder cette ville de Saint-Jean qu’il avait dû abandonner pour se conformer aux ordres de son chef.

L’île de Carbonière était le dernier point occupé par les Anglais à Terre- Neuve. M. de Costebelle voulut les en chasser, et envoya dans cette direction deux détachements, l’un par mer, l'autre à travers file, sous le commandement d’un corsaire de Plaisance, nommé Gaspard Bertrand. Dans la baie de la Trinité, voisine de Carbonière, une frégate anglaise était à l’ancre; elle était année de trente canons et comptait cent trente hommes d’équipage. Bertrand eut l’audace de l’attaquer en plein jour. Avec trois chaloupes portant chacune vingt-cinq hommes, il se dirige à force de rames sur le bâtiment ennemi et saute sur le pont à la tête de ses matelots. En quelques instants, les officiers anglais sont mis hors de combat, l’équipage rejeté dans l'entrepont et contraint de rendre les armes. Deux corsaires anglais survenant essayèrent vainement de poursuivre et de canonner le navire enlevé. Les Français, dont le chef avait été tué en montant le premier à l'abordage, et qui étaient d’ailleurs trop épuisés pour recommencer un combat, gagnèrent le large. Quant à l’île de Carbonière, sa situation isolée et la difficulté d’y aborder la sauvèrent encore une fois de l’attaque projetée contre elle. Le commerce des Anglais sur les côtes de Terre-Neuve était momentanément ruiné, mais il leur suffisait d’y revenir l’année suivante, comme ils l’avaient déjà fait plusieurs fois après ces incursions, et de reprendre possession des divers postes que le manque de troupes ne permettait pas aux officiers français de garder. Et cependant M. de Frontenac, d’Iberville, les intendants, les gouverneurs de Plaisance, tous avaient signalé à la cour de France et aux ministres successifs de la marine la nécessité de conserver cette conquête pour protéger le Canada et assurer à la France les profits considérables de la pêche sur les bancs.

Après la prise de Port-Royal, le général Nicolson, de retour à Boston, se rendit à Londres pour y insister sur l’urgence de s’emparer de Québec si l’on voulait en finir avec les agressions incessantes des Canadiens qui dévastaient les colonies anglaises. L’assemblée de la Nouvelle-York avait déjà présenté en 1709 à la reine Anne une adresse dans le même sens ; elle y disait : « Nous ne pouvons songer sans les plus vives appréhensions au danger qui menace les sujets de Votre Majesté dans ce pays; si les Français, après avoir gagné peu à peu les nations sauvages, se jettent sur ces colonies, il sera presque impossible aux forces que la Grande-Bretagne pourra envoyer contre eux de les vaincre ou de les réduire. » La France avait

■ A D E DE SAINT-PIERRE, A TERRE-NEDVE. Dessin de Weber, d'après une photographie.

éprouvé en Europe des revers qui l’avaient abattue ; ses ressources étaient anéanties, son crédit détruit ; le moment était propice pour lui enlever une colonie qu’elle ne pouvait plus secourir et qui ne comptait pas cinq mille hommes pour la défendre en y comprenant tous les habitants de quinze à soixante-dix ans. Le ministère de Londres se rallia volontiers à la proposition d’une expédition contre la Nouvelle- France, et, proportionnant l’effort à la grandeur des résultats à obtenir, fit partir de ses ports un flotte de soixante-dix-sept navires de guerre et de transport commandée par l’amiral Walker. Il avait sous ses ordres, outre ses équipages, sept régiments de vétérans ayant servi sur le continent dans l’armée de lord Marlborough, et un bataillon de soldats de marine. A Boston, deux régiments de milice complétèrent le corps d’expédition qui s’éleva ainsi à dix mille hommes. Les troupes de débarquement étaient commandées par le brigadier général Hill, frère de la favorite de la reine Anne. Pendant que la flotte faisait voile vers le golfe Saint-Laurent, le général Nicolson, réunissant quatre mille hommes de milice et six cents sauvages, allait camper auprès du lac Saint-Sacrement, et y attendait, pour continuer sa marche sur notre colonie, l’arrivée de Walker devant Québec. Les Anglais reprenaient ainsi pour la seconde fois le plan d’une double invasion par terre et par mer, dont Phips avait déjà essayé l’application en 1690. En Angleterre, la certitude du succès était telle que lord Bolingbroke, un des chefs du parti au pouvoir, apprenant que la flotte avait traversé heureusement l'Atlantique et était arrivée à Boston, écrivait à un de ses amis : « Vous pouvez être assuré que nous sommes maîtres maintenant de toute l’Amérique septentrionale ». Le noble lord allait se voir infliger bientôt un terrible démenti. Le 30 juillet 1711, l’amiral Walker partait de Boston et hissait son pavillon à bord de YEclgcir, vaisseau de soixante-dix canons.

A Québec, le gouverneur, M. de Vaudreuil, averti des formidables préparatifs effectués dans la Nouvelle-Angleterre pour l’armement d’une flotte et de la formation d’un gros corps de troupes destiné à envahir en même temps le Canada par le lac Champlain, avait fait travailler aux fortifications de la ville, placer cent canons en batterie sur les remparts, appelé les milices; il avait en outre invité les sauvages alliés à descendre à Montréal ; huit cents y arrivèrent bientôt, et M. de Vaudreuil les convia tous à un grand festin dans lequel ils levèrent la hache et entonnèrent des chants de guerre. On forma un détachement sous les ordres de M. Le Moyne de Longueil pour aller observer l’ennemi du côté de Chambly. Quant aux rives du fleuve au-dessous de Québec, elles étaient gardées par de nombreux corps de volontaires et de sauvages algonquins et abénaquis. Les emplacements pour les troupes furent désignés, et chacun à l’apparition de l’ennemi devait gagner aussitôt son poste de combat. Toutes ces précautions pour soutenir énergiquement l’attaque suprême allaient, heureusement, devenir inutiles, et le danger mortel dont la colonie était menacée disparaissait bientôt aa.> Vs brumes lointaines du golfe. L’amiral Walker, faisant voile avec sa nombreuse flotte vers le fleuve Saint-Lauî ent, avait été rejoint a la hauteur du cap Breton par la frégate le Chester , qui, quelques jours auparavant, avait rencontré au large, poursuivi et pris un petit bâtiment de cent vingt tonneaux, le Neptune , venant de la Rochelle, armé de dix canons et portant soixante-dix hommes dont trente destinés à la garnison de Québec. Le capitaine, nommé Paradis, était un vieux loup de mer qui effectuait

NOUVELLES LUTTES CONTRE LES ANGLAIS

son quaiantième ’v ojage au Canada; il connaissait admirablement la navigation du Saint auient, si dangeieuse a cause des courants, des iles nombreuses et des roches parsemant son ht. L'yniral anglais prit cet homme à son bord, lui promit une forte récompense s'il consentait à le piloter dans le fleuve, et continua sa roule malgré les avertissements de son prisonnier, rpti lui signala sans ménagement les dangers auxquels il allait s’exposer.

Al entrée du Saint-Laurent, la pluie et les brouillards enveloppèrent la flotte,

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