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RÉSISTE A CINQ NAVIRES ANGLAIS

Dessin de Sahib.

En Europe, la victoire de Lawfeld sur le duc de Cumberland et la prise de Bergop-Zoom permettaient au gouvernement français de faire la paix et d en dicter les termes. Mais les ministres, jaloux des succès du maréchal de Saxe, et la marquise de Pompadour, lasse de suivre Louis XV dans les camps, agirent sur le roi pour lui faire accepter les plus humiliantes conditions. Par le traité d’Aix-la- Chapelle, signé en 1748, il fut convenu que les conquêtes faites de part et d autre seraient restituées; Louisbourg revenait à la France et Madras à l'Angleterre; mais les fortifications de Dunkerque devaient rester démantelées et le prince Édouard, prétendant d’Angleterre, dont la descente en Écosse avait causé de vives alarmes au gouvernement anglais, se voyait expulsé de France. C’était ce que Louis XV, dans son inconsciente vanité, appelait faire la paix en roi et non en marchand. Quant aux frontières de l’Acadie, elles étaient encore une fois laissées, comme dans le traité d’Utrecht, sans délimitations certaines, au grand avantage de nos adversaires, qui maintenaient leurs prétentions sur les territoires s’étendant jusqu’aux bords du Saint-Laurent et voyaient là pour l’avenir un sujet de contestations dont ils pourraient tirer profit.

La paix d'Aix-la-Chapelle, bien qu’elle accordât à l'Angleterre des avantages que ses défaites sur le continent ne lui donnaient pas lieu d’espérer, ne fut qu'une courte trêve bientôt rompue par les colons de la Virginie. Sans se préoccuper du droit de découverte et de possession des Français, qu’ils déniaient audacieusement, ils voulaient s’emparer des terres au delà des monts Alleghanis et s’étendre jusqu’au Mississipi. La vallée de l’Ohio les attirait surtout; son sol fertile leur promettait de riches moissons. Dès 1716, ils avaient formé une société pour l’achat à vil prix d’une partie de cette contrée aux indigènes, mais le cabinet de Versailles, informé de ce projet, avait protesté contre une pareille intrusion sur un territoire dont il revendiquait la propriété, et il n’avait pas été donné suite à l’acquisition. La population de la Nouvelle-Angleterre augmentant rapidement, l'idée fut reprise et il se fonda une nouvelle société à la tête de laquelle se mit le gouverneur de la Virginie, Robert Dimviddie. Le Parlement anglais lui concéda cinq cent mille acres de terrain à prendre dans la vallée de l’Ohio, sans se soucier si d’autres occupants avaient des droits à faire valoir. Avisé du fait, le gouverneur du Canada, M. de La Galissonnière, considérant qu’il était urgent de s’opposer énergiquement à tout envahissement de ce genre, estima que le moyen le plus sûr d’y parvenir était d'augmenter la ligne des forts destinés à protéger les communications entre Québec et la Louisiane, en même temps qu’à affirmer les droits de la France sur les vallées du Mississipi et de l’Ohio, son affluent. Les forts existants furent remis en état de défense; d’autres furent construits à la Présentation, entre Montréal et Frontenac, sur la rive droite du fleuve Saint-Laurent; à la Presqu’île, sur les bords du lac Erié ; à la rivière aux Bœufs, au confluent de la rivière Ouabache et de l’Ohio. Enfin, pour mettre fin à toute contestation, M. de La Galissonnière fit de nouveau prendre solennellement possession de la vallée de l’Ohio par le capitaine de Céloron, chevalier de Saint-Louis.

Accompagné de huit officiers, six cadets, vingt hommes de troupe, cent quatrevingts Canadiens et une trentaine de sauvages iroquois et abénaquis, M. de Céloron descendit le cours de la Belle-Rivière; c’était le nom que les coureurs des bois donnaient à l’Ohio. A divers endroits, il enterra des plaques de plomb sur lesquelles

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■était gravée une inscription mentionnant la prise de possession; à des arbres, il attacha les armes de France frappées sur une feuille de métal. Les indigènes, réunis dans leurs villages, reçurent ses présents et lui promirent de ne plus tolérer chez eux les marchands anglais qui venaient y vendre des armes et de l’eau-de-vie.

<( enfants, leui disait IM. de Celoron, la raison qui la déterminé votre père Onontio a m envoyer auprès de vous a été la connaissance qu'il a eue que les Anglais se proposaient d’y former un établissement assez considérable pour envahir un jour cette terre et s’y multiplier de façon, si on les laissait faire, qu’ils s'en rendraient maîtres, et vous en seriez les victimes, comme vous l'avez déjà été dans le passé. Souvenez-vous que vous possédiez autrefois, à Philadelphie, des terres magnifiques sur lesquelles vous trouviez abondamment de quoi nourrir vos familles. Ils se sont approchés de vous sous prétexte de vous donner des marchandises, et, petit à petit, sans que vous vous eu soyez aperçus, ils ont établi des forts et ensuite des villes, et quand ils ont été assez puissants, ils vous ont chassés et vous ont forcés à venir vous établir sur ces terres-ci, pour faire subsister vos femmes et vos enfants. Ce qu'ils ont fait à Philadelphie, ils veulent le faire aujourd hui sur la Belle-Rivière. » (Archives de la marine.) C’était, en quelques mots, 1 histoire trop fidèle de la race rouge, que les Anglais devaient repousser jusqu’aux montagnes Rocheuses et détruire sans merci pour s’emparer de ses territoires.

L'occupation effective de la vallée de l'Ohio par M. de Céloron renversait les projets des colons de la Virginie, et la société qu’ils avaient constituée pour y établir des plantations se trouvait dès lors sans objet. Aussi le principal intéressé,

Dinwiddie, sans tenir aucun compte de la paix signée entre les deux nations,

résolut-il de brusquer .es choses, de sommer les Français d’évacuer la contrée qu’ils occupaient et de s’en emparer par la force s’ils refusaient de se retirer. Il écrivit en conséquence au commandant des troupes françaises de l’Ohio une lettre qui peut être considérée comme un modèle d’audace et de fourberie. Ses termes méritent d'être retenus, car ils sont la négation même du traité d’Aix-la-Chapelle, qui portait expressément que les deux nations resteraient en Amérique sur le même pied qu’avant la guerre, c’est-à-dire les Anglais en deçà des monts Alleghanis :

« Monsieur, les pays situés le long de la rivière d’Ohio, dans la partie occidentale de la colonie de la Virginie, sont si évidemment la propriété de la couronne de la Grande-Bretagne, que je suis surpris d’apprendre qu’un corps de troupes françaises érige des forteresses et fait des établissements sur cette rivière qui est le domaine de Sa Majesté britannique. Les plaintes réitérées que j’ai reçues de ces actes d’hostilité me mettent dans la nécessité d’envoyer, au nom du roi mon maître, le porteur de cette lettre, le major Washington, un des adjudants généraux des troupes dans ce pays, pour se plaindre à vous des usurpations ainsi faites aux sujets de la Grande-Bretagne, en violation manifeste du droit des gens et des traités actuels qui subsistent entre les deux couronnes. Si ces faits sont vrais et que vous vouliez justifier votre conduite, je souhaiterais que vous me fassiez l’honneur de me faire savoir par quelle autorité ou par l’ordre de qui vous avez marché du Canada, à main armée et en force, pour venir envahir les terres de Sa Majesté britannique en la manière représentée, pour que, selon la teneur de votre réponse, je puisse, de mon côté, agir conformément à la commission dont le roi mon maître m’a honoré. Néanmoins, monsieur, pour obéir à mes instructions, il

est de mon devoir de vous requérir préalablement que vous ayez à vous en retourner en paix et de cesser désormais de poursuivre un dessein qui interrompra bientôt l’harmonie et la bonne intelligence que Sa Majesté britannique désire entretenir avec le Roi Très Chrétien. Je me flatte que vous voudrez bien recevoir le major Washington avec les témoignages de politesse et de franchise naturelles à votre nation, et je serai au comble de la satisfaction si vous le renvoyez avec une réponse conforme aux vœux que je fais pour une paix durable entre nous.

« J’ai l’honneur d’êtrô, monsieur, votre très humble

« Robert Dinwiddie,

« à William'sbourg, dans la Virginie.

« Le 31 octobre 1733. »

Le porteur de cette lettre était George Washington, le futur président de la république des États-Unis. C’était alors un jeune homme de vingt-deux ans, d’abord géomètre, puis engagé dans les milices de Virginie, où il était bientôt devenu major. Habitué par son premier métier à la vie des bois, il avait les qualités nécessaires pour s’acquitter de la mission qui lui était confiée. Il lui fallait, en effet, parcourir plus de cinq cents milles à travers un pays accidenté, couvert de forêts et presque entièrement désert. Ses instructions, assez louches pour un officier, lui prescrivaient de se rendre au fort principal des Français, d’y remettre la lettre du gouverneur de la Virginie au commandant et d'en recevoir la réponse, mais, en outre, « de s’informer activement et avec prudence de la force du corps français qui occupait ces parages, des renforts attendus du Canada, du nombre des forts élevés et de leur situation, des garnisons, de leur état et de leur distance réciproque, et en résumé tous les renseignements possibles sur la position et les projets des usurpateurs ». Mission officielle, doublée d’un rôle d’espion, qui fut d’ailleurs habilement rempli. C’est Washington lui-même qui nous l’apprend, car nous lisons dans son journal : « Nous vîmes les couleurs de la France arborées sur une maison. Je m’y rendis sur-le-champ pour m’informer de la résidence du comrriandant. J’y trouvai trois officiers. L’un d’eux, le capitaine Joncaire, m’apprit qu’il avait le commandement de l’Ohio, mais qu’il y avait au fort le plus proche un officier général, auquel il me conseillait de m’adresser pour une réponse. Il nous invita à souper avec eux et nous traita avec la plus grande politesse. — Ils me dirent qu'ils avaient le ferme projet de se rendre maîtres de l'Ohio. — - Ils prétendent avoir un droit incontestable sur la rivière depuis la découverte d’un nommé La Salle, qui date de soixante ans; le motif de l’expédition est d’empêcher que nous formions des établissements sur le bord du fleuve, ayant entendu dire que quelques familles étaient en marche avec le projet de s’y installer. »

Après cette cordiale réception, Washington se rendit au fort de la rivière aux Bœufs, auprès du commandant des troupes françaises, Legardeur de Saint-Pierre. « C’est un homme qui n’est plus jeune, dit-il, mais qui a une belle tournure militaire. Je lui fis part de ma mission, et lui présentai mon message et la lettre; il désira que je les gardasse jusqu’à l’arrivée de M. Reparti, capitaine placé au fort voisin, qu’on avait envoyé chercher. — - A deux heures, la personne qu’on attendait arriva; j’offris de nouveau ma lettre : ils la reçurent et passèrent dans une

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autre pièce pour que le capitaine, qui entendait un peu l’anglais, la traduisit. Lorsqu il eut fini, le commandant me pria d’entrer avec mon interprète, pour lire la traduction et la corriger, ce que je fis. Les principaux officiers se retirèrent pour tenir un conseil de guerre.... » Et Washington, l’ancien géomètre, ajoute sans hésitation : « ... Ce qui me permit de prendre les dimensions du fort et de faire quelques observations ». Le plan du fort était plus tard envoyé par lui au gouvernement britannique avec les renseignements les plus précis sur les forces et les ressources des Français dans ces parages. Ainsi agissait l’homme au sujet duquel celui qui 1 envoyait écrivait en le recommandant : « Je me flatte que vous voudrez bien recevoir le major Washington avec les témoignages de politesse et de franchise naturelles à votre nation. »

Deux jours après, le commandant français remettait au jeune major la réponse suivante qu’il adressait au gouverneur de la Virginie : « Monsieur, comme j'ai 1 honneur de commander ici en chef, M. Washington m’a remis la lettre que vousi avez écrite au commandant des troupes françaises. J’aurais souhaité que vous lui eussiez donné ordre ou qu’il eût été disposé à aller jusqu’en Canada pour y voir notre général, à qui il appartiendra plus qu’à moi de mettre en évidence les droits incontestables du roi mon maître sur les terres situées le long de l’Ohio et de réfuter les prétentions du roi de la Grande-Bretagne ,à icelles. Je ferai passer votre lettre à M. le marquis Duquesne. Sa réponse sera ma loi, et s’il m’ordonne de vous la communiquer, vous ne devez pas douter, monsieur, que je ne vous la fasse parvenir en diligence. Pour la réquisition que vous me faites de me retirer, je ne crois pas devoir y obéir. Quelles que soient vos instructions, les miennes sont d'être ici par l'ordre de mon général, et je vous prie, monsieur, d’être persuadé que je tâcherai de m’y conformer avec toute l’exactitude et la résolution qu’on doit attendre d'un bon officier. Je ne sache pas qu’il se soit rien passé, pendant tout le cours de cette campagne, qu’on puisse regarder comme un acte d’hostilité, ni comme contraire aux traités entre les deux couronnes, dont la continuation nous intéresse autant et nous est autant agréable qu’aux Anglais. Si vous aviez bien voulu entrer dans le détail des faits qui font l'objet de vos plaintes, j’aurais eu l'honneur de vous répondre de la façon la plus satisfaisante qu'il m’eût été possible. Je me suis fait un devoir d’accueillir M. Washington avec toute la distinction due à votre dignité et à son mérite personnel, et je me flatte, monsieur, qu’il me rendra la justice d’en être mon garant auprès de vous ainsi que des témoignages du profond respect avec lequel

« J'ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

« Legardeur de Saint-Pierre,

« du fort sur la rivière aux Bœufs.

« Le 15 décembre 1753. »

La réponse était à la fois spirituelle et ferme.

Dinwiddie, dont le parti était pris, passa outre et enjoignit à un détachement de miliciens de se rendre au confluent de la rivière Monongahéla et de l’Ohio pour y construire un fort.

Dans l’intervalle, M. de Contrecœur remplaçait Legardeur de Saint-Pierre au fort de la rivière aux Bœufs, et l’ordre formel lui était donné par le gouverneur du

Canada d'interdire aux Anglais le territoire placé sous son commandement. Informé de'la tentative des Virginiens, il marcha droit à leur campement avec une troupe de cinq cents hommes, et les somma de se rendre. Cernés par des forces supérieures, les miliciens capitulèrent aussitôt et se retirèrent au delà des montagnes. Le fort commencé par eux fut achevé et mis en état de défense : il reçut le nom de Duquesne; c’était celui du nouveau gouverneur du Canada, remplaçant M. de La Galissonnière, rappelé en France pour faire partie de la commission de délimitation des frontières entre les possessions des deux nations én Amérique.

A ce moment même, Washington, à la tête de deux compagnies de soldats enrôlés par Dinwiddie, marchait sur l'Ohio et élevait aux Grandes-Prairies, à une douzaine de lieues du fort Duquesne, le fort de Nécessité. Ses instructions, relatées dans son journal, lui prescrivaient <c de rester sur la défensive, mais de prendre ou tuer tous ceux qui prétendraient s’opposer de vive force aux travaux des Anglais ou s’attaquer à leurs établissements ». M. de Contrecœur, qui s'était installé au fort Duquesne, fut bientôt averti que les Virginiens, revenus en nombre sur la Monongahéla, s’y fortifiaient en toute bâte. Il chargea aussitôt un de ses officiers, Villiers de Jumonville, de se rendre en parlementaire auprès du commandant des forces anglaises et de lui remettre une sommation d'avoir à se retirer, car il était sur le territoire français. Afin de protéger son envoyé au milieu des forêts contre les sauvages ennemis, il le fit accompagner par une trentaine d'hommes, presque tous Canadiens. Leur approche fut signalée à Washington par un chef sauvage, le Demi-Roi, qui lui proposa de tomber en force sur ces étrangers et de les massacrer. Malgré ses instructions lui prescrivant la défensive, le jeune commandant écouta ce sinistre conseil. Par une nuit obscure et pluvieuse, il se rendit avec quarante soldats au campement de son astucieux allié. A l'approche du jour, Anglais et Peaux-Rouges cernèrent Jumonville et ses compagnons qui avaient passé la nuit à l’abri de quelques rochers. Sans leur laisser le temps de se reconnaître, Washington commanda le feu et tira le premier sur les Français. Une seconde décharge suivit, tuant plusieurs hommes. Jumonville, par un interprète, fit dire à ses agresseurs de cesser leur attaque, car il avait une communication à leur faire. Le feu s’arrêta et Jumonville donna l’ordre à l’interprète de lire la sommation que son chef l’avait chargé de signifier aux envahisseurs. Au milieu de cette lecture, une balle atteignit à la tête l’officier et le renversa raide mort. Pendant quelques minutes la lutte continua; dix Canadiens furent tués, un blessé et. vingt et un restèrent prisonniers. Après cet exploit, les Anglais regagnèrent précipitamment le fort Nécessité, et Washington, écrivant à Robert Dinwiddie pour l’informer du succès de son opération, essaya de justifier sa conduite par des insinuations et des commentaires vraiment étranges après le rôle qu’il avait joué luimême au fort de la rivière aux Bœufs : « Lorsque nous fûmes arrivés, dit-il, à l’endroit où se trouvaient les traces du passage des Français, le Demi-Roi se fit suivre par deux Indiens, afin de découvrir la place où ils étaient campés; ils les trouvèrent à environ un mille de la route, dans un lieu très sombre et entouré de rochers. Là-dessus je pris mes dispositions de concert avec le Demi-Roi pour attaquer de tous les côtés à la fois. Dans un engagement d’environ quinze minutes, nous en tuâmes dix, en blessâmes un et fîmes vingt et un prisonniers. Au nombre des morts est M. de Jumonville, le commandant. Ces individus prétendent qu’ils

hutte d’hiver de voyageurs Dessin de Bellel.

venaient en ambassade; mais l’absurdité de ce prétexte est trop manifeste. Leurs instructions étaient de reconnaître le pays, les routes, les criques jusqu’au Potomac, ce qu'ils étaient en train de faire. Ces hommes déterminés avaient été choisis à dessein pour prendre des informations qu’ils devaient transmettre par dépêches, en même temps que l’indication du jour où ils remettraient le message, ce qui ne pouvait être dans d’autres vues que d’attendre un renfort pour tomber sur nous à l’improviste. Ces raisons, jointes à quelques autres, ont porté nos officiers à croire qu’ils étaient envoyés comme espions plutôt que dans tout autre but. En conséquence, ils m’ont engagé à les retenir comme prisonniers, bien que ceux-ci s’attendissent ou feignissent de s’attendre à être traités comme ambassadeurs. Lorsqu’ils ont connu le lieu de notre campement, loin de venir nous trouver ouvertement, ils ont cherché une retraite des plus cachées et beaucoup plus convenable pour des déserteurs que pour des ambassadeurs; ils y sont restés deux ou trois jours, envoyant, pendant ce temps, des espions pour reconnaître notre camp, comme on nous l’a dit, quoiqu’ils affirment le contraire. Leur corps d’armée se tenait à environ deux milles en arrière, pendant qu’ils envoyaient deux coureurs pour informer Contrecœur de nos forces et du lieu où nous étions campés. Trente-six hommes! Il y a là de quoi compléter le cortège d'un ambassadeur de prince, tandis qu’il s’agissait d’un petit gouverneur. Pourquoi, si leurs projets étaient francs, sont-ils restés si longtemps à cinq milles de nous, sans s’acquitter de leur message ou sans m’en donner avis? Ils ne pouvaient attendre ainsi que dans le seul but d’appuyer par la force leur message aussitôt qu’il serait remis. Ils n’avaient pas besoin d’envoyer des espions, puisque le caractère d’ambassadeur est sacré chez toutes les nations, mais c’est par les traces de ces espions qu'ils ont été découverts et que nous avons eu connaissance de leurs projets. »

Quelques jours après, détruisant lui-même dans une autre dépêche toutes ses assertions, et démontrant ainsi qu’elles n’étaient que de simples conjectures de sa part, Washington disait : « Depuis ma dernière lettre, j’ai acquis de fortes présomptions, je dirai même la certitude que ces gens-là étaient envoyés comme espions, et avec ordre de rester dans notre voisinage jusqu’à ce qu’ils fussent bien informés de nos projets, de notre situation et de nos forces. » Puis il ajoutait, avec une véritable inconscience : « J’ai pensé qu’il était convenable d’instruire Votre Honneur de ce qui précède, car je m’imagine qu’ils auront l’audace de réclamer les privilèges des ambassadeurs, lorsque, en bonne justice, ils devraient être pendus comme des espions de la pire espèce, attendu qu’ils exécutaient les ordres secrets de leur chef, sous le couvert d’un caractère qui devrait être sacré pour toutes les nations, et dont on ne devrait jamais se jouer ni se servir d’une manière équivoque. »

A la nouvelle de cette incroyable agression et de la mort de Jumonville, une immense indignation s’empara de tous les Canadiens; elle fut bientôt partagée par la France entière. De Québec, le gouverneur, M. Duquesne, écrivit au ministre : « J’ai infiniment pris sur moi de ne pas mettre tout à feu et à sang, après l’acte d’hostilité indigne commis sur le détachement du sieur de Jumonville. »

Au fort Duquesne, le commandant, M. de Contrecœur, ordonna aussitôt au capitaine de Villiers, frère de Jumonville, de partir avec six cents Canadiens et cent sauvages pour châtier les auteurs de cet assassinat. Afin de bien préciser la

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conduite que cet officier devait suivre, il lui remit les instructions dont nous reproduisons les termes :

« Nous, capitaine d une compagnie du détachement de la marine, commandant en chef les partis de la Belle-Rivière, des forts Duquesne, Presqu’île et de la rivière aux Bœufs.

« Il est ordonné au sieur de Villiers, capitaine d’infanterie, de partir incessamment avec le détachement françois et sauvage que nous luy confions, pour aller à la rencontre de l'armée angloise.

« Luy ordonnons de les attaquer s’il voit jour à le faire, et de les détruire môme en entier, si il le peut, pour les châtier de l’assassin qu’ils nous ont fait en violant les lois les plus sacrées des nations policées.

« Si le dit sieur de Villiers ne trouvoit plus les Anglois et qu’ils se fussent retirés, il les suivra autant qu'il le jugera nécessaire pour l’honneur des armes du Roy.

« Et dans le cas qu'ils fussent retranchés et qu’il ne vît pas jour à pouvoir combattre les Anglois, il ravagera leurs bestiaux et tâchera de tomber sur quelques-uns de leurs convois, pour les deffaire en entier.

« Malgré leur action inouïe, recommandons au sieur de Villiers d’éviter toute cruauté, autant qu’il sera en son pouvoir.

« S'il peut les battre et nous venger de leur mauvais procédé, il détachera un de leurs prisonniers pour annoncer au commandant anglois que si il veut se retirer de dessus les terres du Roy et nous renvoyer nos prisonniers, que nous deffendrons à nos troupes de les regaderà l'avenir comme ennemis.

« Il ne leur laissera pas ignorer que nos sauvages, indignés de leur action, nous ont déclaré ne pas vouloir rendre les prisonniers qui sont entre leurs mains, mais que nous ne doutons pas que M. le général ne fasse à leur égard comme il a fait par le passé.

« Comme nous nous en rapportons entièrement à la prudence de M. de Villiers pour tous les cas que nous ne pouvons prévoir, nous approuvons tout ce qu’il fera, en se consultant dans ce cas avec les capitaines seulement.

« Fait au camp du fort Duquesne, le 58 juin 1754.

« Contrecœur. »

Washington s'était renfermé dans le fort Nécessité, qui était garni de dix pièces de canon, et avait écrit aux gouverneurs de la Virginie, de la Pensylvanie et du Maryland pour leur demander des rentorts, mais 1 attaque foudroyante des Canadiens ne leur permit pas d’arriver à temps. Le fort était bâti dans une clairière, entre des coteaux couverts d’arbres séculaires. Aussitôt parvenu à portée de la palissade, M. de Villiers fit ouvrir un feu violent sur la garnison. Animés d’une fureur extrême, décidés à venger leurs camarades si lâchement massacrés, Canadiens et sauvages cernèrent le fort, en décimèrent les défenseurs qu’ils ajustaient du haut des arbres de la forêt voisine, tuèrent les artilleurs qui se montraient auprès des pièces, et abattirent ainsi promptement une soixantaine d’hommes. Épouvantés par ce tir meurtrier et se voyant perdus si la lutte continuait, les Anglais demandèrent à capituler. L’action, commencée à midi, était terminée à huit heures du soir. Six cents Canadiens et une centaine de sauvages, n’ayant pour

armes que leurs fusils, avaient réduit à merci Washington et ses cinq cents hommes renfermés dans un fort pourvu d’une batterie d’artillerie.

Voici maintenant le texte de la capitulation, dont une copie originale est conservée aux archives de la marine.

« Capitulation accordée par M. de Villiers, capitaine d'infanterie commandant les troupes de S. M. T. C. à celuy des troupes angloises actuellement dans le tort de la Nécessité, qui avoit été construit sur les terres du domaine du Roy.

« Ce 3 juillet 1754, à huit heures du soir.

« Sçavoir :

« Comme notre intention n’a jamais été de troubler la paix et la bonne harmonie qui régnoit entre les deux princes amis, mais seulement de venger l’assassin qui a été fait sur un de nos officiers porteur d’une sommation et sur son escorte, comme aussy d’empêcher aucun établissement sur les terres du Roy mon maître;

« A ces considérations nous voulons bien accorder grâce à tous les Anglois qui sont dans le dit fort aux conditions cy-après :

« Art. I. — Nous accordons au commandant anglois de se retirer avec toute sa garnison pour s’en retourner paisiblement dans son pays, et luy promettons d’empêcher qu’il luy soit fait aucune insulte par nos François et de maintenir autant qu’il sera en notre pouvoir tous les sauvages qui sont avec nous.

« Art. II. — Il luy sera permis de sortir et d’emporter tout ce qui leur appartiendra, à l’exception de l’artillerie que nous nous réservons.

« Art. III. — Que nous leur accordons les honneurs de la guerre, qu'ils sortiront tambour battant, avec une petite pièce de canon, voulant bien par là leur prouver que nous les traitons en amis.

« Art. IV. — Que, sitôt les articles signés de part et d’autre, ils amèneront le pavillon anglois.

a Art. V. — Que demain, à la pointe du jour, un détachement françois ira pour faire défiler la garnison et prendre possession du dit fort.

« Art. VI. — Que comme les Anglois n’ont presque plus de chevaux ny bœufs, ils seront libres de mettre leurs effets en cache, pour venir les chercher lorsqu’ils auront rejoint des chevaux; ils pourront à cette fin y laisser des gardiens en tel nombre qu’ils voudront, aux conditions qu’ils donneront parole d'honneur de ne plus travailler à aucun établissement dans ce lieu icy ny en deçà la hauteur des terres pendant une année à compter de ce jour.

« Art. VII. — Que comme les Anglois ont en leur pouvoir un officier, deux cadets, et généralement les prisonniers qu’ils ont faits dans l’assassinat du sieur de

Jumonville, et qu’ils promettent de les renvoyer avec sauvegarde jusqu’au fort Duquesne, situé sur la Belle-Rivière, et pour sûreté de cet article ainsy que de ce traité, MM. Jacob Van Braam et Robert Stobo, tous deux capitaines, nous seront remis en otage jusqu’à l’arrivée de nos Canadiens et François cy-dessus mentionnés.

« Nous nous obligeons de notre côté à donner escorte pour ramener en sûreté les deux officiers qui nous promettent nos François dans deux mois et demy pour le plus tard.

« fait double sur un des postes de notre blocus ce jour et an que dessus.

« James Mackay, Ge Washington, Goulon-Villiers. »

LES DÉBUTS D’UN GRAND HOMME

Dès le lendemain, les assiégés survivants abandonnaient la place avec une telle précipitation qu’ils y laissaient leur drapeau. Après en avoir détruit les palissades et brûlé les bâtiments, M. de \ illiers revint au fort Duquesne avec les sieurs Stobo et Van Braam, gardés comme otages jusqu’au retour des compagnons de Jumon- Dlle, prisonniers en Virginie. Sur ce point encore, la signature de Washington devait rester protestée. Plus d’un an après, le 30 octobre 1753, M. de Vaudreuil, devenu gouverneur du Canada après la mort de M. Duquesne, écrivait de Montréal au ministre de la Marine : « J’ai l’honneur de vous envoyer ci-joint la liste des officiers, cadets et Canadiens qui accompagnaient M. de Villiers de Jumonville dans le voyage qu’il fit l'année dernière à la Belle-Rivière, par ordre de M. le marquis Duquesne, pour aller sommer les Anglais de se retirer et de ne faire aucun établissement sur les terres de Sa Majesté. Vous verrez, Monseigneur, par cette liste :

« 1° Qu il périt neuf hommes avec M. de Jumonville qui furent assassinés avec lui par le colonel Washington et sa troupe, compose de sauvages et de miliciens de la Nou velle- Angleterre ;

« 2° Que M. Drouillon, officier, deux cadets de nos troupes et onze Canadiens ont été envoyés à Londres;

« 3° Que le sieur Laforce, excellent et brave Canadien, est détenu en prison à' la Virginie ;

« 4° Que six autres de nos Canadiens ont été renvoyés à la Martinique ; il en est arrivé deux qui m'ont donné la dernière liste et m’ont informé des cruautés dont les Anglais avaient usé à leur égard, pendant qu’on s’étudiait ici à procurer tous les agréments possibles aux deux otages de M. de Villiers, et à leur donner une entière liberté. »

La dernière phrase de la lettre concernait les capitaines Stobo et Van Braam, amenés par M. de Villiers au fort Duquesne. Le premier était un Écossais, aussi peu scrupuleux que son chef quant aux moyens de renseigner les siens sur les forces de l’adversaire. Profitant de ce que, après avoir donné sa parole d’honneur, il était traité en officier et laissé libre, il leva un plan du fort et l’envoya secrètement en Virginie avec une lettre dans laquelle, à la suite de minutieux détails sur les rapports des Français avec les sauvages de la Belle-Rivière, il disait : « Sur l'autre feuille, vous avez le plan du fort. La garnison est de deux cents hommes; tous les autres sont partis il y a deux jours par détachements. — Contrecœur va demeurer seul, avec quelques jeunes officiers et des cadets. Un lieutenant, parti il y a deux jours avec deux cents hommes pour aller chercher des provisions, est instamment attendu; il y aura alors quatre cents hommes. Ils désirent beaucoup avoir Laforce ici; il faut qu’il ait été un homme extraordinaire parmi eux, car ils le regrettent et désirent ardemment son retour. — Cent sauvages armés pourraient surprendre le fort, car ils y sont admis jour et nuit. »

Le Canadien Laforce, ainsi désigné à la haine des Virginiens, paya de plusieurs années de prison la dénonciation de ce misérable.

L'année suivante, cette lettre fut trouvée, après la bataille de la Monongahéla, dans les bagages du général Braddock, et Stobo, arrêté à Québec, se vit déféré à un conseil de guerre présidé par M. de Céloron. Pour toute réponse à l’accusation d’espionnage, il se borna simplement à déclarer « qu’il croyait la capitula-

lion rompue, et que d'ailleurs, n’ayant jamais été à la guerre, il n’en connaissait, pas les lois ». Il fut condamné à mort. Grâce à la faiblesse du gouverneur, la sentence resta inexécutée, et Stobo, retenu en prison et mal surveillé, finit par s’évader.

Revenons maintenant à Washington et à la capitulation dont nous avons reproduit le texte. Pouvait-il se tromper sur les termes du document qu’il signait, qu'il avait lu, que son interprète lui avait certainement traduit? Mais le mot assassin est le même dans les deux langues et désigne avec précision le même fait, c’est-à-dire le meurtre d’homme avec préméditation et guet-apens!

En anglais comme en français, celui qui commet un pareil crime est un assassin; l’acte s’appelle assassinat en français et assassination en anglais. Washington, signant cette pièce, savait donc de quelle accusation il était l'objet.

Les circonstances mêmes qui accompagnaient cet acte lui donnaient une singulière gravité. Celui qui dictait la capitulation était le frère de Jumonville, la victime du guet-apens; le nom de Jumonville, que Washington connaissait puisqu’il le cite lui-même comme l’officier tué par le feu qu’il a commandé, figure à l’article VII avec le mot « assassinat » qui le précède immédiatement; les termes employés : « venger l’assassin », « les prisonniers faits dans l'assassinat du sieur de Jumonville », ne laissaient aucun doute possible sur l'accusation formulée.

C’est donc bien en connaissance de cause que la signature de Washington a été apposée au bas de la capitulation si généreusement accordée aux défenseurs du fort Nécessité par M. de Milliers. Il a ainsi qualifié lui-même son agression au regard de M. de Jumonville; et d’ailleurs, s’il n’avait pas eu la conscience intime de la mauvaise action commise, il lui restait une ressource à laquelle il n’a pas eu recours, celle de repousser toute stipulation infamante et de se faire tuer à la tète de ses hommes.

Certains apologistes du fondateur de la grande république américaine ont prétendu que, dans la situation désespérée où il se trouvait, il n'avait probablement pas lu la pièce qu’il avait signée. C’est vraiment trop faire injure à l'homme, et l’on ne peut prétendre raisonnablement qu’un officier, si jeune et ignorant qu'il soit, signe une capitulation sans parcourir ce document et sans en peser les mots. D’autres, comme Bancroft, ont avancé que Washington ne savait pas le français et qu’il accepta les termes de la convention comme ils lui étaient interprétés, c’est-à-dire que les expressions d’assassin, d’assassinat, jointes au nom de Jumonville qu'il savait bieiy.ij.voir tué puisqu'il l’a écrit lui-même, n'ont pas frappé son attention distraite, et que son interprète lui aura peut-être traduit le terme commun aux deux langues par « glorieuse action » ou « loyal combat ».

Quant aux historiens américains, dont les livres sont répandus dans les écoles aux Etats-Unis, cet incident est par eux présenté sous un jour des plus simples- Il suffit d'en citer un, car ils se répètent tous : « George Washington, alors âgé de vingt-deux ans, fut envoyé avec une lettre au commandant français sur l’Ohio qui lui répondit qu'il agirait suivant les ordres de son chef. Après avoir reçu cette réponse par écrit, Washington retourna en Virginie, mais non sans avoir soigneusement relevé le plan du fort. »

L’espionnage reste avoué; il ne touche évidemment pas le sentiment national. Puis, l’auteur, après avoir indiqué que les Français avaient chassé les Anglais de

LES DÉBUTS D’UN GRAND HOMME

la vallée de l’Ohio et que Washington fut envoyé pour les repousser, ajoute : « Il apprit d’un Indien ami que les Anglais, qui avaient érigé un fort au confluent de l’Ohio, avaient été attaqués et battus par les Français, qui avaient achevé le fort pour eux-mêmes, et qu’un parti ennemi était campé à une courte distance. Il le surprit et le défit complètement. Informé que le commandant français s’approchait avec neuf cents hommes et des Indiens, et ne comptant pas lui-même quatre cents soldats, il retourna à son fort. Là, il se défendit si bien qu’une honorable capitulation lui fut accordée et qu'il retourna en Virginie avec ses hommes. »

C’est, ainsi qu’on écrit l'histoire de l’autre côté de l’Atlantique.

Après l’exposé des faits et la lecture des documents officiels, ainsi que de la correspondance de Washington lui-même, il est possible d’arriver à une conclusion. Nous la formulerons très simplement.

Le fait, étant chargé d'une mission et reçu comme l’a été Washington au fort de la rivière aux Bœufs, d’en relever le plan, de prendre en secret des renseignements sur les forces adverses, d’expédier tous ces documents à son gouvernement, constitue-t-il le crime d’espionnage? — Le même acte, accompli au fort Duquesne par un des officiers de Washington, le sieur St.obo, a été déféré à un conseil de guerre qui a prononcé contre son auteur la peine de mort.

Le fait d’attaquer et de tuer en pleine paix, avec préméditation et par surprise, un officier envoyé en parlementaire, porteur d’un message, constitue-t-il, comme l‘a écrit M. de Milliers, et comme l’a signé Washington lui-même, un assassinat?

Je laisse au lecteur le soin de répondre.

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