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HABITATIONS A TERRE-NEUVE

Dessin de Weber.

en 1713 à la paix signée entre la France et l'Espagne d’une part, l’Angleterre, la Hollande, la Savoie, la Prusse et le Portugal, de l’autre.

Par ce traité, si la France conservait une partie de la Flandre, avec Lille, Condé, Valenciennes et Maubeuge, elle acceptait l’anéantissement militaire du port de Dunkerque, d'où étaient sortis depuis 1702 sept cent quatre-vingt-onze corsaires qui avaient fait éprouver à la marine anglo-batave des pertes énormes. Par contre, le petit-fils de Louis XIV était maintenu sur le trône d’Espagne et l’Angleterre signait avec nous un traité de commerce.

La situation était à peu près sauvegardée en Europe; aux colonies, les sacrifices consentis avec une déplorable facilité étaient considérables et témoignaient d’une indifférence qui se retrouvera plus grande encore lorsque les mêmes fautes et la même incurie en amèneront un jour la perte. Par les stipulations du traité d’Utrecht, « la France abandonne bile de Saint-Christophe à l’Angleterre; elle remet à la reine de la Grande-Bretagne la baie et le détroit d’Hudson, avec le pays qui

en dépend. La Compagnie du Nord, établie à Québec, laisse les forts de la baie d’Hudson en l’état où ils sont, avec l’artillerie, les boulets, etc.; elle emporte seulement ses marchandises ». La France cède également à l’Angleterre « la Nouvelle- Écosse, autrement dite Acadie, conformément à ses anciennes limites, comme aussi la ville de Port-Royal, la ville et le port de Plaisance et autres lieux occupés par les Français dans l'île de Terre-Neuve ». Il nous restait le droit de pêcher et de faire sécher le poisson à terre depuis le cap Bonaviste jusqu’à la pointe nord et de là jusqu’à la pointe Riche. L’île du Cap Breton et toutes les autres dans le golfe Saint-Laurent demeuraient à la France avec entière faculté d’y fortifier une ou plusieurs places. Enfin, les cinq cantons iroquois étaient considérés comme soumis à la Grande-Bretagne et Louis XIV renonçait à ses droits sur leurs territoires.

Ainsi les Anglais, qui n’avaient même pas pu pénétrer dans le Saint-Laurent, qui avaient été chassés de la baie d’Hudson et de Terre-Neuve, obtenaient, grâce à l’incurie de nos représentants, ce que le succès des armes leur avait refusé : l’Acadie, dont la possession mettait la Nouvelle-Angleterre à l’abri des incursions meurtrières des Abénaquis; Terre-Neuve, cette source de richesses infinies par la pêche de la morue et l’armement de nombreux navires, pépinières de matelots pour la flotte de guerre; la baie d’Hudson, par laquelle était assuré le commerce des pelleteries avec les tribus au nord des lacs; ils enserraient dans leurs domaines ce Canada, objet de leur constante et insatiable ambition, mais préparaient par contre à leur insu l’affranchissement de leurs propres colonies. Ce n’est pas sans raison, en effet, que Bancroft, l’éminent historien américain, dit que l'avenir des colonies anglaises était dès lors entrevu et que, trop faibles pour marcher encore au grand jour, pour rompre de vive force les entraves qui les arrêtaient à chaque pas, « elles cheminaient vers leur but par des routes cachées ». Ce but, c’était l'indépendance ; le moyen, nous allons bientôt le voir apparaître et se poursuivre plus clairement : se servir des Anglais pour enlever aux Français le Canada, afin de s’assurer la possession du nouveau monde, et chasser ensuite les Anglais avec l’appui de cette France qui devait faire au plus ardent de ses ennemis, le bonhomme Franklin, un accueil enthousiaste, et prodiguer dans cette guerre de l’Indépendance son or et le sang de ses enfants, sans songer même à revendiquer la vallée du Saint-Laurent, « ces quelques arpents de neige » où vivaient encore des milliers de colons français.

Il ne nous restait dans le golfe Saint-Laurent que l’île du Cap-Breton comme poste avancé de la colonie du Canada; il fut décidé, après le traité d’Utrecht, d’y bâtir une ville et de la fortifier. Son port devait servir de point de relâche pour nos nombreux pêcheurs et les navires venant de France à destination de Québec. On fit choix dans ce but du Port à l’Anglais, auquel on donna le nom de Louisbourg. Le gouvernement en fut confié à M. de Costebelle, précédemment commandant à Plaisance, cédée aux Anglais.

L’abandon de la baie d’Hudson de la part de la Compagnie du Nord était déjà un fait presque accompli; elle n’y avait conservé que le fort Bourbon, et le sieur Jérémie, qui y commandait, n’avait reçu d’elle depuis cinq ou six ans aucun secours. Il ne lui restait que seize hommes pour occuper le fort et un autre éloigné de deux lieues au nord, que l’on avait construit pour y mettre les magasins, les poudres et se réserver une retraite en cas d’attaque. Les vivres étant épuisés, Jérémie envoya son lieutenant et sept hommes à la chasse des caribous qui venaient pendant l’été

NOUVELLES LUTTES CONTRE LES ANGLAIS

pâturer en grand nombre dans ces quartiers. Les chasseurs campèrent auprès d une bande de sauvages qui, laute de poudre, ne pouvaient atteindre le gibier et se trouvaient dans une profonde détresse. L’idée leur vint de massacrer les Français pour s’emparer de leurs munitions; ils en invitèrent deux à une fête de nuit dans leurs cabanes et les y tuèrent sans peine; courant alors aux autres qui dormaient tranquillement sous leurs tentes, ils les égorgèrent également, sauf un seul qui, blessé, put gagner les bois voisins, panser ses plaies avec des feuilles d’arbre et rejoindre le fort Bourbon où il donna l’avis du massacre de ses compagnons. Le sieur Jérémie, ne pouvant garder les deux forts avec les neuf hommes qui lui restaient, prit le parti de se cantonner dans le fort Bourbon, pendant que les sauvages pillaient l’autre et s’emparaient des poudres qu’il contenait. La petite garnison, privée à son tour de munitions, passa l’hiver dans les affres les plus cruelles, et lorsque Jérémie reçut, l'année suivante, l’ordre de remettre le poste aux Anglais, c'est sans regret qu'il quitta ces parages où il avait tant souffert.

Quant à la renonciation de la souveraineté sur les cantons, elle n’eut pas d’effets immédiats; informés des clauses du traité entre la France et l’Angleterre, les Iroquois renouvelèrent leurs protestations contre les prétentions des Anglais sur leur pays et se montrèrent décidés à maintenir leur indépendance.

Pour les Abénaquis, les Anglais s’imaginèrent qu’ils ne trouveraient plus de difficulté à. les soumettre, l’article 12 du traité d’Utrecht leur donnant la possession de l'Acadie ou Nouvelle-Écosse en son entier. Leurs colons vinrent s’installer peu à peu le long de la rivière de ces sauvages’ qui, après avoir imprudemment laissé faire les premiers qui leur apportaient des marchandises à très bon marché en échange de leurs pelleteries, finirent par leur demander de quel droit ils s’établissaient ainsi sur leurs terres et surtout y construisaient des forts. On leur répondit que le roi de France avait cédé cette contrée à l’Angleterre. Très émus de ce renseignement, ils envoyèrent sur-le-champ des députés au marquis de Vaudreuil, gouverneur du Canada, pour savoir si le fait était vrai , et si le roi de France avait ainsi disposé d’un territoire dont ils prétendaient être les seuls maîtres. Le gouverneur répondit que le traité d’Utrecht ne faisait aucune mention de leur pays. Satisfaits de cette réponse, ils envoyèrent, sur l’invitation des Anglais eux-mêmes, quatre des leurs à Boston pour négocier et affermir la paix. On les fit prisonniers à leur arrivée, et l’on informa leurs parents qu’on les gardait comme otages jusqu’à ce que leur nation eût dédommagé les Anglais de quelques bestiaux tués dans leurs habitations et dont le prix était estimé à deux cents livres de castor. Bien que contestant le fait, les Abénaquis, pour libérer leurs députés, réunirent la rançon exigée, mais ils n’en furent pas plus avancés. La mauvaise foi de leurs voisins avait là matière à s’exercer; la marchandise reçue, ils invoquèrent divers prétextes pour retenir leurs prisonniers. Les Abénaquis, outrés, finirent par sommer les Anglais d’élargir ceux des leurs qu’ils retenaient arbitrairement malgré leur parole de les délivrer après le payement d’une somme déterminée, et de quitter un pays où ils n’avaient pas le droit de s’installer sans leur agrément. Un délai de deux mois, après lequel la nation saurait bien se faire justice, était fixé pour cette évacuation. On ne tint naturellement aucun compte de ces réclamations, et comme deux hommes, le baron de Saint-Castin fils et le père Rasle, missionnaire, paraissaient l’âme de la résistance de cette tribu, les gens de Boston résolurent de s’en défaire. Pour le pre-

mier, ce fut facile; un officier anglais qu’il connaissait particulièrement parut avec son bâtiment devant le lieu de sa résidence et, dès qu’il eut mouillé l’ancre, envoya un de ses hommes l’inviter à une collation. Saint-Castin, sans défiance, se rendit à bord; il y fut retenu prisonnier par son perfide ami et conduit à Boston, où il resta détenu cinq mois, malgré les réclamations indignées du marquis de Yaudreuil.

Contre le père Rasle, l’animosité des Bostonais était d’autant plus grande qu’il avait fait échouer tous les efforts de leurs ministres protestants pour convertir les Abénaquis à leurs croyances. Il était de ce fait « bon, non plus à prendre, mais à tuer ». Originaire de la Franche-Comté, le père Basle était alors âgé de soixantesept ans ; il vivait depuis plus de trente ans au milieu des Abénaquis dont il parlait admirablement la langue, et avait constamment maintenu chez eux 1 influence française. Déjà depuis longtemps ses amis de la colonie, qui savaient quelle haine les Anglais lui portaient, l’avaient engagé à revenir à Québec, mais il s’y était toujours refusé, estimant que sa place était au milieu de la tribu qui l’avait adopté. Des offres furent faites aux sauvages pour le livrer; on leur proposa de le renvoyer à Québec; on les engagea à le laisser enlever; on mit sa tête à prix et l'on promit vingt-cinq mille francs à celui qui l’apporterait. Toutes ces infamies coutumières à la race n’aboutissant qu’à inspirer aux Abénaquis un profond dégoût pour ceux qui leur faisaient de pareilles propositions, une première agression fut tentée contre la bourgade où séjournait le missionnaire. Elle resta sans résultat; les habitants, prévenus de l’approche de la troupe anglaise, se réfugièrent dans les bois et y entraînèrent le père Basle. Caché derrière un arbre, il échappa aux recherches de l’ennemi.

Une autre expédition ayant le même but fut entreprise quelque temps après; trois cents hommes marchèrent sur la bourgade où il n’était resté qu'une cinquantaine de guerriers, les autres étant partis à la chasse. Surpris par les décharges dont leurs cabanes furent criblées, les Abénaquis se retirèrent en protégeant de leur mieux la fuite des femmes et des enfants. Le père Basle, averti du danger par les clameurs et faisant à l'avance le sacrifice de sa vie, alla courageusement au-devant des agresseurs, dans l’espérance d’attirer toute leur attention. A sa vue, les Anglais jetèrent de grands cris et tirèrent sur lui de tous côtés. Percé de coups, le vieillard tomba mort; ses meurtriers s’acharnèrent alors sur son cadavre et le laissèrent gisant, la chevelure enlevée, le crâne brisé à coups de hache, la bouche et les yeux remplis de terre, les os des jambes fracassés et tous les membres mutilés. Après cette victoire, complétée par le massacre de sept femmes et quatorze enfants dont elle avait pu s’emparer, la bande se retira; elle avait accompli sa mission. Le gouvernement de la métropole, informé par le marquis de Yaudreuil de ce meurtre d’un Français en pleine paix, ne formula aucune protestation. Que lui importaient les Abénaquis et le père Rasle! Louis XIV était mort, et la Régençe avait bien d’autres préoccupations.

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