CHAPITRE VIII
LES VARENNES DE LA VÉRENDRYE
algré les concessions accordées bénévolement à l’Angleterre par nos ministres
1VJL qui n'attachaient d’importance qu’aux questions européennes, sans se douter que la suprématie dans l’avenir se réglerait au nouveau monde, le traité d’Utrecht avait du moins laissé respirer les malheureux habitants du Canada, et vingt-cinq ans de tranquillité permirent à la colonie de se développer assez rapidement.
Après vingt et un ans de gouvernement qu’aucune querelle intestine n’avait troublé, M. de Vaudreuil mourait en 1716 à Québec. C’était un bon officier, un administrateur vigilant, dévoué au pays dont il avait pris à cœur les intérêts. Constamment préoccupé du danger que présentait pour le Canada le voisinage des possessions anglaises, dont la population augmentait dans des proportions inquiétantes, il écrivait dès 1716 au ministre Pontchartrain : « Le Canada n’a actuellement que quatre mille quatre cent quatre-vingt-quatre habitants en état de porter les armes depuis l’âge de quatorze ans jusqu’à soixante, et les vingt-huit compagnies de troupes de la marine que le roi y entretient ne font en tout que six cent vingt-huit soldats. Ce peu de monde est répandu dans une étendue de cent lieues. Les colonies anglaises ont soixante mille hommes en état de porter les armes, et on ne peut douter qu’à la première rupture elles ne fassent un grand effort pour s’emparer du Canada. »
Le régent, fatigué des avis réitérés de ce gouverneur prévoyant et sage, envoya quelques émigrants et considéra qu’il avait assez fait pour ce pays lointain, perdu au delà des mers. On avait, il est vrai, songé en 1702 à fortifier Québec; en 1711 et 1712, des murailles avaient été commencées, mais on apportait à ce travail une telle incurie qu’en 1716 M. de Vaudreuil dut supplier instamment le ministre d’achever enfin ces fortifications, « car la ville prise, le Canada était perdu ».
En 1720, l’enceinte n’était pas encore terminée, et jusqu’au jour de la chute de
la colonie les remparts restèrent dans le même état, par suite du manque de fonds et de la criminelle insouciance de la Régence.
M. de Vaudreuil fut remplacé par le marquis de Beauharnois, capitaine de vaisseau, qui appartenait par sa mère à une famille alliée des Pontchartrain. Sa carrière d’officier de marine avait été brillante; comme administrateur, il continua les errements de son prédécesseur et encouragea tous les efforts tendant au développement de la colonie. Sous son énergique impulsion et celle du nouvel intendant, M. Hoëquart, dont l’esprit d'initiative et les vues excellentes contribuèrent fort aux progrès qui se réalisèrent alors, l’industrie du bois, qui devait prendre un jour une extension considérable, commença bientôt à donner des résultats : en 1735, cinq mille planches, vingt-cinq bordages de pin pour les chantiers de la marine royale à Rochefort, et quatre cents barils de goudron furent expédiés en France. Des plantations de tabac réussirent à Chambly et à Beauport; des mines de plomb, de cuivre et de fer furent découvertes et mises en exploitation; des forges établies aux Trois-Rivières permirent de fabriquer six cent mille livres de fer par année.
Malheureusement la colonie eut à souffrir de tremblements de terre et d’inondations; en outre, la petite vérole, en 1732, décima les colons. Dix-huit cents personnes en moururent; les malades, au fort de l'épidémie, atteignirent, à Québec, le chiffre de deux mille, tant à l'hôpital que chez les particuliers. La misère fut grande, et toutes les mesures prises pour procurer du travail aux indigents leur permirent à grand’peine de traverser cette triste crise en vivant de bourgeons et « de ce qu’on regardait alors comme n’étant guère plus nourrissant, de pommes de terre ». (Garneau.)
Les soucis causés par ces tristes épreuves et les soins à donner à l’administration de la colonie ne faisaient pas perdre de vue au gouverneur les explorations et les découvertes dans l’intérieur, au delà de ces pays d’en haut parcourus maintenant par nos coureurs des bois. Déjà un parent de Le Moyne d’Iberville, Lesueur, venu avec lui à la Louisiane, avait remonté le Mississipi et pénétré chez les Sioux, dans les plaines de l'Ouest désignées sous le nom caractéristique de Prairies. Arrivé au lac Supérieur, il y avait découvert des mines de cuivre dont il avait rapporté des échantillons. Un autre coureur des bois, du Luth, se rendit par le Saint- Laurent et les grands lacs chez les mêmes peuplades, avec lesquelles il entra en relations commerciales. Il en revint après avoir délivré de l'esclavage le père Hennepin et deux autres Français envoyés par La Salle à la recherche des sources du grand fleuve, pendant qu'il descendait lui-même jusqu’à son embouchure.
M. de Beauharnois, d’accord avec l'intendant, estima qu’il était nécessaire d’achever de ce côté les découvertes des Français et de parvenir jusqu’à la mer qui, croyait-on alors, ne devait pas être très éloignée des plaines parcourues par les sauvages sioux. L’homme choisi par lui pour mener à bien cette entreprise fut La Vérendrye, dont la vie et celle de ses enfants devait dès lors être consacrée à cette exploration. Pierre Gaultier de Varennes de La Vérendrye était le fils de René Gaultier, seigneur de Varennes, qui avait pendant vingt-deux ans rempli les fonctions de gouverneur des Trois-Rivières. Venu en France, il y avait servi au régiment de Bretagne. Atteint de neuf blessures à la sanglante bataille de Malplaquet, « où il trouva le moyen de se distinguer entre les siens qui cependant Firent mer-
Dessin de Weber, d’après une gravure américaine.
veille », il avait été laissé pour mort sur le terrain. Le Trésor était vide, la solde des officiers n’était plus payée; la misère contraignit La Vérendrye à retourner au Canada, où il dut abandonner son grade de lieutenant pour servir comme simple enseigne. C’était un esprit énergique, épris d’aventures et de voyages ; il obtint un emploi dans les postes de l’Ouest, et en 1728 il commandait le fort du lac Nipigon, au nord du lac Supérieur. 11 se trouvait alors à l’entrée des immenses territoires qui s’étendent pendant des centaines de lieues jusqu’aux montagnes Rocheuses, et que sillonnent ou découpent, à travers les forêts, des cours d’eau et des lacs sans nombre. Ses relations avec les sauvages cris et assiniboines lui permettaient de croire à la présence dans ces vastes contrées d’une rivière se dirigeant vers l’Ouest et conduisant à l’océan Pacifique.
D’autre part, la traite pouvait donner dans ces parages des résultats merveilleux ; les animaux à fourrures abondaient dans les forêts et leurs peaux formaient un objet d’échange à peu près inépuisable.
Varennes de La Vérendrye envoya plusieurs mémoires à la cour, mais l’épuisement des finances ne permettait pas de songer à subventionner des voyages de découverte, et ses propositions, transmises au ministère, y restèrent sans aucune suite. M. de Beauharnois ayant été nommé gouverneur, La Vérendrye descendit à Ouébec pour lui soumettre ses idées. Tout le nord-ouest de l’Amérique était encore inconnu et offrait un magnifique champ d’explorations. M. de Beauharnois comprit de quelle importance était pour le Canada cette pacifique conquête; il fît le meilleur accueil au commandant du fort du lac Nipigon, et le chargea de reconnaître les pays de l’Ouest jusqu’à la mer. Il l’autorisa en même temps, pour subvenir aux frais de l’entreprise, à faire la traite dans les postes qu’il établirait, c’està-dire à y transporter de Québec et de Montréal, sur des canots d’écorce, les marchandises qu’il céderait ensuite aux sauvages contre des peaux et des foumires. Par un traité passé le 19 mai 1731 en présence de M. de Chassaigne, gouverneur de Montréal, La Vérendrye s’associa quelques marchands qui lui avancèrent les objets d’échange nécessaires à la traite, et peu de jours après il partit de cette ville avec trois de ses fds et son neveu Dufrost de La Jemeraye, « tous intrépidement et infatigablement dévoués à son entreprise, avec une générosité égale à son désintéressement ». (Margry.) Le dernier fds de La Vérendrye, trop jeune encore pour accompagner ses frères, apprenait l’art de lever les plans et de dresser une carte, pour être à même d’enregistrer les découvertes des siens dans les campagnes suivantes.
Après avoir remonté les lacs et pris à Michillimakinac le père Messager, missionnaire qui devait les accompagner, les explorateurs gagnèrent le poste créé en 1717 sur la rivière de Ivamanistigoya, au nord du lac Supérieur, et un détachement sous la conduite de La Jemeraye alla établir un fort au lac de la Pluie. « Rien de triste et de désolé comme la région solitaire au milieu de laquelle ce lac se développe. Des marais, peu de végétation, des arbres rabougris, et au-dessus de tout cela des rochers nus de quatre à cinq cents pieds de haut. C’est le désert avec ses imposantes sévérités, Mais un peu plus loin la scène change et la vallée de la rivière de la Pluie réserve au voyageur d’éclatantes compensations. Là, point de portages, point de rapides; un cours d’eau magnifique de plus de cent milles se déroule bordé de frênes, d’ormes, de peupliers et de vieux chênes, tout enlacés de plantes
LES YARENNES DE LA YÉRENDRYE.
grimpantes ou de convolvulus en fleurs. Ailleurs ce sont de grandes prairies verdoyantes, où l’on aperçoit les débris d’un campement indien. Des millions d’oiseaux peuplent cette vallée splendide, qu’on ne quitte qu’à regret pour s’engager sur la nappe verdâtre du lac des Bois. » (Gay.)
Ce long voyage en canots avait pris toute la saison, et La Yérendrye fut obligé d hiverner à Kamanistigoya jusqu’au 8 juin suivant. La chasse au milieu des neiges et quelques échanges avec les sauvages cris donnèrent un peu de pelleterie que le fils aîné de La Yérendrye transporta jusqu’à Michillimakinac, pendant que ses frères et leur père remontaient au lac des Bois. « Le 8 juin, dit le voyageur dans son mémoire à M. de Beauharnois, nous partîmes, le père missionnaire, mon neveu et deux de mes enfants, avec sept canots pour suivre ma découverte. J’eus grand soin de faire accommoder tous les portages par où il nous fallait passer. Enfin nous arrivâmes, le 14 juillet, au fort Saint-Pierre, qui est à la décharge du lac de la Pluie, que nos Français avaient bâti l’automne précédent. Plus de cinquante canots de sauvages nous accompagnèrent et nous conduisirent au fort Saint-Charles, au lac des Bois. — Le 12 novembre, ajoute simplement l’auteur du mémoire, notre convoi de Michillimakinac arriva sur les glaces, les hommes ayant été oblig'és de laisser leurs canots à dix lieues de notre fort. »
Il avait fallu six mois au fils aîné de La Vérendrye pour aller au fort de Michillimakinac et en rapporter les effets qui lui avaient été envoyés là de Montréal. Nous savons déjà par les récits de Cavelier de La Salle quelle somme incroyable de fatigues et d’efforts représentaient de pareilles courses : pendant douze ans La Vérendrye, ses enfants et ses engagés vont mener cette existence au milieu des bois, des lacs et des rivières du Nord-Ouest, s’avançant toujours du côté de cette mer qu'ils espéraient découvrir et se heurtant finalement aux montagnes Bûcheuses, qu’ils ne pouvaient dépasser.
Au printemps de 1733, le père Messager, gravement malade des suites de l'hivernage, prit la résolution de retourner à Montréal. La Vérendrye envoya avec lui son neveu, La Jemeraye, pour rendre compte au gouverneur « de la manière favorable dont il avait été reçu de toutes les nations » et lui faire part des nouveaux renseignements que les sauvages lui avaient donnés au cours de l’hiver. Il attendait pour reprendre ses explorations quatre canots chargés qu’il avait laissés l’automne précédent à Kamanistigoya; il ne reçut qu’une allège. Les engagés qui la montaient lui apprirent que les hommes laissés au fort par ses associés pour la traite et la garde des marchandises avaient tout consommé. C’était encore une saison perdue en attendant les canots de Michillimakinac et les faibles provisions qu’ils apportaient à la fin de septembre.
Les sauvages assiniboines demandant avec instance à La Vérendrye de s’établir chez eux pour y faire la traite, il leur envoya au printemps de 1734 son fils aîné, qui s’engagea résolument dans l’immense labyrinthe d’îles encombrant la sortie du lac des Bois par la rivière Winnipeg. Sous ses yeux surpris se déroulaient alors les vues les plus grandioses : « A la sortie du lac, le paysage prend un aspect sévère, les roches se dépouillent, et c’est au milieu d’un véritable chaos, par mille bras enchevêtrés dans tous les sens, que s’engouffrent les eaux. Elles s’encaissent de plus en plus à mesure que la vallée se rétrécit; elles se heurtent, se brisent, se précipitent en cataractes de trois cent cinquante pieds de haut, tantôt d’un vert
émeraude, tantôt blanches d’éçume, rompant seules par leur mugissement l'éternel silence de cette solitude. Spectacle merveilleux qu’on sent et qu’on ne peut rendre, qui échappe à toute description et qu’aucun pinceau ne saurait reproduire, quand les premiers rayons du soleil viennent iriser l’écume fumante et colorer les hautes cimes, tandis que le gouffre reste dans l’obscurité; ou bien quand, par une belle nuit, la lune, dominant la scène, argente de sa pâle clarté les mille remous de la rivière. » (Gay.) Sur cette rivière Winnipeg, aux sites si variés, le jeune La Vérendrye établit le fort Maurepas et s’y installa. D’autres forts furent ensuite créés; gagnant constamment au nord-ouest et à l’ouest, les La Vérendrye prenaient ainsi possession de la contrée par une chaîne de postes destinés à les protéger contre les attaques toujours à craindre des sauvages, et à servir de rendez-vous de traite. Ils traversèrent le lac Dauphin et celui des Cygnes, reconnurent la rivière des Biches et le lac Winnipeg, véritable mer intérieure dont l’étendue dépasse celle du lac Ontario; ils remontèrent enfin jusqu’à sa fourche la rivière Saskatchewan; ils élevèrent le fort Dauphin près de l’entrée du lac Manitoba, et le fort de la Reine au fond du même lac,, le fort Bourbon sur la rivière des Biches, le fort Rouge au confluent de la rivière Rouge et de celle des Assiniboines; ils parvenaient en 1738 chez les Mandanes sur le haut Missouri, dont ils remontaient le cours en 1742 jusqu’à la rivière Yellowstone ; enfin, le 1er janvier 1743, le fils aîné arrivait avec un de ses frères et deux engagés au pied des montagnes Rocheuses dont les massifs contreforts et les sommets couverts de neige leur barraient la route vers l’océan Pacifique. Ainsi se trouve résumée en quelques lignes l’œuvre de ces intrépides pionniers; mais il faut en reprendre quelques détails pour bien saisir avec quelles difficultés ils ont été aux prises, et quels périls ils ont affrontés dans ces interminables voyages à travers des contrées qu’aucun blanc n’avait visitées avant eux.
Au printemps de 1734, ne recevant rien de ses associés et toutes ses ressources étant épuisées, La Vérendrye prit le parti de descendre à Montréal, où il arriva le 25 août. Après avoir rendu compte au gouverneur de ses découvertes et passé l’hiver en préparatifs, il quittait la colonie le 6 juin 1735 pour regagner le fort Saint- Charles, au lac des Bois, où il arrivait le 6 septembre avec le père Auneau, remplaçant comme missionnaire le père Messager. Il trouva le poste complètement affamé et « sans espérance de folle avoine par la grande abondance des eaux ». Après avoir pourvu au ravitaillement des hommes qui y séjournaient, il envoya son neveu et deux de ses fils avec des vivres au fort Maurepas, établi l’automne précédent. Pendant ce temps, les canots qui devaient le suivre se perdaient au Grand Portage « par la mauvaise manœuvre des conducteurs », et tout ce qu’il avait apporté luimême sut fit à peine à nourrir son monde pendant l’hiver. Au printemps de 1736, il était de nouveau dénué de tout, à plus de six cents lieues du premier poste habité. Le 4 juin, ses deux fils, épuisés de fatigue et de faim, revenaient du fort Maurepas, après avoir abandonné leurs canots à vingt lieues de là, au portage de la Savane, el lui apprenaient la mort de son neveu La Jemeraye. Il avait succombé pendant l’hiver au froid et aux privations qu’ils avaient eu à supporter. C’était pour l’explorateur une perte cruelle. Dufrost de La Jemeraye, fils d’une sœur de La Vérendrye, s’était associé aux travaux et à la fortune de son oncle dès le commencement de son entreprise. Au milieu de difficultés sans nombre, et malgré la résis-
•ès les documents publiés par le Sénat des États-Unis.
tance des engagés rebutés par les fatigues des portages, il avait passé outre et créé le premier poste au lac de la Pluie. M. de Beauharnois l'en avait récompensé en le nommant enseigne. « Son dévouement, son courage, son intelligence lui avaient mérité la confiance la pins complète de La Vérendrye, et à sa mort celui-ci regretta non seulement un parent qui lui était cher, mais encore un lieutenant précieux à son entreprise ». (Margry.)
Les vivres et les munitions manquaient; il fallait aviser sans retard à s’en procurer si l'on ne voulait pas voir les cinquante Français réunis dans ce pays perdu mourir de faim les uns après les autres. Le père Auneau s’offrit pour descendre à Michillimakinac avec le fils aîné de La Vérendrye et vingt hommes. Le 8 juin, la petite troupe s’embarquait dans trois canots; à sept lieues du fort, dans une île du lac des Bois, elle était surprise au campement et massacrée par une bande de pillards sioux. Quelques jours après, cinq coureurs des bois trouvèrent les cadavres mutilés : les têtes de ces malheureux, dépouillées de leurs chevelures, étaient posées sur des peaux de castor; le missionnaire, une flèche dans le crâne et le corps éventré, était agenouillé la main gauche contre terre et la droite levée vers le ciel; le fils de La Vérendrye, étendu sur le ventre, avait le dos percé de coups de couteau et un pieu enfoncé dans les reins; sa tête coupée et le corps avaient été ornés par dérision de jarretières et de bracelets de porc-épic. (Bapport du voyageur Bourassa.)
Le contre-coup de cet affreux massacre se fit durement sentir dans les autres postes de l’Ouest et amena l’évacuation du fort établi au delà des lacs, sur le haut Mississipi, à une cinquantaine de lieues de la rivière Wisconsin. Le commandement en avait été confié au sieur Legardeur de Saint-Pierre, officier d’une rare énergie, qui avait passé une partie de sa vie dans les postes d’en haut. Partout son audace et son sang-froid à toute épreuve en avaient imposé aux indigènes, avec lesquels il eut souvent maille à partir. Informé par des sauvages saulteux du meurtre du fils de La Vérendrye et des Français qui l’accompagnaient, il vit venir quelque temps après à son fort un chef sioux avec trois guerriers qui demandèrent à échanger des peaux contre des marchandises. Ce chef avait un cachet d’argent pendu à son oreille. C’était sans aucun doute un produit du pillage de la troupe massacrée. « Le sieur de Saint-Pierre, s’en étant aperçu, lui demanda où il l’avait pris. Il ne lui répondit rien et se mit à rire. 11 lui arracha ce cachet avec l'oreille en lui disant qu’il était bien hardi de paraître devant lui avec une pareille marque, et le fit mettre dehors du fort. » Quelques semaines après, menacé chaque jour d’une attaque par les Sioux qui avaient déjà tué plusieurs coureurs des bois chassant dans les environs, abandonné par les sauvages saulteux et puants qui campaient dans le voisinage, « il tint conseil avec le sieur de Linctot, son second, le père Guignas, missionnaire, et les Français qui étaient dans le poste pour voir le parti qu’ils prendraient. Ils lui dirent qu'il n’y en avait point d’autre que' celui d’abandonner le poste, brûler le fort el se sauver, parce qu’on courait fous les jours le risque d’être égorgé par les Sioux. Il leur répondit que son avis était de rester, mais ils répliquèrent qu’ils aimaient mieux sacrifier leurs biens que leur vie, ce qui obligea le sieur de Saint-Pierre à évacuer le poste ». C’était cependant un homme d’un caractère vigoureusement trempé que celui qui reculait ainsi; il suffit pour le démontrer de rappeler un des incidents les plus dramatiques de sa carrière,
LES VARENNES DE LA VÉRENDRYE
raconté par lui-même dans un mémoire qui donne une juste idée de l’existence que menaient ces hardis aventuriers et des dangers courus par eux au milieu des tribus avec lesquelles ils faisaient la traite.
Appelé, quelques années après les événements dont il vient d’être parlé, à succéder au sieur de LaVérendrye, décédé, dans le commandement des forts créés par