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AUX ABORDS DE TERRE-NEUVE

Dessin de Riou.

qui parvint difficilement à garder sa ligne de marche, malgré l'ordre donné par l’amiral aux commandants de divisions de tirer à boulets sur les transports qui s’écarteraient. Toute la journée du 22 août s’écoula ainsi; mais, vers le soir, le vent augmenta et se prit à souffler en foudre, le brouillard se fit plus intense et les navires coururent vers l;ï côte nord au milieu des ténèbres et delà tempête. Bientôt des brisants apparurent sur lesquels la mer déferlait furieusement. L 'Edgar, sous la direction du Français prisonnier, franchit le redoutable passage à travers les flots blancs d’écume. L’amiral, séparé de son escadre au milieu des brumes, revint

vers le sud où le matin seulement il rencontra le Swiftsure , de soixante-dix canons, qui lui apprit une partie de l'immense désastre dont la flotte avait été victime pendant la tempête. Huit gros transports chargés de troupes s’étaient brisés sur une île sauvage et dénudée formée de rochers granitiques à peu de distance de la côte nord à l’embouchure du Saint-Laurent. Elle est connue sous le nom d’ île aux Œufs. Officiers, équipages et troupes transportées jonchaient de leurs cadavres les grèves de l’île avec les débris des bâtiments éventrés sur les roches. Plus de trois mille hommes avaient trouvé la mort dans cette terrible nuit. Accablé par celle nouvelle, Walker s’efforça, la tempête apaisée, de réunir les navires qui lui restaient et tint avec leurs capitaines un conseil de guerre au cours duquel les pilotes anglais, insistant sur les dangers de la navigation du fleuve, se reconnurent incapables de diriger la Hotte jusqu’à Québec. Walker donna l’ordre à plusieurs bâtiments de croiser aux abords du lieu du sinistre pour sauver les naufragés qu’ils pourraient trouver encore vivants, et regagna le cap Breton. Après un court séjour à la baie des Espagnols, il se résigna à rejoindre les côtes anglaises. Les vivres lui faisaient défaut pour continuer la campagne ou tenter même, comme il en avait l’ordre, une attaque sur Plaisance. Afin de laisser au moins une trace de son passage autre que les restes de ses équipages broyés par la mer, il fît remplacer au cap Breton les armes de France par une croix, avec une inscription latine indiquant la prise de possession de ce sol qu'il allait fuir honteusement. Au retour, une frégate de trente-six canons, portant cent quatre-vingt-seize hommes d’équipage, et trois transports se perdirent dans la traversée du golfe; enfin, le vaisseau YEdgar , monté par quatre cent soixante-dix hommes, prit feu en rade de Portsmouth et fit explosion; il disparut sans qu’il en restât un débris pour en rappeler le souvenir. Walker, rendu responsable de tous ces malheurs, se vit rayé de la liste des amiraux, privé de sa solde, et assailli d’injures en Angleterre comme à Boston; il se réfugia aux îles Barbades, puis à la Caroline, où il mourut en 1725.

A Québec, lorsqu’on apprit tout à la fois la disparition de l'ennemi et le naufrage de tant de navires sur l’île aux Œufs, « M. Duplessis, receveur des droits de l'amirauté, et M. de Montseignat, agent de la ferme, frétèrent une barque et gagèrent quarante hommes à qui ils donnèrent des provisions pour aller passer l’hiver dans cet endroit, afin qu’au printemps ils en tirassent tout ce qu’ils pourraient. Ils partirent en 1711 et revinrent en 1712, au mois de juin, avec cinq bâtiments chargés. Ils trouvèrent un spectacle dont le récit fait horreur : plus de deux mille cadavres nus sur la grève qui avaient presque tous des postures de désespérés; les uns grinçaient des dents, les autres s’arrachaient les cheveux, quelques-uns étaient à demi enterrés dans le sable, d’autres s’embrassaient. 11 y avait jusqu’à sept femmes qui se tenaient par la main et qui apparemment avaient péri ensemble. On sera étonné qu il se soit trouvé des femmes dans ce naufrage. Les Anglais se tenaient si assurés de prendre ce pays qu’ils en avaient déjà distribué les gouvernements et les emplois : ceux qui devaient les remplir amenaient leurs femmes et leurs enfants afin de s établir en arrivant. Les Français prisonniers qui étaient dans la flotte en virent quantité qui suivaient leurs pères ou leurs maris et grand nombre de familles entières qui venaient pour prendre habitation. La vue de tant de morts était affreuse et l’odeur qui en sortait insupportable ; quoique la marée en emportât tous les jours quelques-uns, il en restait assez pour infecter l'air. On en trouva qui

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s étaient mis dans le et eux des arbres; d autres s’étaient couchés dans les herbes. On vit des pistes d hommes pendant deux ou trois lieues, ce qui fit croire que quelques-uns avaient été rejoindre plus bas leurs navires. On rapporta des ancres d une giandeui surpi enante, des canons, des boulets, des chaînes de fer, des habits fort étoffés, des couvertures, des selles de chevaux magnifiques, des épées d’argent, des tentes bien doublées, des lusils en abondance, de la vaisselle, des ferrures de toutes les sortes, des cloches, des agrès de vaisseaux et une infinité d’autres choses. On en vendit pour cinq mille livres. Tout le monde courait à cet encan, chacun '\oulait avoir quelque chose des Anglais. On y laissa beaucoup plus qu’on n’en put enlever; cela était si avant dans l’eau qu’il fut impossible de tirer tout ce qu’on vit; on en rapporta deux ans après pour douze milles livres. » (Histoire de l’Hôtel-Dieu de Québec.)

Sur terre, le résultat pour les Anglais avait été le même : le général Nicolson, qui s’était arrêté auprès du lac Champlain, attendant l'attaque de Québec par la flotte, informé des malheurs dont elle avait été accablée, se replia sur Albany, et les colons de la Nouvelle-Angleterre, épouvantés à leur tour à l’idée de représailles sur leur territoire, se hâtèrent de faire réparer leurs forts avancés et d’augmenter leurs défenses. Pendant qu’ils attaquaient la colonie par terre et par mer, les Anglais, usant toujours du même procédé, avaient essayé de nous susciter dans les pays d’en haut de nouveaux embarras. N’ayant pu réussir à entraîner les Iroquois dans leur parti, ils avaient cherché parmi les autres peuplades, vivant aux abords des grands lacs, des alliés qui pourraient les aider à prendre pied sur ces territoires qu'ils convoitaient, et ils avaient trouvé une nation, celle des Outagamis ou Renards, sauvages féroces et dissimulés, qui vivaient de pillages et de rapines dans les plaines au delà du lac Micbigan. Ils étaient un objet de haine pour les autres tribus, qui les considéraient comme de véritables brigands. Séduits par les propositions et les présents des Anglais, ils leur promirent de s’emparer du fort du Détroit, d’en massacrer la garnison française et d’y installer leurs nouveaux amis. Deux peuplades voisines, les Mascoutens et les Ivikapous, de même origine, détestant les Outaouais qui vivaient auprès du poste du Détroit, s’allièrent aux Outagamis dans l’espoir de massacrer, en même temps que la garnison, leurs adversaires abhorrés.

Pour exécuter leur dessein, les Outagamis vinrent s’installer au Détroit même, à peu de distance du fort, qui était alors commandé par le sieur Dubuisson, ancien officier doué d’un grand sang-froid et connaissant bien les nations au milieu desquelles il vivait. Il n’avait malheureusement avec lui qu’une vingtaine de soldats; les sauvages outaouais, hurons, illinois, saulteux et autres qui étaient venus camper dans ces parages se trouvaient alors au loin, en expédition de chasse. Dubuisson, dès l’arrivée des Renards, que les Mascoutens vinrent bientôt rejoindre, fit prévenir en hâte ses sauvages amis du danger qui le menaçait et que révélait clairement l’insolence des Renards. Ceux-ci n’attendaient plus que la venue prochaine des Kikapous pour attaquer le fort. Dubuisson profita du répit qu’ils lui laissaient pour démolir toutes les cabanes hors de l’enceinte, mettre des canons en batterie, renforcer les palissades et prendre toutes les mesures possibles afin de soutenir les premiers assauts des ennemis.

L’arrivée des alliés, avertis du danger que courait Dubuisson, vint tout à coup changer la face des choses. Au nombre de six cents, Hurons, Outaouais, Poutéoua-

tamis, Sakis, Maloùmines, Osages, répondirent à l’appel pressant du chef français et se présentèrent au fort. Le commandant leur fit le meilleur accueil et leur remit des vivres, du tabac, de la poudre et du plomb qui leur manquaient. Le siège du fort édifié par les Renards et les Mascoutens à une portée de fusil de celui des Français fut entrepris aussitôt et le feu dirigé sur les barbares les amena vite, comme l’animal dont ils portaient le nom, à creuser des. terriers et à se blottir à cinq ou six pieds sous le sol. Alors les assiégeants construisirent rapidement, suides troncs d'arbres, à vingt-cinq pieds de hauteur, deux plates-formes d’où leurs tireurs fusillaient à l’intérieur du fort tous ceux qui se montraient. N’osant plus sortir pour avoir de l’eau, et leurs vivres étant épuisés, les Renards n’en combattirent pas moins avec l’énergie du désespoir jusqu’à ce qu’une centaine des leurs eussent succombé à la faim et aux blessures qu’ils avaient reçues. Leurs cadavres, que le feu meurtrier des assiégeants les empêchait d’ensevelir, encombraient la place et produisaient en se décomposant une puanteur insupportable. Les survivants demandèrent alors à traiter. Leurs envoyés, reçus par Dubuisson en présence des chefs alliés, lui remirent les prisonniers qu’ils avaient faits, et le conjurèrent de leur laisser la liberté de se retirer dans leurs anciens cantonnements. Dubuisson leur répondit que sa parole était engagée et que ses alliés décideraient du sort qui leur était réservé. Ces derniers applaudirent à ces paroles et déclarèrent qu’ils exigeaient que les assiégés se rendissent à discrétion. Rentrés dans leur fort, Renards et Mascoutens recommencèrept le feu avec vigueur, et lancèrent des flèches garnies d’étoupes enflammées qui incendièrent dans le fort des Français plusieurs maisons couvertes de paille. Enfin, n’y pouvant plus tenir et une dernière proposition d’accommodement ayant été dédaigneusement repoussée, ils profitèrent, le vingt-neuvième jour du siège, d’un violent orage pendant une nuit obscure pour s’évader sans que leur départ donnât l’éveil aux assiégeants. A l’aube, leur disparition fut constatée et l’on se mit aussitôt à leur poursuite. Ils s’étaient réfugiés à quatre lieues de là, dans une presqu’île s’avançant dans le lac de Sainte-Claire, et avaient élevé à la hâte des retranchements dont les poursuivants s’approchèrent sans précaution. Leur arrivée fut saluée d’une violente fusillade qui en tua ou blessa une vingtaine. Un nouveau siège devenait nécessaire ; il dura quatre jours et ne s’acheva qu’à l'arrivée de deux pièces de campagne avec lesquelles Dubuisson fit tirer à outrance sur les assiégés. Épuisés par la faim, ils se rendirent à discrétion. Ceux qui avaient les armes à la main furent massacrés ; les autres, au nombre de cent cinquante, ainsi que les femmes et les enfants, furent partagés comme esclaves entre les alliés qui les égorgèrent presque tous. Cette campagne avait coûté la vie à plus de deux mille Renards, et des années s’écoulèrent avant qu'ils fussent en état de recommencer leurs déprédations. Dubuisson, pour retenir ses alliés pendant une lutte si longue, leur avait généreusement remis tout ce qu'il possédait, et avait donné l’exemple d’un courage à toute épreuve et du plus généreux désintéressement. Il avait détruit le projet formé par les Anglais de s’établir au Détroit et de s’emparer par là de tout le commerce avec la région des lacs.

Pendant que la lutte s’achevait ainsi en Amérique par le succès de nos armes, les puissances rivales en Europe, lassées'et épuisées par la guerre, en arrivaient à traiter; plusieurs de ceux qui l’avaient commencée et poursuivie contre la France avaient disparu de la scène politique : notre adversaire le plus dangereux et le plus

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acharné, Guillaume III, roi d Angleterre, était mort en 1702; Joseph Ier, empereur cl Allemagne, avait succombé en 1711, laissant l’Empire à son frère, compétiteur du îoi 1 hilippe en Espagne ;,Marlborough, dont la femme, longtemps favorite delà îeine Anne, avait fini par perdre sur elle toute influence à cause de son esprit Uiannique, s était vu remplacer a la tête de l’armée des Flandres, et le parti whig, cpi il dominait tout en le trahissant, avait cédé le pouvoir aux tories moins opposés à un arrangement avec la France. Au mqis de janvier 1712, des conférences pour ia paix lurent entamées à Ulrecht. La victoire de Denain, remportée par le maréchal de illars sur le prince Eugène, facilita les négociations, qui aboutirent

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